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MAURICE DES OMBIAUX

d’où coulait, vers les portes flanquées de tours, le fleuve joyeuxet vert parsemé de frissons roses. Et comme un ramage d'oiseaux dans le bocage, retentissait le jacassement de toute cette cavalcade fleurie. C'était la campagne folle avec ses trophées, ses joyaux, ses étendards qui s’en allait vers la ville dans la fraicheur embaumée du matin clair et radieux.

Les sonnailles aigrelettes tintinabulaient, les fouets claquaient, les quolibets s’échangeaient d’une carriole à l’autre, cependant que les piétons se garaient sur l’accotement, cheminaient en file, la hotte au dos. De l’autre côté des fossés où croupissait une eau saumâtre parsemée d'étoiles d’or dans les prairies jonchées de renoncules, les vaches poussaient le mufle par-dessus les haies et regardaient, de leurs gros yeux paisibles, la caravane maraîchère qui trottinait allègrement, passait le gué en faisant jaillir un flot de soleil de chaque côté des roues, s’enveloppait d’une poussière vermeille, franchissait le pont-levis, s’engouffrait dans un trou mauve et disparaissait avec tous ses bruits.

Dans les petites rues tortueuses de la ville, les chars se bousculaient en se disputant le passage, les invectives volaient de l’un à l’autre avec des menaces et des claquements de fouets, et comme pour se dégager on rasait les murailles, parfois une main espiègle sortait d’une croisée entr'ouverte et prélevait un tribut sur ces richesses dont l'éclat contrastait avec les façades grises des maisons où les pluies avaient laissé de longues lignes noirâtres. Toutes les vitres souriaient à la joie des couleurs vives, s’illuminaient un instant de leurs fugitifs reflets.

La rue de l’Etuve, la rue de la Colline, la petite rue des Harengs, la rue au Beurre, la rue des Chapeliers, la rue Chair et Pain, la rue ‘de la Tête d’Or dégorgeaient ces carrioles bariolées sur la Grand’ Place déjà envahie, où les légumes et les fleurs s’amoncelaient par tombereaux, couvraient le pavé, submergeaient les degrés puis le perron de l'hôtel de ville et des maisons de corporation (1).

Cela est plein de vie, de couleur et de mouvement. Plus loin, le chantre du vin de Bourgogne (2) se fait le poète de la bière; il entonne en l'honneur du lambic bruxellois un hymne que le bon Guidon écoute avec une ferveur invraisemblable chez un saint.

(1) Guidon d’Anderlecht, p. 21 (Edit. popul.) (2) Cfr. Le Petit Manuel de l’Amateur de Bourgogne.

Ses petits yeux vifs, malicieux et moqueurs, son bec-de-lièvre qui ï laissait à vif une gencive rouge comme une blessure et rendait à " peine les consonnes, son menton fuyant où s’éparpillaient quelques & S indomptés, donnaient à sa physionomie une expression de

S voyelles fût peu compréhensible, il ne s’arrêtait pas de parler. Les inflexions et les éclats de sa voix faisaient un ramage fort à drôle (1). D.

Deux fois veuf, il n’a pas grand’peine à convoler une troisième fois avec une veuve qui a un petit pécule et... une fille, Louise, dont les grâces ne trouvent pas le bon- … homme indifférent. La mort opportune de la mère lui permettra, croit-il, de réaliser le rêve d’une nouvelle | union, mais la jouvencelle s’était laissé conter fleurette par un gars de meilleure fournure et de plus fraîche. jeunesse que le bec-de-lièvre. Quelle n’est pas la joie de È ce dernier d’apprendre que l’amoureux de Louise l’abandonne, pour épouser une fille rencontrée dans les hasards de sa vie de batelier sur la Sambre! Mais l'annonce de cet événement désespère Louise : elle s’empoi-. sonne, et lo-lé, découvrant son cadavre, se tire dans la : fempe un coup de pistolet qui le laisse simplot pour le reste de son existence.

La morale? — I] n’y en a pas; en faut-il une? M. des Ombiaux ne se préoccupe que de conter une his- à foire qu'il juge intéressante. Tout le monde n’est pas Bourget; tous les romanciers ne sont pas théologiens ni .

FR

(1) To-lé bec-de-lièvre, p. 16 (Assoc. des écr. belges). : D

2e M. Fe Ombiaux est un romancier ‘.

court, à moins qu’il ne soit folkloriste. Il note avec plaisir les mœurs de son pays, les ducasses, les traditionnelles processions, les scènes de tirage au sort, les concours des 4 pinsons, les chansons et les farces populaires, tout ce qui fait la gaîté ou le chagrin du peuple. 7 ;:

Et il note tout cela en un style simple et rapide, un S peu négligé parfois, trop chargé de termes wallons. On dirait qu’il transpose dans son roman la documentation réunie à la hâte dans son carnet. De La physionomie des mœurs wallonnes et le caractère se de la race se dessinent avec plus de bonheur dans Petite Reine Blanche (1908), qui porte comme soi titre: Roman d’un joueur de balle.

Charles Aubert est un vétéran à qui de retentissante victoires ont valu le surnom de maréchal des joueurs de … balle. 11 s’est, comme Achille, retiré sous sa tente à la suite d’une contestation surgie sur le terrain de la lutte. Et naturellement, l’équipe de Montigny-sur-Sambre, ; privée de son protagoniste, se fait battre dans toutes les % rencontres. BE Une jeune réputation grandit au point de menacer |: gloire du maréchal: c’est celle d'Emile Doneau, sur. nommé le Colau, qui, à la tête des Blancs-Becs, de Gilly, exécute de merveilleuses prouesses. Vexé, Aubert À rentre en scène. Les péripéties de la lutte contre fe" Colau, au concours de Charleroi, sont minutieusement racontées : il faut connaître l’importance du jeu de balle en pays wallon pour comprendre la surexcitation provoquée par « la petite reine blanche » dont le vol rapide est suivi par des milliers de regards brillants et anxieux. Un troisième joueur, Arthur Collignon, neveu d'A

bert, voudrait bien épouser sa cousine, Blanche, appelée de ce nom parce qu’elle est née le jour d’une victoire remportée par son père (tant il est vrai que tout est subordonné au jeu de balle!) D'un bout à l’autre du roman, Arthur est ballotté entre l'espoir et la crainte, car il soupçonne Blanche de n’être pas indifférente aux succès du Colau: en digne fille d’Aubert elle donnera, croit-il, sa main à celui des prétendants qui, dans ce * fournoi d’un nouveau genre, montrera la plus grande valeur. |

L'espoir d’une revanche rapproche Aubert de son antagoniste. Il l'invite à une nouvelle lutte et emporte un magnifique triomphe. Du coup son jeune rival lui devient tout à fait sympathique. Arthur est évincé : le Colau deviendra le gendre du maréchal des joueurs de balle.

Beaucoup d'observation dans ce joli roman, qui est une étude bien agencée de la vanité humaine, toujours la même, qu’elle s’attache à des triomphes intellectuels ou à des victoires de jeu de balle.

D'un tout autre genre est Le Maugré (1911). Le maugré, corruption de « mauvais gré », est la haine Sourde de tout un village contre le nouvel occupant d’une terre dont a été évincé l’ancien fermier. Le paysan con- Sidère comme inaliénable le sol que ses ancêtres ont OCCUPÉ ; le propriétaire n’a pas le droit de le lui enlever. Or, le prince d’Antoing (à quelle époque se passe l’histoire ?) se fatigua de ne recevoir de ses terres qu’un loyer dérisoire, alors que partout ailleurs les fermages avaient doublé. Les tenanciers refusant de payer un sou de plus, il les fit expulser de force. Ne pouvant trouver dans le pays de nouveaux locataires, le prince installe dans sa ferme les Cassour, des étrangers bien décidés à se dé-

j MAURICE DES OMBIAUX 409 fendre contre le maugré. Mais celui-ci sournoisement | exerce ses Vengeances, fauche le blé en herbe, sème d’aiguilles les pâturages, coupe le jarret des chevaux. Les Cassour tenant bon, on en arrive aux assassinats. Et toujours impossibilité de découvrir les mystérieux cou pables.

Un jour, cependant, l’un des plus actifs instruments du maugré est convaincu par la justice. Le soir même de son exécution par la guillotine, alors que le fléau semble enfin vaincu, un double incendie éclate, signifiant aux usurpateurs « que le maugré ne cesserait pas de répandre la terreur dans les campagnes tant que les droits anciens ne seraient pas respectés, tant que resterait au cœur du paysan l’amour de la terre natale, qui, seul, entretient les forces vitales et renouvelle les énergies de la race ».

Ce sont les dernières lignes du roman: elles semblent, contre les lois religieuses et civiles, donner raison au maugré, reste de barbarie qui ne méritait pas cet honneur.

Au point de vue littéraire, l’auteur a réussi jusqu’à un certain point à donner une vie puissante et mystérieuse à cette sombre vengeance qui plane sur tout le livre. Mais il reste bien en dessous de Victor Hugo ou de Zola, qui auraient fait de cette force cachée le principal personnage du roman. Ils auraient imaginé une entité terrible et énigmatique, un monstre aux cent yeux et aux mille tentacules, qu’on ne verrait nulle part, mais dont les ravages s’étendraient partout.

Voici cependant une page qui réalise en partie cette conception :

— Le maugré, c’est comme la nuit, il est supérieur à toute force humaine. La nuit tombe du ciel, il sor: de la terre, rôde autour du marais comme les lumerottes, souffle dans le vent, crépite dans les

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foyers, agite les consciences et sème la terreur. C’est un produit du sol même. Il est des terres qui ne le connaissent point, la nôtre le porte dans ses entrailles. La nôtre a donné la force à nos ancêtres ; en les recueillant dans son sein, elle a gardé quelque chose de leur âme ardente et jalouse. Voyez-vous, et c’est là ce qui trompe ceux qui croient comme vous qu’il ne s’agit que de vaines querelles et de vengeances puériles, quand bien même les paysans du Tournaisis auraient perdu la haine nécessaire pour repousser l’envahisseur, le maugré n’exécuterait pas moins ses sentences, car les morts sortiraient de leur sépulture pour le servir.

La fermière ne répondit plus, sentant ses chiens prêts à bondir. Eleuthère, emporté par sa pensée, élevait la voix comme s’il parlait à tout le ciel.

— ll faudrait que notre contrée s’anéantit pour que le maugré disparût. Il a traversé les siècles et brisé tous les obstacles amoncelés sur sa routé. Aucune puissance n’a pu le vaincre. Des rois ont voulu le détruire, ils sont depuis longtemps couchés dans leurs tombeaux de marbre et peut-être leurs corps ne sont-ils déjà plus que poussière, tandis qu’il dure toujours, qu’il est resté plus fort que nous fous; amis ou ennemis, nous ne sommes que ses instruments, ses jouets ou ses victimes. Voilà ce que je veux dire à des chrétiens, voilà pourquoi j'ai voulu vous prévenir, vous qui êtes une brave femme et qui me plaisez (1).

D’autres pages ont de la grandeur et comme un léger souffle d’épopée. Il y a aussi de bien jolies descriptions, où abonde cette bonne observation des hommes et des choses que nous avons déjà remarquée dans les contes de M. des Ombiaux.

Somme toute, le talent de notre conteur s’accommode mieux, semble-t-il, de la nouvelle que du roman.

(1) Le Maugré, p. 22 (Calmann-Lévy).

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