‹ Romania (volume 2)Chapitre 186 sur 282 · XLIX · texte numérisé non relu

XLIX

Je sais bien cune petite chanson, Qui n'est ni courte ni longue ; S'il y a un mot de vérité, Je veux que la langue me tombe, La langue et les deux oreilles.

J'ai pris ma charrue sur mon dos, Mes quatre chevaux dans ma pou- [quette 2 ; Je m'en fus labourer ma terre, Ma terre de l'Angleterre.

J'ai trouvé un petit garçon

Qui labourait ma terre ;

Je lui ai dit ; • Petit garçon,

Laboure, laboure ma terre , Je te donnerai cune mêle ', Eune mêle de mon mêlier. •

Il a tant lochi * le mêlier Qu'il y en leumbit eune su' te pied, Et eune aut'e su* l'oreille, C^'il en saigiîit bien quinze pots, Tout plein sa grande corbeille.

Je m'en fus sieuz ^ nous, Creyant y trouver merveille.

J'y ai trouvé ma femme au lit El Merveille aussi.

Les quatre pouchins'' qui filent,

f. Ces chansons de mensonges sè retrouvent dans toute la France; mais celle-ci est assez différente de celles que nous connaissons, et d'ailleurs visiblement fort altérée.

2. Ma poche. — j. Une nèfle. — 4. Secoué. — 5. Chez. — 6. Poussins.

Le roi qui dévide, L'âne qui est au coin du feu, Qui lit dans son livre ; Le chien qui fait la soupe, Et le chat qui la goûte ; Le chat en goûtant la soupe, Qui s'est brûlé la lippe*; Le rat qu'est au grenier Qui s'étrange' de rire.

De poue qu'i > n't'en arrive autant.

Le chat monte au grenier, Il y étrange le tambourinier.

Tambourinier est mort, C'est sa femme qui en hérite D'eune vieûlle caudiére, D'eune vieûlle galetiére *, Dans qui qu'il faisait toutes ses affaires.

O rat, 6 rat, ne ris pas tant

Ma mère me racontait cela, lorsque j'étais enfant, sans chanter, mais en observant une certaine cadence. Sa mère le lui avait raconté de la même façon.

Emile Legrand.

I. La langue, et non la lèvre. — 2. S'étrangle. — 3. De peur. — 4- La saUtihre est une sorte de grande poêle très plate oui sert i faire les crêpes de farine de sarrasin, dites en Normandie c galettes de sarrasin t.

NUPTfAS EN ROMAN.

En italien {nàzze}, en provençal {nôssas), en français {nàces\^ le lat. nupiîas a pris une forme contraire aux lois de la phonétique. L'u de nu pto et par conséquent de nuptias doit être long, car il est long dans nub-', et on ne voit aucune raison pour qu'il se soit abrégé au participe*. Or Vu long, qu'il soit libre ou entravé, se maintient toujours en roman. Nuptias devrait donc donner en it. nuzze, en pr. nussas, en fr. nuces. M. Fœrster [Zatschr. III, 517) admet en lat. nij ptiae, sans dire comment il se fait que Vu. soit bref, et il explique les formes romanes par l'influence de Vi atone posttonique, qui aurait amené pour ce mot un « abaissement de la voyelle, » tandis qu'ailleurs il produirait une « élévation de la voyelle. » Cet effet contradictoire d'une même cause est peu probable, et toute la théorie d'ailleurs, comme on Ta déjà dii ici, est loin d'être démontrée.

Les formes romanes ont évidemment pour base un 0 , tandis que le mot latin a élymologiquement un û. Il faut donc qu'il y ait là quelque perturbation apportée par l'analogie. Il me semble facile d'indiquer le mot perturbateur : c'est novo et ses dérivés. La mariée s'appelait en latin nova nupta; de là, par une dérivation fréquente, le nom de novia qu'elle porte dans plusieurs langues romanes, l'époux recevant celui de nom. Ainsi esp. mvio novia, port, noivo noiva, pr. (cat.) novi novia k Le

1 . Va bref de pron uba ne prouve rien : Vu s'est abrégé sous rinfluencc de l'accent, qui portait originairement sur 1c préfixe : prônQba d'où prônûba.

2. Lachmatin pose crt règle que les thèmes verbaux terminés par une sonore (douce, moyenne) allongent au part, passé leur voyelle si elle est brève (voy. Ulrich, Das Part, pratcr. m dm rom. 5prûchcn^ p. 6) ; â plus forte raison restct-elle longue si elle Tétait déjà.

j. Cf. Rom., IX, ^^o.

mot nubcre ayant disparu du latin vivant, nûptîas, qui restait isolé, a été, par étymologîe populaire, rapproché de novio novia; on a dit sans doute nôvtiâs, ce qui explique les formes romanes'. On a même poussé plus loin l'assimilayon, puisqu'on trouve en bas-tatîn novias pournuptias, d'où le prov. novias [Diez, Eî. Wù.-, II b, novio]. — Un autre dérivé du même thème a dû exercer de ^influence sur la transformation denuptias, c'est novitio. En vénitien novizzo, novizza signifient « sposo, sposa (Boerio) j), et on trouve le même sens dans d'autres dialectes du nord del'Italie^. Entre novitia et nuptias, on devait tendre à produire le même rapprochement qui a fait créer novias à côté de novia ^.

Le mot nupto avec ses dérivés n'a pourtant pas disparu complètement du latin vivant. On le retrouve aujourd'hui dans deux régions fort éloignées du domaine roman, en roumain et en sarde, avec la voyelle latine û bien conservée, mais avec une modification dans les consonnes, qui est loin d'être sans exemple -<. Le roum. nuntà, pi. nunù, « noces, » vient non pas de nuptias, mais de nuptas, d'où nupta «; il en est de même du sarde nantasy a noize, sposalizio ))j tandis que la forme voisine nunsas elle y erhe nansarcj « sposare, » remontent à nuptias, nuptiare.

1. La parenté saisie par le peuple mift novo et novtias est sensible dans l'anc. fr. nuues^ où V6 se diphtongue, bien qu'entravé, sous l'influence de novo nuef^ comme dans nutfmc sous t'imluence de nove nucj.

2. Ainsi i Bcrgame (Zappettini) : nocs^ nocsûy « fidanzato, fidanzala ». — M. Mussafia cite d'après un glossaire imprimé à Venise en 1477 « noyiio preutigam », et remarque que le mot existe encore k Venise et dans le Tyrol. Il en rapproche novizia emplové par Dante avec le sens de * nouvelle mariée » {Butrag :ur Kunde dcr norditaL Mundarlcn^ p. 8j).

j. Comment s'explique l'anc. fr. nocdtr^ noçoierf 11 est tiré directement de noce par le suffixe -eicr comme fisUiir^ courU'ur, de fesie, court. On perdrait sa peine à chercher à ces formations françaises un type latin.

4. M, Fœrster, en repoussant l'étymologic proposée par Dîez de l'esp. inctnliu (inceptaré), dit que l'insertion d'une n devant une labiale est inconnue à toutes tes langues romanes (Zcitschr., III, 561) ; mais naturellement Vn n'est ici que secondaire: on a d'abord intercalé une m devant le/», puis, le/i tombant, T/n est devenue n; on a dit numpta, puis numla et rmnîa, absolument comrac de com putare complare on a dit confjrf. Au contraire, comme je l'ai déji remarque {Rom. Vit, 467), il est inexact de dire avec M, Fœrster (Zeilschr. Ij ii9r 111. 56 1) qu'une n s'insère en roman devant une gutturale et une si/" yi<i/i/<:; le phénomène ne se produit que devant les gutturales.

5. Dans toutes les langues romanes le mot nuptias n'a dû exister d'abord auau pluriel, comme en latin ; le singulier s'est développé plus tard, mais non dans toutes; il en a été de même de nuptas, base du mot roumain.

BSTRUMELé

GlERRES GIERRE GÎERES GIERE GIERS GlER = ICITUR.

Gierres senz achaisun justifiai U mien cuer^ Ergo sine causa justificavîcor meum, Psautier d'Oxford 72/1 j. Ore gitresy vui rei, entendez^ Nunc ergo, reges, Intel ligite, Psautier de Cambridge 2/10. Cieres nen on la voiz de la meie preiere? Ergo ne audisti voccin deprecationis meae f ibid. 30/2 ^ Gierts saieterat eals Deus, Sagiitabit ergo eos Deus, îbid. 9^/7. Gieres dunne esneiai en vein men queri Ergone frustra mundavi cor raeum? ibid. 72/1 j. Ces exemples suffiront à rappeler l'emploi de gitries gieres^ fréquent surtout dans les traductions. Sans même discuter l'étymologie de ha re {Zeitschrift fiir rom. Philologie, 1877, P- 4?0' ï^ propose comme base de gierres glene gieres giere giers gier la conjonction IGITUR, qui a dû passer par les étapes suivantes : 'igetur *if(g)edro *jcdrc •ierre etc. Sur rr = tr dr cf. Romaniaj 1878, p. 587. Diez, EW. Ile s. v. gieT^ avait pensé à igitur ou à ergo, et avait cru pouvoir tirer !e mot plus aisément de ce dernier.

J. Cornu.

ESTRUMELÊ.

Dans la première édition de son Aucassin^ M. Suchier avait traduit estrumelé par « déguenillé, qui a les jambes nues. » Je fis remarquer {Rom. Vlll, 295) que u si esîramelé venait de trumel, il ne pourrait signifier autre chose que « privé de jambes, » comme esnasé^ [esgarelé^ issorillé], etc. [signifient (« privé de nez, de jarrets, d^oreilles, etc.] », et je lui attribuai le sens de « couvert d'écrouelles, de tumeurs, » le tirant de strumella^ dim. de siruma. M. Suchier a adopté cette explication dans sa seconde édition. M. Gaspary vient de la contester {Zeitsckr. V, 99). D'après lui, « quand Haucebier dit à Renoan {Alesch, 6577) :

Tortus estrumetu. Par Mahomet, lu semblés bien desvez....

et que celui-ci répond :

A vos qu'en lient se ai dras despannez ? on ne peut admettre d'autre sens pour !e mot que « déguenillé ». 0

L'exemple est mal choisi. L'édition Jonckbloei, dont s'est servi M. Gaspary, est faite pour ce morceau d'après le ms. La Vailière 2j (actuelle-

AUschans, 3J79:

meiîi fir, 24369), qui n'a guère d'autorité. L'édition Guessard et Montaiglon, qui a emprunté ce passage au ms. 1449 (le ms. de TArsenal ayant une lacune), a un texte beaucoup meilleur (p. 202) :

Disl Aucebiers : « T'es fol e&cervelez... Tes dras ne valent deux deniers moneez... « Dist Rainoars : « Or ne me raroponez : A vous que monte se j'ai dras despanez? s

Estrumelez est une faute d'un copiste pour escerveUz, et le même copiste ou un autre a passé le vers qui seul donne son sens à la réponse de Rainouart.

Cet argument écarté, il faut reconnaître que le mot estrumdé se trouve presque toujours accompagné d'autres adjectifs qui indiquent en effet un habillement misérable et défectueux. Voici les exemples que j'en ai recueillis :

Vit Rainouart qui estoit strumelés, Les jambes arses et les jenous testés, Tous ses drapiaus ot rous et despanés ^ Mal fu vestus, si fu estrumelez, Et comme fous fu par lius beitaudez.

Quant li ribaut nu et estrumelé Oent ces mos, s'ont granl joie mené.

Chev. au Cygne (Reiff.), 77J4 : En dis lieus se sont mis ribaut estrumelé... 9126 : Dist un laffur liegois granz et eslrumelés'. Ckcv. au Barizely ^84 : Por chou qu'il le voient si itu,

Si grant, si fort et si membru, Si lait, si teint et si halIé, Jusqu'as cuisses estrumelé'.

Aucassin : Cil a ces vies capes eréscs e a ces vies tateceles vestues, qui sont nu et decaus et estrumelé, qui moeurent de faim et de soi et de froit et de mesaises.

Il semble bien résulter de tous ces passages, et notamment de l'avantdemier, qa'esîrumclé se rattache à trumel et signifie c privé du vêtement des jambes p ; toutefois, pour que ce sens fût assuré, il faudrait que

Gaidon,

Haon de Bord . y ^o6i) :

1 . Le morceau auquel appartient ce vers ne se trouve que dams le ms. de l'Arsenal.

2. Estrumelé figure au glossaire de Cachet d'après ces deux passages. Cachet remarque que Roifenbcrg, dans le premier, rattache cstrumeU à l'ail, starm^ et dans le second ne le traduit pas. Pour lut it le rapproche de trumct^ « jambe, • et croit au i) signifie t aux grandes jambes, agile. »

3. Baroazan {L'Ordene di Chevalerie, etc., p. 227) donne pour ce vers Dasquu as cuisses desnui : c'est la leçon du ms. de Notre-Dame M 7 ; celle 011 se trouve cstrumtli, et qui doit être ta bonne, est dans le ms. 837, d'après lequel Sainte- Palaye a cité le mot.

VALEUR DE ch 4OI

trumel eût eu ce sens de « vêtement des jambes » , ce qui n'est pas impossible (cf. tibia et tige de botte), mais ce qui n*est aiiesié, à ma connaissance, par aucun passage. H ne serait pas non plus impossible qu'esîrumeié signifiât « aux jambes brûlées, abîmées par le feu. » Cf. ce qui est dit de Rainouart au second des vers cités ci-dessus ; on reproche souvent aux ribauds de se rôtir les jambes au feu (autre chose est d'avoir Us mustiauscuiz, c'est-à-dire d'avoir eu, comme les énervés de Jumièges, les muscles des jarrets détruits par le fer rouge). Quoi qu'il en soit, et en attendant qu'un passage plus clair tranche la question, il me paraît en effet maintenant ({w'estrumelé n'a rien à faire avec strumel la.

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