ÉTUDES SUR LES ROMANS DE LA TABLE RONDE
En face de ce groupe de récits isolés s'en place un autre qui, par sa masse même, par ses éléments variés, par son immense succès, a plus vivement attiré l'attention, et qui propose à la critique des problèmes bien plus compliqués. Ce sont ceux où il est question du saint graal, et dont on ne peut séparer ceux qui sont consacrés à Lancelot. Ces romans ont pour caractères communs : ! " d'exister généralement, avec de grandes variantes, en vers et en prose, tandis que ceux de la première série sont tous en vers ; i" de donner plus d'importance à Arthur et à Guenièvre, qui avancent sur le premier plan et sont eux-mêmes les héros de plusieurs des aventures racontées; 5« de présenter, notamment dans la liaison de Lancelot et de Guenièvre, une nouvelle conception de l'amour, sur laquelle nous aurons à revenir ; 4'' de mêler aux anciens éléments de la matière bretonne (aventure, courtoisie, amour) un élément religieux et même mystique. Si nous embrassons tous ces romans {Saini Craal^ Merlin, Arthur, Lancelot, Qaatc du saint graai, Mort Arthur) dans leur ensemble, ' nous trouvons qu'ils forment comme deux cycles ayant chacun un centre, les deux centres étant d'ailleurs dans un rapport étroit : Pun de ces cemres est la quête du saint graal, objet mystérieux et divin que doivent chercher plusieurs chevaliers de la Table Ronde, et que trouve seul l'un d'entre eux (soit Perceval, soit Gativain, soit Galaad); l'autre est l'amour de Guenièvre et de Lancelot, qui se rattache au premier en ce que cet amour coupable empêche Lancelot d'afteindre le graal, et que Galaad, qui le conquiert dans l'une des versions, est son fils. L'un de ces sujets nous présente l'élément mondain, Pautre l'élément mystique, à leur apogée : cet immense amas de récits consacrés à la peinture et à lexaltation de l'amour le plus profane et de la chevalerie la plus mondaine se termine par la glorification du détachement et de la chasteté. Notons encore que, comme l'amour et la piété, la courtoisie dans les romans de ce groupe est poussée jusqu'à un raffinement excessif et bizarre ; les aventures aussi s'entassent et les merveilles se multiplient sans mesure; tous les chevaliers deviennent des chevaliers errants et sortent absolument des conditions de la vie réelle ; les inventions les plus étranges, quoique jetées d'ordinaire dans un moule assez uniforme, sont
noms propres. Dans les romans purement français, la géographie est vague ou absolument fantastique, et les seuls noms de lieux qui soient identifiables sont ceux qui figuraient aéji dans les romans antérieurs- en outre, â cdté des noms celtiques de personnages fournis par les romans vraiment gallois d'origine, figurent des noms provenant d'autres langues, surtout des noms d'origine germanique. Je signalerai, comme douteux ou appartenant sûrement à la catégorie des imitations purement françaises, les romans de hUnadoc (te Chevalier aux deux épées), Rt^omer (voy. ci-dessous), Mcraiigxs, le Bd doconca^ Jaufri^ Morien (dans le Lancelot néerlandais), le Chcvaiur à la Manche (ià.)^ Toree (id.), et plusieurs des romans dont Gauvain est le héros.
prodiguées, et cependant on ne sent pas, comme dans les romans de l'autre groupe, le vieux fond mythologique, et national. Plusieurs des grands romans en prose de ce groupe (auxquels il faut ajouter les deux Tristan et PaLmède ou Cuiron) sont attribués à des auteurs anglonormands : ce sera une des questions que j'aurai à étudier de près.
Dans le second comme dans le premier groupe, les romans français, écrits au xii" et au xtii" siècle, ont rapidement obtenu un grand succès, qui ne s'est pas arrêté aux pays où on parlait la langue d'oïl. Ils ont été traduits, dès le x\\' siècle et Jusqu'au xv% en allemand, en néerlandais, en norvégien, en italien, en catalan, en espagnol, en portugais, en grec Ces traductions sont parfois précieuses : elles ont pu être faites sur des manuscrits meilleurs que ceux que nous avons ; elles ont même souvent pour originaux des poèmes français que nous avons perdus et qu'elles remplacent. Dans celte mesure, j'en tiendrai grand compte, et je les étudierai comme les poèmes français eux-mêmes ; mais îà où nous connaissons l'original, où il s'agit seulement de constater le plus ou moins de fidélité du traducteur, je me bornerai à indiquer l'existence des traductions, laissant aux critiques de chaque pays ces questions d'un intérêt spécial,
On lit dans VErec de Chrétien de Troyes (éd. Bekker, v. 1682) que le premier de tous les chevaliers de la Table Ronde était Gauvain, le second Erec, et le troisième Lancelot du Lac. C'est la première mention de ce personnage qui nous soit parvenue ; mais le rang où il est placé, immédiatement après Gauvain, te rifeveu d'Arthur, le modèle de toute prouesse et de toute courtoisie ' (car Erec n'est nommé en second que parce qu'il se trouve être le héros du poème), atteste qu'il jouissait déjà d'une grande célébrité. Il est encore mentionné en passant dans CUg^s^ comme un des chevaliers qui sont renversés par Cligès dans un tournoi : c'est là un épisode qui est pour ainsi dire de siyle dans chacun des romans biographiifues du cycle breton ; le chevalier qui en est le héros joute avec les guerriers les plus célèbres et les abat tous', excepté Gauvain, contre
1 , Lancelot est également le premier après Gativaiti dans Durmart (v. 7147); dans plusieurs autres romans on les désigne comme les deux premiers des cnevaliers de la Table Ronde.
2. Lancelot est de même renversé par Fcrgus, avec d'autres chevaliers de la Table Ronde, dans le roman consacré à ce personnage (v. 646J ss,}.
UNCELOT DU LAC 47 1
'lequel le combat reste toujours indécis : on n'ose farre vaincre Gauvain par personne. Ces deux mentions, dont la date sera examinée plus loin, ne nous donnent encore de renseignement ni sur les aventures de Lancelot, ni sur l'origine de son surnom.
LE LANZELET D'ULRICH DE ZATZIKHOVEN.
Un poème français perdu, mais conservé dans une traduction allemande qui parait fidèle, nous fournil l'un et l'autre. Dans ce poème, notre personnage s'appelle Lancelet (écrit Lanzeletj et non Lancdot. C'est là une variante de peu d'importance, mais il ne faudrait pas l'attribuera l'auteur allemand. Le troubadour Guiraut de Calanson reproche à son jongleur Fadet de ne pas connaître les aventures de LanseUt,, et la voyelle finale est attestée par la rime ' .
L'auteur du Lanzelet nous a fait connaître son nom et, ce qui est plus précieux, la source où il a puisé. Il s'appelait Ulrich de Zatzikhoven; c'est aujourd'hui Zetzikon, hameau du canton de Thurgovie en Suisse». Ulrich nous raconte qu'il connut le weîsches buoch qu'il a mis en allemand par <« Hue von Morville )> , l'un des sept otages qui remplacèrent Richard d'Angleterre auprès de Henri VI : ce remplacement eut lieu en 1194. Ce Hue n'était sans doute autre que Hugues de Morville, l'un des quatre chevaliers qui, en 1 170, massacrèrent Thomas Becket dans sa cathédrale de Canterbury 3. C'est donc dans les dernières années du XII» siècle qu'Ulrich a écrit son ouvrage ; quant au poème français que Hugues de Morville avait apporté avec lui pour charmer les loisirs de sa captivité, il devait être sensiblement plus ancien.
Ce poème, à en juger par rîmitationaUemande, était fort décousu; ilparaît en outre probable que le manuscrit français offrait des lacunes ; l'embarras du traducteur est visible en plus d'un endroit*. C'est un vrai roman du genre
rV
1. Voy. Romanïa^ VII, 4^7. L'allusion de Guiraut est si vague qu'on ne sait ï quel poème la rapporter.
2. Voy. Baechtold, Dtr Lanzcttt des Ulrich vo/i 2flfziAAovM (Frauenfeld, 1870), p. 19.
j. J'avais pensé aussi autrefois (Bibl. Ec. Ch., 186^, p. 261) à un autre Hugues de Morville, fils sans doute de celui-là, qui fut èvèque de Coutances au commerceracni du XIII" siècle. Mais Ulrich, parlant des otages livrés par Richard, dit que c'étaient « de nobles seigneurs de terres lointaines, de bien haute naissance, comtes, barons et leurs pareils. » Il semble qu'après ces paroles, SI Hugues de Morville eût été un clerc, Ulrich l'aurait remarqué, au lieu qu'il dit simplement ; « Un de ces otages s'appelait Hue de Morville, «