ÉTUDES SUR LES ROMANS DE LA TABLE RONDE
Carduel, etc.) ; mais dès qu'on a quitté ce séjour (bien qu'on remarque souvent les traits précis d'une géographie réelle, attestant la provenance insulaire des récits), on entre dans des pays fabuleux. A quelques heures de marche de la ville où trône le roi breton, le guerrier qui quitte sa cour trouve des royaumes inconnus, des forêts fantastiques, des géants qui dominent de vastes contrées, des merveilles dont Arthur semble n'avoir jamais ouï parler. Dans la même classe que les romans biographiques, il faut placer les Tom3T\&épisodiques, racontant quelque aventure particulière, quelque exploit isolé d'un chevalier célèbre : presque tous les romans de ce genre sont consacrés à Gauvain. — Ce groupe de romans forme le vrai fond celtique et ancien du cycle ; nous serons étonnés, à mainte reprise, d y rencontrer des traits qui appartiennent à la plus haute antiquité, à la mythologie primitive. Mais la forme la plus ancienne qu'ils aient prise en français ne s'est sans doute conservée pour aucun d'eux (quanta la forme bretonne, elle n'a probablement jamais été écrite). Ils ont dû en effet exister presque tous dans des rédactions anglonormandes qui ne nous sont pas parvenues. Transportées en France, au moins dans leur matière, dès avant le milieu du xii* siècle, ces rédactions anglo-normandes ont été complètement refaites par des poètes français, dont ie plus célèbre, Chrétien de Troyes, a composé ainsi les romans d'Erec et é'Ivain (laissant ici de côté Clives , LancelotiX Percevat] ; autour de lui, nous pouvons ranger les auteurs de Lancelet, Yder, Durmart, ' Giglairiy etc. Il est très difficile de démêler dans ces productions de troisième main ce qui appartient à la source celtique, à la première imitation anglo-norn\ande, à la rédaction française définitive. Un heureux hasard nous a conservé pour certains de ces poèmes, à côté de l'arrangement français, des versions galloises ou anglaises de l'œuvre anglonormande, qui permettent de la comparer à la version continentale, et nous montrent que les rimeurs français ont dû souvent travailler sur des matériaux transmis par la tradition orale et gravement altérés. Il est très remarquable qu^à part ces versions plus ou moins fidèles de poèmes anglonormands, à part quelques allusions éparses çà et là, la littérature galloise ne nous offre aucun secours pour l'étude qui nous occupe. J'aurai à revenir en détail sur cette difficile question : je me borne ici à constater que la poésie galloise des xii* et xiif siècles qui nous est arrivée, la seule sans doute qui ait été écrite, est une poésie de cour et d'école, absolument factice et conventionnelle, qui se place trop au-dessus des contes populaires pour daigner même en signaler l'existence ; au xv siècle, il est vrai, sous rinfluence de divers récits en prose traduits du français ou de l'anglais, on écrit le précieux recueil des Mabinogion, où sont conservés quelquesuns des contes anhuriens dans leur forme, sinon primitive, au moins purement galloise ; mais il se trouve qu'aucun de ces contes n'a passé
dans la littérature française. Us n'en sont pas moins intéressants par la différence même qu'ils offrent avec les contes arthuriens du même recueil traduits de poèmes anglo-normands {Gheraint, Owenn^ Peredur] : il y a un monde entre les deux séries, et leur comparaison montre que les conteurs français, tant insulaires que continentaux^ ont fait subir à la matière de Bretagne une transformation complète. On aurait pu d'ailleurs l'affirmer a priori^ en considérant la différence profonde qui existait entre les deux civilisations du pays de Galles et de l'Angleterre francisée, et en constatant les liens étroits qui rattachent à la dernière et à celle de la France du même temps les œuvres écrites en français sur des thèmes bretons. Les romans de la Table Ronde sont les romans chevaleresques par excellence : or les Gallois n'ont connu la chevalerie et tout ce qui en dépend que par les Français, devenus leurs voisins : mœurs, armement, habitation, usages, tout ce qui fait le costume des romans bretons est (sauf quelques traits isolés restés çà et là) absolument étranger à la société galloise. Je reviendrai sur ce sujet et j'essaierai de tracer le tableau de cette société, si dissemblable de celle que nous représentent déjà les plus anciens romans de la Table Ronde. Ces romans ont tous en commun wn double motif général : Vayenture et la courtoisie ; le premier de ces éléments est de fond et appartient, au moins dans ses données primitives , aux contes gallois ; le second est de forme et appanient aux conteurs français ; il existait déjà dans les poèmes anglo -normands, mais les versions continentales lui ont donné singulièrement plus d'importance. L'amour est nécessairement de la partie ; mais il sert surtout à amener raventure et à mettre en relief la courtoisie ; il ne domine pas tous les événements et les caractères autant qu^il le fera plus tard. La religion est extérieurement observée (les chevaliers entendent la messe, jeûnent, etc.), mais, à très peu d'exceptions près, elle n'a ni dans les événements ni dans les sentiments des personnages aucune place quelconque. — Te! est, dans ses traits les plus généraux et les plus constants, ce premier groupe de romans, qui, bien qu'indirectement, tient encore à la tradition galloise et en reproduit, quoique en les altérant dans le fond et dans ta forme, les épisodes les plus populaires *.
t , Il est très difficile de distinguer de ces romans français fondés sur des poèmes anglo-normands perdus d autres romans composés en France à l'imitation des premiers, mais a'ayant pas de modèle anglo-normand et par conséquent pas de base galloise. Ce sont aussi des romans biographiques et tpisoditjats^ et les aventures dont ils sont pleins ressemblent tout â fait à celles qui font le sujet des romans ayant vraiment un fond celtique. L'étude de chaque roman â part peut seule cclairer la critique sur le caractère qu'on doit lui assigner, et décider s'il faut le regarder comme provenant réellement d'une source celtiaue ou comme étant le produit de l'invention ou plutôt de l'imitation française. Un criurium assez bon, quoique non infaillible, est fourni par la géographie et les