‹ RomanciersChapitre 63 sur 69 · TAROT · texte numérisé non relu

TAROT

De même, l’Ecrivassière, qui rêve d’unir sa destinée à un écrivain et de mener avec lui la belle vie des lettres, Comprend, elle aussi, que cette communauté de goût ne Suffit pas pour fonder un foyer, quand l’entente n’existe Pas Sur la conception fondamentale de la vie. Précisément, cette conception fondamentale est nettement et courageusement définie dans Le Prix de la vie (1909), roman couronné par l’Académie française.

« Que vaut la vie, dit l’épigraphe du livre, sans l’enri-

chissement d’un beau sacrifice? » La vie n’est pas faite pour le bonheur de l'individu, ni pour les plaisirs égoistes ou les satisfactions de l’orgueil, mais elle doit tendre au bien de la société. L’individu ne jouira de la paix que

S'il se sacrifie pour la race. Cette thèse se rapproche

singulièrement, on le voit, des idées de tradition, d’obéissance aux morts et à la terre ancestrale, mises en valeur par les Bourget, les Barrès, les Bordeaux. Le romancier belge a repris les idées de ces grands modèles, non PaS pour suivre le courant, mais parce qu’elles correspondaient aux siennes, à celles qu’il avait toujours défendues par la parole et par la plume. Et dans Le Prix de la vie, il les a concrétisées en une œuvre bien construite, qui révèle un talent ferme, capable de synthèse, et le don

d’observation des caractères, deux qualités indispensa-

bles à un romancier.

Isabelle, fille du comte de Rudemont, a épousé, dans l'ignorance de l'amour, le richissime Philippe Ferreins, amateur de luxe et de plaisirs. Elle a bientôt à regretter de n’avoir pas mieux écouté son Cœur, qui était attiré vérs un jeune homme doué de qualités qu’elle cherche en Vain chez son mari. Mais, malgré l’indignité de ce dernier, elle trouvera dans la religion et dans les tradi-

tions de ses ancêtres la force de résister aux tentations

mauvaises et de recommencer, après la débâcle finan-

cière de Ferreins, une vie amoindrie selon le monde, mais plus grande et plus belle dans le devoir. Cette déci-

sion héroïque, qui succéda heureusement à quelques hésitations dangereuses, fut provoquée en bonne partie par la charitable et ferme intervention du comte de Ro- ‘ cheteux, un caractère droit et énergique, qui fit entendre à Isabelle le langage du devoir : f

— Vous l’aimez toujours, au moins, votre mari ?

Et comme la jeune femme rougissait à cette demande imprévue, décontenancée, effrayée de la réponse que la sincérité lui mettait sur les lèvres : n

— I] faut vous assurer à vous-même, reprit-il, que vous l’aimez. Il faut agir comme si la plus tendre affection conjugale vous inspirait. C'est le salut et la solution nécessaire. Au moins cela bannira-t-il autre chose, autre chose qui ne vous mènerait à rien, entendez-vous, à rien. Votre Philippe est une victime de la vie de luxe, d’oisiveté, de scepticisme à laquelle la ruine va mettre fin, je suis presque tenté de dire : heureusement. Il ne s’agit pas de savoir si vous avez eu tort ou raison de faire ce mariage ni de découvrir en votre mari un être de plus ou moins petite envergure. C’est votre mari. Croyez-moi, ce sera moins difficile dans la médiocrité que dans la richesse. Que la rupture soit rapide et définitive avec cet appareil de représentation, avec ces relations de snobisme. C’est pourquoi, quelque déchirement que ce soit pour vous, comme pour moi, de voir aliéner ce Rudemont où palpite l’âme de votre famille, je n’hésite pas et je vous dis: Vendez, n’essayez pas de combinaisons onéreuses pour le conserver. S’il est au-dessus de vos moyens de garder la terre de vos morts, il est désormais plus facile pour vous de renouer avec la tradition de travail que tout ce luxe rompaïit. Il y a une chose que la ruine vous restitue : c’est le sens de la vie, de la vie normale. Or, la loyauté du foyer en est un des éléments essentiels, ma chère enfant. Les bonshommes que vous voyiez dans l’intimité de votre existence somptueuse ne conservent et n'’affichent de la tradition que ce qui flatte leur vanité, et leur orgueil commence aux boutons armoriés de leurs domestiques. La vraie tradition, la seule dont il soit permis d’être fier, car elle comporte tout un fardeau de sacrifices et de générosité, exalte l’honnêteté ancestrale faite de convic-

À religieuses et d’abnégations personnelles. C’est à elle ous faut tenter d'élever votre mari jusqu’à vous, qu’il vous le dérober aux influences perfides, qu’il vous faut résister -même aux élans de votre ardente jeunesse (1). Le Prix de la Vie est un roman belge par son cadre. beau pays de Spa y apparaît en descriptions sobres, i S’harmonisent avec le récit. Est-il belge aussi par ses onnages ? L’on ne peut guère dire que M. Davignon décrive l’âme wallonne. Il devrait pour cela sortir du nonde des grands seigneurs, dont l'éducation, la poliesse et les raffinements de civilisation ont une teinte de cosmopolitisme. II n’y a que la belle famille des Rocheteux qui rentre dans la catégorie de la noblesse du ter- roir, fidèle aux traditions et revêche aux compromis- sions mondaines. PRE . Mais, à mesure que le talent de M. Davignon se déveoppera, il poussera ses racines plus profondément dans le sol natal. Il y a dans L'Ardennaise (1911) de jolies et iscrètes descriptions de paysages spadois et ardennais 4 ou des plaines de la Flandre coupée de canaux. 3 La première et la meileure des quatre nouvelles qui . Composent ce recueil donne au volume son titre. Cette ardennaise, Claire Lemarchand, est un beau et ferme caractère, qui reflète ce que l’Ardenne a de meilleur. M. Davignon n’est pas de l’école des pessimistes :. comme il a raison de montrer l'énergie de la race pre- … nant corps dans un caractère « clair », généreux, sympathique ! Ê À Claire fait contraste le faible Georget, dont le natu- : el est décrit en trois lignes : « Il était de ces âmes oscil- . Jantes dont l’idéalisme s'oppose aux réalisations prati- ?

tes ©

{D Le Prix de la Vie, p. 224 (Plon). Cet ouvrage n été réedité en 1924 sous le titre : Le Sens des Jours. : 0

ques, sans être assez fort pour les féconder par le sacri % fice » (1). Ce caractère rejoint les créations des autres romans de M. Davignon, celles de ces hommes fe ne

veaux éléments d’exaltation.

. et qui, par le fait de leur indolence, manquent à la tes

- le devoir et le bonheur.

Moins bien réussie est la Rose d'octobre, qui a quel- |

- que chose de singulier et d’énigmatique. Cette M° Je-: 22%

Ba par ailleurs si ridicule, est digne d’admiration dans Sa résistance à l’audacieux et cynique Raymond. Mais À pourquoi mêler ainsi la moquerie et l'estime? L’un sentiment neutralise l’autre. Et lequel des deux l’auteur a-t-il voulu provoquer ? A-t-il simplement donné une tranche

… de vie, sans souci des contrastes que la nature produit E. le caractère comme dans le physique des hommes ?*

» Mais, qu'il s’agisse du corps ou de l’âme, l’on peut rapcer le principe philosophique: Bonum ex integro,

malum ex quocumque defectu ; il suffit d’un défaut pour

gâter la bonne impression. Laissons aux romantiques

EL alliance du sublime et du grotesque.

L’Eau complice est une étude d’âmes flamandes dans le décor d’un canal des Flandres. Citons un passage intéressant, qui nous montre un jeune Flamand, Harold Sassen, que l’amour ne parvient pas à retenir au ie À

natal, tant la passion atavique des voyages sur mer Res.

. ’attire:

La vie de l’eau, la vie sur l’eau lui apportait sans cesse de nou-

Le père Sassen commença à récriminer contre les fréquentes

absences de son fils. Il s'était remarié sur le tard, n’ayant d’une

première union que Harold. Une marmaille, inquiétante pour ses

Cheveux gris, encombrait aujourd’hui l’escalier du moulin. Et la vie

(0 L’Ardennaise, p. 65.

SO Tue | ROMANCIERS

se fait plus dure aux meuniers. Les moulins ont beau appeler, de la clameur pathétique de leurs ailes brunes, les blés d’alentour à la

- meule; trop de broyeuses mécaniques leur font concurrence. Les

quinze ou vingt kilogrammes de farine que le meunier retient sur. le cent de blé battu qu’on lui apporte ne sont qu’un maigre intérêt pour le travail d’une saison.

Le ronron de la meule, le sifflement des ailes dans le vent ne sont pas non plus musique prometteuse aux oreilles de Harold depuis que, dans le bassin où il est amarré, le jeune homme a pu.

grimper au mât de misaine d’un voilier de Christiansand. Le

bruit même des grues électriques déchargeant les vapeurs charbonniers de l’Ecosse lui est plus suggestif. Il connaît tous les raccour-

cis aboutissant au port.

Il sait aussi l’heure de la marée, le moment où part deux fois par semaine pour Londres le Sea-Serpant, vapeur marchand qui prend des passagers à son bord. Le samedi après-midi, jour des grands départs, Harold ne quitte pas la berge ensorceleuse.

Immobile, couché tout au bord de l’eau, un peu après Langerbrugge, il regarde venir à lui les bateaux lourds dont la coque salie

__ “semble lasse de tant de trafic. Il suit attentivement, quand ils défi-

lent, la manœuvre de l’équipage et ne les quitte que lorsqu'ils ont

disparu dans la courbe. C’est au moment où ils virent d’un mouvement souple et précis, qu’ils lui paraissent le plus séduisants. Un désir fou, un désir de possession lui dessèche alors la langue -et lui incendie le palais. Il se penche parfois sur le canal et porte

à la bouche, dans le creux de sa main, un peu de cette eau qu’a remuée leur passage. On dirait une libation aux divinités des mers tentatrices.… (1).

Enfin l’opposition entre les deux races belges est mise en évidence dans Déracinée. Leur opposition, mais aussi leur union dans le mariage du Wallon avec la Flamande. La bonne odeur du sol patrial se dégage de cette fraîche nouvelle qui était, semble-t-il, un essai, une préparation au grand roman si bien conçu où M. Davignon

allait mettre en vivante antithèse les deux races.

Le héros d'Un Belge (1913), ce François Chantraine, fils d’un père wallon et d’une mère flamande, qui.

(1) L’Ardennaise, p. 186 (Plon).

7. M OU PE NP AE PE OR ST AE MNT EN Re ee CD Men er ele HE REV

semblait fait pour réaliser en lui une heureuse fusion 3 des deux races, réagit cependant avec obstination contre l'influence du milieu flamand, où il est transporté après la mort de son père. Il fuit l’amour discret de Walburge de Walle, une Brugeoise belle, pure et calme, et s’en retourne seul dans le pays de Verviers, où il rencontre bientôt une déplorable passion, qui se trouve, malheureusemnet pour lui, plus appareillée à sa sensibilité wallonne. “à

Après une période d’exaltation, les déceptions commencent. Cette Adrienne Boulenger, dont le talent musical et la séduction l’ont conquis, se destine au théâtre, et elle sacrifie aisément l’amour de François à celui d’un acteur célèbre qui l’introduira à l'Opéra de Paris. | Alors — aidé d’ailleurs par d’autres circonstances qui déterminent sa faiblesse à se fixer — François revient à Walburge qui l’attendait toujours.

Ainsi s’opère en lui le rapprochement des deux races, dont les mentalités, malgré les divergences profondes, Sont faites pour s’accorder fraternellement et former l’âme belge.

Ceci est bien l’idée centrale du livre, à laquelle l’auteur revient fréquemment, bien que discrètement. Nul mieux que lui ne distingue les deux tempéraments et n’en discerne avec impartialité les qualités et les défauts, mais il croit leur fusion féconde pour le progrès du pays. Encore admet-il fort à propos que cette fusion ne se fera utilement qu’à la condition que « dans chaque famille une prédominance demeure, conforme à la valeur du sol , et à l’esprit social, au profit de la race originelle » (1).

© Ce sont les pensées qui assaïllent l’esprit de François

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(1) Un Belge, p. 20.

Êe le ot des Éandres:

| sans doute, la moindre vollée d’Ardenne, le plus simple n de collines et de forêts, le plus mince bruissement d’eau ante ont une conformité plus complète, plus rapide, plus

ent provoque en lui 1 admiration de la plaine flamande et me heureusement sa vie reçoit ici la révélation d’une destinée généreuse, plus hautaine et plus croyante !

A ses pieds, c’est un enchevêtrement coloré de toits, de pignons, de clochers, pris dans le réseau scintillant des canaux multiples. s rues, les places sont envahies par le fourmillement noir de la foule. On a bien l’impression que l'immense plaine immobile a

squ’aux extrémités de l’horizon. De la hauteur où il la regarde, François la juge avec indulgence et sympathie. Elle n’a presque rien : de commun avec la nerveuse, versatile et frémissante population dont il connaît, dont il aime par-dessus tout la sensibilité raffinée ; mais il rend hommage à la force tenace, énergique et généreuse

qu’il y a en elle. Ce pays lui doit son aspect, son indépendance et

sa prospérité, il lui doit cette vertu d’exaltation religieuse et patrio-

ue, dont un cœur impressionnable vient d’éprouver comme un bienfait la contagion heureuse.

Cette contagion n'est-elle pas dans l’ordre même de la destinée patriale ? Si les provinces wallonnes et flamandes doivent garder en obéissance au vœü impérieux de leur race, leur caractère et leur sensibilité, elles ont tout profit à se connaître, à mêler leur sang, à lier le rêve de leurs destins communs. À travers les siècles, leur entente s’est cimentée de l’analogié de leurs intérêts, malgré des heurts sentimentaux. Aux revendications de l’amour-propre, du par-

rêve pareil d'indépendance. Aujourd’hui encore, l’orgueil, la pas-

deux tempéraments forts. Comme pour l’homme, ces crises d’indi- vidualisme ne peuvent aboutir qu’à faire mieux sentir, mieux accepter par la nation la discipline nécessaire de l’ordre et de l’har- monie, sans lesquels il n’est point de bonheur (1).

à St Un Belge, p. 343 (Plon).

déversé dans la ville toute la mouvante humanité qui la peuple

ticularisme de race, un égal amour de la liberté leur fit opposer un …

sion exaspèrent souvent jusqu’à l'hostilité, l’heureuse diversité de #

Cette discipline nécessaire de l’ordre et de l’harmonie à — qualité bien classique dont ce roman donne à la fois … l’enseignement et l'exemple — M. Davignon semble la

lire mémoire . sa s srande mère, qui était ae = elle pourrait être tout simplement une manifestation di bon sens belge. sa

En tout cas, M. Davignon a fait la part belle à l’in fluence française, en la représentant sous les traits nobles et sympathiques de la vieille dame Huchard, don le seul aspect est « une leçon d’ordre et d'harmonie ». Pour dessiner si nettement ce beau caractère, M. Davignon a fait sans doute appel à ses souvenirs personnels.

Basée sur l'observation directe des Wallons et de: Flamands, la psychologie des carctères est d’une EXACtitude admirable. C’est un vrai Flamand que ce vieux notaire Willems, de Gand, si digne dans l’orgueil de s: famille, et dont l'autorité s’atténue de bonhomie et de joie de vivre. Et qu’il est bien dans le cadre de cette … vaste maison « blanche, débonnaire et familiale » dt Quai au Blé, laquelle à son tour s’apparente Pet ment à l’ambiance gantoise, faite de santé physique, de É rectitude morale, de calme et de rudesse. |

D'autre part, la sensibilité wallonne, plus affinée, plus £ légère, s’extériorisant aisément, moins accessible à l’ aus térité religieuse, est incarnée dans ce François Chan traine dont la conduite, d’abord peu raisonnable, paraî trait singulière, si l’auteur ne l’expliquait çà et 1à par un trait de caractère et aussi par l’abandon progressif des croyances religieuses (1).

(1) Cela corrige un peu, mais ne justifie pas une phrase équivoque qui semble attribuer à la passion de Chantraine une fatalité qu’elle n’a pas: « Hélas! le langage est une pauvre chose pour déjouer le complot ourdi par la nature contre la liberté humaine. ‘Les mots se font vite l'instrument des forces obscures, des forces aveugles » (p. 232). C’est bien librement, n’est-ce pas, que François Chantraine devient la victime du complot ourdi par la nature? Et s’il succombe, c’est qu’il s’est mis volontairement dans l’occasion … qu'il aurait dû éviter.

Car Henri Davignon n’a eu garde de négliger ce souci

religieux qui tient une si grande place dans notre catho-

lique Belgique. La foi calme et sûre d’elle-même des Flandres apparaît dès les premières pages, dominant les

À a intelligences et réchauffant les cœurs dans cette famille

du notaire Willems, dont le frère est prêtre et la sœur religieuse. Elle finit aussi, après un obscurcissement dont les conséquences morales furent désastreuses, par briller dans tout son éclat à l'esprit de François Chantraine, qui retrouvera avec elle l’ honneur, l’énergie et le bonheur. M. Davignon a eu bien raison d’insister sur ces réalités-là ; elles donnent à son roman une envergure

he: qui dépasse l’ intérêt des simples aventures d'amour.

Toujours — que la suite du récit nous mène en Wallonie ou en Flandre — une foule de petits traits admirablement choisis apparentent le paysage à la race et font

à saillir le rapprochement entre le sol et les habitants. On

pourrait citer bon nombre de ces heureuses trouvailles :

L'eau se remit à bruire dans le seau de l’autre commère ; on pouvait croire que le bavardage avait repris, tant les paroles en cas- Cade et l’eau venue de la montagne ont, en Wallonie, un accent de fraîcheur et de verve pareil... (1).

Ainsi M. Davignon a réussi à donner la physionomie si variée de notre pays, sans tomber dans le défaut, trop fréquent chez nos compatriotes, d’abuser des descriptions. Dans la pleine vigueur de son talent, il a réalisé ce dosage exact de péripéties, de descriptions et de phi-

losophie, qui révèle un esprit sûr de sa force et un maître

: de l’art si difficile du roman à idées.

Un Belge opposait Flamands et Wallons. La guerre a donné à Henri Davignon l’occasion d’étudier la psycho-

(1) Un Belge, p. 94..

ETS pe As ni dE ne

logie de l’Anglais et d'écrire son Jan Swalue (1919), o | le caractère anglais est, de façon intéressante, mis ci 5 | opposition avec le caractère flamand. A l’histoire du mariage de Jan Swalue, un bon garçon de Bruges, avec | __ miss Madge, la fille du colonel Nidington, se mêlent les | souvenirs émouvants de la guerre, les impressions par lesquelles passa la Belgique envahie et opprimée, et les sentiments parfois différents que ces mêmes événements provoquaient chez nos alliés d'outre-mer. La guerre révèle les qualités d’héroïsme du paisible Brugeois; elle met aussi en pleine lumière la beauté d'âme de cette … Anglaise, qui n'avait pu d’abord se faire à la vie de … Bruges: après la mort glorieuse de son mari, Madge retourne définitivement en Flandre, afin que le fils de … Jan Swalue naisse et grandisse sur la terre trempée du hi sang de son père: | k I1 y a dans la rue des bruits de bottes et des sons de fifre. Il ya | dans le lointain la rumeur de la bataille. Mais dans la chambre close, parmi ces braves gens de Belgique, la mémoire d’un martyr emplit . les cœurs d’espérance. Tous songent à celui qui est mort, à celui * qui va naître. Et dans ses larmes mêmes, Madge va dire le secret de la ville, du pays, de la race dont l’épreuve renouvelle la force éternelle :

— Jl n’est pas mort, car me voilà (1).

; Ainsi l'exemple d’héroïsme donné par la Belgique est: | contagieux ; la considération de l’honneur, pour lequel ‘elle s’est immolée, inspire à d’autres pays des sacrifices semblables. Car les personnages de Jan Swalue sont symboliques ; la grande idée du devoir à accomplir, malgré les tentations contraires, est la conclusion naturelle 1 de ce roman patriotique.

È Q (1) Jan Swalue, p. 279 (Plon).

: de sévère et mélancolique de la ne et il mœurs agrestes de ses habitants. Ses maîtres littéraires | furent Camille Lemonnier et Georges Eekhoud (1), mais il se différencie de ces deux réalistes par plus de tenue, par le souci moral et surtout par ses convictions catholiques. 4 Ses longs séjours à Tongres, où il commença ses études et, après’son doctorat en droit conquis à Louvain, professa comme avocat, lui ont donné l'occasion de. vivre la vie de petite ville, si minutieusement décrite dans Les Gens de Tiest.

Plus tard, il réside dans le vieux burg de Lummen, ancienne forteresse du comte de la Marck, le fameux. « Sanglier des Ardennes ». Seigneur paisible et sympa- thique aux « pacants », dont il administre les intérêts en qualité de bourgmestre, il continue ses études « campi-. naires », quitte à changer de temps en temps d'horizon par des voyages, dont il rapporte de fraîches impres- Sions, ou par des romans ou nouvelles d’ une allure plus | mondaine. s

C’est à Lummen qu’il vécut les ARE +

ne

is 1

ÿ llemande dont il a consigné le souvenir doulou à dans son journal de guerre.

Les œuvres. — En pleine Tétre. La Gièbe héroïque (1898) est son œuvre de début. Elle retrace des … épisodes de la « Guerre des Paysans » contre la Rév | lution française, qui a laissé en Campine des souvenirs si tenaces et a inspiré tant de fois les écrivains flamands.

Ce livre, au jugement de M. Victor Kinon, « nous révélait déjà une âme éperdument éprise des rudes paysages | de la Campine et de l’âme fruste et mystique de ses habitants. Mais le prosateur, inexpérimenté encore, clamait des phrases d’un lyrisme trop touffu; et le peintre, er porté par l’enthousiasme, avait le mouvement trop Î rieux et brouillait vivement les couleurs » (1). j Les mœurs et les âmes rurales se retrouvent dépeint avec plus de maîtrise dans Ea Bruyère ardente (1900 tableau rouge et violent qui retrace de préférence les poussées sauvages de ces tempéraments habituellemen gourds et taciturnes, que l’intérêt ou la passion fait subi: tement bondir aux résolutions extrêmes. Sans doute le romancier, fidèle aux procédés outranciers de l'écol réaliste, a exagéré la rudesse des Campinoïis, et a changé trop facilement leur sentiment religieux en superstition et leur attachement aux traditions en farouche entê ment. Le sujet du livre — une haine tenace qui met a prises deux villages et se transmet de père en fils — . prêtait à ce grossissement de la réalité.

Dans le détail, il y a des faiblesses : invraisemblances,

obscurités, agencements mal combinés, descriptions

(1) Victor KiNON, Portraits d’Auteurs, p. 231.

ne NO UE tn ONE SE ete a à lu LAN Qi : nombreuses et hachées. Voici, comme exemple, un coucher de soleil :

Ainsi vint le soir avec un apaisement soudain. Le ponant se . lustra de lumières ambrées. Les arbres se détachaient, immobiles, contre l’horizon. Il y eut un gazouillis d'oiseaux. Des nuages clairs. s’effritaient lentement. La terre parut ondoyée d’une enfance pai-

Sible parmi les vapeurs très légères et si blanches qui s’allongeaient au-dessus de la bruyère. Les plantes fleurèrent comme à l’aurore,

Un frémissement de lueurs pâles envahit le ciel. Le déclin du jour fut semblable à une aube. Mais le soleil, dans le dernier essor de. ses rayonnements, s’abîima sous l'occident tout à coup embrasé (1).

C’est surtout l’observation très serrée de la bourgeoisie provinciale, des « petites gens dans leur petite ville », qui fait le mérite des Gens de Tiest (1902). Kotation au jour le jour de la vie et des préoccupations

de braves bourgeois confinés dans leur milieu. Les élec-

tions communales sont le grand événement de l’année ; la fondation d’une association de Dames de la Miséricorde suscite des rivalités mesquines ; toutes les pensées paraissent bornées et étriquées. L’intrigue — qui est sur-

tout un amour heureux de vieille fille — ne présente pas

grand intérêt; elle s'accompagne d’ailleurs d'épisodes inutiles. N'’était la petite note d'émotion qui relève le roman, Surtout vers la fin, le sujet ne vaudrait guère la peine d’être étudié.

La préoccupation de l’achèvement de la tour princi-

pale de la ville hante le cerveau de l’un des personnages :

En cet après-midi de novembre, la tour de l’église primaire de Tiest entrait dans un ciel bas et gris. Massive et carrée jusqu’à son sommet inachevé, elle accusait des arêtes noires et rigides au-dessus

“des toitures du temple, mais bientôt, à mi-hauteur, les angles s’im-

précisaient; puis elle fusait presque légère, en se perdant dans le brouillard... Un désir lointain, cher à un habitant de la petite ville,

(1) La Bruyère ardente, p. 334 (Vromant).

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GEORGES VIRRÈS

- paraissait réalisé. La tour ne prolongeait-elle pas sa flèche jusqu’au vertige de la croix plantée sur le faîte du clocher ?.

- Déjà, dès les dentelures qui entouraient les auvents, la brume accrochait aux pierres en saillie une légèreté nouvelle. C’était comme une broderie que le vent agiterait bientôt, ou que des corneilles

* en s’envolant, si la cloche sornait l’heure, allaient emporter par

lambeaux au travers de ce ciel mystérieux.

— La tour achevée!

Monsieur Demans élargissait sa songerie. Les travaux de restau-

. ration, interrompus depuis quinze ans, pouvaient être repris avec

» ja volonté d’un homme décidé. Cet homme, il le trouverait !

Voici que Monsieur Demans marche plus vite, rempli de cette ardeur que donne l'espoir, surtout aux âmes un peu candides. Luimême s'affaissait dans la réalité, en présence des obstacles; son rêve, seul, n’avait jamais connu l'impossibilité de parvenir, malgré

tout. Dans le domaine irréel, il atteignait des cimes d’héroïsme.

Monsieur Demans suivait les rues et les ruelles de la petite ville; son regard était vague, il ne saluait pas les rares passants qui ne s’étonnaient plus de cet oubli des convenances. Des gestes soulignaient sa pensée... Il affirmait, et sa main s’abaissait résolument. Ou bien il répondait à des objections, et sa maïn traçait une ligne courbe depuis l’épaule gauche jusqu’au point extrême qu’elle pouvait atteindre, le bras raidi (1).

L’Inconnu tragique (1906) nous ramène à la Campine. On y voit l'amour du romancier pour ce pays et ses habitants, bien qu’il ne rende pas ces derniers fort sympathiques : ils sont buveurs, brutaux, superstitieux, un peu fatalistes, taciturnes avec des colères brusques de bêtes fauves. Ils passent aisément de la fervente piété aux grosses sensualités et aux coups de couteau. Certaines scènes trop brutales supposent vraiment chez eux . trop peu de finesse.

Dans chacune de ces nouvelles, dont la plus longue donne au volume son titre, les tableaux se succèdent avec rapidité, simplement esquissés en phrases égale-

* « ment brèves, comme un canevas à développer. C’est de

(1) Les Gens de Tiest, p. 5 (Vromant).

| cinématographie, et l’on voudrait arrêter pour avoir le temps de voir. Et puis cette succession d menus faits n’a pas toujours sa raison d’être ni son. influence sur la trame générale. Ne dirait-on pas ques Virrès en quête d'idées a noté des situations, des paysages, des scènes, des mots de paysans, mais qu’il n’a pas. eu le talent de ramener ce petite bagage à l’unité ? Ainsi, dans la première nouvelle, il y a pour le moins deux. Sujets : une épidémie de bétail et l’amour de Krelis pour. Lina. 5 Le volume se termine par de fort belles pages sur le. Limbourg. Citons-en le début : Ë

Je n’ouvrirai pas de livres, je négligerai les monographies savantes. Au cœur du flamboyant été, sous un tilleul de mon jardin, en regardant la pelouse dorée, en écoutant les paisibles tour- . terelles, en voyant passer, de l’autre côté de la rivière, les vaches brunes et noires et les enfants qui les mènent avec des cris apeurés Ou des rires, j’évoque cette heure telle qu’elle règne aujourd’hui sur mon Limbourg. À:

La Hesbaye, la monotone Hesbaye, se pare de l'orge jaune, du froment vert — mais d’un vert si aigu! — et des avoines frissonnantes; les betteraves reluisent, les féveroles parfument…. La contrée revêt des apparences insoupçonnées pendant les mois d’hiver, et la large flambée du soleil de juillet confère un. aspect de beauté aux moindres éléments du paysage. Les peupliers marient leurs frondaisons et l’azur; l’azur s’approfondit et bleuit. davantage autour des ramures de l’arbre et derrière le toit rouge des métairies. Les routes vont, blanches, poudreuses, relient les clochers des villages, gagnent Saint-Trond, la cité de Sapience (qui. donc ignore son séminaire et ses écoles ?) Là le grand marché,

vaste comme un désert autour de l’hôtel de ville et du beffroi, se | remplit d’un silence embrasé, que les sonneries des innombrables “Couvents rendent plus perceptible encore. Et Ja richesse du son. exulte, et vers le pays lossain, au bord de la route qui mène à. Looz-la-Ville, les vergers couvrent d’üne ombre légère les grasses. ‘et onctueuses prairies. Au printemps, cette région devient le bou- . . “quet clair, bruissant d’abeilles, que le Limbourg attache à sa ceinture verdovante. Les fleurs, les fleurs de tous les fruits, la pomme,

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ls cerisiers, En comes Chaude les blancs poiriers, embaument, i rillent, secouent leurs pétales, et font de ce coin privilégié une es. enue digne de voir passer le cortège nuptial de quelque fée avec son prince charmant. Les munificences de l’été sont plus lourdes ; bientôt les feuillages se pencheront et l'odeur des fruits mûrs flottera sous les branches (1).

Notes de voyage en Italie et visions de Campine s Pie - lient dans le beau livre Ailleurs et chez nous (1909) | | où Virrès a montré que, si ses yeux se reposent avec joie À - sur les bruyères de son pays, il n’a pas l’admiration exclusive, et que la vie grouillante de Naples, la beauté ne . de son golfe bleu, la sérénité de Rome et la douceur de. Florence ont su captiver son âme d'artiste. | Le dernier roman de Georges Virrès, Le coin timide... (1912) est bien différent de ses devanciers, et Jonnes attendait guère à voir ce « campinaire » aban- donner ses rustauds pour faire de la psychologie de châteaux. A:t-il réussi dans ce nouveau genre? Certes, il analyse fort bien l’indécision du timide, le contraste perpétuel entre ses aspirations et sa peur de l’action : « Ah! la puissance du rêve, chez ceux que la nature n’a point | doués pour la courageuse aventure ! » (2). + Mais, dans son ensemble, le roman paraît assez mal | conçu. Le héros principal, Pierre de Hérin, qui habite avec ses parents le château de Valvert, à Limmel, près 3 : de la petite ville de Tiest, est un « cœur timide » et 2 irrésolu. Cette faiblesse de caractère se manifeste dans | l’apathie avec laquelle, contrairement à ses goûts, il se Jaisse imposer par son père une candidature au Conseil | provincial du Limbourg, en quoi d’ailleurs il échoue assez piteusement dès le poll de l'Association conserva-

ve

(1) L’Inconnu tragique, p. 259 (Vromant).

(2) Le Cœur timide., p. 60.

trice. Cette réunion électorale — soit dit en passant — est pour le romancier l’occasion d'écrire une page de savoureuse observation.

Mais l’irrésolution de Pierre se manifeste surtout dans ses hésitations devant l'amour... défendu. Catholique et honnête au fond, il n’en éprouve pas moins un attrait fort singulier pour M**° d’Asberg et, comme si sa personnalité se dédoublait par moments, il n’a pas l’air de se rendre compte de la gravité de l’adultère que ce sentiment prépare.

De plus, l'échec de sa candidature le révolte dans son for intérieur contre la Providence au point de le porter . aux pires tentations. Crise morale un peu sotte, à propos d'un événement auquel lui-même attachait d’abord si. peu d'importance. Et parce qu’il a été jusqu'alors bon observateur de la morale — en quoi il se flatte! — il

n’admet pas que Dieu permette son échec électoral!

Mais soit. Un bon chrétien peut être tenté. Ce qui

empêche Pierre d’aller jusqu’au bout dans la satisfac-

tion de ces mauvais instincts, c’est précisément sa timidité. Celle-ci le sert donc bien, et l’on devrait le féliciter d’avoir « le cœur timide ». Ce n’est pas, semble-t-il, l'avis de l’auteur, qui le trouve plutôt piètre dans ses velléités d'amour. Et voilà ce qui fait planer un air vicié .

au-dessus de ce roman, qui n’a pas de morale, ou qui,

logiquement, en aurait une détestable.

Heureusement, si Pierre est loin de cette horreur du du mal qui conviendrait à un homme de son éducation,

il se contente de jouer avec le feu, et les circonstances le …

sauvent : la mort inattendue du mari de Mr° Asberg fait entrevoir un mariage honnête avec cette femme devenue libre. Et le romancier semble croire son héros innocent

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