‹ Romanciers d'hier et d'avant-hierChapitre 4 sur 32 · Michel Lévy · texte numérisé non relu

Michel Lévy

kmmmine, publiée déjà édition Furne on 1646, et que MM. Lévy n'ont l'ait précéder d'aucun avant-propos qui justifie la conception quelconque, s'il y en a nue, et il doit y en avoir une, d'après laquelle ils se seul permis de changer l'ordre de la Comédie hut de l'édition de l'urne. Ces volumes, typographiquement assez bien exécutés, autant du moins que le permet l'abaissement général et honteux de la confection matérielle du Kwe moderne, ont, en etl'et, dans la distribution qu'ils ont changée des romans composant l'Œuvre de Balzac, renversé l'ordre établi par lui-nicme, c'est-à-dire toute son architecture; car c'était un an-hitecte que Balzac dans sa Cori humaine! Bappelez-vous ce qu'il dit dans sa grande

sur ses échafaudages! Si donc, dans le

premier de ces volumes, on trouve après la Maison du

le Bal tt . qui est un des

premiers romans île Balzac et qui sent enco:-

jeunesse, et i 'unes Mariées, l'un

derniers de sa maturité, et de sa maturité la plus

deux choses l'une, et même boutes le6

lisant eela, les éditeurs ont intcr l'onii il par Balzac < * t qui avait sa prol

et, de plu-, il> ont interverti L'ordre chronoh gique dans la pi iduc Puni ! même ^\\\

l'homme qu'on publie, et L'autre une sottisi\ la plus Bplendide sottise que pi «1 it i-ur> !

Quand il s'agit d'un homme célèbre qui a marqué dans les œuvres de son temps, — et Balzac a fait plus que de marquer dans les œuvres du sien, — les ouvrages de cet homme n'importent pas seuls aux lecteurs. L'homme, le cerveau de l'homme, les développements successifs de ce cerveau, intéressent peut-être encore plus les lecteurs que ses ouvrages, et c'est pourquoi il n'est jamais permis de rien changer à l'ordre chronologique des œuvres d'un homme; car le temps est l'accoucheur de la pensée!... Et cette règle, qui ne peut souffrir d'exception, cette règle absolue, les éditeurs de la nouvelle édition de Balzac ont commencé par y manquer. Ils ont introduit l'anarchie dans l'ordre et la hiérarchie de Balzac, comme si le génie des plus grands écrivains ne leur avait été donné que pour que des éditeurs pussent s'y vautrer tout à leur aise. Et ils l'ont introduite dans l'esprit des lecteurs aussi, qui ne sauront plus où ils en seront quand ils voudront apprendre comment s'est développé cet esprit, prodigieux de toutes manières, autant par sa nature que par ses développements, d'abord difficiles, mais qui, tout à coup, à un certain moment, partit en ligne droite, et foudroyant, comme le plus plein des boulets, après avoir fait, comme un boulet creux, tant de paraboles! Faute capitale, car toute l'édition, si bien faite qu'elle soit d'ailleurs ultérieurement, en répondra sur sa tête, c'est-à-dire sur son succès !

Que de choses il faudra, je ne dis pas pour la racheter, cette faute, mais pour faire seulement passer par-dessus! MM. Lévy ont promis dans leurs prospectus et dans leurs annonces des richesses inédites, des correspondances, des trésors : tout étant trésor venant de Balzac, qui, dans les trois mots d'un billet, écrit à la hâte le matin, devait mettre pour le moins deux gouttes de lumière! Certes ! personne plus que moi ne désire voir ces promesses de MM. Lévy magnifiquement réalisées. Personne ne s'en félicitera et ne les en félicitera, eux, plus cordialement que moi. Mais je connais les éditeurs... Il y a dans les magasins des Lévy de certains Mémoires sur la comtesse d'Albany, où l'éditeur nous promettait aussi, et même sur la couverture du livre, en très beaux caractères, des lettres de madame de Staël, de cette grande et faible femme qui n'était pas un homme, comme des niais ont dit qu'elle en était un, croyant par là lui faire honneur, les imbéciles! Et les billets qu'on y trouvait, et avec lesquels les éditeurs lient Leurs tlirs-flacs et postillonnaient leur édition, étaient de ces billets insignifiants comme toute femme en écrirait à sa marchande démodes ou à sa faiseuse de bottines. Quand Dutacq vivait, — Dutacq, lami de Balzac pendant toute sa vie, et qui est mort

sans avoir pu réaliser le projet, galvaudé par d'autres depuis sa mort, d'éditer, comme on éditait au xvie siècle, toutes les pensées de Balzac, lesquelles, réunies dans un foyer commun, auraient envoyé un tel, jet de son génie sur son génie que l'aspect en eût été peut-être changé, sous cette lumière inattendue, — Dutacq chercha comme il savait chercher, cet inves tigateur unique, cette activité merveilleuse, qui n'était pas seulement un homme actif, mais l'activité doublée, triplée alors parle fanatisme de l'admiration et de l'amitié. Mais tout fut à peu près inutile, et je me souviens très bien du peu que lui et moi (car il m'avait associé à son travail, trouvâmes alors. Et, de fait, Balzac n'a pas dû écrire beaucoup en dehors de ce que j'appelle les productions publiques de sa pensée : livres, articles, mémoires. Ce bénédictin du travail continu n'avait pas le loisir de la correspondance

Il ne se mirait guères dans cette glace des lettres qu'on écrit, comme le font les Narcisses de L'oisiveté. Dutacq s'adressa pourtant en lieu bien intime pour avoir, s'il y en avait, quelque correspondance intime. Mais les mains qui auraient pu donner restèrent fermées. MM. Lévy auront-ils été plus heureux que nous? Je le souhaite vivement pour eux, pour nous, pour le monde entier, parce que le monde entier doit bénéficier de tout Balzac. Mais s'ils ont été plus heureux que nous, pourquoi n'avoir pas dit nettement, dans une Introduction attachée à leur édition, ce

qu'ils avaient à nous donnée? Pourquoi ne sont-ils pas sorti- du vague des annonces et des prospectus, cas attrape-minettes éternelles? Pourquoi, encore une cette absence d'introduction, à laquelle on est oblige de revenir toujours et qu'on eberebe à la tête de cette nouvelle édition de Balzac, qu'on ne comprend pet- très bien comme vous la faites, si vous ne prenez peine de nous l'expliquer !

Oui ! une introduction. En lerez-vous une plus ta; d? Mors, ce sera une introduction qui n'introduira à rien, cette édition projetée, que vous publiez, non plus d'un seul coup, mais à petits coups et par volumes, que je veux être introduit^ comme disent les anglais. La nécessité de celte introduction était — je n'en démordrai pas — absolue. S'il ne s'agit plus impérieusement, à ce qu'il semble, de Balzac, dont l'œuvre — et connue, — il s'agit de vous, messieurs irs, dont l'édition n'est que eommen qui i - dérangements dans l'œuvre <<>nnue, et

qui noue promettez de superbes arrangements à c Maie ne re, néanmoins, et U s'agira encore

bien longl mps, de Balzac. On an a dii beaucoup de vrai, Tout ce qui a plume en a écrit, attendu que le privilège du gén (aire jaser les

00 ROMANCIERS d'eIER ET d'aVANT-DIER

hommes qui pensent, ou qui ne pensent pas, comme des portières, et même sur la manière dont il prend sa clé pour aller se coucher! Nous avons eu les souvenirs de Théophile Gautier. Nous avons eu le Balzac en pantoufles de cet admirable et adorable Gozlan, le seul homme que j'aie connu qui eût l'enthousiasme, ce mouvement toujours un peu dadais de la pensée, tout à la fois sincère et spirituel. Mais, quoi qu'on ait dit jusqu'à cette heure, il reste encore à dire sur Balzac. On ne l'a pas épuisé ! Auteur, en quelque sorte, même par la mémoire qu'il a laissée, il semble faire les livres que nous faisons sur lui, puisqu'il les inspire. Il peut encore se révéler dans nos esprits sous des aspects qui achèveraient l'idée qu'on a de son génie. Ses œuvres, à mesure qu'on les considérera, doivent montrer plus profondément sa toute-puissante individualité, et d'ici longtemps, à mesure qu'on les rééditera, si ses éditeurs ont plus qu'une intelligence de marchands, elles devront apporter sur ce grand esprit des lumières nouvelles.

Certainement, il y aura un moment où la lumière, entassée, deviendra fixe et complète. On n'y ajoutera plus. La gloire de l'homme continuera à s'élever, mais lui ne grandira plus dans la splendeur de la connaissance qu'on aura de lui. L'homme et le génie ne sont pas infinis... Mais, tout de même que ce gros homme dont Cyrano de Bergerac disait qu'on ne pouvait pas le bâtonner en un seul jour, Balzac, plus grand que

cet homme n'était gros, a besoin de plus d'un jour aussi pour être éclairé en plein sur tous les points de sa circonférence intellectuelle, et la lentille enflammée de nos phares a encore du temps à tourner !

Page 1