LE CORBEAU
Une femme veut à toute force acheter un corbeau. Son mari le lui défend. Comme il est obligé de s'absenter et qu^il se défie de sa femme, il dît à un mendiant qu'il rencontre sur la route d'aller demander l'hospitalité dans sa maison : n Tu verras si ma femme a acheté quelque chose. »
Le mendiant va frapper à la porte de la femme et demande qu'on veuille bien le recevoir. « Nous ne pouvons vous loger, » dit la femme. — « Ah ! » dît !e mendiant, « ayez pitié d'un pauvre homme qui ne voit goutte et n'entend goutte.— Puisqu'il ne voit goutte et n'entend goutte,» se dit la fegime, « il ne me gênera pas. n Et elle ouvre la porte au mendiant. Pendant qu'il est là, feipant toujours d'être aveugle et sourd, elle achète le corbeau dont elle avait envie ; puis elle se fait du gâteau et va chercher une bouteille de vin.
I. II est curieux de retrouver à peu près ce début dans des contes écossais et irlandais. Au moment où l'aînée de trois sœurs quitte la maison de sa mère, celle-ci lui demande si elle veut moitié d'un gâteau avec sa bénédiction ou le tout avec sa malédiction. Elle préfère tout le gâteau. Même demande est faite ensuite à chacune des deux autres filles, et la plus jeune, seule, préfère la bénédiction. (Voir Campbell, n" ij, 17; Kennedy, Ugcndary Fictions of the tmh Celis, P- H.)
Tout à coup on frappe. La femme cache vite le corbeau sous le Ut^ le gâteau sous la huche, et la bouteille derrière le seau. « Qui est là ? C'est moi, » dit le mari. Elle lui apprête sa soupe, et l'homme dit au mendiant de venir manger avec lui. Pendant qu'ils sont à table, l'homme demande au mendiant de lui raconter quelque chose. « Je ne sais rien. — Depuis longtemps que vous voyagez, vous devez avoir vu bien des choses. — Eh bien I » dit le mendiant, « je vais vous raconter ce qui m'est arrivé un jour. J'ai vu un loup aussi noir que le corbeau qui est sous votre lit ; j'ai vu une pierre aussi ronde que le gâteau qui est sous votre huche, et j'ai saigné du sang aussi rouge que le vin qui est derrière votre seau. »
Le mari tire le corbeau de dessous le lit, le gâteau de dessous la fauche^ et la bouteille de derrière le seau,
Un conte vénitien présente une forme bien complète de ce conte. Le vol (Bernoni. Fiak popolari nneziane. Venise, 187$, n* 7) :
La femme d'un pêcheur est infidèle à son mari. Celui-ci partant pour pèche, elle en avertit son amant, qui lui envoie un lièvre, un fromage et une bouteille de vin. Il arrive ensuite lui-môme. Cependant une tempête s'est élevée, Un vieux bonhomme vient demander l'hospitalité. La femme lui dit d'entrer, mais d'être discret. Tout à coup on sonne à la porte. La femme met le lièvi sur le manteau de la cheminée, le fromage sur la dalle du balcon, la bouteille derrière la porte, et die cache son am^int sous le lit. Elle ouvre alors à son mari^ qui lui dit de lui préparer à souper, Il fait manger avec lui le vieux bonhomme, en lui demandant de lui raconter un conte. « Je n'en sais pas. — Alors racontez n'importe quoi. — Eh bien ? je vais raconter une chose qui m'est arrivée. Passant un jour dans un champ, j'ai vu une bête aussi grande. .. . Comment dire?,. Aussi grande que le lièvre qui est sur le manteau de la cheminée. » Le mari lève les yeux et voit le lièvre, « Je lui ai jeté une pierre aussi grosse.... que le fromage qui est sur le balcon. « Le mari regarde et voit le fromage, e II a coulé autant de sang et aussi noir.... que le vin qui est dans la bouteille derrière h porte. Ensuite la bête est morte, mais elle faisait des yeux.... des yeux comme Thomme qui est sous le lit. > Le pécheur prend un bâton et reconduit â grands cotjps le galant à la porte; puis il corrige d'importance salemme. Après quoi il invite le vieux bonhomme à se régaler avec tut des victuailles qui avaient été préparées pour les autres.
Le conte vénitien se rattache à un thème qui se trouve assez souvent lié avec le thème de nos n" 10, René et ion iàgnear^ et 20, RickeJeau. Le corbeau, dont il est parlé au commencement du conte lorrain, est un débris, qui n'a plus de signification, de certaines variantes de ce même thème. Dans ces variantes, en etfet. le personnage qui correspond au mendiant donne le corbeau pour un devin et lui fait dire, par des signes de tète, ce qui s'est passé dans la maison où on l'a reçu, c'estrà-dirc, en réalité, ce qu'il a vu lui-même. Nous avons donné, dans les remarques de notre n" 20, Richedeau, une variante lorraine de ce type.
Nous trouvons en Orient, dans un conte syriaque de la région du nord de la
Mésopotamie^ une forme assez fruste du thème du conte vénitien (Dcr neuaramteische Dialekt des Tur 'Abdln, von E. Prym und A. Socin. Gœttingen, 1881, t. II, n» 71, p. 29 j). Un renard rencontre on homme et lui dit : « Veux-tu que nous nous jurions l'un à l'autre amitié de frères? • L'homme y consent. Ils arrivent ensemble dans un village et entrent dans une maison, où une femme aux paupières fardées vient justement de tirer son pin du four. Le renard lui demande un morceau de pain ; elle le chasse. Puis elle èmiette plusieurs pains tout chauds et y mélange du beurre; cela fait, elle sort pour aller chercher son amant. Pendant ce temps, le renard et son compagnon rentrent dans la maisoû. Le renard dit à l'homme de se cacher dans un coffre à grain, et lui-même s'en va dans son trou. La femme, étant revenue avec son amant, te régale 4e pain beurré. Tout â coup on entend les pas du mari. La femme dit à son amant de se cacher dans le coffre â grain. M s'y fourre bien vile et s'y trouve, k sa grande surprise, avec le camarade du renard \ mais il n'ose pas faire de bruit. Le mari demande à manger à sa femme ; elle lui donne du pain dur. Sur ces entrefaites, arrive le renard, qui est sorti de son trou. Il demande du pain à la femme qui le repousse encore une fois. Alors le renard dit au mari : c 11 y a ici du pain beurré. • El il lui montre la place. « Pour qui ce pain beurré.^ » dit le mari à la femme, • Pour toi. — Pourquoi ne me l 'as-tu pas présenté.^ — Je J'avais oublié- » « Mensonge, 1 dit le renard, « c'était pour tes amants qui sont dans le coffre k grain, u Le mari ouvre le coffre et y trouve les deux hommes; il les tue et tue aussi sa femme. Puis il dit au renard de manger avec iui le pain beurré.