AU CAMP
Voici la nuit. Le camp couvre la plaine immense. Pour ceux qui sont ici l'égalité commence :
Tout Roumain est soldat.
Sous le même drapeau les éléments contraires S’unissent, et boyards et paysans sont frères
La veille du combat.
Plus de dissentiment, de haine criminelle.
Tous les cœurs ont senti que l’heure est solennelle, Et qu'un même danger
Menace, sans souci du nom, de la naissance,
Celui dont les aieux régnèrent à Byzance, Et le fils du berger3.
NA
Dorobantz, Calarash, Zinzares au teint sombre,
Beyzadès couverts d’or qui reluisent dans l’ombre, Ainsi que des sultans ?,
Lions de Bucharest que partout on admire,
Riverains de l’Oltoù qui craignent le vampire,
Officiers de vingt ans,
NG
Tous ces hommes divers que le bivouac rassemble, Et qui jamais ailleurs ne se virent ensemble En des temps plus heureux, Tandis qu’en lourds faisceaux leurs armes sont dressées, Alentour du brasier et les jambes croisées,
S'interrogent entre eux,
De joie et de bonheur leurs heures semblaient faites, Tant de nobles espoirs reposaient sur leurs têtes ;
De tant d’êtres chéris S’appuyait à leur bras la vieillesse tremblante !.… Quand, soudain, dans les plis de sa robe sanglante,
La guerre les a pris!
AA
Quelques étudiants, las de leur ignorance, Demandent à l’uu d’eux qui jadis vit la France, Ce que c’est que Paris,
Paris où l’univers, en masse, vient se rendre ? Et l’autre s’évertue à leur faire comprendre
Ce qu’il n’a pas compris.
Al&
On refuse de croire, on traite d’imposture Un récit qu’à plaisir le conteur dénature Afin d’étonner mieux.
Et, perdu dans son rêve, un enseigne fredonne, D'une voix attendrie, un vieil air monotone
Où l’on parle d'adieux.
Ainsi qu’à son départ le lui firent promettre Les parents inquiets, l’un écrit une lettre Sur l'affût d’un canon ; L’autre a posé sa maïn dans la main d’un Tzigane Qui lui dit gravement, et tandis qu’il ricane,
Le sort, propice ou non.
AG
Et chacun, à son tour, au bruyant auditoire, Expose ses désirs, raconte son histoire, Triste et gaie à la fois ; Humble histoire d'amour, presque pour tous la même; Et celui qu’on écoute a le visage blème
Et des pleurs dans la voix.
AG
Puis ils parlent aussi des sœurs et des aïeules
Et des mères surtout qui restent, toutes seules, Les attendre là-bas,
Et qui pourraient mourir, par la douleur brisées,
Si, les rumeurs de guerre étant bien apaisées,
Ils ne revenaient pas!
On fait silence alors. À ce seul nom de mère
S’éveille dans les cœurs quelque pensée amère, Quelques regrets tardifs ;
Mais, d’un prochain retour tous ces enfants se flattent,
Et la gaîté renaît, et les rires éclatent
Plus vibrants et plus vifs.
AG
— « Ont-ils donc oublié, dans leur joie insolente, « Et l’Osmanli cruel, et la balle sifflante
« Qui frappe au nom d’un Dieu? »
Dites-vous. Ah! souffrez que pour une heure entière, Une heure qui peut-être est leur heure dernière,
L'oubli les berce un peu.
Al&
Et ne les troublez pas, eux qu’attend la mitraille. Demain vous pourrez voir, au fort de la bataille, Sous le fer des bourreaux,
Ces insensés d’un jour, dont le rire vous blesse,
Au poste désigné, sans plainte, sans faiblesse,
Succomber en héros.
13/25 septembre 1877.
dr 30
1 Il existe encore en Roumanie des boyards portant le nom de Cantacuzène. Cette origine n'est pas incontestée. Deux familles se disputent l'honneur de descendre des anciens empereurs d'Orient et s'accusent mutuellement d'imposture. Il paraîtrait que l'une d'entre celles n'a le droit de s'appeler que Magureanu.
Au reste, le port de faux noms empruntés à l'histoire est assez fréquent dans l'aristocratie moldo-valaque.
2 On nomme cCalarashi les régiments de cavalerie roumaine. Les Zinzares, qu'il ne faut pas confondre avec les Tziganes, sont les Roumains habitant la Macédoine. Les Roumains du Danube les appellent ainsi parce qu'ils prononcent la lettre c (tch) comme le = français. Par exemple, ils disent : zinze pour tchintche (cinq).
Beyzadé (mot turc qui signifie fils de prince) est le titre qu'aiment à prendre les descendants des anciens hospodars. Voir: Le Dorobantz.