ESSAI DE PHONÉTIQUE ROUMAINE ;J
vedeam vedeaÇ yedeau t\ En ancien roumain un e tonique, suivi d'une syllabe finissant par un c atone, s'ouvrait à lel point qu'il aboutissait à la diphtongue ea, qu'on marquait par différents caractères ; exemples : 1 e g e m leage
n ï t ï d u m neaudu-neaîedû
crédit creade
V ï d e t veade
porcellas purceale vi tell as viuale
s te 11 as steaU
me a meale (ph de mea par J'anaL, v. Rom.
IX, i-ji n.) greva (gre vis) ^rfa/e — gréa — etc. etc.
De nos jours cette diphtongue s'est réduite panout à e, par le changement de a en e et ensuite par la contraction de deux ce : leage — Uege — lige etc.
Si à la place de Ve tonique » provenant d'un é (?, f classiques! se trouve la diphtongue ie, provenant d'un c (? classique) , on aura la triphiongue ita, qui se réduit à ia et ensuite à ie, aussi bien en Valachie qu'en Moldavie :
anc. roum.
foum. de
nos jours.
perdit pUrde
piearde
piarde
pierde
périt picTt
pieare
piare
pure
ver m cm vitrme
viearme
viarmc
vicrme
Mais lorsque la diphtongue
ie est précédée d'un s devenue j,
on a :
a. r. et val.
mold. moJd, pop,
sédet s'ude leade
lAade
jiide
^ede
§àde
s épie m siepte §eapte
Inapte
^apte
§eple
lapte
s ë X sifsc leasc
§tiase
jai£
^ese
lase
s é r p e n s sitrpe ^earpe
sàarpe
larpt
serpe
^àrpe
etc. etc.
11 est clair que c'est sous l'influence des deux voyelles linguales [e final et i qu'on sent dans le voisinage de $) qu'eut lieu ta modification d'i tonique en e. Il s'en suit donc que 1'^ tonique des mots comme lerpe, lepte etc. \du moldave littéraire) ne reproduit pas 1'^ latin.
Comme on voit, le changement de a tonique en e, sous rinfluencc de deux voyelles linguales, s'est fait, sans aucune exception, dans le dialecte moldave. En Valachie il ne se présente que dans quelques cas i
j6o A. LAMBRIOR
aussi croyons-nous que c'est un emprunt fait au dialecte moldave '. — Nous nous demandons à présent à quelle époque il s'est produit. Pour répondre à cette question nous allons interroger les monuments écrits du passé; or, ces monuments se divisent en deux catégories: monuraems religieux et monuments civils (actes de vente, confirmations de propriété, etc. etc.). Dans les premiers on a toujours a intact :
tàiaï tàiaî viar
vedeai
leagt
^arpe
etc., que les livres soient imprimés en Moldavie, en Valachie ou en Transylvanie i et cela même au commencement de ce siècle. Il y a plus : même les livres civils, écrits au commencement de ce siècle et imprimés dans les imprimeries de l'Eglise, nous représentent cet a intact ; telle est une traduction de la Descriptio Moldanae par Démètre Cantemir faite à Jassy en i8û6, sous la protection du célèbre métropolitain Benjamin Costachi, et imprimée au monastère Ncam{ii en 1825. Les formes populaires moldaves telles que V'iere, vier pénétrèrent pour la première fois dans les livres imprimés entre jSjoet 1840; car c'est alors qu'on eut pour la première fois une imprimerie laïque en Moldavie [c'était la Tipografia Albinei), Jusqu'à cette époque les codes ou collections de lois étaient imprimés dans les imprimeries de TEglise ; aussi nous en présentent-ils l'orthographe ^ Pourtant, même dans les livres civils imprimés dans des imprimeries laïques entre i8îo et jH^o, on voit parfois les formes avec a à côté des formes avec e. Ainsi dans le code civil de Moldavie imprimé à Jassy (£1/], Tipografia Albinei, en «S?;» 01^ ^ ■ vede à côté de ^ase etc.
Dans le règlement organique, édition de 1846 \Tipografia Aibine^^ Jassy (/d|0^ û" 3 ■
sase à côté de lese etc.
1 . Nous n'avons pas les moyens d'étudier ce fait ûatns les autres dialectes roumains ; c'est possible qu'il soit aussi organique quelque part. Il serait 1res facile à constater s'il y est organique ou emprunta, d'après fa régularité avec laquelle il se présenterait.
2, La seule exception est le code autrichien traduit en roumain, dialecte moldave, et imprimé à Ccrnau^T (Boucovine) en 1814. On y trouve des formes populaires moldaves, et encore de la dernière étape, telle que yVjc etc.
ESSAI DE PHONfiTlQUK KOUMAINE 36 1
mais les formes avec a sont rares. — Dans les monumenls civils, les scribes, loul en voulant imiter l'orthographe de l'Eglise, introduisaient souvent la prononciation de leur patois. Aussi voyons-nous dès le xyi* s. en Moldavie :
verde, fiere à côté de pearde, iaste etc. (voir Catastihiil monastirei Galata, Jasi, 1588; Cuvenie den BOtrlni^ par M. Hasdeu, p. j 92-2 12).
En 1670 Çirclt, Ut. Hasdeu III, p, 271) on a ^ese.
En 1695 ( — — 1, p. 62) on a îM#, miere^ Bots^tni
(p. Bota^ani).
En 1698 ( — ^ III, p. 264) on a mt ip. med), degeteU
(p. deagetete] à côté de iaste (aujourd'hui este]^ megiafi (aujourd'hui mcgieiii.
En 1699 {Arcli. ist. Hasdeu MI^ p. 26^) on a a^e (p. aia), mtlt à côté de meak^ boeri l'p. boiart] à côté de ateage.
En 1699 ( — — m, p. 266) on a me^ meie^ boeri.
En 1708 ( — — III, p. 271) on a |««.
En 1742 ( — — III, p. 281) on a Flonm^ Manteni p. Fb-
reaniy Manteam., etc.].
Dans la narration des paysans moldaves, que nous avons déjà citée, on a partout le parler populaire moldave.
Si nous considérons que les formes e là la place de a] paraissent dans les monuments moldaves plus fréquentes à mesure que nous approchons du xviir siècle, nous pourrons supposer que ce phénomène commença au xvr siècle, où nous voyons pour la première fois échapper à la plume d'un scribe moldave des formes comme verdct fiere^ ferestre etc. , et que ce n'est que peu à peu qu'il pénétra dans la langue écrite. S'il n'envahit pas plus amplement la langue écrite de Moldavie au xvi* et au xvii« s., c'est parce que, d'un côté, il n'avait pas probablement l'extension qu'il a de nos jours, et que de l'autre la langue des premières traductions religieuses faites en Transylvanie (entre 1560 et i$8i) exerçait une puissante influence sur tout ce qu'on écrivait dans les deux principautés. C'est cette langue des livres religieux imprimés à Brasov qui, jouant le rôle de langue littéraire, a maintenu l'unité du roumain : les différents parlers populaires se sont presque éteints devant elle.
V) Un a tonique devient " au pluriel des substantifs féminins terminés en i ; exemples :
dat't (du partie, fém. data) bucatà ( — bucata)
lucrare (infinitif devenu subst.) nare (narem) spinare (spinalem adj. dev. subst.)
p!ur. dâ^i (date)
— buciiti (morceau)
— lucr*hi (travail)
— nàrî (narine)
— spinârî (épine du dosi
)62 A. LAMBRIOR
mare {m ire] — morr(raer)
carte (c h a r t a) — càrlï (livre)
parte (p a r t e m) — piriï (part)
etc. etc.
Les substantifs féminins qui font le pluriel en e gardent cet a intact : barbà (b a r b a m) plur. barbe
casa (casam) — case
faptâ (du participe fa et a) — fapU (fiât)
palmà (pal m a m) — palme
etc. etc.
On ne peut attribuer cette modification à aucune des voyelles ou des consonnes qui environnent a ; car les substantifs masculins et les adjectifs > qui se trouvent dans les mêmes conditions ne subissent aucune modification au pluriel :
lapte plur. lapli (lac-lactis)
fag — fagi (fagus)
cald — cafer(calidus)
alb — albt{i\hus)
larg — largi (1 argus)
lat — /d{r(latus)
frate — frall (frater)
etc. etc.
C'est donc un phénomène psychologique, une fausse analogie, dont nous montrerons le point de départ quand nous parlerons d*e tonique. Pour le moment nous pouvons dire que ce changement ne saurait être bien ancien ; car les vieux livres de l'Eglise nous présentent encore au xvii« siècle des exemples d'à pur. M. Cipariu [Princip, di limbà^ p. 121, J23) nous en donne une liste où l'on trouve :
carte
plur.
carlï
parte
partï
mîncare
mîncarï (manducarej
mare
marï (mare)
dare
darJ (inf. devenu subst.)
càlare
càlarï( — — )
etc.
etc.
Ces formes à a pur se trouvent à c6té de parir, càrlïf mari etc. L'analogie n'a pas encore complètement réussi à changer tout a tonique
1. Il y a un seul adjectif, càlare (à cheval), oui fait au pluriel càlàri; mais c'est un ancien infinitif, provenant de ca bai lare — ca/dr^, qui est devenu d'abord substantif et ensuite adjectif.
ESSAI DE PHONÉTIQllE ROUMAINE JOî
des substantifs féminins terminés au pluriel en i, car on a même de nos jours :
vaci^ au pluriel vad
gramatia — gramattcï
sarcinà — sarcinJ
et encore quelques-uns. On commence à dire grSmîma, mais pas encore vàcL — Comme l'action de l'analogie n*est pas encore achevée, il est clair que les éléments étrangers et les néologismes même l'ont subie et la subissent au même degré que l'élément latin : hicaîi ^magyar lakat) plur. h>cà{t (cadenas, serrure)
/wjtaW {vsL posiati^part) — po^rafi (rangée) Wa (si. lad à) — Mzr (caisse)
^d/^i (russe bal ta) — bàl{^ ^bourbier, maraisl
gràmadà (vsl. g r a m a d a) ogradà (vsl. ograda) gara (fr. gare) garda (fr. garde) barcJ (fr. barque) marcà (fr, marque) etc.
gTâmàa (amas, monceau)
ogràzS (clos, enclos, cour)
gàri
gârzî
bàrcr
etc.
En dehors de ces cinq cas que nous avons étudiés et de quelques faits d'analogie qye nous allons voir dans diverses occasions, Va tonique de l'élément latin reste intact. — Des cinq cas où l'élément latin subit un changement, les deux derniers sont relativement récents ; aussi s'étendeni-ils à tout l'élément étranger de la langue ; tandis que les trois premiers (à + n = in ; a -i- m ^ "m et au fmal = a = «), étant plus anciens, n'en atteignent qu*une partie, celle qui se trouvait présente dans la langue au moment oè le premier ébranlement de Tj eut lieu. Or nous remarquons que plus le phénomène est ancien, moins l'élément étranger est abondant; ainsi, par exemple, du temps du premier ébranlement de d + n vers în, à peine trouvait-on quelques mots étrangers dans les mêmes conditions que l'élément laiin. Il s'ensuit donc : i) que le grand envahissement du roumain par l'élément étranger est relativement récent ' ; 2I que c'est à tort que M. A. de Cihac, dans la préface de son dictionnaire d'étymologie daco-romane Eléments slaves, magyars etc.,
I . Nous verrons à d'autres occasions que cresque tous les tnots slaves sont entrés en roumain par la voie savante, c est-a-dire par la langue slave de r£glise Cl des documents officiels.