‹ România; chants de la RoumanieChapitre 9 sur 20 · IANCO, ROI DES MONTAGNES · texte numérisé non relu

IANCO, ROI DES MONTAGNES

(ÉPISODE DE LA GUERRE DE HONGRIE, l8is.

La zece Ungarii un Roman.

A dix Hongrois un Roumain.) PROVERLE TRANSYLVAIN.

C’est sur les monts couvrant de frimas à jamais Leurs éternelles altitudes, C'est au plus haut des hauts sommets Que l’aigle, roi des solitudes, Suspend son gîte impérial,

Son sauvage Kremlin, son fauve Escurial.

C’est aux gorges d’Abrud, sur un roc centenaire,

Qu'’Ianco, l’aigle valaque, avait bâti son aire *? 8 q

Et comme les Krapacks, lorsque le soir descend, Protégent les cités voisines de leur ombre, Janco, farouche et bienfaisant, Sur son Ardialie, à ses pieds reposant, Étendait sa grande aile sombre 13 L’Ardialie encor des hommes surhumains Qui jadis soumirent le monde, Dans les chants des pâtres roumains, Et dans les pierres des chemins Conservait l'empreinte profonde.

Ils étaient bien les fils des vieux colons romains, Ceux dont les traits hardis, les longues chevelures Rappelaient aux Latins, venus de l’Éridan, Les merveilleuses ciselures De la colonne de Trajan 4.

Parmi ces montagnards, vrais héros d’un autre âge, Qui semblent respirer l'horreur de l'esclavage Avec l’air parfumé de leurs rudes climats, Parmi ces laboureurs soldats,

Janco se reposait dans sa grandeur sauvage.

* Les plus fameux des partisans Étaient les grands de son royaume ; Dans son palais couvert de chaume Ïl n'avait pas de courtisans.

Et ce roi que les rois n’auraient pu reconnaître, Sacré par ses égaux et régnant sans terreur, Dans ses rochers était plus maître

Qu’'à Pesth ne l'était l'Empereur.

De trône, il n’en possédait guère ; Pour sceptre ayant sa volonté, Sa couronne était la fierté Qui siégeait sur son front sévère ;

Et libre, il déployait, dans la paix et la guerre, Son étendard : la liberté!

Quand les monarques sacriléges, Abusant de leurs priviléges, Sur la Liberté sainte osent porter la main.

: Frémissante, et des monts reprenant le chemin,

Elle court exiler son courroux dans les neiges.

Parcourez, de nos jours aux temps des demi-dieux, L'histoire des peuples victimes, Vous verrez sur les blanches cimes Montant plus avant dans les cieux Les héros plus audacieux

Et les dévoments plus sublimes.

Léonidas n’est plus! Hellé meurt avec lui.

Et plus de vingt siècles ont lui Sur le défilé catacombe.

À l'Orient, qui donc se réveille aujourd’hui ?..

C’est Hellé qui sort de la tombe!

Le Palikare apprend à l’univers surpris Que le vieux sang des Grecs dans ses veines bouillonne. Mistra s'élève aux lieux où fut Lacédémone, Mais, si l’on a changé, si l’on a désappris

Les noms des hommes et des choses, Brasidas oublié revit dans Botzaris, | Et l’antique Eurotas roule encor ses flots gris

Sous l’ombre de ses lauriers-roses.

Dr 69 té

Le Russe au langage subtil,

De sang et de vin toujours ivre, Accourt porter la guerre au pays de Schamyl.

Lesghis et Circassiens aux longs fusils de cuivre Écrasent l'étranger sous leur bras de Titan,

Car, pour les fils du Daghestan,

Vivre esclave, ce n’est pas vivre.’

En vain le Tzar oppose au nouveau Mahomet

Vingt généraux fameux dont parlera l’histoire. Est-ce Schamyl qui se soumet ?

Il défend, pied à pied, le sacré territoire, ’

Et les échos d’Afkai célèbrent sa victoire.

Mais le sort a changé. L'empereur canonnier S’empare du lion que la honte dévore.… L'iman Schamyl est prisonnier :

Le Caucase résiste encore |

Si les sombres desseins des rois devaient mûrir, Si nos yeux devaient voir la liberté mourir, Sous les cieux privés de lumière, Sur la terre livrée aux canons, aux poignards, C’est dans les monts abrupts où l’ours a sa tanière, C’est dans le cœur des montagnards

Qu'elle s’éteindrait la dernière !

L’Ardialie en feu voit ses champs envahis.

Les pals et les gibets hérissent le pays.

On dirait, à l'horreur de ces engins barbares,

Que les temps sont encor des Huns et des Avares. Et les drapeaux hongrois, flottant au vent du nord,

Balancent cet arrêt : Union ou la Mort 15

Noire duplicité ! sinistre raillerie !

Le Magyar qui montre à l'Europe attendrie (Les fers dont on charge ses mains, Le Hongrois opprimé qui pleure sa patrie, Se fait le bourreau des Roumains!

pt 71 +

Il ne veut pas de maître, il lui faut des esclaves! Gaj, Jellajich, Ianco, vous tous, Latins et Slaves 6, Abaissez votre orgueil, courbez vos fronts meurtris. Si vous ne cédez pas, on vous nommer traîtres !

Oubliez, vouez au mépris

La douce langue des ancêtres,

Seul trésor des peuples proscrits.

Kossuth le veut! L'Europe 4 sa cause est acquise ;

Elle admire les attentats

De Louis Kossuth qui déguise Sous son masque d’apôtre une âme de Judas.

L’aigle qui dans les cieux vole avec la comète, Contemple le soleil et brave la tempête, Peut affronter sans peur l’aspic aux anneaux verts. «a Venez! a dit lanco, les Roumains vous attendent ! | « Abreuvez vos magnats du sang qu'ils vous demandent! a À vous la honte ! à nous les glorieux reverst « Nous mourrons Transylvains pour la Transylvanie ! « Hongrois ! nous préférons le cercueil à nos fers,

« Le trépas à l’ignominiel »

Dr 72 +

Alors des cris de mort de Bude’‘sont partis, Semblables aux cris de l’hyène

. À quelque impur festin appelant ses petits :

Louis Kossuth hurlait, fou de rage et de haine :

« Hatvany, Kémény-Forkos 7, « Traquez, frappez sans nul repos, a Et qu'il ne reste que les os « De ces affreux brigands du Tibre.

« Que pas un n'échappe à vos coups!

« Ayez du sang jusqu'aux genoux:

« Dans les pays voisins, hors nous, a Je ne veux pas de race libre!

$ « Quand il faudrait les empaler, « Puisqu'ils refusent de parler « Notre langue et de s’enrôler

« Sous les drapeaux de saint Étienne.

Dr 13

« Hourrah ! mes braves compagnons, « Vos mousquets leur diront vos noms.

« Hourrah | que devant nos canons « 11 ne soit obstacle qui tienne 1 # $ « Puisque Trajan est leur aïeul, « Qu'on les couche dans leur linceul !

« Nous sommes le peuple à qui seul a Doivent obéir tous les autres !

« Nargue des préjugés étroits !

« Nous sommes de vaillants Hongrois « Qui ne reconnaissons de droits « Que pour autant qu’ils sont les nôtres !

« Occupez tous les défilés,

« Mes nobles honveds, et brûlez « Si ces Valaques endiablés

« Opposent trop de résistance.

« De leur plainte étouffez l'écho.

« Et qu’on me livre cet lanco

« Qui joue au Vladimiresco 9,

« Et qu'on lui dresse une potence!

« Ils se souviendront de Hôra,

« Les Butiano, les Dobra !° :

Aussitôt pris on les pendra!

Vous aurez leurs biens pour salaire.

« Les Transylvains sont condamnés.

Jusqu'à leurs enfants nouveau-nés,

« Écrasez tout ! Exterminez

C’est trop longtemps qu’on les tolère! » !1

Près d’Abrud, ce réduit des enfants de Corvin !?, Des régiments d’élite emplissent le ravin.

Certe, on peut avec eux tenter une conquête.

A l’ordre de Kossuth soumis, Hatvany galoppe à leur tête; Ils n’ont connu d’autre défaite Que celle de leurs ennemis.

Des coursiers enlevés aux déserts de Syrie Traînent leur lourde artillerie ; Et, parmi les hussards, faits de velours et d’or, Les yeux admirent plus encor

Ces honveds chamarrés, l’honneur de la Hongrie.

Pr 15 +

Et là, sur ce plateau, de tant d’exploits témoin, Sont groupés les Roumains qu'on reconnaît de loin A leurs habits de toile, à leur noire crinière, Aux trois couleurs de leur bannière !5.

. + Ts n’ont ni canons ni chevaux.

Les armes que le peuple aux fauves allégresses Lève sur les tyrans gros de crimes nouveaux Sous les murs de leurs forteresses :

Des piques, des fourches, des faux, Brillent dans leurs mains vengeresses.

$ Janco, le soldat justicier, - Avec ses bataillons descend la pente aride. Et l'ouragan est moins rapide, Le feu du ciel moins meurtrier Que cette phalange intrépide Qui jette des éclairs d'acier. Sur les Daces, dont on renomme Les courages désespérés, Ainsi fondaient en rangs serrés

Les légionnaires de Rome.

Hatvany consterné voit échouer son plan.

11 lance ses honveds, commande, implore, excite. Vains efforts ! Les Roumains semblent sortir du flanc De la montagne qui palpite.

Sous leur impétueux élan, La tourbe des Hongrois s'agite Avec des vagues d’océan.

Les bandits de la Theiss méritent leurs salaires, Kossuth! ils ont du sang plus haut que les genoux, Et leurs cris vont troubler le sommeil des hiboux, Dans les cavernes séculaires.

Nul n'est victorieux, es encor vaincu.

« A'nous, s’écrie Janco, toute cette hécatombe ! « Frères, avant que la nuit tombe « Les Magyars auront vécu; .

« Un Roumain creusera leur tombe! »

Quelle force conduit tes pas audacieux ?

Des Hongrois verrais-tu se voiler le grand astre ? Et, dans l’immensité des cieux, Lis-tu ta gloire écrite auprès de leur désastre ? Tu dois être vainqueur, Ianco, voici la nuit!

Dr 71

Dans le mélange affreux des vapeurs et du bruit, Sur les chaïrs en lambeaux des masses écrasées, On ne distingue plus qu’une faux qui reluit,

Un canon sans affût et des hampes brisées.

Quand l’aube se leva LI champs ravagés,

Les Roumains triomphants, autour d’Ianco rangés, Virent à l'horizon, encor noir de fumée,

Hatvany fugitif qui pleurait son armée!

® Ces Transylvains, pourtant, qui des Impériaux Jadis avaient suivi la fortune incertaine,

Erraient éperdus dans la plaine 14,

Les vieux manoirs seigneuriaux

Les abritaient de la tempête;

Chaque soir amenaïit pour eux Une lutte inégale, un combat désastreux,

Et chaque aurore une défaite.

Et, contre les Hongrois sans force, sans recours,

Is allèrent du Tzar implorer le secours... ,

Tandis que seul debout, au sommet des Carpathes, Janco faisait flotter ses aigles écarlates ! | Janco ne croyait pas, dans son âpre équité,

Qu’aux armes de la tyrannie

Les nations à l’agonie

Pussent devoir la liberté.

Quand l’altière Hongrie, épuisée en batailles,

De ses propres splendeurs eut fait les funérailles,

A Vienne un homme vint que l’on n'attendait pas. Son regard était chargé d’ombre ;

Les portes du palais s’ouvrirent à ses pas,

Et, devant l’empereur, il parut, calme et sombre.

Ils étaient là, tous deux choisis par l'Éternel Pour l’accomplissement d’une tâche suprême; L'un grandi par son rang, l’autre grand par lui-même. Et ce fut un spectacle étrange et solennel

Quand, parmi ces seigneurs aux paroles hautaines,

Dass ce brillant palais dont les riches parois

Gardaient encor l’écho de ces louanges vaines

LS

Qui corrompent le cœur des rois,

Le Roumain éleva la voix.

O Ferdinand, dit-il, l'Autriche te contemple,

Assis dans ton orgueil comme un dieu dans son temple. Le ciel dans tes États a ramené la paix ;

Tu foules, dédaigneux, la Hongrie étouffée ;

Ses dépouilles te font un splendide trophée;

« De ses larmes tu te repais.

L'Europe, composant sa nouvelle attitude, À te plaire aujourd’hui met toute son étude, Tant les hommes sont faux, tant leur masque est épais ! Du dictateur hongrois elle épousait la haine; Oh! comme elle aurait ri de ta pourpre en lambeau! Avec quelle allégresse elle eût, dans le tombeau, Vu descendre, avec toi, la maison de Lorraine! Mais Kossuth est muet. De Pesth à Kolosvar, « Hormis le cœur du Magyar,

« Il n’est rien qui ne t’appartienne.

| « Car notre force a fait la tienne, « Car nous avons posé sur ton front de César « La couronne de saint Étienne !

« Mes sauvages Roumains et leur poignard sanglant « Valaient bien tes hussards dressés à la manœuvre. a Nous avons raffermi ton empire croulant.

« Salut! Roi des Hongrois, ta puissance est notre œuvre! « Par nos armes tu fus vainqueur ; « Sans nous, ta gloire était flétrie ; « Nous avons tout sauvé : ton trône, ton honneur, « Et le seul bras d’Ianco te livre la Hongrie. « Sache-le cependant. Nul de nous n’a pour toi « Cet entier dévoñment sur quoi tu te reposes. « Que ce soit Vienne ou Pesth qui se plie à ta loi, « Qu'importe! Le hasard unissait nos deux causes. « Kossuth, en nous perdant, a perdu son pays. « Si nos droits les plus saints n’avaient été trahis

« Par ses décrets irrévocables,

Si les Hongrois avaient, laïssant leur vanité, a En offrant l’Union, offert l'Égalité…

(Les peuples n’ayant point de haïines implacables)

« Pour eux et contre toi, tous, nous eussions lutté,

pr 81

« Et ce siècle verrait, par un juste équilibre,

L’Autriche humiliée et le Magyar libre!

a Dans ton palais je ne viens pas

a Mendier le vil prix d’un glorieux ouvrage.

a Janco ne vend ni son courage, « Ni les têtes de ses soldats.

Non! je viens réveiller la mémoire en ton âme.

Souviens-toi, Ferdinand! Quand la honte montait « À ton orgueilleuse oriflamme, « Quand la Renommée emportait « Les victoires de Bem sur son aïle de flamme: « — Sauvez-moi! criais-tu, mes fidèles Roumains! « Mèlez vos larges faux à mon canon qui tonne! « De Pesth, de Szégédin, ouvrez-moi les chemins, a Je vous délivrerai de maîtres inhumains, « Et votre liberté, vainqueur, je vous la donne! — « À ton tour te voilà le maître. Anéantis « Les odieux traités qui nous ont faits ta proie.

Les grands dans ton malheur avaient placé leur joie,

« Crains de voir auprès d’eux se dresser les. petits.

« Fais un pays ami d’une hostile province ; « Par ta justice, enfin, mérite notre amour.

« Que le monde sache en ce jour

« Ce que peut bien peser la parole d’un prince | »

La liberté, jamais, n’est un présent des rois.

Au héros transylvain on offrit une croix!

Comme se réveillant soudain d’un rêve étrange,

Du geste il repoussa ce hochet de métal

Que l’homme, trop souvent, va chercher dans la fange,

Et, triste, s’en revint à son hameau natal.

Dans l’éther obscurci l'aigle a ployé son aile. Janco s’est endormi dans la nuit éternelle ;

Et le sol transylvain qu’il avait tant aimé,

Sur tout ce qui fut lui s’est enfin refermé.

Les étrangers, cherchant des palmes de victoire

Sur un marbre géant d’arabesques semé,

pr 83

Ne savent même pas qu'ils foulent tant de gloire. Mais l’avide néant qui s’acharne aux autels, Aux trônes, à cent noms qu'on croyait immortels,

En dévorant le corps respecta la mémoire.

À ces cœurs généreux qui laissent en partant

De nobles actions la trace ineffaçable,

Les vieux refrains naïfs qu’un pâtre va chantant

Forment un monument plus vrai, moins périssable

Que les arcs de granit, les colonnes d’airain

Qu'on élève à grands frais à quelque souverain

Dont le règne inutile est écrit sur le sable.

Et quand les jours, les ans, les siècles auront fui, Accumulés sur ces campagnes,

Elles conserveront encor, comme aujourd’hui,

Le vivant souvenir d’Janco, Roi des Montagnes:

‘18/30 janvier 1878.

+ Chef des partisans transylvains qui combattirent les armées magyares, en 1848. Voyez le Dictionnaire des contemporains, de G. Vapereau.

2 Abrud-Banya, lieu de naissance d'Ianco, n'est qu'un petit bourg resserré entre les ramifcations des Carpathes.

pr 84 +

3 Ardealul (en hongrois Erdely) est le nom que les Roumains donnent à la Transylvanie.

4 Le costume national des Roumains est la reproduction exacte des costumes daco-romains représentés sur.les bas-reliefs de la colonne trajane.

s Historique. V. les lettres hongro-roumaines de Démètre Bratiano et Daniel Ira'nyi.

€ Louis Gaj et le Ban Jellajich étaient les chefs de l'insurrection croate.

7 Les Autrichiens étaient commandés par Püchner ; les majors Hatvany et Kémény-Forkos, qui s'adjoignirent le général polonais Bem, avaient le commandement des troupes hongroises.

8 Kossuth avait dit, en parlant des Transylvains : Ou nous serons exterminés par eux, ou nous les exterminerons! Et, répondant à une députation roumaine qui était venue pour traiter avec lui, il s'écria : ‘ Quand on veut une nationalité, on la conquiert par le sabre!

9 Voir À Joan Héliade Radulesco, note 3.

10 Pâtre transylvain. Il aimait à prendre le titre d'empereur de Dacie ; son rêve était, d’ailleurs, de rétablir l'ancienne Dacie telle qu'elle avait été constituée par Trajan. A la tête de 15,000 insurgés, il lutta énergiquement contre les Hongrois qui finirent par s'emparer de lui et de son compagnon Clasca. Tous deux furent amenés à Pesth et périrent sur la roue, le 28 février 1785. Quant à Butiano et à Dobra, lieutenants d'Ianco, ils furent attirés dans un piége et pendus ensuite.

in L'Euenor, publié à Kolosvar, demandait mille têtes de Roumains pour étouffer la rébellion dans son germe. Le Æol hirado (numéro du 29 octobre) disait qu'il fallait porter le fer et la flamme dans les villages roumains et massacrer jusqu'aux enfants au maillot, afin qu'él ne restât pas detraces de la génération actuelle! Enfin, le gouverneur de Transylvanie engagea les Szeklers à faire La chasse aux Roumains. « Les meubles et immeubles que vous enlèverez aux hommes de cette race vous appartiendront en toute propriété, » disait-il.

12 On sait, ou plutôt on ne sait pas que Jean Corvin était de race roumaine. Il naquit dans le village de Corvin (petite Valachie). Sa mère était Grecque, son père se nommait Budus. Les Hongrois ne pardonnèrent . jamais à Huniade une origine qu'ils considéraient comme ignoble, et les

magnats appelaient dédaigneusement le roi Mathias : Le rottelet roumain. Le nom de Corvin est encore porté par un grand nombre de familles ardialiennes et valaques. 11 y a même actuellement à Bucharest un Corvin professeur de danse. (|) .

13 Les couleurs du drapeau transylvain étaient le rouge, le bleu et le blanc; il portait l'inscription suivante : Virtus romana rediviva. Aujourd'hui les couleurs de la Roumanie sont le bleu, le jaune et le rouge.

14 Les Transylvains s'étaient divisés en deux parts : l'une combattait sous les ordres d’'Ianco et d'Acenti; l’autre avait offert ses services à Püchner qui fut, à plusieurs reprises, battu par les troupes de Bem.

BUCURESCI :.

Plongé dans la solitude De l'étude, Je languissais à Paris.

Sous les branches dépouillées, De feuillées Soudain mon cœur s’est épris.

ÿ Dans le bruit et dans la foule * Qui s'écoule, Joyeuse, au Quartier Latin, Aux forêts, aux steppes nues, Peu connues, |

Je songeais soir et matin.

Et j'ai fui la capitale Qui s'étale Sous son ciel gris attristant ; Du pays j'ai pris la route, Et, sans doute,

A Bucharest on m'attend.

Ce fut par un jour d'automne Monotone

Que je vis dans le lointain

Se dresser la Métropole, Sa coupole

Et ses clochetons d'étain ;

Les cent trente autres églises, Toutes grises,

Avec leurs quatre cents croix ?;

Et les bouquets d’arbres sombres,

Dont les ombres

Se projettent sur les toits.

Puis, sur les maisons perchées, Par nichées,

Les cigognes au long col,

Et, par centaines, les grues Accourues,

Rayant les airs de leur vol.

Lä, j’entendais le tapage Que propage

La turbulente cité

Qui dans la brume s'élève, Comme’ en rêve

Un paradis enchanté.

Voyageur, si dans la vie, Quelque envie

Vers elle amenaït tes pas,

Admire de loin; ensuite, Passe vite,

Et plus près n’approche pas.

Car Bucharest la rebelle Est plus belle Cent fois de loin que de près ; Car tu la verrais assise, Indécise,

Dans la fange et les marais,

Sur les bords d’une rivière, Sale et fière,

Où la fièvre guette et dort,

Qui coule son eau tranquille Par la ville,

Et que l’on exalte à tort 5.

Tu verrais, croisant entre elles, Des ruelles

Et de larges boulevards,

Des palais et des cabanes,

Des Tziganes,

Des moines et des boyards,

Des juifs à la face immonde, Tout un monde

D'ambassadeurs étrangers,

Un tas de Hongrois sinistres, Des ministres,

Des moutons et des bergers,

Des haillons frôlant la soie, Et la joie

Éclatant parmi les pleurs,

Des splendeurs faites de fange, Un mélange

De vices et de douleurs.

: Dans les cris ou les harangues, De vingt langues

Tu distinguerais les sons.

L'ascultatzi des patrouilles 4, Des grenouilles

Les agaçantes chansons 5,

Le glas des cloches cassées, Balancées

Dans leurs tourelles de bois.

À ton oreille étourdie, Assourdie,

Résonneraient à la fois.

ts

Et, traqué par la fortune Importune,

Tu marcherais irrité,

Si l'hiver nous fait la moue, Dans la boue,

Dans la poussière l'été.

Mais ma parole est empreinte De la crainte Que tu ne puisses, surtout, Nous quitter sans nous connaître, Et, peut-être, L'âme pleine de dégoût.

Car nous t’aurions pu déplaire; De colère Tu retourneraïs vers Pesth, Pour en France l'aller dire, Et maudire

Les Roumains et Bucharest.

Oh ! sois indulgent pour elle,

Et rappelle,

Rappelle à tes sens surpris Qu'on offre — chose imprévue — À ta vue

Bucharest.. singeant Paris.

Que, princesse de théâtre, Idolätre De ce qui tinte ou reluit, Elle répète son rôle, Et que, folle,

Pas à pas elle vous suit.

Que, dans sa persévérance, C'est la France

Qu'elle imite en souriant,

Et que, moderne Sodome, On la nomme :

Le Paris de l'Orient 6 !

6/18 octobre 1877.

1 Bucuresci (prononcez Boucourechti) est le nom roumain de Bucharest.

2 Une tradition populaire élève au nombre de 365 (!) les églises de Bucharest, parmi lesquelles on distingue la Métropole, située sur une colline qui domine la ville. ‘

3 La capitale de la Roumanie est traversée du nord-ouest au sud-est par la Dimbovitza. Un proverbe local, que les Valaques se plaisent à répéter, dit : Dimbovilza, apà dulce, cine Oo dbea nu se mai duce! (Dtmbovitza, eau douce, qui la boit nes'en va plus !)

4 Écoutez ! Cri de ronde des sentinelles roumaines.

$s Il y a quelque trente ans, les grenouilles étaient extrêmement nombreuses à Bucharest; elles annonçaient, par leurs cris, le lever et le coucher du soleil. L'assainissement de la ville, commencé sous le prince Stirbeïù, les a fait disparaître en grande partie.

6 Le luxe inouï qu'elle étale a valu à Bucharest ce surnom dont elle se montre fière et qu'elle s'efforce chaque jour de justifier davantage.

AUX FILLES D'HÉLIADE.

Mortea pentru a ta scapare, À fost tota tinta mea ; Fericirea ‘mi cea mai mare -Æ sà mor când vei via.

(Ioan HériApe RADULESCO.)

Vous souvient-il encore, 6 filles d’'Héliade, De ces temps où, marqué d’un redoutable sceau, Votre père veillait, rêvant son Iliade,

Près de votre berceau ?

Quand sa plume magique et de flamme trempéc, D’Étienne et de Michel retraçait les exploits, Et qu'il resunstruisait, dans sa vaste épopée,

L'édifice écroulé des gloires d'autrefois ?

Les autres, oubliant leur nom, leur origine, Dans leur abjection se traînaient aux genoux D'un hospodar venu de Stamboul ou d’Égine,

Et le poëte, seul, se souvenait pour tous.

Ils vivaient, ces boyards, de leur vie insensée, Sans songer que leur règne était près de finir, Et se jouaient d’un peuple impuissant à punir, Tandis que votre père, au fond de sa pensée,

Préparait l'avenir.

Rêveur et comparant, dans ses ardentes veilles,

Les hontes du présent aux splendeurs, aux merveilles Du grand siècle de Mircéa 1,

Il fit serment, malgré le Kremlin et la Porte,

De rendre sa patrie encore libre et forte,

Telle que Trajan la créa.

Car, plongé dans la nuit, il croyait à l’aurore.

Il savait bien que tout n’était pas mort encore

Dans l’âme indifférente et triste du Roumain ; Il savait qu’un brasier couvait sous cette cendre, Et que le feu du ciel n'aurait eu qu’à descendre Pour qu'il se rallumât soudain. je À tous les aquilons jetant des étincelles, Son austère génie ouvrait ses larges ailes, Sans crainte du Phanar et du Russe à l'affût 2. Et sa voix fut la voix qui parla la première ; Il dit: « Dans leurs esprits je ferai la lumière » Et la lumière fut !

+ Héliade apparut comme un nouveau Messie.

Secouant sa longue inertie Le peuple en masse se leva, Et vint, pour écouter sa parole puissante, Sous la voûte retentissante

Du vieux cloître de Saint-Sava 3.

a O Roumains, disait-il, le monde nous ignore,

« Pauvre peuple déchu, sans force pour agir,

« Notre douleur en vain cherche un écho sonore, « Et nul ne s’est senti rougir

« À ce joug qui nous déshonore.

« Nous errons au hasard, d'ennemis entourés :

« Ici le Grec impur, dont la serre s’allonge,

Arrachant les trésors entre nos bras serrés ; « Et là, le vautour russe avec son bec qui plonge

« Dans nos flancs déchirés!

L’oubli sombre a touché notre nom, notre gloire; |

L'Europe ne connaît plus rien de notre histoire ;

Nos innombrables maux obsèdent ses regards;

Et, quand nous invoquons sa parole ou ses armes,

Dédaigneuse, elle dit, sans écouter nos larmes : | |

« — Ce n’est qu’un peuple de boyards! —

« Accablés de mépris et chargés d’anathèmes,

O Roumains, nous n’avons d’autre appui que nous-mêmes.

« Eh bien! nous irons, seuls, à notre but sacré.

Du progrès écoutons la lointaine fanfare;

« Nos souvenirs géants allumeront le phare; « Le chemin. je le tracerai!

+ « Et l’on saura que sous la tourbe méprisable « De boyards étalant leur orgueil éhonté, « Dans les fers et l'obscurité, « S'éveille un peuple véritable, « Avide de lumière, ivre de liberté !

+ « À l’Europe, annonçant l’ennemie éternelle, « Le Roumain sera là, comme une sentinelle « Qui jettera l'alarme avec sa voix d’airain{; « Tel qu’un spectre nocturne à l’approche de l’aube, « L’autocrate fuira, jusqu'aux bornes du globe,

« Devant le peuple souverain.

« Frères, de quelque nom que l'étranger nous nomme,

« Moldaves, Montagnards, nous venons tous de Rome 5. « Déployons ces drapeaux par la cendre ternis ;

« Un sort commun nous lie, un ruisseau nous sépare 6 :

« Frères, unissons-nous ! Romains, guerre au Barbare !

« La patrie est puissante où les cœurs sont unis! »

IT

Lorsque près d’un mortel l'esprit de Dieu se pose, Conquérant ou poëte aux hymnes triomphants, Du rayon paternel sur le front des enfants

Il reste toujours quelque chose!

La saison du printemps est la saison d’espoir ;

Les heures du matin sont des heures rieuses ;

Mais, près de ce penseur, tout honneur et devoir, L'ombre, en vos âmes sérieuses,

A dù descendre avant le soir.

Je

Vous l’avez vu montant son pénible calvaire.

Quel autre, plus que lui, trouva le sort sévère, Quel poëte atteignit à de plus hauts sommets ? Tout ce qu’il récolta : haine, mépris, outrage, Tout ce qu’il déploya de sublime courage,

Tout ce qu’il a souffert. qui le dira jamais ?

I voulut arracher tous ces oripeaux slaves

Qui d’un langage antique altéraient la beauté ;

De l’idée asservie il brisa les entraves,

Proscrivit l’alphabet -par Cyrille inventé,

Et rendit aux Roumains, dans sa grandeur romaine

Cette autre fille à lui, cette langue roumaine 7.

Il avançait toujours, détruisant ou créant.

Il tenta d’abolir toutes les servitudes ; Sa torche illumina les mille turpitudes Du Tzar, précurseur du néant; Et, sous l’infatigable étreinte De cet athlète exempt de faiblesse et de crainte,

On vit se tordre le géant.

Pour armes, maniant d’une main juste et sûre Le stylet de la presse à l’ardente morsure, Le fouet de la satire au sifflement moqueur, Quarante ans, sous les yeux de la foule éblouie, Héliade soutint cette lutte inouïe | Dont il sortit presque vainqueur !

Il forgeait, moderne cyclope,

Un glaive de plus à l’Europe Avec le fer du joug par le peuple brisé.

Comme ces Brancovan dont la race est tarie,

Dans son cœur il avait placé

La famille après la patrie 18

Les plus vastes desseins sous son front sommeillaient. Dans l’omibre, contre lui, toutes lés trois unies, Vienne, Constantinople et Pétersbourg veillaient

A la garde des tyrannies. Et, sur l’écueil aride où Stamboul le lia ?, Cet autre Prométhée, Héliade, expia Le seul crime d’avoir, en ce siècle où nous sommes,

Ravi le feu céleste et trop aimé les hommes!

Et, sachez-le, boyards, plus vils que des spahis, Qui de Radulesco fites votre victime, Vous dont l’âme portait le stigmate du crime,

Dont la bouche exhala tant de serments trahis…

Ni les titres, ni l’or n’achetaient son silence, Il n’avait pas, au prix d’une infâme opulence,

Prostitué sa plume et vendu son pays!

C’est en vain qu’ourdissant vos stériles manœuvres, Du flot de vos dédains vous couvriez ses œuvres : Vos cris n'atteignaient pas jusques à sa hauteur ;

Il dédaignait le blâme autant que la louange,

Et riait de vous voir si vains dans votre fange,

Si petits dans votre grandeur!

Insensés qui vouliez mettre une digue au fleuve, Et dessécher la source où le peuple s'abreuve! Ne saviez-vous donc pas, boyards efféminés, Que la force toujours se durcit à l’épreuve,

Que la gloire se fait d'obstacles détournés ?.…

Vous pouvez, Archondas, briser toute une vie, -Broyer un être humain sous la dent de l'envie, Mais vos pleurs de courroux, votre souffle avili

N’éteindront pas l'éclair qui d’une âme a jailli :

La pensée a percé la nuit la plus profonde :

Une idée a refait le monde!

Vous redoutiez l’idée et vouliez la bannir.

L’ignorance du peuple était votre cuirasse.

Que reste-t-il de vous ? Une sanglante trace, Un ridicule souvenir. .

Vos forfaits seulement gardent à l’avenir Vos noms que la honte embarrasse !

+ Cependant que la main du siècle a réuni Sur sa plus rayonnante page Les noms et marqué le passage D'Héliade et de Mazzini!

D’autres ont, après lui, repris sa tâche sainte. Is se sont égarés dans un noir labyrinthe, Cherchant au même but un chemin différent.

Car aucun n’avait son génie,

Son courage persévérant :

Il est peut-être le plus grand

Des héros de la Roumanie |

La justice des temps vainqueurs du préjugé,

En chants de triomphe a changé

Les murmures diffamatoires ; On le nomme déjà comme on nomme Stéfan Qui, huit lustres entiers, combattant l’Ottoman,

Remporta quarante victoires ! 10

Gloire à lui! Ses travaux restent pour le venger. Et quand la pâle mort du doigt toucha sa tête, Il Ja vit sans terreur : son œuvre était complète, Il avait fait si grands ceux qui l'allaient juger !… D'un seul remords, peut-être, il expirait esclave : Il regrettait de voir aux mains d’un étranger

Le sceptre de Michel le Brave ! 11

6,18 janvier 1878.

1 Mircéa Ier, prince de Valachie, vivait au xiv- siècle. Ce fut lui qui organisa en Valachie cette armée roumaine qui devint l'avant-garde des Polonais et des Hongrois, et sans le secours de laquelle ces derniers n'auraient pu sauver l’Europe de la domination musulmane.

2 Le Phanar est ce quartier de Constantinople qui servait de patrie aux hospodars grécs (phanariotes) dont les exactions ruinèrent les principautés. Voyez, pour plus de détails : ÆEsszi sur les Phanariotes, par Zallony. .

3 Le vieil édifice de Saint-Sava a été démoli en 1855 et remplacé par

le palais de l'Académie, où sont installés la Bibliothèque, les Musées, l'École des Beaux-Arts, le Sénat et l'Université de Bucharest.

4 La légende raconte qu'Étienne le Grand avait posté sur la colline de Burcel une sentinelle dont la voix extraordinairement puissante se faisait entendre à six lieues de distance et qui avait pour mission d'avertir le prince de l'arrivée de l'ennemi par ce cri que la tradition a conservé : Alerte! Étienne, aux frontières ! alerte ! voici l'ennemi !

s V. la note 1 de Moido- Valaques et Roumains.

6 Avant que l'union des deux principautés roumaines eût été reconnue par l'Europe, un ruisseau, presque toujours à sec, formait la ligne de démarcation qui séparaït la Moldavie de la Valachie.

7 Héliade entreprit de remplacer tous les mots slaves qui s'étaient glissés dans la langue roumaine, par leurs anciens équivalents latins ou même par des mots nouveaux qu'il eut la hardiesse de créer. Cette œuvre patriotique fut couronnée d'un succès si complet, qu'il ne fallut que quelques années pour que le peuple des campagnes les plus éloignées parlât la langue revisée et épurée par le grand novateur ! Il supprima également les caractères cyrilliques que les Roumains avaient adoptés depuis trois siècles, en haine de l'Église de Rome, et ce fut lui qui, le premier, en Roumanie, recommença à se servir des caractères latins dont l'emploi redevint aussitôt général.

8 V.'la note 3 de Pierre le Grand à lassi. Constantin Brancovano aima mieux sacrifier ses trois fils que d’abjurer sa religion. La religion et la patrie étaient, dans le vieux temps, deux choses inséparables. Nous avons progressé depuis. Au reste, c'est le seul point de comparaison qu'on puisse établir entre Brancovano et le héros moderne de la Roumanie.

9 Après la révolution de 1848, Héliade fut exilé dans l'île de Chio.

10 V. Pierre le Grand à Iassi.

11 Nous osons rappeler ici qu'Héliade-Radulesco fut un des députés qui combattirent, en 1866, la candidature d'un Prince étranger.

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