‹ Romania (volume 2)Chapitre 241 sur 282 · LE JEUNE HOMME AU COCHON · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME AU COCHON

Un garçon, qui demeure avec sa mère, se dit un jour qu'il veut lâcher de gagner quelque argent. Il s'en va à la foire et achète un porc pour cinquante écus. En revenant chez lui, il passe dans une forêt oii habiieni des ermites. L'un d'eux lui marchande son porc et le lui achète pour cent écus; il le paiera, dit-il, dans quinze jours.

Quand le garçon rentre au logis, sa mère lui reproche son imprudence. « Je sais où demeurent ces gens-là, d dit le garçon. <« S'ils ne me donnent pas mon argent, ils ayront affaire à moi. »

Les quinze jours se passent. Ne voyant venir personne, le garçon

s'habille en fille et s'en va au bois, un panier au bras. Il cueille des fleurs, qu*il met dans son panier. ■ Que faites-vous, mademoiselle ? » lui dit un des ermites. — «Je cueille des fleurs pectorales pour donner du soulagement aux malades. » L*ermite prie la prétendue fille de venir voir son fi^ère, qui est malade depuis longtemps. C'était justement le « raaitre n^ celui à qui le garçon avait vendu son porc.

Arrivé dans la chambre, le garçon dit aux ermites : « Allez chercher les herbes que je vais vous indiquer. Je lui ferai prendre un bain. » Les ermites une fois partis, il tire un bâton de dessous ses habits et se met à battre le malade en criant : « Paie-moi mes cent écus. — J*ai là cinquante écus, « dit le malade, « prenez-les. — Si vous ne m^apportez pas le reste dans huit jours, vous verrez, n Les autres reviennent et trouvent le malade à ta mort. « Qu'est-il donc arrivé ? — C'est le marchand de cochons. Payez-le, sans quoi il m'achèvera. — Attendons qu'il revienne, » disent les autres ; « nous lui apprendrons à vivre. »

Au bout des huit jours, le garçon revient, vêtu d'une soutane. « Vous êtes Monsieur le curé ? — Non ; je suis médecin, je guéris toutes les maladies, — J'ai mon frère qui est bien malade ; il est tombé du grenier, il est près de mourir. — Je le guérirai. « Le soi-disant docteur envoie l'un allumer du feu, l'autre chercher de l'eau. Pendant ce temps, il roue de coups le malade, qui lui donne cinquante écus « pour ses peines ; » puis il détale. Le malade supplie ses frères d'aller porter ses cent écus au marchand de cochons ; mais les autres refusent. « Il nous le paiera. S'il revient, il ne nous échappera pas. >►

Le garçon revient une troisième fois, déguisé en prêtre, un livre sous le bras. On le prie d'administrer le malade. Il le bat une troisième fois comme plâtre et s'esquive après avoir encore reçu cinquante écus « pour ses peines ».

Alors deux des frères du malade se décident à lui porter les cent écus. Le garçon les retient chez lui et les fait coucher dans la chambre haute ; mais ils sont pris d'une telle peur que, pendant la nuit, ils attachent ensemble deux draps de lit, descendent par la fenêtre et décampent au plus vite.

Ce conte se retrouve à Rome, en Sicile, en Catalogne, en Norwège.

Voici d'abord le conte romain (miss Busk. The Fôlk-lore of Rome, p. îjô) : Le portier d'ttn couvent^ voyant passer un paysan avec un porc, veut lui jouer un tour. Il rinterpetle et lui parle de son porc comme d'un âne. Le paysan répond que le frère portier se trompe, et que c'est un porc qu'il conduit. On appelle le père gardien pour trancher la question : s'il donne raison au frère portier, celui-ci gardera ranimai. Le père gardien, qui est de connivence avec le portier, déclare que l'animal est un âne, et le paysan est obligé de laisser son porc au couvcnL (Cf. pour cette introd*, un conte indien du Panukatantra^ III, 3,

et les rem. de M. Benfey, § 146.) Pour se venger, il s'habille en fille, et, le soir, par un violent orage, il seprésenteàb porte du couvent, implorant un asile. Après bien des pourparlers, on le laisse entrer. Pendant la nuit, il prend un bâton et ea donne fort et ferme au père gardien, en lui disant : « Ah! vous croyez que je distingue pas un âne d'un cochon! > Puis il s'esquive. Le lendemain, il revient,"" habillé en médecin, demandant si personne n'a besoin de ses soins. Lefrcre portier l'introduit auprès du père gardien, qui est tout moulu des coups reçus la veille. Le prétendu médecin envoie les frères chercher dans les champs une certaine herbe, et, quand ils sont tous partis, il tombe à coups de bâton sur le père gardien, en lui répétant : « Ah I vous croyez que je ne sais pas distinguer un âne d'un cochon !» Et il disparaît. Au retour des frères, le père gardien leur dit qu'ils sont juslemenl punis : ils ont eu tort de prendre le cochon de cet homme, bien qu'ils n'aient regardé la chose que comme une plaisanterie. On rend le cochon au paysan, et, en outre, on lui donne un âne pour le dédommager.

Dans le conte catalan \Rondaîlayre^ III, p. 93), un jeune homme assez simple est envoyé par sa mère vendre un cochon. Des voleurs s'emparent du cochon par le même moyen que les moines du conte précédent (ils disent que c'est un bœuf). Le jeune homme, fortement grondé par sa mère, se déguise en fille et s'en va près du château des voleurs. Le capitaine fait entrer fa prétendue jeune fille et la mène dans sa chambre ; alors le jeune homme tire un bâton de dessous ses habits et rosse le capitaine en lui disant : • Était-ce uti cochon ou un boeuf? • Après quoi tl se fait donner trois cents livres, Sa mère lui dit quelle en veut encore trois cents. Il s'habille en médecin, et, le jour suivant, s'en va au château. On le conduit auprès du malade; il envoie les voleurs les uns d'un côté, les autres de l'autre. Quand il est seul, il prend un gourdin et bat le capitaine de toutes ses forces. Il se fait encore donner trois cents livres. Sa mère en veut encore autant. Le jeune homme, par un stratagème, attire tous les voleurs hors du château ; puis il pénètre auprès du capitaine, qu'il bâtonne pour la troisième fois et qu'il force à lui donner trois cents livres. Le capitaine, craignant de le voir revenir, lui fait rendre son cochon.

Le conte sicilien n» 82 de la collection Gonzenbach se rapproche de ce conte catalan. Le capitaine d'une bande de voleurs a volé à Peppc, qui passe pour niaiSj une poule que celui-ci allait vendre. Peppe, pour se venger, lui joue, par quatre fois, de mauvais tours. Il s'habille notamment en fille et en médecin, et ces deux épisodes ont beaucoup de ressemblance avec ies épisodes correspondants du conte catalan. ■

Dans un autre conte sicilien (Pitre, n' 1 ji), un pauvre cordonnier, qui a vendu' son cochon à un père gardien et qui n'a reçu pour prix que des coups de bâton, se venge également en lui jouant toutes sortes de tours. Des épisodes analogues â ceux de notre conle lorrain, nous ne retrouvons ici que répisode du médecin. A la fin, le père gardien envoie un frère porter de l'argent au cordonnier pour qu'il laisse le couvent tranquille. Le cordonnier fait loger le frère dans une chambre haute ; mais, comme les ermites du conte lorrain, le frère est pris d'une telle peur qu'il s'enfuît dans la nuit.

Dans le conte norwégien (Dasent, p. 259 de la trad. anglaise intitulée Taies ofihe Fitli\y ut) vieil avare a attrapé un jeune garçon en lui achetant son cochoo

pour un prix dérisoire. Le garçon trouve moyen de le rouer de coups en diverses occasions, et il lui dit, après chaque bastonnade : « C'est mot le garçon qui a vendu le cochon. » Dans ce conte, comme dans le précédent, il n'y a que l'épisode du médecin qui se rapporte directement aux épisodes de notre conte.

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