GEORGES VIRRÈS FT NAN
aussi longtemps qu’il n’a commis l’adultère que dans le Cœur.
Il manque à ce roman, pour être un bon livre cette conception foncièrement chrétienne qu’un Bazin ou un
Davignon, en des sujets pareillement réalistes, apportent à étudier la vie. Il lui manque aussi, de-ci, de-là, cette légèreté de touche et cette délicatesse qui empêchent un auteur de franchir la frontière du langage distingué: on souhaiterait, par endroits, un choix plus habile des mots.
Mais il y a de fines descriptions, comme celles d’une journée de chasse, d’une procession à la campagne, d’une inauguration de champ d’aviation, toutes choses directement observées :
Les vrais fidèles connaissent cette forte sensation, cette ample joie à prendre la plaine, le matin d’une belle journée. Tout est frais, tout est renouvelé ; l'impression physique de se retremper dans un plaisir, qui s'accorde avec la nature, stimule le sang et fortifie les nerfs.
Le vent vient de face et favorise l’arrêt des chiens, on a battu les trèfles trop mouillés, on a foulé le chaume trop nu, on entre dans un champ de pommes de terre, et tout vous dit que les perdreaux vont se lever en peloton serré. Votre pointer donne des*signes non équivoques ; soudain un bruit de rafales : la compagnie part et vous faites votre doublé.
I1 s’agit de ne pas perdre votre gibier de vue. Les perdreaux sont déjà loin, ils rasent les luzernes, ils s’abattent. Le porte-carnier, qui a généralement de meilleurs yeux que son maître, va le conduire droit sur la compagnie. Vous vous sentez des jambes de sept lieues, vous iriez jusqu’au bout du monde. Dans les alentours, d’autres chasseurs tiraillent, toute la campagne devient retentissante, des paysans abandonnent le travail pour suivre la partie.
— Gare haut! Gare haut!
Les cris vous préviennent. Des oiseaux passent à grande vitesse. C’est l’un des plus jolis coups atie la descente d’un perdreau venu de loin et lancé à toute volée.
La chaleur s’épand avec le soleil qui a percé les nuages. Les perdreaux vont tenir ; dispersés maintenant, ils se lèveront un à un. La chasse devient une fièvre, un massacre, les chasseurs n’ont que
tr eux ou rattachés artificiellement à l” intrigue, ils ont 1 ir de jolis chefs-d’ ‘œuvre.
= a noté au jour le jour les impressions par lesquel- S passa le bourgmestre de Lummen durant l'invasion ce paisible coin de la Belgique par les barbares venus de l'Est. Lummen eut sa part des atrocités dont tant de ocalités furent victimes, et ce journal en reste le témoin indigné et vengeur. C’est la guerre vue d’un village de AC ie et cela suffit à donner la vision des horreurs
En
AVS.
Pittoresque toujours, d’une trop grande crudité par. droits, émouvant jusqu’à arracher des larmes, le récit intérêt et le mérite du vécu.
(1) Le Cœur timide... p. 239 (Gabalda).
MAURICE DES OMBIAUX : 401 Maurice des Ombiaux (1868)
Né à Beauraing, Maurice des Ombiaux est le conteur wallon qui connaît son pays et prend plaisir à le raconter. Chez lui pas de préoccupations religieuses et morales, pas de souci des grandes questions sociales qui tourmentent tant d’intelligences et que des romanciers à thèse étudient de préférence en France. Il raconte les histoires, les légendes, les coutumes, les « farces » du terroir ; amoureux du folklore et de la poésie populaire, il narre pour son plaisir, avec une verve exubérante parce qu’il écrit d’abondance, sans connaître les « affres du style » ni les tourments de l'écriture artiste. Et ce joyeux abandon plaît au lecteur, qui se laisse « faire », parce qu’il se sent en présence d’un tempérament.
À un amateur aussi convaincu de gaies histoires il est naturel de produire beaucoup. Maurice des Ombiaux allonge régulièrement la respectable série de ses volumes, et cette fécondité ne va pas aisément de pair avec la perfection.
La prodigalité serait pardonnable si elle n’était accompagnée d’une excessive facilité à se contenter de n’im-
… porte quel sujet. Trop souvent notre facétieux narrateur
dépasse les limites de la décence; il saupoudre son récit de gros sel gaulois et y mêle le piment de l’immoralité.
C’est le cas en particulier de son Joyau de la Mitre (1901), dont le fond est trop scabreux pour le résumer ici. Ce conte grivois est plein d’irrévérences pour la religion et de rapprochements sacrilèges entre le sacré et
l’obscène. Parodie impie, sans haine, mais sans respect, il représente la piété comme un encouragement à l’immoralité. Tous les ministres de la religion y sont indignes de leur fonction; à commencer par le prince-évêque, aucun ne recule devant le sacrilège pour satisfaire ses passions.
On croirait, à lire Maurice des Ombiaux, que c'était là autrefois le catholicisme des Wallons. Ils ont le tort aujourd’hui d’avoir plus de retenue :
Le catholicisme a cessé d’être joyeux et fort comme au temps passé : il est devenu d’une pudibonderie aussi exagérée que ridicule dont, nous autres Wallons, nous ne saurons jamais nous accommoder, parce qu’elle est contraire à notre nature pétillante, emportée, folle. La gaieté, la fantaisie nous sont aussi nécessaires que l’eau au poisson (1).
Elle est bien débridée, la gaîté des débauchés et des libertins dans le /oyau de la Mitre!
Abstraction faite des gaudrioles trop risquées, admirons l’entrain du dialogue, toujours alerte, frétillant, plein d’heureuses ripostes. Des descriptions de goinfreries, de beuveries, de cortèges, d’un « jugement de Dieu », d’émeutes, de tout ce qui faisait partie de la vie joyeuse, ripailleuse et batailleuse de la ville de Liége. Citons la fin d’un combat d’échassiers :
Sur une haute estrade se tenait l’orchestre des Moncrabeaux. Les musiciens, vêtus de peaux de bêtes et d’oripeaux extravagants, portaient sur la tête des coiffures les plus cocasses, semblables à des volailles vidées et plumées à l'exception de la queue, d'immenses bonnets à poil, des hures de sangliers, des têtes de cerfs, des têtes
de veau en cuir, des chapeaux pointus, des pots de chambre et des moules à pâtisserie.
Leurs instruments n’étaient pas moins burlesques. C'était une collection de casseroles, de marmites, de tuyaux aux formes les plus
(1) Le Joyau de la Mitre, p. 208 (Ollendortf).
* . ce qu’on aurait cru être un baliveau ou un manche à “balai. C'était d’une fantaisie énorme, bouffonne et caricaturale telle qu'il ne s’en rencontre qu’en ce pays de farce, de ‘bombance, de Pas . boche et de joie continuelle.
Cet orchestre de carnaval suivait avec une imperturbable gravité les péripéties de la lutte; la musique en marquait toutes les phases elle ranimait le courage des champions épuisés et leur donnait des forces nouvelles, et, de plus belle, bouillonnaient, au centre du marché, les tourbillons blancs et bleus, verts et rouges, sans que l’on vît la chance se dessiner nettement en faveur de l’un ou de l’autre ; le flux alternait régulièrement avec le CE du groupe hurlant et compact.
| À la fin les combattants, acharnés, craignant que la lutte n’eû pas d’issue avant la tombée du soir, réclamèrent le boute à to c’est-à-dire le quitte ou double, le duel à outrance, toute règle s pendue, tout moyen permis.
De nouveau, les échassiers s’élancèrent et la mêlée devint ter ï rible. On voyait à chaque instant des hommes chanceler au haut de | leurs perches et s’abattre sur la terre ou le pavé. Les Mélans se dépensaient en assauts furieux, mais ils ne parvenaient pas à entamer leurs adversaires, plus nombreux qu'eux. Ceux-ci, serrés de près, feignirent de reculer; ceux-là prirent leur élan pour passer a à travers tout. Les deux premières lignes des Avresses, rideau voi= Le ce qui était au delà, disparurent subitement, chaque soldat ’étant prestement esquivé sur les flancs de la troupe. Ceux qui +3 tent derrière donnèrent tout à coup de l’avion aux attaquants. Ils avaient étendu des échasses horizontalement et, ainsi, renver- saient des rangs entiers des Mélans qui n’avaient point prévu cette ruse, se fiant trop à leur force et à leur adresse individuelle. __ Voyant qu’ils avaient perdu tout espoir de succès, la moitié de leur troupe gisant à terre, ils s’avouèrent vaincus. Chaque Avresse | Jeva alors une échasse en l’air en signe de triomphe tout en sautil- lant sur l’autre, tandis que les Moncrabeaux entonnaient l’air natio- nal de Namur tel qu’on le chante encore aujourd’hui. (1).
Des Contes de Sambre-et-Meuse publiés en 1904 et | épuisés aujourd’hui, un petit recueil de Contes choisis a * été réédité. Ce sont des histoires pleines d’entrain, (1) Le Joyau de la Mitre, p. 203 (Ollendorff).
écrites en un style agréable, coulant de source, sans rien …
d’apprêté. Elles sont mêlées de sentiment et d’ironie. Plus important et, comme les Contes choisis, presque irréprochable au point de vue moral est Guidon d’Anderlecht (1905), une biographie de Saint, traitée avec fantaisie. Les grandes lignes sont historiques, maïs l’hagiographe a pris la liberté d’y mêler ses inventions. Ïl a, somme toute, décrit la vie d’un brave homme qui fait des miracles et qui éprouve, pour les défaillances de l’humanité, une indulgence excessive; il n’a pas
montré l’âme d’un saint. Comme le remarque Victor Kinon, il manque au Guidon de Maurice des Ombiaux :
« la passion des choses divines, la flamme qui transfigure les gestes les plus humbles, la brûlante et surnaturelle charité » (1).
L'auteur, qui n’a pas la foi, se soucie peu du point de vue surnaturel. Il a seulement vu dans cette vie modeste d’un valet de ferme, qui vient vendre les produits de la terre au marché de Bruxelles, un occasion de faire de pittoresques tableaux, où se satisfont à la fois ses talents de peintre et son goût de la nature. Et il s’en est donné à cœur joie, distribuant les couleurs de sa palette avec une généreuse abondance. M. des Ombiaux est un amateur
de la vie et de la fête qu’elle est pour des yeux qui savent
regarder et jouir; son talent d’artiste trouve sa joie à l’évoquer, et son pinceau a des traits qui font saillir les aspects lumineux d’une scène. Voici une arrivée au marché de Bruxelles :
De tous les chemins, lès charrettes bourrées, portant par surcroît une ceinture de paniers accrochés aux rebords, bondissant aux ornières, cahotant sur les pierrailles, ruisselaient à la grande route
(1) Portraits d’Auteurs, p. 214.