‹ România; chants de la RoumanieChapitre 16 sur 20 · ANATHÈME · texte numérisé non relu

ANATHÈME

L'Europe a bu la coupe pleine Que lui versait l’ombre de Nicolas; Les uns sont morts et les autres sont las!

Le dégoût succède à la haine,

Et le Cosaque dans la gaîne

Remet son rouge coutelas.

Les princes, bercés par leur rêve, Ont béni l’œuvre de ton glaive, Et les popes ont béni Dieu.

À son tour le peuple se lève,

O Tzar, écoute son adieu:

« Malheur à toi, Gottorp! Au loin, dans la campagne,

« La mälédiction des Roumaïns t’accompagne!

Fuis! entre nous et toi, mets l’espace et les jours ; Au fond des châteaux forts flanqués de hautes tours,

« Sur ton coursier à qui l’éperon prête une aile, « Elle va te poursuivre, implacable, éternelle,

« Et partout, et toujours!

« Inclément pour celui qui n’a pas de clémence, « Puisse Dieu te frapper d’une horrible démence, « Et faire dans ton cœur se heurter les remords, « Et ranger près de toi, dès que la nuit commence,

« Un sombre cortège de morts!

a On te verra pälir au cliquetis des armes.

« Tu croiras, sur ton front, sentir tomber nos larmes « Lorsque la pluie à flots des nuages descend.

a Tu repousseras loin de ta vue égarée

« Le vin que l’on présente à ta lèvre altérée,

« Et qui te paraîtra du sang ! ,

« Non! Tu n’as pas assez de toutes tes victimes | « © Tzar, ne laisse pas ton œuvre inachevé ; « Ajoute un forfait à tes crimes, « Et mords la main qui t’a sauvé!

a L'Europe s’accoutume à la honte subie.

« Pose ta griffe encor sur la Bessarabie, « Sur son peuple éploré qui, pour te fuir, la fuit 1.

« Fais trafic de tètes humaines !

Malheur à toi, Gottorp ! Sa vengeance te suit : « Tu l’entendras gémir en secouant ses chaînes,

« Le jour près de ton trône, à ton chevet la nuit!

En

« Fantômes de martyrs et de nations mortes,

« D’autres spectres encor presseront leurs cohortes,

En

T'apportant du passé le menaçant écho.

« Trois d’entre eux, plus grands que les autres,

« Guerrier, prêtre, poëte, et tous les trois apôtres,

Le

S’'écriront : — Sois maudit! Je suis Kosciusko !

« — J'étais Schamyl! — Et moi, je fus Radulesco ! — En .

« Plus blême que leur foule blème,

« Pour braver la terreur essayant un blasphème,

« Tu voudras écarter ces squelettes hideux.

« Rien ne pourra te sauver d’eux,

« © Tzar, rien ne pourra te sauver de toi-même!

« Ni ton armée immense, inutile troupeau,

« Ni ta cour tout entière à tes cris accourue, « Ni ta vaine puissance incessamment accrue, « Ni l’amer repentir allumant son flambeau,

« Ni l'ivresse bruyante à la face rougie,

Ni l'oubli que tes sens demandent à l’orgie,

« ©, Tzar, ni le tombeau !

En

Quand tu seras couché sous les dalles funèbres,

Puissent les pas du pope, errant dans les ténèbres,

Réveiller, dans l’horreur, ton âme de bandit!

Puissent toutes les voix de l'immense nature,

« Pénétrant sans pitié jusqu’à ta sépulture,

« Te répéter sans cesse : O Gottorp, sois maudit! —

« Les siècles passeront sans finir ton supplice.

« Vlad l’Empaleur, en toi saluant son complice,

« S'étonnera de voir son maître en cruauté.

« Comme Caïn, sous l’œil de feu qui le regarde, « Devant le jugement de la postérité

« Ton âme roulera, misérable et hagarde,

A travers l'infini, durant l'éternité !

« C’est la voix du Seigneur qui parle par nos bouches. « C’est son regard qui luit dans nos regards farouches. « Sois maudit! C’est sa main qui venge notre deuil.

« Car nous sommes les fils, les frères et les femmes, « Les mères des soldats que tes complots infimes

a Ont immolés à ton orgueil!

En

Et nous prirons le Ciel de lever l’anathème

ES

Quand tu pourras, Gottorp, par un pouvoir suprême « Que jamais tu n'auras,

« Et retrouver leurs os, et rassembler leur cendre,

Æm

« Et leur rendre la vie à tous, et nous les rendre,

« Vivants, entre nos bras! »

3/15 février 1878.

1 Lorsqu'en 1812 la trahison de Démètre Mourouzi eut rendu les Russes maîtres de la Besarabie, les exigences des gouverneurs moscovites forcèrent la population roumaine à émigrer en masse.

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