‹ RomanciersChapitre 8 sur 69 · Ç ROMANCIERS · texte numérisé non relu

Ç ROMANCIERS

nourriture qu’il digérât. Le matin, dès qu'il sautait Fu lit, il restait un gros quart d’heure plié en deux, toussant et claquant des os, se tenant la tête en lâchant de la pituite, quelque chose d’amer comme chicotin qui lui ramonaïit la gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait apprêter Thomas à l’avance. Il ne retombait d’aplomb sur ses pattes qu'après son premier verre de consolation, un vrai remède dont le feu lui cautérisait les boyaux (1).

Comme tous les romans de Zola, celui-ci est beaucoup

trop long. Souvent il n’avance plus, semble-t-il; ce. ne sont plus que des épisodes, dont la série est allongeable à volonté. C’est que Zola a voulu faire le roman de la classe populaire, et y introduire de nombreux types d'ouvriers parisiens. Mais, au point de vue de l'intrigue, l’œuvre gagnerait à être raccourcie de moitié (2). Certaines parties sont fort bien traitées, par exemple la description de la noce des Coupeau et spécialement leur visite du Louvre, où « des siècles d’art passaient devant leur ignorance ahurie », ou encore, la chute de Coupeau. Gervaise, tenant la petite Nana par la main, est allée chercher son mari vers la fin de sa journée de travail :

Coupeau terminait alors la toiture d’une maison neuve, à trois étages. Ce jour-là, il devait justement poser les dernières feuilles de zinc. Comme le toit était presque plat, il y avait installé son

établi, un large volet sur deux tréteaux. Un beau soleil de mai se couchait dorant les cheminées. Et, tout là-haut, dans le ciel clair,

l’ouvrier taillait tranquillement son zinc à coups de cisaïlle, penché sur l’établi, pareil à un tailleur coupant chez lui une paire de

()L L’Assommoir, P. 430.

(2) « On pense qu’en un pareil sujet je n’ai pas agi à l’étourderie (sic). Dans mon plan général, je me suis au contraire vivement préoccupé de présenter tous les types saillants d’ouvriers que j'avais observés. On m'’accuse de ne pas composer mes romans. La vérité est que je consacre à la composition des mois de travail. J’ai donc arrêté mes personnages de façon à incarner en eux les différentes

variétés de l’ouvrier perèien: » E. ZoLa, Core por aCE Il, ip: J21.

EMILE ZOLA culottes. Contre le mur de la maison voisine, son aide, un gamin de dix-sept ans, fluet et blond, entretenait le feu du réchaud en manœuvrant un énorme soufflet, dont chaque haleine faisait en- F voler un pétillement d’étincelles. DH — Hé, Zidore, mets les fers! cria Coupeau. L'aide enfonça les fers à souder au milieu de la braise, d’un rose pâle dans le plein jour. Puis, il se remit à souffler. Coupeau tenait la dernière | feuille de zinc. Elle restait à poser au bord du toit, près de la gout- | tière ; là, il y avait une brusque pente, et le trou béant de la rue | se creusait. Le zingueur, comme chez lui, en chaussons de lisières, | s’avança, traînant les pieds, sifflotant l'air d’Ohé! les p'tits agneaux! Arrivé devant le trou, il se laissa couler, s’arc-bouta d’un genou contre la maçonnerie d’une cheminée, resta à moitié chémin du pavé. Une de ses jambes pendait. Quand il se renver- à sait pour appeler cette couleuvre de Zidore, il se rattrapait à un Met, coin de la maçonnerie, à cause du trottoir, là-bas, sous lui. — Sacré lambin, va! Donne donc les fers! Quand tu regarde ras en l’air, bougre d’efflanqué ! les alouettes ne te tomberont pas toutes rôties ! | < … Il souda, il cria à Gervaise: te — Voilà, c’est fini. je descends. :

Le tuyau auquel il devait adapter le chapiteau se trouvait au milieu du toit. Gervaise, tranquillisée, continuait à sourire en suivant ses mouvements. Nana, rassurée tout d’un coup par la vue de son père, tapait dans ses petites mains. Elle s'était assise sur Je trottoir, pour mieux voir là-haut.

— Papa! papa! criait-elle de toute sa force ; papa ! regarde donc! Le zingueur voulut se pencher, mais son pied glissa. Alors, brusquement, bêtement, comme un chat dont les pattes s’embrouillent, il roula, il descendit la pente légère de la toiture, sans pouvoir se rattraper.

Nom de D...! dit-il d’une voix étouffée.

Et il tomba. Son corps décrivit une courbe molle, tourna deux fois sur lui-même, vint s’écraser au milieu de la rue avec le coup sourd d’un paquet de linge jeté de haut (1).

Mais à côté de ces scènes d’un bon réalisme, il y en

a beaucoup d’autres qui provoquent le dégoût. Peut-on encore parler d’art et d’esthétique à propos de pages qui donnent la nausée ? Ces excès font plus de tort à l’école

nr RER (1) L’Assommoir, pp. 141-145.

ie que les ne d des idéalistes : ce sont, pour derniers, des démonstrations par l'absurde. E Nana (1880) fait une suite naturelle à L’Assommoir. “Faialement vouée au vice, la fille de l’alcoolique Cou- peau et de la Gervaise déchue, mène la vie à grandes guides dans le demi-monde parisien. Fille de théâtre, __ Successivement ou simultanément entretenue par des 3 # viveurs, dont son luxe effréné dévore les fortunes, elle is éclabousse Paris de son train de vie éhonté, ou retombe misérablement, battue et méprisée, au pouvoir d’un co- médien farouche, pour reprendre bientôt son titre de reine du pavé de Paris. Ses amants savent qu’elle les trompe, mais ils sont incapables de résister à la passion qu’ils éprouvent pour elle. Nana les domine tous, et les plus grands, les chambellans de l’Empire, elle les fait ramper à ses pieds, prenant ainsi sa revanche de sa nais- . sance misérable. Enfin elle meurt de la petite vérole dans une chambre du Grand Hôtel, le soir du jour où le Par- Ê lement a voté la guerre, tandis que les rues de Paris. retentissaient du cri: « A Berlin! »

= 0 Comme composition, ce livre est en dessous de tout. Re ss C’est une enfilade de descriptions mêlée à une série d'’intrigues; une de plus ou de moins n’y changerait rien. Scène de théâtre, réception mondaine, dîner chez Nana, etc. Cette succession de tableaux devient cp De É ment assommante. Ce n’est que vers la 400° page qu’on | trouve un peu de ce soufîle épique qui traverse çà et là D d’autres livres, comme la Débâcle et Fécondité:; il s agit à a: de la scène des courses où le cheval qui pars le nom de Nana triomphe. DE Il faut donc attribuer le succès < No aux audaces naturalistes ; elles sont en effet assez fortes pour allécher -

Et

i tes occasions d’étaler la nudité de cette bête sans pudeur commet, elle garde toujours sa vulgarité de fille du bas” peuple. De là, la grossièreté du ton, le débraillé des conversations, les jurons et les blasphèmes. Par une faute de goût, explicable chez l’auteur de l’Assommoir, le narrateur lui-même emploie couramment le langage ordurier.

les friands de luxure. Le sujet même donne de fréquen-

la peinture du vice inspire le dégoût. De fait, la vie de

|E z : , | Nana et celle de ses amants sont écœurantes. Mais parce | qu’elles sont en même temps représentées comme fa-

| tales, leur étalage n’est pas capable de détourner de la passion. Tous les êtres humains qui se débattent dans …

ges aventures sont vicieux, et ceux qui ont de la religion

ruption ils ajoutent l'hypocrisie. C’est un des plus | mauvais côtés du livre: il jette le discrédit et le soupçon sur toute vertu et tout sentiment religieux. Le lecteur assez niais pour se fier à la prétendue sincérité du récit, en conclura que la lutte contre la passion est impossible, que la bête doit toujours l'emporter.

Voici un passage qui nous montre le train de maison * de Nana au moment de sa plus grande splendeur :

(Nana) ne pouvait voir quelque chose de très cher sans en avoir envie, elle faisait ainsi autour d’elle un continuel désastre de

3 fleurs, de bibelots précieux, d'autant plus heureuse que son caprice

d’une heure coûtait davantage. Rien ne lui restait aux mains, elle | cassait tout, ça se fanait, ça se salissait entre ses petits doigts tout ê blancs ; une jonchée de débris sans nom, de lambeaux tordus, de |, loques boueuses, la suivait et marquait son passage. Ensuite écla- | AUS les gros règlements, au milieu de ce gâchis de l'argent de

| n’en montrent que plus de bassesse, parce qu’à la cor-

. On dira sans doute que le livre est moral, parce que

qu'est Nana. Totalement inconsciente du mal qu’elle me,

* poche; vingt mille francs chez la modiste, trente mille chez la lingère, douze mille chez le bottier; son écurie lui en mangeaïit cinquante mille en six mois, elle eut chez son couturier une note de cent vingt mille francs. Sans qu’elle eût augmenté son train, estimé par Labordette à quatre cent mille francs en moyenne, elle atteignit cette année-là le million, stupéfaite elle-même de ce

‘chiffre, incapable de dire où avait pu passer une pareille somme. Les hommes entassés les uns par-dessus les autres, l’or vidé à pleine brouette, ne parvenaient pas à combler le trou qui toujours se creusait sous le pavé de son hôtel, dans les craquements de son luxe (1).

Dans un domaine bien différent, Germinal (1885) est un autre ouvrage de documentation sur la dépravation

humaine. Quel enfer physique et moral que la mine

décrite par Zola!

Un ouvrier parisien, Etienne Lantier, obligé de quitter È

son atelier, s'engage parmi les mineurs de Montsou. Il fait la connaissance d’un nihiliste russe, Souvarine, et, grâce à sa propagande socialiste, il gagne de l’ascendant sur ses compagnons de misère. Une grève est provoquée, qui éclate en émeute. Le Gouvernement, obligé d'intervenir, étouffe la révolte sous la fusillade. Le travail est repris, mais Souvarine, en détruisant le cuvelage de la mine, l’engloutit tout entière sous les eaux en un désastre irréparable. Lantier, après un long séjour sous terre, est sauvé, et il s’en va, tandis que les autres mineurs, forcés par la famine, reprennent le travail dans les mines environnantes, la haine dans le cœur, remettant à plus tard la revanche. Lantier quitte Montsou par une matinée de printemps, quand les bourgeons, crevant en feuilles vertes, annonçaient le renouveau de la nature — image de la germination obscure de cette

(1) Nana, p. 456 (Fasquelle).

TPE

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