‹ România; chants de la RoumanieChapitre 5 sur 20 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

Or, quant 4 mon ancêtre, il a tiré sa trace D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace. Ronsaro!.

Le soleil d'Orient a mis ” Des reflets d’or dans son œil sombre.

Il compte, à lui seul, tant d'amis

Qu'il n’en pourrait dire le nombre.

Il est plus changeant que le vent.

Il est riche, et veut qu’on le sache.

Il tourmente du doigt souvent

Une imperceptible moustache.

Il a le cœur pur de soucis, La bouche rieuse et mutine, De longs cils et d’épais sourcils,

Le pied petit, la taille fine,

LS

Le sourire malicieux, Le front bas d’un modèle antique, Le geste souple et gracieux,

Et la main aristocratique.

On n’approuve pas ce qu'il dit, Mais quand sa parole étincelle, En la blâmant, on l'applaudit :

Malgré vous, il vous ensorcelle.

Et le moyen de résister À sa voix caressante et tendre ?.… Le cœur se plaît à l'écouter,

L’oreille se plaît à l’entendre.

Un cigare à la douce odeur S'allume entre ses lèvres roses ; Parfois il fait l'enfant boudeur

Et se donne des airs moroses.

Il lève les yeux au plafond Avec des poses ennuyées :

Son chagrin n'est jamais profond,

Ses larmes sont vite essuyées.

Un sang vermeil bronze son teint; Son amour est un feu de paille Qui fait grand bruit... et qui s'éteint.

Il s’irrite quand on le raille,

Il veut qu’on prenne au sérieux Son récit le moins vraisemblable; Il est fantasque, impérieux,

Plein d'esprit. mais insupportable !

>+ 34 € Mille boucles de cheveux noirs : Sont l’orgueil de sa tête folle ;

Il est en fête tous les soirs;

Dans les salons on en raffole.

Ls

On le voit plus à l'Opéra

Qu’à son cours de philosophie.

Il protége Blanche, Laura.

De boyard il se qualifie.

LS

Il commande à tous bravement ;

Partout, de tout, il se croit maître.

Il s’appelle ordinairement :

Constantin, Ioan ou Démètre.

LS

De progrès et de liberté, Sans y rien comprendre, il babille ; Et laisse l’Université

Pour fréquenter le bal Mabille.

pr

Il est indiscret et moqueur.

Ne comptez pas sur sa promesse.

Mauvaise tête et noble cœur,

Son grand défaut est la jeunesse.

LS

Le tapage est son élément.

Il est grand chercheur d’algarades, Beau valseur, détestable amant,

Et la perle des camarades.

LS

11 semble fait pour les plaisirs, Non pour les peines incommodes.

Le sort se plie à ses désirs ;

Jl fait courir et suit les modes.

Et le monde, qui le défend, Est près de croire à son génie.

Maïs, moi, je dis : C’est un enfant,

C’est un enfant... de Roumanie!

9/21 juin 1877.

1 On ignore généralement que le prince des poëtes était d'origine roumaine. Celui de ses aïeux qui vint se fixer en France changea son nom de Afàrècine (ronce) en Ronçard. Les domaines des Maracini étaient situés dans le district de Buzeo, en Valachie.

A IOAN HÉLIADE-RADULESCO :.

Dieu ! le Pruth exécré vomit toute sa rage!

Des nuages humains, de vivants tourbillons, S’amassent sur ses bords avec un bruit d'orage. Ils approchent... Quels sont ces larges pavillons ? Ces canons, dans le sol imprimant leurs sillons ? Ces farouches soldats qui, volant dans l’espace, Ont des traits inconnus, un langage étranger ? Qui donc arrêtera leur cohorte rapace ?

Personne, hélas! Du Tzar qui vient vous protéser,

® C’est l’armée horrible qui passe!

Il n’est pas un fils de Roumain Parmi ceux qui, perdant leurs heures dans les fêtes, . Souillent Tirguvesçi, la ville des poëtes ?.

Quels sont ces hommes-là qui se prennent la main ?.. L'un s'incline bien bas, l’autre de haut lui parle. C’est un Moscovite, un Germain :

C’est le Tzar Alexandre avec le Prince Charle.

Combien de cadavres glacés

Par les flots de l’Ister bercés !

Combien de corps meurtris aux champs de Bulgarie!.…

Ce sont les débris mutilés

De Roumains au Tzar immolés,

Et qui ne sont pas morts pour sauver la patrie!

Dieu n’enverra-t-il point un Vladimiresco 3

La disputer au Tzar qui veut la rendre libre

Pour lui faire oublier Trajan, Rome et le Tibre ?

Non ! parmi les clameurs qui fatiguent l’écho, Nul cri de colère ne vibre,

Nul vengeur ne survient...— Debout, Radulesco!

Debout! Le pays souffre, un devoir te réclame ! Sur les événements répands, comme autrefois, Toutes les clartés de ton âme, Toutes les foudres de ta voix!

Armé de tes vertus, sors de la solitude ; Le peuple se souvient, il te reconnaîtra ; Sur tes traces il marchera :

Dans le cœur des petits n’est point l’ingratitude.

Tu leur seras sacré! Lorsqu'ils t’'écoutcront, Avec tes cheveux blancs, n’auras-tu pas au front Ton passé, splendide auréole !

Ranime leur courage avec une parole; Montre-leur ces dangers qu'ils ne soupçonnent pas ; Sois le rayon qui luise en leur ciel de ténèbres, Et brise les trames funèbres

Où se prennent leurs faibles pas!

Démasque l'étranger qui brigue une couronne,

Et, sur leurs ossements, veut élever son trône

Au niveau du trône des rois.

En eux, des anciens jours grave la forte empreinte ; Parle-leur des aïeux qui, les voyant sans crainte,

Vont tressaillir d’orgueil dans leurs cercueils étroits.

Marche! Que ton génie éclaire la tempête!

La Liberté jamais ne descendra du Nord ; Tu le sais ! Que rien ne t’arrête,

Ni l'exil qui t'attend, ni la haine qui mord,

Ni le glaive du Tzar qui frappera ta tête!

Sois cet Hébreu des temps lointains Qui tombe, en secouant les piliers des portiques Sur les immondes Philistins.

Porte jusqu’au tyran tes accents prophétiques. Et, quand ton sang devrait jaillir, Va ! Qu'importe le sang! Tente un effort suprême. Près d’atteindre le but tu ne dois pas faillir : Sois Héliade ! sois toi-même !

pr 41 +

Ainsi je t'appelais. À mes chants superflus Ta grande voix restait muette.

J'écoutais ton silence, immobile, inquiète.

Et l’on m'a dit alors : Héliade n’est plus!

Héliade n’est plus! L’ingrate Roumanie

Verra de bien des jours fuir la ronde infinie Avant de retrouver et de pouvoir bénir

Au cœur d’un de ses fils un respect plus fidèle,

Un dévoûment plus pur et plus d'amour pour elle!

.… Héliade n’est plus : le Tzar peut revenir !

Il faut qu'il soit profond le calme où tout retombe,

Il faut qu’il soit profond le sommeil dont tu dors,

Pour que le dernier cri d’un peuple qui succombe Ne soit point venu, dans la tombe,

Te réveiller entre les morts!

La main qui te retient doit être bien puissante, Puisque, quand les Roumains se dirent : Ce sont eux!

Puisque, lorsqu'ils foulaient ta cendre frémissante,

Les Baskirs n’ont point vu, terrible et menaçante,

Ton ombre surgir à leurs yeux!

Mais, dors! Qu'’aurais-tu fait? Abusée, éperdue, Ta fière Roumanie aux Russes s’est vendue !

O honte! au Scythe abject le Romain s’est livré! Ta parole de flamme, 6 poëte inspiré,

Dans un tumulte vain aurait été perdue!

Dors! Tes vieux compagnons reposent comme toi. Ceux qui restent encore ont méprisé ta loi,

Et tu désavoürais les tristes vœux qu'ils forment ! Dors ! tandis que le Tzar gouverne par l’effroi,

Heureux sont les Roumains qui dorment !

Défenseur de la liberté, O toi qui, dans Islaz, un jour la fis renaître 1,

Fils du peuple, qui n’as point pris à quelque ancêtre

Ton nom et ta célébrité, Que j'aurais voulu te connaitre!

Mes vers, venant du cœur, t’eussent charmé peut-être.

Disent-ils pas : Honneur, Patrie, Humanité |

Ton noble cœur aurait accueilli l’étrangère Qui chante ton pays dans l’ombre humilié.

Hélas! je viens trop tard ! le sépulcre t’enserre ! Ces strophes, faible écho d’une douleur sincère, Je les offre à ton fils qui n’a pas oublié

Que Radulesco fut son père!

10/22 novembre 1877

1 Joan Héliade Radulesco fut un des hommes les plus remarquables de la Roumanie. Écrivain, il régénéra complètement la langue roumaine, la dota d'excellentes traductions de nos plus célèbres auteurs français et l'enrichit d'une multitude d'œuvres originales qui révèlent un poëte de génie et qui sont justement vantées par ses compatriotes. Plébéien, 1l défendit énergiquement la cause du peuple et sacrifia sa fortune pour l'organisation d'une centaine d'écoles. Patriote habile et prudent, il opposa toujours la suseraineté ottomane au protectorat intéressé de la Russie. La Roumanie, disait-il, n'est point assez forte pour conquérir son entière indépendance, encore moins pour la maintenir.

Comme tout homme de valeur, Héliade fut en butte aux attaques des cnvieux auxquels sa popularité portait ombrage. Il est des injures qui,

sorties de certaines bouches, honorent plas celui contre lequel elles sont dirigées que les louanges les plus pompeuses.

Pour notre part, nous sommes heureuse de pouvoir rendre un humble hommage à la mémoire d'un homme dont l'œuvre suffit à pronver la vitalité d'une race trop longtemps méconnue.

2 La ville de Tirguvesci doit ce surnom à ceux de ses nombreux enfants qui se sont illustrés dans les lettres. k

3 Célèbre révolutionnaire valaque. Vladimiresco n'était qu'un simple paysan du banat de Craïova; iltenta de délivrer son pays du joug des Phanariotes, ct périt, lächement assassiné, par les ordres du prince Alexandre Hypsilanti, le même qui fonda l'Hétairie.

4 Islaz fut le berceau de la révolution roumaine de 1848, dont Héliade fat le chef.

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