NO, NOZ EN NORMAND
En parcourant dernièrement la collection de la Rûmania, j'ai trouvé (Vil, 120I, sur une expression du patois normand» des explications qui me semblent contestables. Je ne crois pas inutile de faire connaître les raisons qui m^empêchent d'y adhérer.
Dans le patois de la Basse-Normandie et des Ues anglo-normandes, le pronom qui se prononce on en français se dit no, noà, nou^ suivi, devant une voyelle, d'un s ou z euphonique :
Quand mz a beu <d*cKu cidre ta,
A^o s'entrer'gardc et pieis no Iremblle.
M, Havei voit dans ce mot no la transformation du latin nos. Je crois que le docte critique s'est bissé tromper par une fausse analogie.
i. No, noz est louiours sujet. Les formes normandes tirées du latin nos {nous, noues^ ne s'emploient jamais au contraire comme sujets avant le verbe. Ce sont des datifs et des accusatifs.
I noui donnent. 1 nous aiment. Ch'est à noues qti'i donnent. Ch'esl noués qu'il aiment.
En normand, le pronom sujet de la première personne est toujours /f, au pluriel comme au singulier. Il en est de même du pronom masculin sujet de la troisième personne, qui est toujours, pour les deux nombres, 1 devant une consonne, il devant une voyelle, et ne prend jamais d*; :
Allons comme /'aliions et enco mués si /'pouvons.
Noues ne figure comme sujet que lorsque le sujet est répété par pléonasme après le verbe, comme dans celte phrase où l'on s'amuse à imiter le chant d'un coq de bonne maison.
J'sieimes riches, noues 1
h la place de la mienne. D'après la phonétique ta plus élémentaire, cheval remonte à caval par txeval txieval tmal kyeva! kyavai. La modification de \'a en e ne peut avoir eu lieu que par l'influence d'un yod développé par la palatale. C'est ce que M. S. dit après moi, en ayant l'air de me contreoire.
/VO, nOl EN NORMAND 40?
2. Le patois norrtiând, tout au moins celui de la Hague^ que je connais à fond, n'ayant pas parlé d'autre langue pendant toute mon enfance, esi exirêmeraent scrupuleux en fait de s)'ntaxe. Il emploie le subjonctif et fait accorder les participes passés de façon à en remontrer à un grammairien. Si no provenait de nos latin, on retrouverait dans la langue quelque forme, quelque locution rappelant ta première personne du pluriel. Or je puis affirmer qu'il n'en existe pas l'ombre.
5. Nous possédons un poème en « Hague language » composé vers la fin du XIII' siècle sur un thaumaturge du pays. Thomas Hélie'. Ce poème est nul comme poésie, mais il est assez long (1094 vers de huit syllabes), et par conséquent précieux comme texte de langue. Or, dans ce poème, notre on moderne est toujours écrit /^;7 ou Ion, et rien ne permet de soupçonner que, sous ces formes, puisse se cacher une première personne du pluriel.
Ces raisons paraissent suffisantes pour prouver que no ne saurait provenir de nos. A mon avis, non, qui a perdu son n sauf devant les nasales, est simplement le fr. l'on, dans lequel Vn finale s'est assimilé VI initiale : on a dit /ion, puis no. La preuve, c'est qu'il n'est pas rare de rencontrer des personnes, des vieillards surtout, qui disent
L'en n'en sait rien au lieu de
No n'en sait rien.
Nous n'avons pas même ici à faire de conjectures, nous pouvons prendre la nature sur le fait, comme on dit. Dans le psiXois ga! lot ou haut breton, on se dit comme en français. Cependant, l'ouvrage que M. Sébillot vient de publier sous ce titre : Littérature orale de la Haute-Bretagne ^^ nous fournit une énigme où nous trouvons jusqu'à quatre fois non^ écrit n'p/i, à la place de on.
Quand je suis petit, je suis vert ;
A vieifli je jaunis.
N'on m'arrache, non me lie,
iV'on me délie,
N'on me casse les os,
N*on me met dans l'eau^ etc.
1 . Ce poème fait partie d'un livre de dévotion inlilulé : Vu du B. Thomas Héiie lU BivilU, à Pusagc des ptlerinagcs Je Li paroisse N.-D. du Vctu de Cherbourg^ illustrée d'an portrait., suivie d'un poème du Xlll^ sikle^ publié pour la première fois par M, ae Pontaumonl. In-i2, 174 pages. Cherbourg, Fcuardcnt, j868. Le lexle n'est pas toujours correct. Mais on n'en connaît qu'un seul manuscrit, qui se trouve i la Bibliothèque nationale fr. 4901, f. 47 $- Les vers ne sont pas numérotés dans l'imprimé. Il y a sur cet ouvrage un article de M. Couppey dans les Mémoires de laSoàlti acadimiaae dt Cherbourg.