‹ România; chants de la RoumanieChapitre 15 sur 20 · CE QUE DIT L'OLTOU · texte numérisé non relu

CE QUE DIT L'OLTOU

Vieil Oltoù, qui fus l’Aluta,

Sous des arbres que ne planta

Nul bras humain, tes eaux profondes Vont murmurant; mais nul ne sait, Mais nul n’a su ce que disait

Cette voix qui sort de tes ondes.

AG

Redit-elle à leurs descendants

Les cris de guerre discordants

Des Romains qui, sur leur cavale, Emportaient leur part de butin?

N'’est-elle que l’écho lointain

Du chant de mort de Décébale ?

Gémit-elle encor de douleur

À ce nom de Vlad l’Empaleur ?

Qui faisait trembler le Bosphore?

Célèbre-t-elle les exploits

De Michel, grand parmi les rois, Et du vaivode Théodore ?

AG

L'Oltoù dit : Je suis vieux, hélas !

J'en ai tant vu que je suis las.

Des conquérants, de leurs audaces ; Et je né chante, sous le ciel,

Ni Vlad le Diable, ni Michel,

Ni Trajan, ni le roi des Daces.

Trajan sur mes rocs anguleux

A fait graver des mots pompeux Qui le proclament grand et juste, Je rouille ses glaives pesants,

Et j'ôte, tous les deux cents ans,

Une lettre au nom de l’Auguste.

. Le vent, pleurant sous les arceaux,

Ne sait plus même où sont les. os Du dernier des rois de Dacie; Et la chair du prince-vautour Fait maintenant s’ouvrir au jour

Plus de fleurs dans l’herbe épaissie.

Que reste-t-il de Mircéa ?

Pas même les lois qu’il créa.

Radu que le néant dévore,

Fit un peuple d’une tribu ;

Et les oiseaux du ciel ont bu

Dans le crâne de Théodore!

AG

Ceux de mes flots qui purent voir Michel assouvi de pouvoir Roulent dans les mers antipodes.

Le pâtre, errant dans mes vallons, Porte peut-être à ses talons

De la poussière de vaivodes!

Et c’est à peine si l’on voit,

Au fond de l’ombre qui s’accroit, Se dresser encor leur stature.

Dans leur grandeur ils n’ont été Que la fragile humanité :

Je suis l’éternelle nature !.…

NA

Toutes les choses du passé,

Qui sur ma surface ont glissé, Ne me sont que choses passées ; Et je ne me souviens pas plus De vos grands hommes disparus

Que des fleurs aux vents dispersées !

AG

Les beys sont morts, les tzars s’en vont, Les peuples arrivent et font

Que je puis, en paix sur la mousse,

Regarder le maïs mürir,

Et laisser mes ondes courir

Au gré du zéphyr qui les pousse.

Vous demandez ce que ces voix

Qui pleurent dans mes flots parfois Disent ; eh! moi-même, qu’en sais-je ?

Loin de ces champs du ciel aimés, J'ai vu des hommes opprimés

Pour qui penser est sacrilége.

NG

Ils servent des maîtres jaloux; Enfants et vieillards, ils sont tous Dans l'attitude de l'attente.

Le fer hongrois, ni l’or saxon

Ne détournent de l’horizon

Leur vue inquiète et perçante.

NG

Et leurs mystérieux accents

Semblent appeler des absents.

Ils suppliaient mes flots de prendre

Ces mots sans cesse répétés.

Et mes flots les ont emportés

Sans chercher même à les comprendre :

« Quand vous serez un peuple grand,

« Que votre bras sera garant

«a De votre splendeur rétablie

« Par les traités ou les combats, Roumains, vous souviendrez-vous pas

De vos frères d’Ardialie ?...5 »

213 mars 1878.

1 L'Oltou (l'Aluta des anciens) prend sa source en Transylvanie, traverse les Carpathes à l'endroit appelé la Tour Rouge, arrose la petite Valachie et se jette dans le Dabube à Islaz.

2 Hospodar valaque célèbre par ses cruanutés. Pour ce prince et les suivants, voyez l'Histoire de la Valachie et de la Moldavie, par Mihaïl Cogalniceano, Berlin, 1837, in-8°, ouvrage que nous ne mentionnerions pas s’il n'était, malheureusement, le seul qui fût à la portée des lecteurs français désireux de s'instruire du passé de la Roumanie.

3 La Transylvanie, V. Janco, Roi des Montagnes.

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