‹ Romania (volume 2)Chapitre 203 sur 282 · Rom. Stadun, V · texte numérisé non relu

Rom. Stadun, V

désirait le voir, et surtout la reine. Cet argument est trop faible pour qu'il soil besoin de le réfuter. Secondement, ce qui, aux yeux de M. Maertens, est encore plus démonstratif, c'est que quand Guenièvre veut mettre à son tour le manteau de fidélité, il se trouve trop court pour elle. Cela prouverait tout au plus qu'elle avait quelques torts à se reprocher (encore est-ce très vaguement exprimé dans Ulrich : je reviendrai sur ce point tout à l'heure). Mais rien n'indique que Lancelei fût ( complice de ces torts, Lancelet, dans le poème suivi par Ulrich, est un ^chevalier comme un autre, qui a des aventures pareilles aux autres et dont l'histoire finit, comme celle d'Erec, d'Ivain, de Durmart, de Menadoc e tutu quanti, en le laissant paisiblement établi dans son royaume avec sa femme. Il faut seulement remarquer qu'il se trouve avec la reine dans un rapport particulièrement amical. Il la défend une première fois, seul, contre les prétentions de Falerin; il prend plus tard une large part à sa délivrance ; il semble éprouver pour elle des sentiments d'admiration et d'attachement particuliers. Il est possible que cette indication légère, qui, un peu moins marquée, s'appliquerait à plusieurs autres des chevaliers de la Table Ronde, ait précisément suggéré à un conteur postérieur, qui voulait donner à Tépouse d'Arthur un amant digne d'elle et montrer dans leur liaison le type de l'amour courtois, l'idée de choisir Lancelot du Lac pour ce rôle. Mais, je le répète, le poème français traduit par Ulrich ne connaît et ne fait supposer absolument rien de semblable.

Que l'original d'Ulrich fût bien un poème français, c'est ce qui ne peut faire l'ombre d'un doute. Il reproduit tout à fait l'allure habituelle des romans bretons composés en vers ft-ançais au xii*^ siècle. Cependant on a voulu y voir un poème provençal ; on a été plus loin : on en a nommé l'auteur, Arnaut Daniel. Bien que cette erreur ait déjà été dissipée ', il importe de l'écarter défmitivement, d'en expliquer l'origine, de montrer avec quel mélange de légèreté et même (qui le croirait en pareille matière ?i de mauvaise foi elle a été propagée, d'autant plus que cette discussion louche à quelques points intéressants d'histoire littéraire.

Arnaut Daniel est un troubadour de la fin du xti" siècle, dont il nous est resté dix-sept chansons, d*un style très travaillé, très particulier et très obscur ; il est par excellence le maître du trobar dus, de cet art singulier où on estimait en seconde ligne la difficulté de composition pour le poète et en première la difficulté de compréhension pour l'auditeur.

1. Vov. G. Paris, Bibi Êc. Chartis, l. XXVI {186O, p. i6o ss.; C. Hofmann, Sitzungsberichti der Mûnchentr Akadtmic, 1870, H, 48 ss.; Bartsch, Grundr'uSf p. 18; Birch-Hirschfeld, Ueber dit dtn Troubadours btkanntm tpiichtn Stoffc^ p. 45 ss.j Mxrtens, Rom, Stud.y V, 687.

Ce genre, qui nous paraît rebutant et puéril, avait certains mérites dont le plus grand était, en donnant à chaque mot une importance exagérée, de préparer la création du style expressif, concis, propre et personnel qui devait se produire avec un incomparable éclat dans la Divine Comédie. Aussi Dante admirait-il profondément Amaut Daniel, qu'il avait certainement étudié à fond. Dans un passage célèbre du Purgatoire (c. XXVIl, il le déclare bien supérieur à Guirautde Borneil, que lui préfère la vaine opinion du vulgaire. Nous sommes aujourd'hui de i'avis du vulgaire, et le jugement de Dante a surpris tous les critiques modernes. Il n'y a cependant aucune raison de supposer que le poète florentin ait connu d'autres œuvres d' Amaut que celles qui nous sont parvenues ' i dans le De vulgari eloquenùa, Dante cite comme exemples des chansons d'Amaut Daniel, et elles font toutes partie du recueil que nous connaissons.

Dans l'éloge qu'il fait du troubadour, Dante dit : Verû d^amore e prose di romanzi Sovercliiè tutti^ et c'est ce passage qui , mal interprété à ce que je crois, a donné naissance â diverses erreurs. On l'a toujours entendu en ce sens qu'Amaut aurait composé des vers d'amour et des romans en prose qui surpassaient tous les autres ; mais il signifie simplement : « 11 a dépassé tous les vers d'amour et toutes les proses de romans; il est supérieur à la fois aux auteurs de vers d'amour et de romans en prose, » c'est-à-dire, si on tient compte de la manière toujours très particulière dont Dante formule ses jugements, et si on se reporte à un passage bien connu du De vittgart eloquenùa^ « il a effacé tous ceux qui ont écrit soit en provençal, soit en français. » Dante dit en effet dans le De vulgari eloquenùa que la langue d'oU allègue pour elle que tout ce qui existe en prose vulgaire, soit traduit, soit original [qmcqaid redactum sive inventum est ad vutgare prosaicum] lui appartient : ce vuigare prosaicum , c'est [iprosa di romanzi i, S'il en était autrement, si Dante avait voulu dire, dans la Comédie, qu'Amaui écrivit les plus beaux romans en prose qui existent, comment aurait-il pu affirmer ailleurs que tout ce qui est écrit en prose vulgaire est en langue d'oïl f Comment surtout aurait-it pu ajouter : « comme les belles histoires du roi Arthur [Arturi régis

t. Cette hypothèse a été émise par Faune!, Hist. litt, XXII, 21 j.

2, On a prétendu, il est vrai, que vul^arc prosauum et prose di romanzi désignaient des romans en vers (v. Diez, Poésie der Troubadours^ p. 208), car les romans arlhunens qui circulaient à l'époque de Dante étaient en vers; Faurie! (/. /., p. 214) émet la même opinion. C'est une erreur qu'il est inutile 'de réfuter aujourd'hui. Vovez sur ce point la note tout à fait décisive de M. Bœhmer, Uther Dantc's Schnft de vulgart doqucnlia^ p. 7. Au reste, avec les romans bretons, Dante cite, comme texte de prose française, « Biblia cum Trojanorura Romanorumque geslibus compilata t ; il s'agit évidemment de ces grandes compilations historiques comme le Livre J'Orose dont les Gonzague possédaient plus d'un exemplaire.

ambages pulcherrimde) », si la plus célèbre de ces histoires, le Lancdot, eût été en provençal < ?

Mais le vers du Purgatoire fut de bonne heure mal entendu et pris dans le sens qu'il offre en effet le plus naiurelleraem. Pétrarque, qui connaissait directement Arnaut Daniel et l'a imité \ l'appelle simplement gran maestro d^amor\ et les anciens commentateurs de Dante ne font encore sur le vers en question aucune remarque qui prouve une méprise, l! semble toutefois que l'idée qu'Arnaut Daniel avait composé des romans se soit bientôt répandue : c'est ainsi qu'on peut expliquer que Pulci, par une de ces plaisanteries dont il est coutumier, attribue an famoso Arnaldo ^ nn poème sur les exploits de Renaud en Egypte, exploits qui sont de sa pure invention. Mais d'autres se demandèrent plus sérieusement quels étaient ces romans en prose où Arnaut Daniel avait excellé, et comme Dante cite à plusieurs reprises le roman de Lancdot, et qu'on ne connaissait pas l*auteur de ce roman qui avait gardé une célébrité sans pareille, on devait naturellement avoir l'idée d'en faire honneur à Arnaut Daniel, de manière que le plus fameux des romans eût pour auteur celui que Dante avait, croyait-on, proclamé le premier des romanciers. Le fait que le Lancetet était en français ne pouvait arrêter, car nous avons mille preuves qu'en Italie, à partir d'une certaine époque, on ne faisait guère de différence entre le provençal et l'ancien français.

C'est à Torquato Tasso le premier que cette idée paraît être venue, et il s'agit bien pour lui du roman français en prose. Dans son second Discours sur le poème héroïijuey il exprime ainsi son admiration pour Amadis : «t Qualunque fosse colui che ci descrisse Amadigi amante d'Oriana mérita maggior Iode che alcuno degli scrittori Francesi, e non traggo di questo numéro Arnaldo Daniello, il quale scrisse di Lancillotio, quantunque disse Dante : Rime (sic) d^amore t prose di romanzi Soverchiô

1 . On pourrait essayer d'échapper à ce raisonnement en supposant qu' Arnaut avait écrit son roman ou ses romans en trançais ; mais une telle hYpothèse est, pour bien des raisons» plus qu'invraisemblable. Dante loue d'ailleurs Arnaut comme le meilleur • fabbro del parlar maîcrno ».

2. Voy. Diez, Lcben und Wah, art. d'A. Daniel. Notons que les chansons d'Arnaut imitées par Pétrarque (ont partie de celles que nous avons. Les Italiens n'en ont pas connu d'autres. M. Bartsch (Jahrbuch dcr DanU-GtscUschajt , t. II, p. jSo ss.) a même pu déterminer i auelle classe de manuscrits appartenait celui par lequel Dante a connu les trouDadours qu'il cite, et notamment Arnaut Daniel.

\. M. Birch-Hirschfeld (L !.. p. 46) écrit, après avoir cité le vers de Danle. cette singulière phrase : • De là Pétrarque a tiré la conclusion qu'Arnaut était l'auteur du roman de Lancelot. » Et if cite en preuve Diez et les vers mêmes de Pétrarque oîi il appelle Arnaut gran maestro d'amor !

^. M. C. Hofmann {/. /.) suppose que l'Arnaldo de Pulci est tout simplement Eginhard ; mais Pulci paraît avoir connu la Vtta Karoli d'Eginhard sous le nom d'Alcuin (voy. Hist. poil, de CharUma^nc^ p. 492).

tutti^ etc. '. » Dans un autre écrit, il est plus correct de toutes façons ; il cite exactement les vers de Dante, et i) les applique à des romans en prose provençale, ne faisant plus mention de Uincelot : « Romanzi hirono deiii quei poerai, 0 piuitoslo quelle istorie favolose^ che furono serine nella lingua de' Provenzali o de' Castigliani ; le quali non si scrivevano in versi ma in prosa, corne alcuni hanno osservato prima di me, perché Dante parlando d^Arnaldo Daniello disse : Versi d'amorc c prose di romanzi, cic.^. » Si, comme il me semble, ce second passage a été écrit après le premier, il atteste que le Tasse avait réfléchi depuis, et, reconnaissant qu'Arnaut Daniel était Provençal, ne songeait plus à lui attribuer un roman français. Au reste, aurait-il persisté dans son opinion, il est clair que pour nous son autorité est nulle en pareille matière ; mais sa remarque, lancée sans doute un peu au hasard, devait avoir de longues et fâcheuses conséquences. Les bibliographes la recueillirent', et, parvenant en Allemagne, elle y devint le point de départ de nouvelles confusions. On s'avisa d'identifier le prétendu roman d*Arnaut Daniel avec l'original d'Ulrich de Zatzikhoven, et cette identification impossible resta longtemps en faveur.

C'est dans une liste des anciens poètes allemands, donnée en 1 784 parJ.-Chr, Adelung, que je trouve cette attribution exprimée pour la première fois. En mentionnant Ulrich de Zalzikhoven, Adelungdit : * Je ne connais rien de lui, si ce n'est qu'il vivait vers la fin du xii' siècle, et qu^ii a traduit le roman de chevalerie de Lancellot du Lac du français d'Arnauld Daniel, qui vivait vers 11 70 4. » On peut douter, d'après celte façon rapide de parler, que ce soit Adelung qui ait eu le premier la pensée de reconnaître dans l'original d'Ulrich l'oeuvre d'Arnaut Daniel ; mais il ne renvoie à aucun prédécesseur < , et comme il était très versé en bibliographie, il est permis de lui attribuer Tidée de ce rapprochement entre le poème allemand et le Lanciloi d'Arnaut Daniel, dont, depuis le Tasse, l'existence ne faisait plus doute pour les bibliographes. Ce qui me fait croire qu'Adelung a utilisé l'indication du Tasse, c'est la qualification de français qu'il donne au roman d'Arnaut Daniel, et aussi l'orthographe

1. O^n di Torauato Tasso, Firenze, 1724, in-folio, t. IV, p. 62 (p* 46 de rédition de 1 ^94 des Discorsi).

2. Ib,, t. IV, p. 210 {Discorso sopra il parère fatto dal signor Fr Patricia tn difcsa iit LoJovuo Ariosto).

3. Par exemple Crescimbeni, cité par Diez, Poésie der Troubadours^ p. 211.

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