‹ Romania (volume 2)Chapitre 240 sur 282 · JEAN LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE · texte numérisé non relu

JEAN LE PAUVRE ET JEAN LE RICHE

Une veuve qui a deux fils a donné tout son bien au plus jeune, qu'on appelle Jean le Riche. L'aîné, Jean le Pauvre, a femme et enfants, et pas grand* chose pour les nourrir. Un jour qu'il n'a plus de lard à mettre au pot, il dit en lui-même, comme s'il parlait à son frère : « Tu m'as volé, mais je t'anraperai. » Son frère avait deux porcs; Jean trouve moyen d'en faire mourir un, puis il se le fait donner par son frère.

Leur mère étant tombée malade, Jean le Riche fait dire à son frère de venir la voir. Jean le Pauvre y va. Il avait dans sa poche une croûte de pain qui y était bien depuis sept ans ; il la donne à la vieille femme ; la voilà qui étrangle, la voilà morte.

Jean le Pauvre dit à son frère : « Il faut M mettre ses beaux omeraenls, son beau bracelet pour renteirer. Ty m'as volé, « disait- il en luimême, M mais je l'attraperai. » Pendant la nuit, il va déterrer la vieille femme et la porte chez son frère, près de l'auge des chevaux. Le lendemain, Jean le Riche, effrayé, dit à son frère : « Voilà notre mère revenue ; il faut que tu m'en débarrasses. »

Jean le Pauvre promet de s*en charger si son frère lui donne de l'argent. Il porte la vieille femme sur le mur d'un baron, auprès d'un poirier, et met près d'elle des poires et des pommes. Le baron, étant venu à passer par là, aperçoit celte femme sur un mur. « Comment ! » criet-il, « tu es bien effrontée de voler mes fruits en ma présence 1 » Il la jette en bas du mur ; mais, quand il la voit morte, il est bien effrayé. « Qu'est-ce qu'on va dire ? » Comme il a entendu parler de la misère de Jean le Pauvre, il pense que pour quelque argent celui-ci le sortira d'embarras. Il fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte l'histoire et lui demande s'il voudrait le débarrasser de cette femme. Jean le Pauvre se fait donner quatre-vingt mille francs; puis, à minuit, il prend la vieille femme et la porte devant la maison d'un curé. Il se met à crier d'une voix lamentable : « Confession, Monsieur le curé^ confession, pour l'amour de Dieu ! » Le curé finit par se lever, et il trouve la femme morte. « Qu'allons-nous faire de cette femme ? n dit-il à sa servante Marguerite. — « Tirez-la bien vite dans la maison, « dit Marguerite ; (f je connais un homme très pauvre qui nous en débarrassera volontiers. »

Le lendemain soir, le curé fait donc venir Jean le Pauvre, lui raconte la chose, et lui demande s'il voudrait te débarrasser de cette femme morte. » Je ferai bien cela pour vous, » dit Jean le Pauvre. Il se fait donner dix-sept mille francs ; puis il achète un âne, lie la vieille femme dessus, et conduit Tâne au marché. Arrivé là, il le laisse aller tout seul, et l'âne s'en va droit au milieu d'un éialage de poteries. Les poteries sont cassées ; la marchande, furieuse, lance une pierre à la vieille femme ; puis, croyant l'avoir tuée, elle est bien désolée.

{La fin nous manque.)

Ce conte doit être rapproché surtout d'un conte écossais (Campbell, n* i j|. Il s'agit, là aussi, de deux frères, l'un riche et l'autre pauvre. Le pauvre a pris à son service un garçon pour Taider dans son travail. Maître et serviteur n'ayant rien i manger que du pain sec, le i^arçon émet l'avis qu'il faudrait voler une vache au riche. La chose est exécutée. Le riche, se doutait que ce sont eux qui ont fait le coup et voulant s'en assurer, met sa belle-mère dans un coffre avec quelques provisions de pain el de fromage, et demande à son frère de lui garder ce coffre. La vieille femme a h consigne d'écouter tout ce qui se dira, et d'observer par un trou du coffre tout ce qui se passera. Le garçon trouve le ipoyen, pendant la nuit, de l'étouffer en la bourrant de fromage (Ce passage est assez obscur). Quand le riche reprend son coffre, il trouve dedans sa belle-mère morte. On enterre h vieille fenume. Pendant la nuit, le garçon va la déterrer pour prendre la bonne toile qui Tcnveloppe, et il porte le corps dans la maison du riche; il l'assied auprès de la cheminée, les pincettes entre les genoux. Grande frayeur le lendemain dans ta maison. Le riche va raconter la chose à son frère, t Ce n'est pas étonnant, » dit le garçon; t si elle revient, c'est que tu n'as pas assez dépensé pour ses funérailles. » On fait de grandes emplettes,

"dont la moitié reste chez le pauvre, et on enterre de nouveau la vieille. Pendant la nuit, le g^irçon va encore la déterrer, prend toute la bonne toile cl va porter la vieille dans ta cuisine du riche, où il la met debout, auprès de la table. Nouvelle frayeur, et même refrain de la part du garçon. Le riche lui dit d'acheter lui-même ce qu'il faudra. Après renlerrement, le garçon va pour la troisième fois déterrer la vieille; il h porte dans l'écurie du riche et l'attache sur le dos d'un poulain d'un an. Le lendemain, quand le riche fait sortir la |ument, )e poulain suit avec la vieille sur son dos. Désespéré, le riche dit au garçon de dépenser tout ce qu'il voudra pour tes funérailles, pourvu qu'on ne revoie plus la vieille. Le garçon fait faire un enterrement magnifique, et, finalement, le frère pauvre se trouve aussi riche que l'autre.

Dans un conte souabe jMeier, n^ 66), un pasteur, qui soupçonne son sacristain de lui avoir volé un cochon, le prie, comme dans le conte écossais, de lui garder quelques jours un certain coffre, dans lequel est cachée sa belle-mère. Le sacristain, s'apercevant de la présence de celle ci, introduit dans le coffre par une fente un morceau de soutre allumé. 11 s'attendait à ce que la bonne femme appellerait au secours ; mais elle est aussitôt asphyxiée. Quand le pasteur reprend son coffre, il trouve la vieille morte. Il fait venir le sacristain et lui dit que sa belle-mère est morte subitement et qu'il craint qu'on ne lui reproche de ne pas avoir appelé de médecin. Bref, il le prie de l'enterrer secrètement. Le sacristain, au lieu de Tenterrer, la porte dans le grenier du pasteur, où une servante la trouve !e lendemain, k sa grande terreur. Le sacristain dit qu'évidemment la vieille était une sorcière, puisqu'elle est revenue. Le pasteur le supplie de l'enterrer une seconde fois, lui offrant cent florins de récompense. Le sacristain porte le corps dans ta forêt et le 0iet dans la caisse d'un marchand ambulant qui dormait; puis^ quand le bonhomme se réveille, il l'engage à aller offrir sa marchandise au pasteur. Le marchand le fait; en ouvrant sa caisse, il y trouve le corps de la vieille femme. U pousse les hauts cris, et le pasteur est obligé de lui donner deux cents florins, et deux cents florins également au sacristain^ qui^ cette fois, enterre bien et d&ment la vieille ^

t. Nous résumerons ici Tintroduction de ce conte souabe, à cause de sa ressemblance avec un conte que nous avons entendu à Montiers, mais dont nous n'avons pas de notes. Voici cette introduction : Les gens d'un village ont coutume, toutes les fois au'ils tuent un porc, d'en donner un morceau au pasteur. Celui ci, au moment ae faire tuer, lui aussi, un porc qu'il a engraisse, se dit que, s'il rend à chaque paysan un morceau en recoiïnaissance de ce qu'il a reçu, tout le cochon y passera, il parle de son embarras au sacristam, qui lut donne l'avis suivant : quand le cochon sera tué, le pasteur le pendra devant sa maison et l'y laissera toute la lournce; à la nuit, il le fera subitement disparaître, cl, le lendemain, il dira que le cochon a été volé. Le pasteur trouve l'idée bonne et la met à exécution; mais, la nuit venue, il ne trouve réellement plus son cochon : le sacristain est venu en tapinois l'enlever et l'a emporté chez lui. Le pasteur, fort ennuyée, se rend chez le sacristain, et lui dit qu'on lui a volé son cochon. < Oui, oui, it dit l'autre, « c'est bien là ce qu'il faut dire : les gens le croiront. • Le pasteur a beau protester que c'est vrai, le sacristain lui répète : « Mais \c connais bien l'affaire; c'est moi qui vous ai donné le conseil. • — Ce petit conte se trouve également dans ta collection des Contes portugais de M. Coelho, n* 62, et dans Vhliu des conta du sUur d'OuvilU, livre imprimé en 1680.

JJÔ E. COSQLMN

On aura été frappé de la ressemblance que notre conte lorrain offre avecl? conte arabe du Ptiit Bossu, dans les MilU d une Nuils. La différence entre )a marche des deux récits» c'est que, dans le conte arabe, le corps du petit bossu est porté de maison en maison par âlfjèrtntts ptnonntSy qui successivement croient l'avoir tué, tandis que, dans le conte lorrain, c'est le mimt individu qui porte le corps de la vieille femme de place en place, à la demande, il est vrai, des diverses personnes chez lesquelles il l'a successivement déposé. — Dans le conte écossais, c'est, comme dans le conte lorrain, le même homme qui prend et reprend le cadavre; mais c'est toujours dans la même maison qu'il le rapporte. il n'y a donc plus guère, en réalité, dans ce conte écossais, de lien avec \tsMiiU d une Nuits.

Presque tous les contes que nous allons avoir encore à mentionner sont construits sur le même plan général que le conte arabe. Le principal est ua vieux fabliau qui, sous différentes formes, ia Longue nuit., le Sacristain dt Claiyj^ etc., appartient à la classe trop nombreuse des fabliaux i anticléricaux >^ ri l'on peut appliquer au moyen âge cette expression de notre temps. (Voir Histoire tiîtiraire de ta France, t. XXIll, p. 141.) Ce fabliau revit actuellement dans un conte norvégien (Basent, p. 184 de la trad, anglaise intitulée 7j/« oj th( F/fW), et aussi dans un conte sicilien (Pitre, n" 16^) où, par exception, c'est la même personne que chacun appelle successivement pour se débarrasser du corps de Fra Ghiniparu, mais non pas, comme dans le conte lorrain, le conte écossais et le conte souabe, celle-là même qui est cause de la mort. Un conte du Tyrol italien (Schneller, n^ 58) présente la même histoire, niais fort habilement débarrassée de sa teinte « anticléricale. •

Les contes suivants, qui ressemblent beaucoup, pour le plan, au Petit Bossu, ne se rapprochent plus du fabliau du moyen âge : ce sont iitn conte de la Haute- Bretagne (P. Sébiliot, I, no j6), un conte du • pays saxon » de Transylvanie (Haltfich, n* 61, p. 292), un conte roumain, également de Transylvanie (dans la revue Auslanâ^ i8s6, p. 716), un conte hongrois (G. von Gaal. Marchai du Magyaren. Vienne, 1822, p. zSj).

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