SUR LES ROMANS DE LA TABLE RONDE
J*ai entrepris depuis quelque temps une exploration méthodique de ce grand domaine poétique qu'on appelle le cycle de la Table Ronde, le cycle d'Anhur, ou le cycle breton. J'avance en tâtonnant, et bien souvent, revenant vingt fois sur mes pas, je m'aperçois que je suis perdu dans un dédale inextricable. Il me semble cependant que j'ai reconnu quelques directions assez sûres, rectifié quelques indications erronées de mes devanciers, relevé quelques points de repère.^ 'ai l'espoir d'accroître, en continuant mes recherches, la somme de mes connaissances précises, et de pouvoir peut-être, un jour, présenter dans un ouvrage d'ensemble des résultats dont chacun ne prend toute sa valeur que si on le rapproche des autres. En attendant je demande aux lecteurs de la Romania la permission de leur soumettre, sans ordre, et sous une forme qui n'est pas définitive, des chapitres détachés de cet ouvrage qui est loin d'être fait, même dans ma tête. Les premières de ces études concernent Lancelot du Lac, Erec, Ivain, Yder, Cauvain, Perceval et le graal ; d'autres viendront sur l'histoire religieuse de l'Angleterre, sur les lais, sur Nennius et Gaufrei de Monmouth, sur Merlin, sur Tristran, etc.; la question des romans en prose, souvent touchée dans les divers articles, sera l'objet d'une investigation particulière. J'appelle sur ces essais l'attention critique des savants compétents : ce qu'on voudra bien faire pour les compléter ou les corriger sera accueilli par moi avec reconnaissance et trouvera sa place dans la mise en œuvre définitive des matériaux que je réunis. J'ai déjà à ceux qui m'ont précédé, parmi lesquels mon père occupe le premier rang, les obligations les plus grandes : je les citerai chaque fois qu'ils me sembleront avoir reconnu l'état réel des choses ; je discuterai leurs dires quand je ne les croirai pas conformes à la vérité. — Avant d'entrer dans les études de détail, il me paraît nécessaire d'exposer très sommairement quelques-unes de mes vues générales sur le sujet.
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Les romans bretons sont le produit du contact de la société française et des Celtes; ce contart a eu lieu surtout^ sinon exclusivement, en Angleterre (il faut admettre cependant qu'il s'est produit, quoique plus faiblement, entre Bretons et Normands sur le sol continental) ; il remonte à la conquête de Guillaume, mais il n'a pas eu d'effet littéraire avant le second tiers [environ) du xir siècle. A ce moment se produisent à la fois dans le monde clérical et dans le monde laïque des tentatives de faire pénétrer dans la littérature générale les traditions ou les contes propres aux Bretons (Gallois) et restés jusque là inconnus aux autres peuples. Gaufreide Monmouth écrit son Historid Briîonumei sa Vita Mer- Uni; William de Malmesbury, pour illustrer les prétendues antiquités de PéglisedeGlastonbury, puise dans les légendes bretonnes; des vies apocryphes ou interpolées de saints bretons font pénétrer dans l'hagiographie des fictions plus ou moins anciennes de provenance celtique. D'autre part, les jongleurs bretons parcourent l'Angleterre (et aussi la France) en jouant sur la rote ou la harpe des laisy morceaux de musique rattachés à quelque aventure romanesque ou mythologique, dont les poètes français donnent bientôt des versions plus ou moins fidèles. Plusieurs de ces lais, rapportés au même personnage, finissent par lui faire une sorte de biographie poétique : telle paraît être l'origine des romans consacrés à Tristran, les plus anciens peut-être qui aient paru en vers français. Nous ne savons si les conteurs qui, à peu près à la même époquCj remplissent de récits sur Arthur et ses chevaliers les cours des rois et des princes, sont, au moins en partie» de race bretonne ; on peut l'admettre ; en tout cas, s'ils étaient Français, c'est aux sources galloises qu'ils puisaient. Ces conteurs donnent naissance à toute une série de romans composés en Angleterre, qui ont tous à peu près le même caractère ; ce sont des romans biographiques^ consacrés à chacun des chevaliers de la Table Ronde. La cour d'Arthur n'y est généralement que !e point de départ et d'arrivée ; le héros, attiré par la renommée de la Table Ronde, mérite par ses premiers hauts faits l'honneur d'y être admis ; Arthur et Guenièvre jouent un rôle très effacé : ils ne paraissent guère que comme les juges du camp : ils reçoivent le héros au début du roman et le couronnent à la fin. Il n'est pas d'ordinaire question de guerres générales, de grands intérêts nationaux. Il ne s'agit que d'aventures particulières, placées toujours, semble-t-il, dans cette grande paix de douze ans dont parle Gaufrei de Monmouth, et pendant laquelle, au dire de Wace, Arthur institua la Toonde table Dont Breton aient mainte fable. On sait vaguement que tout ce monde enchanté doit finir quelque jour d'une manière terrible, mais on dirait dans ces romans qu'il ne vieillit pas et qu'éternellement le même il n'a ni passé ni avenir. La scène des aventures est toujours en Grande-Bretagne^ tout autour du séjour d'Arthur (Caerléon, Caradigan,