HENRY CARTON DE WIART
nement de Joseph II. Ainsi M. Carton de Wiart nous décrit à la fois une crise de famille qui se termine heureusement par le triomphe de la tradition sur les rêves de la fantaisie, et une phase de la longue formation de cette « âme belge », qui devait se dégager peu à peu des, tiraillements incessants de notre histoire.
C’est ce qui donne à ce roman un caractère national plus prononcé, et s’il n’est pas tout à fait le roman de l'indépendance belge, puisque l’éclosion de la liberté tant désirée avorte en 1790, du moins il la prépare et l’annonce. Et l’auteur était en droit d’ajouter à son œuvre un épilogue qui la couronne logiquement et amène le récit à sa dernière conséquence : la constitution de la nation indépendante.
Ce milieu historique des Etats-Belgiques-Unis de 1790 est admirablement reconstitué. La physionomie de la bonne ville de Bruxelles y apparaît toute, depuis la célèbre procession du Saint-Sacrement du Miracle et les grandes assemblées où nous revivons les débats historiques, jusqu'aux scènes de cabaret et aux émeutes populaires.
Le style est agréable et naturel, flairant bon l’archaïsme, sans rien de recherché ni de bistourné. Un joli
7e % et
re
tableau ouvre le volume et nous transporte du coup en
plein dix-huitième siècle.
Les faiseurs d’anthologies pourront choisir dans les ouvrages de M. Carton de Wiart beaucoup de pages qui enrichiront notre patrimoine d’art national. Celle-ci, qui rappelle les gloires de la Grand’Place de Bruxelles, n'est-elle pas digne d’être étudiée par la jeunesse de nos écoles ?
Lorsque M. Charliers de Longprez déboucha sur la Grand’Place, .
il ne put se défendre de l’émotion particulière qu’il ressentait tou-
en contemplant ce prestigieux décor. Il s’arrêta un instant, et pommeau de sa canne, il désigna à Thierry toutes ces façades rporatives, à la fois opulentes et gracieuses, fières de leurs tor- : des dorées, de leurs pilastres et de leurs frontons, de leurs chrogrammes et de leurs vitres innombrables... Ne semblaient-elles S rangées devant l'Hôtel de Ville pour lui faire honneur comme tant de nobles matrones devant leur souveraine? Et l'Hôtel de lle ne les dominait-il pas royalement de sa puissante masse ouvrae, qu’animait tout un peuple de statues? Ne les protégeait-il pas de sa flèche hardie, fusant droit dans la nue comme une aigrette et proclamant à la ville et aux campagnes l’indéfectible triomphe
du Bien, figuré par l’archange saint Michel, sur l’esprit du Mal, Ë figuré par Satan ? : É __ Oui, c'était ici, dans cet antique forum, que le cœur tumultueux … de la cité avait toujours battu. Cette place gardait le souvenir les … tournois et des foires, des cérémonies religieuses et civiles, des apo- théoses et des supplices dont elle avait été le théâtre au cours des siècles. Que de fois, toute décorée de feuillage, elle s'était associée aux prières liturgiques qui, s’élevant de la procession du Saint- - Sacrement de Miracle, montaient dans l’air estival avec le parfum de l’encens et le tintement des clochettes ! Que de fois, toute ruti- . lante de pavois et de drapeaux, elle s'était enorgueillie au défilé des Serments qui serpentaient sur la place, précédés de leurs étendards et de leurs syndics, dans le fracas des chœurs et des fanfares !
Que de fois elle s'était complue aux moralités que représentaient, | sur des tréteaux improvisés, les bons Confrères de Rhétorique, désireux d’instruire le petit peuple et de le récréer!
Que de fois avec ce petit peuple, elle avait pris sa part des ker- | messes et des cavalcades, riant de toutes ses fenêtres, de tous ses balcons, de toutes ses lucarnes aux lourdes facéties des géants de
carton trimbalés tout autour de la place et exécutant leurs grotesques:
quadrilles! ; __ Mais au lendemain de ces jours d’orgueil ou de liesse, que de journées de deuil! N'avait-elle pas tressailli, envahie par une foule muette de terreur, à l’impitoyable décollation des comtes d’Egmont
t de Hornes? Puis à celle du vieil Anneessens, le doyen des métiers? Un jour, en 1695, jour d’épouvante, n’avait-elle pas été la cible sur laquelle l'artillerie du maréchal de Villeroy avait tiré,
à boulets rouges, pendant trois heures ?... En moins de quatre ans, ; par un miracle de foi civique, elle avait resurgi des ruines de ce 4 bombardement, plus radieuse que jamais... Depuis, elle avait vw renaître la vie bruxelloise en ses manifestations traditionnelles: … ommegancks et cortèges, flambois de chasubles et de dalmatiques,