‹ România; chants de la RoumanieChapitre 14 sur 20 · MOLDO-VALAQUES ET ROUMAINS · texte numérisé non relu

MOLDO-VALAQUES ET ROUMAINS

Juillet ! voici juillet, le mois de la fournaise! Où l'air de tout son poids sur les poitrines pèse ; Après le jour brûlant, voici l’ardente nuit ;

Sur son lac préféré Sirius en feu luit2?;

La nature s’endort et Bucharest s’éveille !

Joyeuse, reprenant ses grelots de la veille,

Elle a hâte de vivre et d’aimer et de voir; |

Car Bucharest a fait du plaisir un devoir.

Elle veut mériter son nom ; toujours en fête,

Elle a la fange aux pieds et les fleurs sur la têtes.

Ceux qui s'offrent encor le titre de « boyard » Vont entendre, à Raschka, les valses de Mozart. Raschka, c’est le Mabille indigène. — On y fraude Un peu de Juif à Grec. C’est l'endroit à la mode. Les boyards vont montrer là ce qu’ils ont appris. La plupart ont laissé des dettes à Paris.

— J'attends le revenu d’une de mes provinces, Disaient-ils. Les marchands les prenaient pour des princes : Comme ils ne payaïent pas, ils achetaient fort cher. Ils ont un certain ton de dire : « Bonjour, cher! » Et ces adorateurs des actrices en vogue

S’affublent de grands noms tels que : Paléologue, Et vont à la Chaussée exhiber des chevaux 4,

Des huit-ressorts de Vienne et des habits nouveaux. Ils possèdent à fond le grand art de la pose ;

Aux nobles sentiments leur Âme reste close,

Et tout l’esprit qu’ils ont ne les fait qu’intrigants.

Ils ont des cruautés, des vices élégants;

Ils voudraient rattacher le Tzigane à la glèbe,

Perdre le tiers-état, qu’ils appellent la plèbe,

Et vivre au beau milieu d’un conte de Perrault.

Tous ont des droits au trône et les font sonner haut.

Ils ne peuvent souffrir Boliac, Héliade 5;

Homère les ennuie avec son Iliade ;

Mais ils ont dévoré Paul de Kock et Zola.

Parle-t-on de Vlad V — Ne connais pas cela! — 6 L'histoire du pays et le pays lui-même,

Puisqu’ils ont un palais et presque un diadème, Qu'est-ce que ça peut faire à ces jolis messieurs ?

Les héros ne sont bons qu’à leur servir d’aïeux ; L'amour, c’est une affaire ; et Dieu, c’est vieillerie, C’est superstition, conte bleu, fourberie.

Ils sont leur propre idole et leur propre Seigneur.

Plus dé Dieu, plus d'amour, et partant, plus d'honneur | C’est une table à jeu que leur table de laque,

Et c’est d’eux qu’on a dit: — Menteur comme un Valaquel — Leur Éden, c’est Raschka. Les chemins trop étroits Font qu’on n'y peut danser ; on marche trois par trois, Deux à deux; on y boit... et beaucoup! Pour le reste, C’est comme chez Bullier, — c’est même un peu plus leste. — Le beau monde s'amuse ainsi pendant l’été.

Hélas ! elle est charmante 4 l'œil cette cité

Qui jette chaque soir plus de feux à la ronde

Que n'en allume au ciel la nuit bleue et profonde,

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Et qui semble, du nord au midi s'étendant,

Dire : — Je suis pareille aux cités d'Occident ! —

Mais, si vous m'en croyez, nous quitterons la ville Que le mal envahit, d’où la vertu s’exile, Et, de Colentina reprenant le chemin,

Nous irons retrouver le vrai peuple roumain.

Grâce au soleil qui fut clément toute l’année,

— Et grâce à Dieu — voici la moisson terminée. — La journée était rude, et dans tout le pays,

On a rentré les foins et fauché le maïs ;

Et la récolte est bonne, et la joie est complète. Portant leurs donitze, pleines d’eau, sur la tête ?, Les filles, qui se font aider par les garçons, Murmurent en riant des bribes de chansons ;

Elles marchent nu-pieds, et gardent leurs sandales Pour le dimanche, alors qu’elles vont sur les dalles De l’église prier le saint des bons maris.

Les grands-pères ont mis sur leurs longs cheveux gris

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Le chapeau transylvain ; accroupis à la turque, A l'endroit où la route immense se bifurque,

Ils fument du tabac nouveau de Focshani.

Les jeunes gens, pour qui le travail est fini, Gardent la cäciulà d'agneau dont la structure # Rappelle le bonnet phrygien ; à leur ceinture Pend un poignard. Vêtus d’un méchant oripeau, Les Tziganes qui n’ont que les os sous la peau, Racontent les cancans de la ville aux matrones. Leur misère est joyeuse, et les gens à couronnes Enviraient leur essaim qui va ne sachant où.

Ils savent qu’ils auront un verre de rakiou ?

Si leur histoire est belle, et mentent tant qu’ils peuvent. Et, près de la fontaine où les buffles s’abreuvent, Les chiens, ayant la sainte horreur des étrangers,

Tiennent conseil, ainsi que le font les bergers.

Aux peuples partageant les instincts, les besognes, Dieu fit les uns marchands et les autres ivrognes : 11 créa les Roumains bavards. Popes, pandours, | Ne sont contents que quand ils ont fait un discours.

Les bœufs forment souvent leur unique auditoire ; C’est la tradition qui leur apprend l’histoire ; | Ils parlent de Trajan comme s’ils l'avaient vu. Leur style oriental a ce tour imprévu,

Ce charme qui fleurit aux champs, à la caserne; Et plus d’un Paysan du Danube moderne Pourrait en remontrer à maint grand orateur Imposant chaque jour sa prose au Moniteur.

L'ironie a chez eux remplacé la colère ;

Éclatant en lazzis, la verve populaire, Indiscrète, s'attaque au plus fort, au plus grand; Et l'étranger surpris s’écrie, en comparant

Leur parole railleuse et leur beauté sévère :

— Ce sont des Marseillais venus du Transtévère ! —

On a dit qu’ils vivaient dans des trous sous le sol, Qu'ils étaient paresseux, lâches, enclins au vol, Qu'ils parlaient un jargon, que leur main meurtrière Frappait trop volontiers le boyard par derrière.

On assurait que pour les mettre à la raison

Il n’était rien de mieux qu’un solide bâton.

En un mot, on a dit qu’ils étaient bons à pendre!

” Et, comnie ils ne pouvaient eux-mêmes se défendre,

Que l’Europe, d’ailleurs, n'avait pas grand souci

De savoir si, vraiment, tout se passait ainsi,

Nous conclûmes sur l’heure, ignorants que nous sommes, Que les Roumains étaient des brutes, non des hommes. Si vous daigniez jamais visiter leur pays,

Quel spectacle offriraient à vos yeux ébahis

Ces Latins méconnus qu’on a pris pour des Slaves,

Ces libres paysans que l’on disait esclaves!

Le Roumain fainéant dès que le jour a lui Court en hâte à ses champs, et ses bœufs sont à lui, Cette cabane est sienne et sienne est cette terre; Enfin, ce misérable est un propriétaire.

Qu'en dites-vous, bourgeois de Londre et de Berlin, Chez vous on boit du stout, on s’enivre de gin.… Quand le Roumain 2 soif, il s’abreuve d’eau pure. Je vous ai déjà dit comme il venge une injure.

Le sang de ses pareils teint rarement ses doigts ;

Il est doux, patient, et, dame! si parfois

Quelques ignobles Juifs laissent perdre leur trace,

Ou sautent au Danube avec mauvaise grâce.

C’est qu’ils ont mis la flamme à deux ou trois hameaux, . Empoisonné les puits ou volé des agneaux. |

Les Tziganes seront traités de « Seigneuries; »

Un Ghica se verra, malgré ses armoiries 10,

Tutoyé bel et bien par un simple berger.

— Mais, objectera-t-on, le Roumain est léger,

C’est un fait reconnu. — C’est une vieille histoire! — Le Français est léger aussi, s’il faut en croire

Un dicton qu’inventa certain peuple envieux.

Et quand cela serait! En somme, il vaut bien mieux Être léger que lourd, n’en déplaise aux Tudesques.

Et quoique le Roumain n'ait pas vos airs grotesques, Sublimes Bavarois, admirables Prussiens,

Vos coups portaient moins fort et moins loin que les siens ; Il est plus valeureux que vous n’avez pu l’être.

Si vous pouviez rougir, vous rougiriez peut-être Devant ce petit peuple héroïque et n'ayant

Que de vrais citoyens et pas un mendiant |

Voyez ces paysans : ils ont pendant quinze heures,

Sous un soleil de flamme et loin de leurs demeures,

Fauché, sarclé, béché sans trêve. Et vous croyez Qu'ils vont dormir, ainsi que de vieux caloyers Fatigués de baiser les mystiques images ?

Tandis que les follets dansent aux marécages, Le Roumain dormirait! et, sans être imité,

Le rossignol dirait son hymne aux nuits d’été ! Ah! vous allez trouver ceci fort ridicule, Peuples civilisés ; quand vient le crépuscule,

Le Roumain aime à voir monter la lune aux cieux. 1l est songeur ; il a le culte des aïeux ;

Ainsi que Bonaparte il croit en son étoile,

Et maint poëte meurt sous la blouse de toile.

Le sommeil est proscrit ce soir. On dansera

Le chorus des Romains qu’on nomme la hora.

La horal Ce seul mot met debout un village.

Ceux qui ne dansent plus, les vieux, courbés par l’âge, Se rappelant, hélas! combien ils ont dansé,

Regardent, souriants, ces choses du passé.

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Celle qui porte au cou des icossars, et celle 11

Qui dans ses cheveux bruns n’a qu’un bout de ficelle,

Celui qui fut primar sous le prince Couza !2,

Et le pauvre orpailleur de la Dimbovitza,

Pourvu qu’ils soient joyeux, la hora fraternelle,

Symbole d'unité, les prendra sur son aile.

Les yeux cherchent les yeux, les mains} pressent les mains ;

Accordant à grand bruit leur cobza, les cigains 13

Se placent au milieu de cette ronde immense;

« Feuille verte ! » dit l’un, et la hora commence !4. $

La troupe des danseurs prend son paisible vol ;

Leurs pieds sont si légers qu'ils caressent le sol.

La nuit prête un mystère à leur démarche lente,

Et l’almée à moins qu'eux cette grâce indolente :

Que ne peindra jamais un imparfait récit.

Le cercle, tour à tour, s’élargit, s’étrécit,

Et, petit à petit, cette danse timide

S’anime, glisse, fuit, roule sur l’herbe humide,

Et l'ombre des danseurs s’allonge sur leurs pas.

Les musiciens non plus ne se ménagent pas.

L'un d’entre eux, vieux scindrôme à face de Silène 13°

Fait sentir la mesure et chante à perdre haleïne ; Celui-ci l’accompagne et racle à tour de bras;

Les autres, sérieux comme des magistrats,

A leur flûte perçante arrachent des fanfares ;

Et ce sont des accords et des rhythmes bizarres, Tels qu’en a trouvé Liszt, tels qu’en révait Chopin. Les lévriers, qu’on chasse à grands coups d’escarpin, Veulent dans ce concert faire aussi leur partie.

Et la danse n’est pas un instant ralentie.

Excités par ces chants qu'ils reprennent en chœur, Les Roumains sont ravis et sautent de tout cœur,

Et la ronde tournoie, et cette hora folle

Dégénère bientôt en une farandole |

Qui ferait frémir d’aise un bouvier provençal.

Ce tintamarre n’a plus rien de musical.

Les bonnets d’astrakan s’envolent tous ensemble : Et l’orchestre, soudain entfaîné par l’exemple,

Se met en branle au bruit de son affreux crin-crin. Ce n’est plus gracieux, mais, vrai Dieu ! quel entrain, Quels trépignements fous, quelle ardeur frénétique! Les torches, répandant leur lueur fantastique,

Donnent à cette scène un faux air de sabbat;

Les yeux brillent, les pieds bondissent, le cœur bat, La tête tourne. Allez, qu'importe! et que l’aurore

Puisse vous retrouver ici dansant encore.

Dansez, peuple roumain, et ne demandez pas

Ce que font Bratian et Rosetti, là-bas!

16/28 février 1878.

1 Un Roumain en parlant français dira : le peuple roumain et l'aristocratie moldo-valaque. Les mots valaque, Valachie n'existent même pas en roumain. Les Valaques refusent de répondre à cette appellation, et quand ils veulent se distinguer des Moldaves et des Transylvaine, ils s'appellent : Munténi (montagnards).

2 Le nom populaire du mois de juillet est luna lui cuptor (le mois de la fournaise). Un des pics des Carpathes porte à son sommet un lac assez étendu dans les eaux duquel l'étoile Sirius se reflète vers cette époque de l'année. L'’astre a donné son nom à la montagne,

3 Bucuresci (Bucharest) n'est que le pluriel de l'adjectif joyeux. Les écrivains roumains qui composent leurs ouvrages en latin, ont fait de Bucuresci : Hilariopolis. e

4 La longue allée plantée de tilleuls qui fait suite à la rue Mogosoï, et qu'on appelle simplement 14 Chaussée, est la promenade à la mode de Bucharest.

s Célèbres poëtes roumains que l'Occident perd à ne pas connaître.

6 Autrement dit : Vlad le Diable ou l'Empaleur. L’historien allemand Engel a donné des détails fort intéressants touchant ce prince qui, comme le connétable de Montmorency, assaisonnait les sentences de mort de plaisanteries lugubres.

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7 Espèce de cruche en bois.

8 Bonnet de peau d'agneau noire ou blanche qui sert de coiffure nationale aux paysans.

9 Sorte d'eau-de-vie de prunes ; on dit rakt ou rakiou: cependant rart est plus turc que roumain. °

io Les Ghica sont une famille d'origine albanaise indigénée depuis plusieurs siècles et dont les membres ont, à différentes reprises, occupé les trônes valaque et moldave. Le pseudonyme de Dora d'Istria cache la princesse Héléna Ghica.

11 Monnaie d'or ottomane dont les filles se font des parures.

12 Le titre de primar équivaut à celui de maire.

13 La cobza est une grande mandoline ayant à peu près le son de la guitare.

14 V. la note 3 de Mikalaki.

15 Scindrôme est un des noms qu'on donne aux Bohémiens. M. Vaillant, dont les écrits touchant les Tziganes sont fort estimés, dit que Scindrôme signifie : Homme de l'Inde.

MIKALAKI.

A M' EUPHROSINA & VIRGILIA HÉLIADE RADULESCO.

AAA VV SN arme

Hélas ! que viens-tu faire en nos plaines désertes,

Oiseau qui, secouant tes deux ailes ouvertes,

Par le printemps joyeux arrives rappelé ?…

La joie est vite éteinte où la guerre s'allume!

Vers ces pays maudits d’où vient ta folle plume Mikalaki s’en est allé!

Que la fée, en passant le mardi soir, emporte 1

Ces soldats qui, sitôt que la lumière est morte,

De leurs cris avinés remplissent la forêt!

Ils sont durs et méchants : ilsse sont pris à rire

Comme je demandais s’ils ne pouvaient me dire Quand Mikalaki reviendrait !

Oh ! les lâches Roumains ! Le cœur rempli de larmes,

“? Pour le Russe arrogant dont ils craignent les armes

Ils dansent ! Leur terreur réjouit les soldats!

Formez donc vos horas, esclaves, fils d'esclaves ?,

Chantez! Pour vous punir, vous et vos maîtres slaves, Mikalaki ne viendra pas! |

«a Feuille verte de rose. — © tourterelle blanche,

« Que je puisse du moins t'aimer jusqu’à dimanche!

— Non pas, coucou chéri, tes vœux sont superflus.

«a Pour toi je dirais « oui », je dis « non » pour ta mère...»3

Cesse, douce chanson, ton ironie amère :

Mikalaki ne t’entend plus!

> 167 Hé

Certes, je donnerais, Vasili le scindrôme,

Eux tous qui sont ici pour mon amant fantôme!

A ma noce, l’été, comme il le souhaitait,

Ni le pope, ni toi ne viendrez d’un air grave :

Nul n’a d'étoile au front, pas un n'est fier et brave 4 Comme Mikalaki l'était!

A l'heure où du tombeau sortent les pâles stryges,

Sur l’herbe teinte encor de leurs sanglants vestiges,

Quand la lune est en proie au monstre aérien,

J'écoute tous les bruits qui me viendront de l’ombre,

Et je vais appelant son nom dans la nuît sombre. Et Mikalaki n’en sait rien !

Rien ! Où dorment-ils donc ceux qui fusent les nôtres? Je ne sais pas! Non plus ne le savent les autres ; Ils disent, en versant aux Russes leur raki :., — Son âme est au démon, son corps est au vampire! — Eh ! Vasili, mon corps est las, mon âme aspire A rejoindre Mikalaki !

16/28 avril 1878.

t Le mardi et le vendredi ont la plus mauvaise réputation chez le peuple des campagnes. La fée du mardi soir est redoutée entre toutes; elle jette du mercure dans les yeux de ceux qui ont le malheur de la rencontrer après le coucher du soleil.

2 V. Moldo-Valaques et Roumains.

3 Ces quatre vers sont un fragment d'une ballade populaire intitulée :

Cucul si Turturica (le concou et la tourterelle) Toutes les chansons roumaines commencent invariablement par ces mots : Frunzà verde (Feuille verte), que l'on fait suivre du nom d'une plante emblématique. Une chanson bachique demandera : Frunzà vrerde pelin (Feuille verte d'absinthe); pour un chant d'amour, ce sera : Frunzà verde trandaftir (Feuille verte de rose). Il y a même des complaintes qui ont pour introduction : Frunzû verde lemn'uscat, Feuille verte de bois sec{?)

4 Les Roumains disent d'un homme supérieur qu'il porte une éloile au front.

s Est-ce un ver qui te ronge

Quand ton disque noirci S'allonge En croissant rétréci?….

Ce n'est pas un ver, disent les paysans roumains, c'est un dragon.

LE DOROBANTZ:

Si fugea, mèri, fugea,

Nici umbra nu'l ajungea!

(Æt il fuyait, mon Dieu ! i fuyait !

Pas même l'ombre ne pouvait l'atteinäre.) VASILI ALEXANDRI.

Ea voix de l’ouragan cette nuït parlera !

La plaine est desséchée ainsi qu’un Sahara; : De sang, hier encore, elle était arrosée.

Mais le soleil a bu la sinistre rosée ;

Le vent et les vautours ont aidé le soleil.

Le vent s’est endormi. Les oiseaux en éveil

Promènent lourdement leur aile solitaire.

Les nuages plombés rasent presque la terre.

On foule de la cendre, on respire du feu.

La forêt se recueille et semble attendre Dieu.

Pas de pied qui chemine ou de feuille qui bouge. L'air, le sol, tout est noir ; seul, l’horizon est rouge | Tout se tait ; le canon, seul, murmure là-bas !

Dans l’étrange lueur ne distinguez-vous pas

Un point sombre, parti de la cité lointaine ?..

Il grossit… puis, devient une forme incertaine. Vers le nord, en suivant le chemin le plus court, Elle avance. Quelle est cette chose qui court, Laissant derrière soi ce reflet de Sodome?.….

Et qui donc peut-il être, hélas ! si c’est un homme !

L’onde estivale filtre à travers la forêt,

Goutte à goutte, semblable à des pleurs de regret ; Un souffle imperceptible entre les branches passe ; A l’autre coin du ciel s’illumine l’espace :

Un éclair de la nue a déchiré le flanc.

C’est un homme! un soldat à l’uniforme blanc.

Dr 171

Il court, il vole, ainsi que la flèche à la cible, Dans la nuit ténébreuse à son but invisible.

Que Dieu soit avec lui! C’est quelque messager, Esclave du devoir, courtisan du danger,

. Qui, stoïque, remplit sa tâche accoutumée,

Et peut-être d’un mot va sauver une armée.

, Le tonnerre mugit et l’écho lui répond.

Puisse le feu du ciel ne pas briser le pont

Qui mène à Sistova ! L'onde à ruisseaux s’épanche ; Sous les efforts du vent la forêt craque et penche ; Comme les glaives d’or de géants monstrueux, Les obliques éclairs semblent jouter entre eux. L'homme arrive, sans yeux pour l’horrible spectacle. Ses pieds ensanglantés rencontrent un obstacle, Il tombe. se relève, et puis, retombe encor.

. Comme un oiseau blessé reprenant son essor,

I! repart. Quel qu'il soit, c’est un brave intrépide ! Un cheval eût rendu sa course plus rapide :

Ce n’est pas un courrier. Serait-ce un éclaireur ? Un de ceux-là qui vont dans la nuit, sans terreur, Explorer en tous sens un suspect territoire,

Et qui peuvent trahir ou donner la victoire.

pr 172 +

Oh! la nature aveugle et le Tzar sans remord Travaillent donc ensemble à cet œuvre de mort !

Au loin, de près, partout, dans les airs, dans la poudre, L’orage et le canon, l’incendie et la foudre. Confondent leurs rumeurs et mêlent leurs clartés.

Les âmes et les nids sont de même emportés :

La balle abat les corps, la foudre abat les chènes.

Les loups sortent hurlants des tanières prochaines. L’orage croît sans cesse et l'homme va toujours.

De son sein haletant s’échappent des cris sourds;

La pluie et la sueur sur ses membres ruissellent ;

Le sol va tournoyant sous ses pas qui chancellent ;

Les ronces ont meurtri son visage hagard.

Pour les taillis épais il n’a pas un regard.

Malgré tout, et dans tout, il se fraye une route.

— Cet homme-là n’est point un éclaireur sans doute. — Entendez-vous là-bas cet effroyable bruit ?

Le pont de Sistova sûrement est détruit!

L'homme entend, lui ! Poussant un hurlement de rage, J1 menace le ciel ; et ce Dieu qu’il outrage

Peut seul, pour le sauver, dompter les éléments.

Sur son corps, en haïillons, pendent ses vêtements.

11 tremble, il n’ose plus regarder en arrière ; Peut-être il se repent et cherche une prière

Dans son cerveau brûlant qui ne se souvient pas. Il sent, dans ses cheveux, la sueur du trépas; Puis, vient la rêverie ardente de la fièvre ;

Il pleure, il a des mots de tendresse À la lèvre;

Les parents, le pays, la mère, la maison,

Cela roule confus à travers sa raison.

La folie ou la mort ! Qui viendra la première ?

Il disparaît, baigné dans un flot de lumière. Malheur ! les ans, les jours sont pour lui révolus ; Il n'entend plus, il ne voit plus, il ne sent plus, Il est mort! non... voyez! il vit, il court encore : Et du nord au midi, du couchant à l’aurore,

La forêt est en feu !.… C’est horrible et c’est beau |

O terre entr’ouvre-toi, creuse-lui son tombeau ! O foudre ! sur son front hâte-toi de descendre ! Vents, par tout l’univers éparpillez sa cendre ! Pluie, arrose l'endroit que ses pieds ont touché!

Car le sol est maudit où cet être a marché;

>r 114 6 L’air est empoisonné sitôt qu’il le respire ; Il est plus vil qu’un chien, plus lâche qu’un vampire ; Frappez !- Qu'il disparaisse et qu’il ne soit plus rien ; Qu'on ignore quel nom, quel pays fut le sien ; Que le flot de l’oubli sur sa mémoire monte !.… Il cherchait le salut dans les bras de la honte;

Il s'est caché le jour, il a marché la nuit; C'est pis qu'un traître. C’est un dorobantz qui fuit! .

Vous ses frères jadis, et maintenant, ses juges,

Valeureux dorobantz, je flétris les transfuges,

À légal des flatteurs, à légal des tyrans,

Dans vos rangs comme ailleurs, et surtout dans vos rangs. Qu'un Cosaque, acheté pour un peu plus d’un rouble, Qu'un Arnaute, vendu peut-être pour le double,

Déserte ses drapeaux par grand’peur du canon :

Ils ne connaissent pas l’honneur, même de nom ?.

C’est fort lâche, sans doute, — et c’est presque excusable.

Mais il est deux fois traître et deux fois méprisable,

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Celui qui ne sait pas entendre sur son front La mitraille sifflet, et qui livre à l’affront Ce nom de dorobantz qu'a suivi la victoire,

Et qui vaut, à lui seul, tous les titres de gloire.

3h9 février 1878.

1 L'armée roumaine est, en grande partie, composée de dorobant:$, corps spécial d'infanterie d'une valeur militaire que nul no songe plus à contester et qui a rendu d'immenses services pendant la guerre de 1877-78.

2 Le mot « honneur » n'existe pas dans la langue russe. Quand les Russes veulent en exprimer l'idée, ils so servent du vocable français.

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