‹ România; chants de la RoumanieChapitre 17 sur 20 · AU DANUBE · texte numérisé non relu

AU DANUBE

Toi qui pourrais couler si pur, Bleu Danube, et bercer sur tes viägues d'azur Les lourds vaisseaux marchands aux mille ailes de toile, Qui, d'Europe et d’Asie échangeant les trésors, Fendent toutes les mers, emplissent tous les ports,

Et qui portent la paix dans les plis de leur voile.

Toi qui pourrais voir s’étaler

La prospérité sur tes rives,

Et qui dans ces climats n’arrives

Que pour voir ton cours se troubler.

Toi qui, plus fameux que le Tibre, Pourrais rendre à l’Euxin les concerts de tes flots Avec les chants joyeux de libres matelots

Naviguant sur un fleuve libre.

Les navires, hélas! du Sultan souverain

Se meuvent sur tes eaux; mais, revêtu d’airain, Leur flanc contient toute une armée;

Du Padisha lui-même ils ont reçu leurs noms, Et des soldats, toujours, auprès des noirs canons

Tiennent une mêche enflammée.

F2 . Ils voguent, ne craignant ni ruse, ni complot, Et prennent les villes pour cibles.

Le monde les croit invincibles Jusqu'au jour où, glissant, discrète, sous le flot, La torpille, que porte un fragile brûlot,

S’attache à leur carène, éclate 1... — Ou que la bombe S'élance, aigle de feu, plane et soudain retombe,

Dans son vol foudroyant, sur ces fiers monitors, Inutiles géants dont il ne reste alors

Qu'une immense clameur, des épaves sans nombre,

Et l'incendie au loin, rouge dans la nuit sombre !

Tzar et Sultan ont déchiré Les traités d'amitié qui les liaient naguère ; Chrétiens et Turcs ont arboré Tous les étendards de la guerre.

Les uns disent en chœur quelques psaumes sacrés, Sur l’armée ennemie appelant la défaite ; Les autres, de sang altérés, Hurlent le nom de leur prophète.

Et lances et canons, tout le sombre appareil, Les ors et les aciers reluisent au soleil

Qui prête son éclat à la lugubre fête.

Du haut de ces remparts qui les protégeront,

Les Osmanlis raïlleurs, excitant l’adversaire,

Préludent aux combats en lui jetant l’affront

D'un geste de mépris, d’une épithète amère.

La haine imprègne l'atmosphère.

La haine à tous les yeux dérobe le danger.

De la rive roumaine à la rive bulgare

Une aveugle fureur des combattants s'empare; Ils brûlent de s’entr'égorger…

- Et le fleuve limpide est là qui les sépare!

Mais le fleuve sera franchi !

Aux volontés du Tzar il n’est point de barrières. Et déjà sous le poids de ces hordes guerrières, Les ponts fragiles ont fléchi.

” Aux Russes le canon chante la bienvenue.

La peur du fouet leur donne une force inconnue ; Esclaves faits soldats, ils savent obéir.

À chaque pas qu’ils font leur nombre diminue ;

Nul ne reculera : nul n’oserait trahir.

Et sur ces bataillons que le boulet efface, Sur tous ces hommes morts pour la gloire d’un seul, Ainsi qu’un immense linceul,

Tu fermes à jamais ta paisible surface !

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