‹ România; chants de la RoumanieChapitre 12 sur 20 · AUX GRANDES DUCHESSES DE RUSSIE · texte numérisé non relu

AUX GRANDES DUCHESSES DE RUSSIE

Blondes filles des Tzars qui mêlez sur vos têtes L’éclat du diamant au rayon du rubis, Qui vous croyez si bien à l’abri des tempêtes,

À l'abri des tourments que d’autres ont subis,

Tout semble vous sourire, et rien ne trouble encore Votre calme profond ; Vous riez et dansez ; votre jeunesse ignore

Ce que les Tzars ont fait, ce que les peuples font ;

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Ne sachant pas que c'est sur un horrible gouffre Que dansent tous vos pas, Et qu'il est au dehors un grand peuple qui souffre,

Qu'on fait souffrir, qui pense et qui marche, là-bas !

La voix de vos flatteurs vous empêche d’entendre Sourdre la liberté, gronder l'horizon noir ; On vous laisse ignorer ce qu’un Tzar peut attendre

D'un peuple esclave au désespoir.

Si je vous demandais, pour vous-même inquiète,

— Parler au roi dormant dans sa gloire muette

ES

Comme à l’humble courbé sous le poids d’un affront,

C’est le droit sacré du poëte —

D'où viennent ces joyaux qui vous font sur le front, Perçant les longs plis de vos voiles De leurs reflets sombres et clairs, Comme une couronne d’étoiles,

Comme un diadème d’éclairs ?

« Ils viennent, diriez-vous, des mines de Golconde,

« Ou des flancs entr’ouverts des grands monts escarpés ; « Onles ravit pour nous aux profondeurs de l’onde… » Et moi, je vous dirais : Hélas! vous vous trompez.

Ils ne sont point éclos dans l'ombre et le mystère

Du gouffre bleu des eaux, du sein noir de la terre.

Pour les former, d’abord, on prend un peuple entier ; On le jette vivant, sans grâce ni quartier, Sur une gigantesque enclume, Près d’un vase immense d’airain; Avec un bruit affreux de forge qui s'allume ; Tandis que, délivrés du frein, Impôts, charges, supplice, exil, knout, Sibérie, Tous ces mille marteaux dont disposent les rois, Déchaînés avec rage, emportés en furie, Se mettent en branle à la fois, Frappent incessamment toutes ces chairs hurlantes Qui brüûlent, se tordant en d’atroces douleurs, Et d'où coulent alors des cascades sanglantes

Et des torrents de pleurs.

IT

Princesses, dans le fond de ce vase d'alarmes, Mêlés à l'argent pâle, à l’or éblouissant,

Sont le rouge rubis qui fut un flot de sang, Et le diamant clair qui fut un flot de larmes.

18/30 novembre 1877.

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