L'HOSPODAR
.… Plus de grandeur contient plus de néant !
(V. Huco.)
A Bucharest, dans la foule sordide Qui regardait d’un étrange regard, Passait un jour le cortége splendide
De l’hospodar.
Le prince était grave comme un roi mage.
Son œil errait vaguement au hasard.
Tout s’inclinait et tout rendait hommage A l’hospodar.
Dignes d'orner le front d’une Tzarine, Diamant clair, perle au reflet blafard, Rubis en feu brillaient sur la poitrine De l’hospodar.
+ Et, contemplant la majesté du maître, Qui s’avançait, dédaigneux, sur son char, Mihou disait : — Oh! que je voudrais être Être hospodar !
+ Zinca, la blonde aux regards séraphiques, Disait : — Du ciel je donnerais ma part Pour posséder les joyaux magnifiques De l’hospodar' — .
Pourquoi vouloir échanger l’assurance.
De jours sereins abrités à l'écart Contre le sort, prospère en apparence; De l'hospodar ?
+ Dans ses jardins qu’une onde pure arrose,
Dans ses palais aux divans de brocart,
pr 109 €
Si vous saviez combien il est morose, Cet hospodar !
Y Dans sa grandeur il reste solitaire.
Et dans sa cour il n'est pas un boyard Dévoué, tel qu’un ancien feudataire, A l'hospodar.
+ Point de sourire à sa bouche muette Pendant le jour qui lui dure si tard, Ni de repos sur sa couche inquiète Pour l’hospodar.
Ayez pitié! car il marche dans l'ombre, Sans un flambeau qui perce le brouillard.
Votre amour peut éclaircir le front sombre | De l’hospodar.
Car son pouvoir est fait d’obéissance, Car Rome était plus grande que César, Et plus encore À vous est la puissance Qu'’à l’hospodar.
>r 110 + Mais si jamais il vous faisait l’injure D’abandonner votre patrie au Tzar, Comme autrefois, à son serment parjure,
Un hospodar…
Lors, vous pourriez reprendre la couronne, La pourpre, et puis déchirer l’étendard, Briser le sceptre et renverser le trône
De l’hospodar.
Lors, vous pourriez, peuple de Roumanie, S'il vous plaisait, exiler sans retard, Dans son pays, la blonde Germanie,
Cet hospodar |
11/23 juillet 1877.
1 Le mot « hospodar » n'est ni français ni roumain. Les Roumains ne l'emploient même jamais. Ils donnent au chef de l'État le titre de Domnt ou Domnitor (dominus).
LE PHANARIOTE :.
Qu'a-t-il donc ce pacha que la guerre réclame, Et qui, triste et rêveur, pleure comme unc femme ?.… Son tigre de Nubie est mort! —
(V. Huco.)
— Las! ces temps ne sont plus ! disait en soupirant Un vieux boyard roumain, débris d’un siècle sombre, En songeant à l’époque où le peuple souffrant
Sous les Grecs du Phanar allait mourant dans l’ombre.
NA
‘— Las! ces temps ne sont plus où l’esclave tremblant Sur ma route inclinait son front dans la poussière, Où mon œil, tantôt froid, tantôt étincelant,
Jetait dans tous les yeux ou l’ombre ou la lumière.
Selon que s’éteignait ou brillait ma gaîté Tous les autres boyards étaient joyeux ou mornes. Je répondais au Tzar de leur fidélité,
Et le Tzar connaissait mon dévoûment sans bornes.
AG
Aidé par mon adresse, aidé par le hasard, De toutes les grandeurs j'avais atteint le faite. Nul autre que le Prince ou l’Envoyé du Tzar
Sous un ordre formel n’eût fait courber ma tête.
AG
L’hospodar m'appelait « son premier serviteur! »
J'étais fier et confus à ce titre suprême, Car l'Envoyé du Tzar, ainsi qu’un nom flatteur,
Le donnait quelquefois à l’hospodar lui-même ?.
AG
Des trésors de l’État j'augmentais mes trésors. Le Prince regardait faire avec complaisance :. Il faisait comme moi. Je possédais alors
Un palais à Moscou, des jardins à Byzance,
Des khans à Bucharest, une église à Jassi, Des villages entiers, des mines et des terres, Des vêtements dorés, des narghilés aussi,
Des prés à faire envie aux gens des monastères,
Al
Des troupeaux de Cigains, quatre cents paysans, Des ichliks de haut prix ayant la forme oblongue.… Et c’est moi qui portais, parmi les courtisans,
Le plus vaste calpac, la barbe la plus longue! 3
Maintenant, c’est finil Du peuple courroucé Des hommes sont sortis, démons à l’âme noire ; Ils ont, d’une parole, à la fois renversé
Ce qui faisait leur honte et ce qui fit ma gloire.
AA
Les plébéiens des grands ont perdu le respect, Et notre déplaisir n’a rien qui les consterne; Ils ne sont plus saisis de crainte à mon aspect,
Je passe maintenant. et nul ne se prosterne.
pr 114
J'ai vu s’évanouir ce cortége d’amis Qui jadis, nuit et jour, vint assiéger ma porte, Et, dans la cour du Prince, où d’autres sont admis,
On ne me connaît plus et ma puissance est morte!
AG
Le Trésor de l’État est maintenant gardé. | Mes biens s’en sont allés entre des mains profanes. De titres et d’honneurs je suis dépossédé.
Il ne m'est plus permis de vendre des Tziganes.
AG
Au poste où je brillais les autres sont élus; De moi, de ma grandeur s’efface tout vestige. Les calpacs, les ichliks.… on ne les porte plus!
Le nom de l’Autocrate est veuf de son prestige.
SR Mes larges vêtements, excitant le dédain, Sur les lèvres de tous amènent un sourire.
Quand je parle du Tzar, il s'élève soudain
Des voix pour me blâmer, des voix pour le maudire.
Dr 115
Et disant que leur sang est le pur sang romain,
Nos fils ont renié la Grèce, notre mère;
Ils ont mis en honneur le vil patois roumain,
Et banni pour jamais le langage d'Homère.
AG
Les enfants vont passer leur jeunesse à Paris; :
Éeurs sinistres propos me laissent sans réplique.
— Nous sommes tous égaux ! disent-ils. Leurs esprits
Sont pleins de ces deux mots : Liberté! République!
AG
Mon bonheur eût été parfait à tout égard En ces jours regrettés qu'ici je vous relate, Si j'avais pu doubler, ainsi que l’hospodar,
Mes babouches de drap d’Andrinople écarlate ! 4
9/2: octobre 1877.
1 V. Aux files d'Héliade, note 2.
2 Sous le règne des Bibesco et des Stirbeiü, c'était le consul de Russie
qui gouvernait les principautés. L'ambassadeur Dashkoff disait publiquement que l'hospodar n'était que son aide de camp !
3 Les ishliks et les calpacs étaient des bonnets faits de fourrures pré-
cieuses. Le calpac avait la forme d'un ballon de cinq à six pieds de circonférence !1 La valeur d'un boÿard se mesurait à l'ampleur de sa coiffure et à la longueur de sa barbe : plus le calpac était volumineux, plus la barbe était longue, plus le boyard était puissant.
4 Distinction réservée au seul prince régnant,
pr 118
Ni le cœur, ni l’esprit, ni le fond, ni la forme, Rien n’était identique en eux que l'uniforme
Et l’âge : tous les deux venaient d’avoir vingt ans. Ils se fussent haïs sans doute en d’autres temps, Chacun dans ses foyers, loin des cieux de la Thrace, Car tout les divisait : le rang comme la race ;
Ils suivaient dans la vie un différent chemin ;
L'un était Moscovite et l’autre était Roumain. Dans ses États, alors, Hohenzollern lui-même
Ne régnait plus de fait, et le maître suprême
Était le Tzar qui, seul, les avait conduits là.
Le Roumain se taisait et le Russe parla.
Il descendait, dit-il, d’une illustre famille, Étant de ces boyards dont le pays fourmille, Vampires tout repus du sang des paysans, Tyrans cruels chez eux, et lâches courtisans, Courbés aux pieds du Tzar devant lequel ils tremblent, Sous les murs du Kremlin où parfois ils s’assemblent. J1 portait un grand nom : Fratieff ou Vasilieff ;
Un de ces noms maudits au sinistre relief
pr 119 té
Qui rappellent de loin la Pologne asservie
Et ces mots trop fameux : L'ordre est à Varsovie! Les terres qu’en mourant son aïeul lui légua, S'étendaient du Niémen aux sources du Volga; Et c'était par milliers qu’il comptait les esclaves Gémissant sous son joug affreux ; malheureux Slaves Que presse le bâton d’un Cosaque endurci,
Qui n’osent ni pleurer, ni demander merci
Quand la charge est trop lourde et que le fardeau crie, Tant ils ont peur du knout et de la Sibérie!
De même que le fauve au fond de son réduit,
11 sommeillait le jour, n’agissait que la nuit;
Il fuyait le soleil, recherchait les ténèbres ; L'ombre favorisait ses débauches funèbres.
Ï1 n’aimait que lui-même et se raillait de tout.
1] ne craignaït personne, on le craignait partout. Associant le meurtre aux ignobles orgies,
Du sang de ses moujicks 1 ses mains étaient rougies Plus encor que de vin, au sortir des repas.
Il frappait pour frapper et ne distinguait pas,
Le juste de l’injuste. Au bruit de ses scandales Moscou se réveillait. I traînait sur les dalles
pr 120
Ce que l’on révérait comme grand et sacré.
Son œil glauque et vitreux n’avait jamais pleuré. Il dépensait sa vie en des bouges infâmes
Et ne respectait rien ; rien, pas même les femmes De ses propres amis qui laissaient faire, car
Ils savaient l’offenseur en crédit près du Tzar. Menacés, s'ils parlaient, d’une disgrâce prompre, Ils souriaient à qui les abreuvait de honte.
L'autre, de leur affront, n’éprouvait nul plaisir, Dans son cœur gangréné n'ayant plus un désir. Lentement à son front montait la lassitude.
Il faisait seulement le mal par habitude.
Jadis, il s’'égayait encore aux maux d’autrui, Maïs rien ne pouvait plus distraire son ennui Maintenant. Il disait avec effronterie
Qu'il ne comprenait pas qu’on aimât sa patrie! Et trouvait fort stupide et fort inconvenant Qu'on l’envoyät ici, comme un simple manant, Se battre, lui, boyard, qui détestait la guerre
Et qui d’être tué ne se souciait guère.
Sanguinaire, mais lâche, il faisait bon marché Des tortures du serf à la glèbe attaché,
Et pour lui-même osait redouter la souffrance.
Athée, il n’avait point la sublime espérance
D'une nouvelle vie au delà du trépas ;
Il allait proclamant que Dieu n'existe pas ;
Que la mort, c’est la fin; que l’homme n’a point d’ime,
Et que le néant, seul, l'attend et le réclame !
Puis, ayant achevé son récit odieux, Il éclata de rire.
Alors, levant les yeux Sur cet étrange fou dont le rire cynique Prolongeait dans la nuit un écho sardonique, Le Roumain secoua la tête tristement,
Et, sans un mot de blâme, il reprit lentement :
Je n’ai point, comme vous, dans un palais splendide Vu s’écouler les jours d’une enfance rapide :
Un tronc d'arbre creusé fut mon humble berceau. Tout jeune, le travail me marqua de son sceau ;
On m’apprit de bonne heure à marcher dans la vie ;
Et je pus contempler sans haine, sans envie,
pr 122
Vos titres, vos trésors. Car notre nom obscur, S’il n’était point illustre, au moins se trouvait pur Du stigmate infamant et de la tache immonde Qui souillent trop souvent le nom des grands du monde. De simples paysans ont été mes aïeux ;
Moi, j'ai voulu rester un paysan comme eux :
Ainsi qu'ils l’avaient fait, j’ai cultivé la terre. Mon père, étant fermier d’un riche monastère ?, Voyait tout son labeur chèrement acheté.
L’Igoumène était moins un maître redoute Qu'un ami bienveillant à l'aspect vénérable ÿ,
Et c’est à sa bonté que je suis redevable
Du modeste savoir qui faisait mon orgueil Lorsque j'étais enfant. À notre pauvre seuil
Le bonheur semblait s'être arrêté dans sa course. La moisson n’était pas notre unique ressource; Nous possédions encor nous-mêmes quelque bien, Et, satisfaits de peu, nous ne manquions de rien. Dans nos jours fortunés le malheur nous épie!
Il est à nos foyers, comme une hydre accroupie, Et nos yeux éblouis ne l’aperçoivent pas !
Quand la vie est en fleur songe-t-on au trépas ?
pr 193 +
Spectre affreux qui déjà dans l’ombre nous regarde! .… Et mon père mourut, remettant à ma garde
Ma mère avec ma sœur, une enfant de six ans.
Pour moi vinrent alors et les soucis pesants,
Et les mille tracas qu’en silence l’on brave.
Mon bras était bien faible et la tâche bien grave; Ceux en qui j'avais foi me trahissaient toujours ; De mornes lendemains suivaient les sombres jours. Mais il ne me fallait qu’un regard de ma mère,
Sa voix reconnaissante et son accent sincère,
… Pour qu’en mon cœur troublé se ranimät l'espoir, Et je me sentais calme, ayant fait mon devoir.
Le sourire revint à ses lèvres glacées,
Mais, sur mon front, mûri par d’austères pensées, Ne reparut jamais la gaîté d’autrefois.
C'est alors que je vis pour la première fois
Kiva, l’ange béni que le Seigneur, sans doute,
Pour soutenir mes pas a placé sur ma route !
Ah ‘ si je vous disais qu’il me faut son amour, Comme il faut à la fleur la rosée et le jour,
Que mon bonheur plus grand est fait de son sourire,
Que les pleurs de ses yeux font ma tristesse pire,
pr 124
Que les maux endurés pour elle me sont doux.
Si je vous le disais, me comprendriez-vous ?
Vous, sinistre raïlleur, dont l'esprit insensible Fait, d’une chose sainte, une chose risible ;
Vous, qui reniez Dieu, la vertu, le printemps ; Vous dont le cœur aride est mort avant le temps! Vous, enfin, qui prenez don Juan comme modèle ! Ah ! je crois l’offenser quand je vous parle d’elle ; Car votre seul regard souillerait sa beauté,
Car vous êtes la nuit et Kiva la clarté!
— Je ressentis dans l'âme une douleur amère Lorsque je dus quitter ma pauvre vieille mère
Et ma petite sœur qui souriait encor,
Naive, en admirant ces lourds ornements d’ort, Et Kiva qui disait à Dieu dans sa prière :
« Écarte de son front la balle meurtrière ;
« — Le fer obéissant ne frappe qu’où tu veux. — « Et, s’il ne te plaît pas de le rendre à nos vœux, a Épargne-lui du moins la souffrance inutile,
a La mort lente à venir, le poignard qui mutike, a Et l'outrage des Turcs aux sabres recourbés,
« Qui ne respectent pas leurs ennemis tombés ! »
mme y
ph 125
Je partis, rappelant un reste de courage,
Ayant pour compagnons des conscrits de notre âge Qui, tous, portaient au cœur un même désespoir. Et tant qu’à l'horizon je pus apercevoir
Dans les champs de maïs les sillons des charrues, Les sommets de nos toits avec les nids des grues &, L'église supportant la double croix d’airainé,
La vieille tour bâtie au temps de Séverin.… 7
J'eus un rayon de jour au sein de ma nuit sombre. Mais lorsque tout cela se fut perdu dans l'ombre, Que l'absence entre nous eut jeté son linceul,
Et que, parmi les rangs, je me sentis bien seul. De ma propre douleur je perdis conscience,
Et, presque sans regrets comme sans confiance,
Je marchai comme on marche en songe.
Bien souvent
Pendant la halte, au soir, je reste là, révant. J'évite des soldats le bruyant entourage :
Leurs rires me font mal. Ainsi qu’en un mirage,
Il me semble revoir, étendu dans mon coin,
Mon bonheur qui n’est plus, mes anges qui sont loin!
Et parfois, oublieux de l’endroit et de l’heure,
ph 196 4€
J'ai de vagues espoirs d’existence meilleure ;
L'avenir m'apparaît plus beau que le passé ;
J'ébauche des projets. Misérable insensé !
Puis-je rien espérer, puis-je rien entreprendre,
Moi, qu’au premier combat, la mort peut venir prendre, Moi, qui ne puis compter sur un seul lendemain !
Je suis, ne riez pas, fier d’être né Roumain,
Et j'aime, Dieu le sait, d’une amour infinie
Mon malheureux pays, ma douce Roumanie.
Pour la voir libre enfin du joug mahométan,
Pour la voir arrachée au pouvoir du Sultan,
Sans que mon œil se trouble ou que mon front pâlisse, Je pourrais de ma vie offrir le sacrifice,
Si je n’avais, hélas! attachés à mon sort,
Ces trois êtres aimés qui mourraïent de ma mort!
— Pour vous parler ici, je laisse la prudence. — Vous nous assurerez, dit-on, l'indépendance
Pour prix de notre sang ; le prince sera roi !
Mais, quel est le garant de votre bonne foi ?
On sait ce que vous pèse un serment, et peut-être N’avons-nous combattu que pour changer de maître !
Vos aïeux, comme vous, sont venus en amis ;
pr 127 +6
Mais, nous ont-ils donné ce qu'ils nous ont promis ? Is disaient que du droit le Tzar était l’apôtre,
Que Dieu les envoyait ! Mais, pour croire à la vôtre, De leur feinte amitié nous nous souvenons trop! Les chevaux dans les blés élancés au galop,
Les récoltes en feu, les fermes ruinées,
Le progrès suspendu pour de longues années,
Le Cosaque odieux qui pratique le vol,
Et les monceaux de morts, partout, couvrant le sol, Et pour finir, la faim, la misère et la peste!
Voilà quels sont les dons moscovites! Au reste,
La chance vous trahit maintenant, et déjà,
Des remparts de Widin à l’âpre Dobroudjà,
Devant le croissant turc, la croix grecque recule. Parmi vos bataillons la discorde circule,
Les officiers sont las, les soldats mécontents,
Et nous aurons l’hiver avant qu'il soit longtemps. Les vivres sont tombés aux mains des adversaires ; Faute de nourriture et de soins nécessaires,
La moitié des blessés à peine a survécu !
Mais, le Tzar, à Moscou ne peut rentrer vaincu !
Au-dessus du Kremlin l'orage s’amoncelle ;
Des superbes Gottorp le prestige chancelle ;
Votre gloire s'éteint! Et l’Europe applaudit,
Car l’Europe vous haït, l’Europe vous maudit! Avant d'abandonner ce fatal territoire,
Il vous faut remporter un semblant de victoire, | Il le faut, pour sauver l’honneur de votre nom...
Et vous faites de nous de la chair à canon!
Oui! ce sont les Roumains qui prennent la redoute ; Oui! s’il est quelque endroit dont un général doute, Quelque poste peu sûr, on y voit les Roumains ! Les premiers à l’assaut, nous ouvrons vos chemins, Et, lorsque la fortune avec rigueur vous traite,
C’est nous qui protégeons encore votre retraite | Oui! quand les Osmanlis, plus forts ou plus nombreux, Ont fait ployer nos rangs, vos Cosaques affreux Opposent à nos pas fléchissant en arrière
De canons alignés une horrible barrière !
Nous avançons; le fer, le feu pleuvent sur nous,
Et nous mourons alors, assassinés par vous |
Mais Bucharest s’émeut, Bucharest se soulève ;
Le peuple ne veut pas qu’un tel crime s’achève ;
C’est son sang qu’on répand, c’est sa chair qu’on meurtrit,
Et la rébellion germe dans son esprit.
Il déteste le Turc; mais vous, il vous abhorre ! Car vous l'avez trompé, vous le trompez encore.
Il vient de le comprendre et son courroux est né! Vous n’avez jamais vu le peuple déchainé,
Vous ne pouvez savoir ce qu’il brise en sa rage, À quels sombres excès le porte son courage, Comme il sera cruel lorsqu'il se vengera'…
Le serf s’enivre et dort. il se réveillera !
Pour redevenir homme, il suffira qu’il pense,
Et de ses longs malheurs, tenant la récompense, Il foulera du pied les maîtres confondus.
Ah! que nos maux vous soient au centuple rendus! Que tout le sang versé sur vos têtes retombe,
Et que, pour vous flétrir, s’élancent de leur tombe
Les spectres des Roumains qui sont morts à Plevna !
Le boyard, en bâillant, alors se retourna,
Et d’une voix moqueuse : — Or çà, mon camarade, Ma patience est lasse et ton histoire est fade.
Vois : rien qu'à t’écouter, je sommeille debout,
Et tes prédictions ne sont point de mon goût.
« On assimilerait, dans la Sainte-Russies,
« La populace vile à l'aristocratie !
« Les moujicks aux seigneurs imposeraient leur loi!
« Nous serions les égaux de rustres comme toi! »
— Ah! si dans mon palais ton Dieu t’avait fait naître, (Puisque tu crois en Dieu!) si tu pouvais connaître De mon seul déplaisir les terribles effets.
Tu ne parlerais pas, certe, ainsi que tu fais!
Dans l’azur s’effaçaient les dernières étoiles ; La brise du matin se jouait dans les toiles
Des tentes, blanchissant à l’approche du jour ; Et soudain retentit un appel de tambour.
À retourner au camp tous deux se préparèrent,
Et, l’éclair de la haïne aux yeux, se séparèrent. .
Tandis que la Néva traîne ses flots sans bruit,
Au palais Vasilieff on danse cette nuit.
Les vitraux éclairés des fenêtres sans nombre
Se découpent en feu dans la muraille sombre,
br 1931
Et les échos du bal arrivent, affaiblis,
Aux passants attardés, aux moujicks avilis
Que l’on voit étendus, ivres-morts, dans la neige. Serge-Alexandrovitch que l’empereur protège, Serge, qui l’an dernier partit de Stavropol
Pour détruire l'Islam et soumettre Istambol ?,
Est enfin revenu dans son vaste domaine.
On célèbre l'instant heureux qui le ramène ;
Les plus nobles seigneurs, les plus anciens boyards Vont quêtant son sourire et cherchant ses regards, Et, pour mieux déguiser leur dépit, leur envie, Prodiguent lâchement la louange asservie.
Les dames de haut rang, qui l’acclament en chœur, Pressent leurs pas légers sur les pas du vainqueur; Plus que leurs diamants leur œil pâle étincelle. Mais, sans que sur ses traits le plaisir se décèle, | Sans qu’il paraisse ému d’un si brillant accueil, La démarche insolente et le front lourd d’orgueil, Dans la foule empressée, Alexandrovitch passe, Et sur son uniforme étale, avec audace,
Les ordres de Saint-George et de Saint-Vladimir! Quel mémorable exploit les lui fit obtenir ?
Dr 132
Quelle noble action ? Nul ne le sait. Qu'importe!
Qu'il en soit digne ou non, c’est assez qu'il les porte : Le Tzar l’ordonne ainsi — ce qu’il fait est bien fait ! — Les boyards ont tremblé ; mais Serge est satisfait.
Sous leurs masques riants il devine la rage,
Et, pour chaque bassesse, il leur rend un outrage.
De ses vaines splendeurs lui-même s’enivrant,
Il marche dans sa gloire, il triomphe, il est grand!
Et là-bas, c’est la plaine à l'immense étendue. Au loin, sur l'horizon, l'ombre s’est épandue. Une plainte étouffée, un long gémissement Lugubre retentit et trouble par moment
Le silence des nuits qui descend sur l'arène. Les cieux sont constellés et la lune sereine Caressant tristement le front blémi des morts, Tisse de ses rayons un suaire à leurs corps.
Car le choc fut terrible etla mêlée affreuse.
Le sang coulait à flots sur la route poudreuse ; Les bombes, s’élançant des bouches des mortiers,
Fauchaient, en un instant, des régiments entiers.
Musulmans et chrétiens s'étreignaient avec rage ;
Rien ne pouvait lasser leur sublime courage;
Exténués, mourants, ils combattaient encor.
Dans leurs âmes la haine avait pris son essor,
Et, seule, soutenait leurs forces ébranlées,
Tandis que, par-dessus leurs têtes mutilées,
Ils entendaient frémir les ailes du vautour.
— Et cela fut atroce et dura tout un jour | —
Certe, on a pu savoir, quand la lutte acharnée
Au coucher du soleil fut enfin terminée,
Lequel était vainqueur, du Turc ou du Chrétien;
Mais on ne saura pas, mais nul historien,
Sans mentir à l'Histoire impartiale et grave,
Ne pourra proclamer lequel fut le plus brave!
Et voilà qu'Osmanlis, Moscovites, Roumains,
Dont le sang généreux a trempé les chemins,
Ennemis qu'on a vus transportés de colère,
Sont ici maintenant, — dérision amère! —
Côte à côte couchés, sans haine ou désaccord,
Dans la fraternité paisible de la mort!
La Renommée ira par le monde répandre
Le nom d’Abdul-Hamid et le nom d’Alexandre,
Automates vivants, sur un vain trône assis.
Elle dira leur gloire aux peuples indécis ;
Combien ils furent grands, superbes, magnanimes ; Elle dira combien ils étaient unanimes
A verser leurs bienfaits aux tristes nations!
Et vingt siècles plus tard, les générations,
Du Tzar et du Sultan, se souviendront encore.
Elles s’en souviendront ! hélas! et l’on ignore
Le dévoûment obscur des héros inconnus
Dont les noms jusqu’à nous ne sont point parvenus, Qui dorment oubliés, sans honneurs, dans la plaine. Leurs yeux ne reverront ni la Terre Roumaine,
Ni Smyrne, ni Moscou, ni les rives du Kour;
On ne fêtera point leur glorieux retour;
Leurs mères vont rester longtemps à les attendre; Fantômes exilés, ils ne pourront entendre
De ceux qui les aimaïient les cris désespérés ;
Et leurs restes épars, aux vils corbeaux livrés, N’auront plus désormais, sous l’atmosphère grise,
Que les larmes du ciel, les baïsers de la brise.
pr 135 4€
Hélas ! et parmi ceux que la mort enleva
Gît le fils de la veuve et l’amant de Kiva!
S’il n’est plus de justice en ce monde où nous sommes, N'en est-il plus là-haut ? Ainsi, de ces deux hommes, L'un fut vil et méchant, infime et criminel ;
Ses moindres actions insultaient l’Éternel.… L’Éternel l’épargna dans sa grâce suprême!
Monstre nuisible à tous, inutile à lui-même,
On le verra, suivant son chemin aplani,
Traîner plus fièrement son orgueil impuni,
Réveiïller sans pitié la douleur assoupie,
Et plus haut vers le ciel dresser sa tête impie. L'autre était humble et bon ; et quoique ayant veillé, Et quoique ayant souffert, il n’avait point souillé
Son âme qui gardaït la candeur enfantine.
Un noble cœur.battait dans sa mâle poitrine ;
J] croyait, il aimait, on l’aimait.. c'est sur lui
Que le bras du Seigneur s’alourdit aujourd’hui !
C’est une étrange loi qui pèse sur le monde!
Et nul né sondera la sagesse profonde
Des célestes arrêts que les hommes, hélas !
Subissent effrayés, ne les comprenant pas.
Il faut qu’à nos plaisirs, tristes fils de la terre, S’unisse incessamment quelque infortune austère. La même main qui mit la ronce entre les fleurs, Mële la larme au rire et la joie aux douleurs. Comme la nuit au jour, le mal au bien s’enchaîne ; Et du crime de l’un l’autre porte la peine.
C’est le décret fatal contre nous prononcé.
Et tel qui se plaindrait serait un insensé,
Certes. Mais quand on voit, ainsi qu’une ombre immense, Passer sur tous les fronts un souffle de démence ; Quand la guerre homicide enveloppe à la fois Dans le bruit du canon tontes les autres voix ; Lorsqu'on verse le sang comme on verserait l’onde ; Que la parole humaine en sophismes abonde, Que l'honneur est banni, que des relations
Des rois, tzars ou sultans avec les nations L’antique loyauté disparaît tout entière ;
Quand l'idée est soumise à l'aveugle matière ; |
Quand la force brutale a remplacé le droit ;
Quand le vice grandit, quand la vertu décroît; Lorsque l’homme, sur qui flottent les maux sans nombre, Devient, de jour en jour, plus mauvais et plus sombre, Et qu’il est las, voyant son but et son espoir
Qui reculent sans cesse à l’horizon plus noir !.… Quand la réalité, comme une onde mouvante,
Dès qu’on veut la saisir, s'écroule, décevante.
Le poëte rêveur, dont les accents perdus
En ce siècle d’airain ne sont plus entendus, Contemple, quand sa Muse aux hommes le ramène, Le sinistre progrès que fait la race humaine ;
Son esprit étonné, qui s’emplit de terreur,
Demande à l'univers : Où donc est le Seigneur ?…
19/31 Août 1878.
1 Serviteurs et bas peuple en Russie.
2 Les couvents roumains possèdent presque tous des terres assez étendues que les moines cultivent en partie eux-mêmes, ou qu'ils louent à ferme aux paysans.
3 L'Igoumaene est le supérieur d'un monastère du rite grec-orthodoxe qui est pratiqué par la majorité de la population roumaine.
4 On sait que l'uniforme du moindre officier moldo-valaque est, pour ainsi dire, couvert d'or.
s En Roumanie, les cigognes et les grues font leurs nids aux toits des
maisons; le peuple prétend que leur présence préserve de l'incendie les habitations où elles se retirent.
6 La croix grecque est doublement barrée.
7 Cette tour, construite sous Septime-Sévère, subsiste encore à Turnul- Severinului ; elle a donné son nom au village même.
8 C'est ainsi que les Russes appellent leur patrie : Agia-Rossia.
9 Istambol est le nom turc de Constantinople. Il est plus correct que Stamboul. Cette dénomination n'est que la corruption des mots grecs : ls Av Trou. Quelques-uns y voient une contraction de Constantinopolis, par abréviation Constanpol, Stanpol, Stamboul.