‹ Romania (volume 2)Chapitre 275 sur 282 · Sur la valeur de la notation /, voy. Rom. X, n · texte numérisé non relu

Sur la valeur de la notation /, voy. Rom. X, n

2. M. A. dit i ce propos que dans l'ancien français lis était la forme du cas sujet. Il veut san» doute dire li; mais \*s qu'il écrit dans le mot patois se prononce- î-«lle >

î. J'ai quelque doute sur cette forme; dans le seul exemple qu'on en dte die pcui très bien élre pour * en le » et non pour à U,

4. On aurait gagné bien de h place et bîen augmenté la clarté en suivant l'ordre excellent de Diez.

Adam , Les patois hrrains 60 s

que signale Tauleur, el qu'il atlesle par de nombreux documents, est l'existence dans certains parlers lorrains de deux imparfaits de l'indicatif, dont le second diffère du premier par radionction à toutes les personnes de la finale or (var. tor, /o, :o, loùc, zeur^ zafy za) ; ainsi, pour prendre l'exemple le plus simple, à côté de j'ûvwè^ l'avu'è, il atwi^ j'avwin^ vi avwin, il avwtntey on a : favwéor^ t'avwhor, il avn'itor, /'dvwtnlor, ys avw'wtor, U avmntor. M. Adam appelle cet imparfait V « imparfait prochain > et l'autre « l'imparfait distant » ; mais cette nuance de sens, si elle est bien réelle (ce que ne suffit pas â prouver k seul exemple donné à l'appui p. xl), n'existe que dans quelques communes disséminées sur tout le territoire ' ; les autres n'emploient pour l'imparfait qu'une forme, comme en français, tantôt celle du français, tantôt celle qui suffixe -Of. Quelle est l'origine de celte forme en -or^ L'auteur des Patois lorrains est porté (p. xî) à h chercher dans la voie moyenne du latin ou du celtique ! S'il avait remarqué que la syllabe or s'ajoute non au thème, mais à chaque personne complète, il aurait rejeté bien loin une pareille idée, que tant d'autres raisons feraient écarter. Nous avons là évidemment ragglulination de l'adverbe de temps or^ or?, si usité au moyen âge. Ce phénomène, à en juger par les formes plus archaïques que les personnes de l'imparfait ont gardées dans Tag* gtutinatîon en certains endroits, peut bien remonter au XVI* siècle. Il serait intéressant d'en rechercher les commencements dans des textes de ce temps et même des temps antérieurs. Une autre forme agglulinative de b conjugaison lorraine est digne de remarque, c'est la « conjugaison négative •. Pas, point du français sont remplacés par l'ancien mie; mais ce qui est curieux, c'est que ce mie, dans beaucoup de localités, perd son accent et devient me^ m' : fc n*vieu me, je n'vicu m\ *. je ne veux pas ». La même particularité se retrouve dans toute une région de la France plus ou moins voisine de la Lorraine ; elle s'explique probablement par un emploi antérieur de me comme forme atone de mie devant le régime du verbe : Je n'vim mi parler, puis je fivieu m' parler, et enfin je n'vicu m\ 11 serait bon d'en laire l'historique i l'aide des documents patois qu'on possède en assez grand nombre dans toute cette région pour les siècles qui ont précédé le nôtre, — La grammaire se termine par l'étude des mots invariables^ qui aurait pu sans inconvénient être fondue dans îe vocabulaire.

Le Vocabulaire est double. Vient d'abord un vocabulaire patois-français, qui, comme je l'ai dit^ pourrait être plus riche, mais qui est déjà précieux. L'auteur, ici comme dans les textes qu'il donne à la fin, a cru devoir soumettre le patois â une orthographe étymologique imitée de celle du français. Les raisons qu'il apporte en faveur de ce procédé sont loin d'être solides ; mais il l'a en outre singulièrement appliqué. Je ne parle pas de la ditficulté qu'il y a â écrire étymologiquement des mots dont on ne sait pas l'étymologie; mais pourquoi emprunter au français des notations qui y ont une raison d'être étymologique pour les appliquer à un patois où celte raison n'existe pas? Le fr, rend 0 long par au

I . On voit clairement h cet endroit rinconvénient de ta méthode suivie par Tauteur. Il étudie ce temps, qui est naturellement pareil pour tous les verbes (comme le futur, le conditionnel et les temps composés), d'abord pour avoir, puis pour être, puis pour les autres verbes. Lt la liste des communes où on emploie « les deux imparfaits > varie pour chacun de ces cas t

dans beaucoup de mots, parce que la diphtongue au, issue de ûI^ s'y est usée peu à peu jusqu'au son 6; le fr. eil a perdu le son de VI mouillée et ne vaut plus que tj ; on comprend que le fr. persiste i écrire chaud et soleil ; mais quelle singulière idée d'écrire en patois p. tx.àésaumi (disacst imare, amc. fr, dèiâsmtr] pour dhômi^ ou achaUilne, c haleine, » pour achaltjnt! D'ailleurs on devine ce qu'une pareille tentative amène forcément d'inconséquences pour l'auteur et d'incertitudes pour le lecteur. On peut se refuser à adopter l'orthographe phonétique dans des ouvrages de lecture destinés au grand public; elle s'impose dans des livres de science.

Le vocabulaire français-patois est du plus grand intérêt, et on peut en recommander l'imitation aux auteurs de travaux analogues. Rien n'est plus digne d'attention que les perles de mots et leurs remplacements : il y a là de curieux problèmes de psychologie populaire. Le \r. garçon, par exemple, a été dans plusieurs communes supplanté par l'alL hube; génisse se dit torkke dans trois communes, vôtou (dm, fém. de veaa] dans une; û/mcr est remplacé par les représentants de prêt lare dans plusieurs localités; chien est partout conservé, mais chat se dit ichctte, matou, marcou^ mraou^ raou^ rÔ; je ne parle pas des noms d'animaux et de plantes sauvages, dont l'abondance et la variété surprennent. Ce vocabulaire permet aussi de saisir les mille nuances de la phonétique d'une région ; je recommande .^ ce point de vue l'étude des formes sans nombre qui répondent en lorrain au fr. aiguille.

En tète du volume de M. Adam se trouve une introduction qui n'en est pas, à mon avis, la meilleure partie. L'introduction à un ouvrage sur les patois doit être surtout historique et comparative. L'auteur doit rechercher, s'il le peut, les monuments anciens écrits dans les régions dont il s'occupe qui offrent un caractère dialectal, et tâcher ainsi de letrouver les étals antérieurs du parler qu'il étudie. 11 doit ensuite le comparer aux idiomes voisins, et montrer quelle place il occupe dans ce grand tableau aux teintes insensiblement dégradées, qui, du sud au nord et de l'est à l'ouest, représente Tépanouissement du latin populaire. Tout travailleur qui étudie, non pas !e parler spécial d'une localité, mais les parlers de toute une région, s'enferme nécessairement dans des limites arbitraires et factices et n'a pas devant lui un ensemble naturel. Il est d'autant plus nécessaire qu'après avoir signalé les traits caractéristiques qui se dégagent de son enquête, il indique approximativement leurs rapports avec ceux des régions avoisinantes. Quant à l'origine du patois, A la portée ethnographique des phénomènes qu'il offre, il est inutile de conseiller de laisser ces questions de côté : le linguiste qui aura fait avec compétence le double travail dont je parle se sera dépouillé avant la fin de toute idée fausse à cet égard. — M. Adam n'a pas procédé ainsi. Croyant à l'existence d'une unité linguistique lorraine (quoiqu'il ait bien la notion que les patois lorrains ne forment pas une langue)^ il s'est efforcé de ïes distribuer en dialectes et sous-dialectes : tentative stérile, et dont l'échec montre une fois de plus que toutes ces divisions sont vaines, et qu'il faut faire la géographie non des dialectes, mais des traits Ungmsliquts. M. A. lui-même, qui est un esprit judicieux et exercé aux recherches philologiques^ reconnaît â maint endroit que les groupes qu'on forme à l'aide de tel ou tel trait se résolvent en de tout autres combinaisons si on prend un autre crité-

Adkm, Les patois lorrains 607

rium ; cela ne l'empêche pas d'étabtir douze dialectes, chacun avec des sousdialectes, qoi, si on tes soumet à la critique, ne conservent qu'une réalité bien flottante. Plus utile est l'exposé de dix-huit traits qu'il regarde comme caractéristiques de tous les patois lorrains ; la plupart, sinon tous, se retrouvent plus ou moins isolés hors de la région qu'il étudie; mais il est intéressant de constater leur coexistence iur une assez grande étendue de pays. Enfin, — et c'esl là ce qui est le plus contestable, — l'auteur veut tirer de l'élude des patois lorrains des conséquences ethnographiques. Il a renoncé, non sans regrets, à trouver dans les patois des traces de la distinction des Mediomatrici et des Leuci, les deux peuples gaulois qui habitaient ta région dont une partie forme aujourd'hui les départements de Meurthe-et-Moselle et des Vosges ; mais il s'attache à l'idée que« si les Médiomatriciens et les Leuquois ont remplacé par kh, A, les articulations latines s, se, f, etc., c'esl que leurs ancêtres ont été des Belges celtogermains ; j'entends par Jà qu'au V" ou au VI" siècle avant Jésus-Christ, des conquérants venus d'outre-Rhin se sont superposés A un peuple de race celtique, se sont fondus dans ce peuple, y ont pris leurs femmes, et qu'ainsi les aptitudes phonétiques des vaincus ont été modifiées par l'inlusion d'ua sang nouveau. » Qu'est-ce que cela veut dire? Certains patois lorfains, pour prendre un exemple, changent s initiale en hh (sur la prononciation, voy. Rom.^ Il, 438) et disent hheu pour îorur, etc. Les Allemands d'il y a vingt-cinq siècles avaient des mots commençant par 5 qui commencent encore de même dans tous les dialectes allemands actuels : sÔn, * fils ■, n'est pas devenu hkôn. Cependant ces Allemands auraient « modifié les aptitudes phonétiques t des « Médiomatriciens et des Leuquois t de telle laçon que quand ceux-ci, quelques siècles après, ont appris le latin, ils ont changé en kh \'s initiale de soror, ce que les Allemands n'ont fait ni pour leurs propres mots, ni pour aucun des mots latins qu'ils ont adoptés {segnm^ saam^etc.]*. Maîs il y a plus fort. Si on étudie l'histoire linguistique de la Lorraine, on voit clairement que ces sons gutturaux étaient inconnus au moyen âge^; ils le sont encore â une partie du domaine lorrain, qui, d'après M. A., représente une dégradation phonétique, tandis qu'au contraire elle a conservé l'ancien étal ou des étals intermédiaires : l'anc. fr. suer est représenté en lorrain par c/teu, heu, hheu : à quelle étape s'est manifestée l'influence allemande? est-ce quand s est devenue ck (comme dans tant de parlers de tout pays) ou quand ch est devenu h ou M? Il faut renoncer i chercher aucun lien entre les phénomènes de l'évolution linguistique et les prétendues « aptitudes phonétiques » héréditaires. Le développement qui a amené soror d hhtu aurait sans doute aussi bien pu se produire dans tout autre pays que la Lorraine, Les raisons qui ont déterminé les modifications successives de s en ch puis en h ou hh nous échappent absolument. On les trouvera peut-être un jour, quand la psychologie et la physiologie auront fait des progrès que nous soupçonnons â peine; mais ce que nous pouvons voir dès aujourd'hui,

1. M. Rolland, dans l'article cité, fait d'ailleurs remarquer que l'ardculation caracté» ristique hh est étrangère à U phonétique allemande.

2. Je ne puis entrer ici dans l'étude détaillée de ce phénomène, qui a certainement commencé au moyen âge, mais qui n'est complet que depuis un temps assez moderne.

6o8 COMPTES-RENDUS

c'est qu'elles appartiennent i un moment particulier de la durée où une circonstance qui nous est inconnue leur i donné le moyen de produire leur effet. Toutes les langues sont toujours au moment de modiiier chacun de leurs sons ; des millions de tendances avortent claque jour; l'une ou l'autre aboutit, et produit d'ordinaire un changement minime, â peine appréciable,» et dont ceux qui l'opèrent n'ont pas conscience : c'est une simple modification de quantité dans une voyelle, une légère diminution d'intensité dans une consonne, un faible commencement d'assimilation entre les deux éléments d'un groupe. Le changement s'arrête souvent là pour des siècles ; mais parfois aussi^ une fois le branle donné, l'évolution suit son cours, une altération en amène une autre, et il arrive que toute une partie de la phonétique d'une langue est renouvelée. Voilà l'ordre de laits qu'il faut étudier et $ur lequel les patois jettent une si vive lumière ; chez eux les tendances aboutissent plus souvent, les évolutions se prononcent plus hardiment que dans les langues cultivées, où tant d'efforts s'opposent â l'innovatioii. Il est très douteux que la race ait la moindre influence sur ces phénomènes* qui se résolvent en une réalisation mécanique de tendances psychologiques. C'est dans l'observation de la partie mécanique du phénomène que doit aujourd'hui se concentrer l'effort des linguistes ; cette observation n'est vraiment complète que quand elle est historique et comparative, mais la simple et fidèle constatation des faits est déjà un grand service rendu à la science. Les faits observés dans les patois lorrains devront désormais être pris en considération, mais les conclusions qu'a voulu en tirer M. Adam resteront assurément sans influence, parce qu'elles reposent en grande partie sur des illusioni qui disparaissent de plus en plus avec le progrès des méthodes.

Une autre illusion commune à fa plupart des personnes qui abordent l'étude d'un patois sans avoir sur l'ensemble des langues romanes des notions assez sûres, c'est celte qui consiste à croire que ce patois a conservé des mois latins Inconnus aux autres régions de la Romania ou simplement de la France. En théorie, il n'y a rien d'absurde dans cette opinion ; pourquoi tel mot latin, perdu ailleurs, ne se serait-il pas conservé dans tel ou tel district? En fait, au moins pour les patois français, je ne croîs pas qu'il y en ait d'exemple assuré. L'explication de cet état de choses ne saurait être abordée ici ; je dois me borner â montrer que les cas allégués par M. Adam à i'appui de cette opinion appliquée aux patois lorrains ne peuvent être maintenus. « Ces patois, dit-lt, se sont approprié un certain nombre de mots latins, lesquels n'ont point passé dans le français, et ils ont conservé à d'autres mots des formes plus latines que celles de la langue littéraire. » Celle dernière phrase est peu claire : tout patois a des formes « plus latines ■ que celles de la langue littéraire, c'est-à-dire que le parler de i'Ile-de-France et celui des autres provinces faisant passer les mots latins par des transformations phonétiques différentes, tantôt l'un, lantût l'autre

I. Bien entendu, il ne faudrait pas nier qu'une langue adoptée par un peuple qui en parlait d'abord une autre ait pu subir quelques modifications sous l'influence non pas des aptitudes, mais des habitudes phonétiques de ce peuple, C'est ainsi que i'ai essayé {Rom. Vil, ijo) de rattacher à la photiétique gauloise la prononciation de l'u en français.

Adam, Les patois lorrains 609

présente une forme moins éloignée dû latin. A cette classe appartiennent sans doute pour l'auteur îes mots govion (fr. goujon), nove (fr. neigt)^ piouve (fr. pluit), vendtmayeî (fr. yendanga)^ ûrpn (fr. herser)^ mettre (fr. moindre), sigui (fr. scter)^ qui représentent des développements parallèles du mot latin, et peuvent en effet servir à démontrer, ce qui pour nous est bien superflu, mais ce qui ailleurs a son utilité, que les patois ne sont pas une corruption du français. Doté, au sens de f craindre », est, comme on sait, ancien français ; paume, « épi, • rattaché à pomum, 1 fruit, • répond i paima, et le sens d' • épi 1 a son origine dans la langue du moyen âge. Voici maintenant les mots latins qui auraient passé en lorrain et non en français : fagus/!i)isf« • le mot /au, /ou est connu dans toute la France, et le fr. fouleau en est dérivé ; — paxil lus pehhi, c'est le fr. paisseau; — ex ire tuhhiy fr. issir; — jacere jeure^ fr. gésir; — quiescere cougi : cougi représente non quiscere mais qu(i)ctiare, anc. fr, coisier; — fascia fihhotU, a. fr. fjisce; — icrvert fcrbcii « blanchir les légumes », élymologie insoutenable; — stcrnere hhterni, a. fr. ester mr ; — lucubra /ourt, « veillée » ; cette étymologie est fort douteuse; — meta mai, « but » ; mat ne peut venir de meta, anc. fr. moie ; — medieianeus miW/i, mol connu par toute la France; — resarcire rassarcu^ % reprise », anc- ff. sarcir, resarcir ; — stipula steppe ; la phonétique rend cette étyraologie douteuse, en tout cas éteuk est français; — aliquid ièi^ucy inc, fr, al^fues ; — malum malt, • pommier » ; ce molj, recueilli dans deux communes seulement {malt, maolï), me paraît bien douteux ; — canistrum tchiaUè, anc. fr. eancstel ; — assidetare ihhuter, anc. fr. assieuter. C'est donc une part de Pancien voabulaire français qui survit en Lorraine (et cette liste est bien loin de l'épuiser), comme d'autres survivent ailleurs, comme le français littéraire en a conservé d'autres qui ont disparu de tous les patois.

Le volume se termine par quelques textes. Je signalerai ceux qui ont de l'intérêt au point de vue du folk-hrc, outre des proverbes assez nombreux : I, II, VI (histoires de diable^, III (souvenirs des fées, aujourd'hui disparues, et du sotri leur ennemi), IV (vache appartenant à des fées souterraines qui paient le vacher en charbon qui devient de l'or), V (histoire du menteur et de la rivière, voy. Hist. tUL de la Fr., XXI, 291 , rapportée à saint Pierre voyageant avec le Seigiieur), Vil (contes du renard : le pot mangé, la queue gelée, le loup pris pour avoir trop mangé), XV (l'esprit de contradiction), XVI (la légende de saint Eloi; c'est de beaucoup !c meilleur morceau), XVII (l*œuf de cheval). Les poésies n'ont qu'un caractère semi-populaire ; nous signalerons la chanson de mensonges fcf. Rom. y X, J90.

En somme, la publication de l'académie de Stanislas contient on grand nombre de faits intéressants; elle sera utile, et elle fait honneur à la compagnie qui Ta entreprise et au savant qui l'a exécutée. Nous souhaitons que l'accueil fait à ce volume détermine l'académie à nous donner prochainement celui qu'elle nous fait espérer sur les patois du Barrois, exclus de la présente étude.

Romaniât X

6io

G. Baissac. Etude sur le patois créole mauricien. Nancy, iSSo. I vol. 10-12 de Ivij-zjî PP*

Voici le premier livre sérieux qui ait paru, à notre connaissance, sur l'un des patois créoles dérivés du français*. On s'était contenté jusqu'ici de quelques essais littéraires, où des expressions créoles n'entraient que pour donner un certain air de naïveté, mais 06 le français venait cûmplaisamment au secours de son fils le créole, toutes les lois que celui-ci se trouvait embarrassé pour exprimer une idée qui sortait du cercle étroit de son horizon. Le charabia moitié français^ moitié créole, que parlaient ces prétendues productions littéraires pouvait faire rire les personnes qui habitent les colonies, mais ne donnait pas une idée exacte du patois créole. M. Baissac, prenant pour guide les méthodes d'analyse de la philologie moderne, nous donne un exposé lucide, sans être dépourvu d'agrément, des lots qui régissent le créole que l'on parle dans l'île Maurice. Nous ne saurions trop louer M. Baissac de nous avoir donné cette étude consciencieuse et méthodique, que nul ne pouvait faire avec plus de compétence; M. Baissac est un enfant de Maurice, et il y exerce les fonctions de professeur royal de français. Les quelques critiques que nous pourrons lui adresser dans le courant de ce compte-rendu montreront, mieux que nos éloges, tout l'intérêt que nous portons à son œuvre.

Le patois créole de Maurice est tout récent; l'île ne commença à être habitée qu'en 171 r. cependant il ne naquit point le jour de l'occupation del'tle^ comme semble le croire l'auteur; les premiers habitants vinrent de l'île voisine de Bourbon; ils parlaient déjà avec leurs esclaves nègres un créole qu'ils importèrent naturellement avec eux dans l'île Maurice. Le créole de Maurice n'est donc que le développement de celui de Bourbon. Fils du français, tous les créoles de nos colonies ont d'ailleurs un grand air de famille qui établit entre eux des rap* ports beaucoup plus étroits que n'en ont, par exemple, les langues néo-latines entre elles; et cette étude, quoique limitée au créole de Maurice, peut néanmoins donner une idée générale de ce que sont les autres patois créoles, servant d'intermédiaire entre blancs et nègres, et aujourd'hui entre les diverses races bariolées peuplant les colonies.

Le latin, pour devenir le français, l'italien, etc., avait singulièrement restreint, au profit de l'analyse, le domaine des lormes synthétiques. Le créole a fait mieux : il 3 aboli toute llexion ; plus de genres^ plus de nombres, plus de conjugaison pour ainsi dire, des mots invariables se suivant à la file, telle est la grammaire créole, et c'est souvent au geste, à Tintonation de la voix à indiquer la liaison qui doit donner un sens à ce chapelet de mots. La langue mère est ici plus que simplifiée, elle est désorganisée.

Du NOM. — Passant en revue les diverses parties du discours, l'auteur, conformément à la tradition, commence par l'article. Mais puisqu'il reconnaît luimême, et avec raison, qu'il n'y a pas d'article en créole, pourquoi lui consacrer

1. Quelques ouvrages sur le créole des Antilles ont droit cependant au titre d'ounîges sérieux, nouA aurons occasion d'en reparler.

Baissac, Étude sur te patois créole mauricien 6i i

un chapitre? Les quelques restes de Tarticle font partie intégrante des noms auxqueb ils se sont unis ; \h en sont inséparables ; ils sont morts comme articles. Ainsi la, tt ou li (pour le oq les), di (du), z représenUnt la liaison entre \'s de les cl la voyelle du mot suivant, n'ont aucune existence propre; et par exemple, les mots créoles : léra*, laka:e^ Une, zariko, zabaan, dtmotine^ dilo représentent rat, case, yeux, haricots, habitants, quelqu'un, eau, dans toutes leurs variations de genre et de nombre : les restes de l'article sont soudés au substantif et font corps avec lui. Le nègre entendant dire le plus souvent : du vin, de Teau, la case, les habitants, les yeux, en a formé un seul mot : diyïn, dilo^ lakazt, zabilan^ lizii, etc. ; ces ruines de l'article, conservées par l'oreille, n'ont aucune fonction déterminative, de même que dans les mots français Imn, lutUe, etc. Si l'article eût persisté en créole, on aurait dit la iakaze, it hué, comme nous disons la luette^ le lierre, le lendemain. Les Malgaches de Madagascar, qui ont fourni dans le temps le plus grand nombre des esclaves de Maurice et de Bourbon, traitent de même les mots qu'ils empruntent au français : musique, charrette, fourchette, eau*de« vie sont devenus pour eux lamoztlca, taçaréti, lajonçeta, laodcvi. N'avons-nous pas fait subir le même traitement aux mots que nous avons empruntés à l'arabe: tf/coran, d/manach, «î/chimie, d/cool, etc.? L'article ii;délim un, iat^ a laissé aussi quelques traces de la liaison de Vn avec la voyelle suivante : nahi, name pour habit, Ame; mais cette liaison est beaucoup moins fréquente en créole mauricien que celle de Vs de les. De tous ces restes de l'article incorporés aux mots l'auteur semble mettre à part le z précédant beaucoup de mots qui commencent par une voyelle, en l'appelant i euphonique; mais zabuan^ zimnzc, zanimo, etc. ne sont pas plus doux qu'habitants, images, animaux; ai n'est là que parce que le nègre entendant lé-2 hab itants, lé>zimages, )é-zanimaux, il a répété zabitan^ etc., croyant dire bien. L'étude des restes de l'article français devait donc être placée au chapitre du substantif dans une grammaire créole.

Le substantif et radjeclif n'ont ni genre ni nombre. Aussi nous ne pouvons approuver la noialion du pluriel par i, puisque le pluriel n'exiikte pas. Et ji propos de l'orthographe suivie par l'auteur, n'aurait-il pas mieux fait d'adopter franchement une orthographe phonétique, où chaque lettre aurait représenté toujours le même son, que de suivre une orthographe tantôt étymologique, tantôt phonétique? Pourquoi écrire phonétiquement Zo:t pour Georges et étymologiquemcnt morceau et non pas moiof Pourquoi mêler les deux graphies dans le même mot et figurer l'expressioni cette heure par «ItlA^rr'' que (ont l'accent et y h dans ce mol? Le créole n'a pas de littérature, il ne s'écrit pas (et si jamais il venait â s'écrire, Dieu le garde de notre orthographe!); il n'a pas besoin de rechercher l'étymologie de ses mots dans le français, elle est évidente: une orthographe étymologique n'est qu'un voile inutile, cachant la prononciation des mots. Un système de graphie phonétique aurait mieux représenté la nudité du parler créole, qui n'a, nous le répétons, ni genres, m nombres, ai con|Ugai-

t. Ufâ cft auiti bim rat que souris; bift bœuf que vache, et pour lih de vache, le créole dit diti béf.

JBL

6l2 COMPTES-RENDUS

sons, ni flexions d'aucune sorte. IJ n'est pas difficile à représenter puisque le créole, comparativement au français, n'a pas de sons en pîus, il n'en a qu'en moins '.

Si le créole n'a ni singulier ni pluriel, il semble avoir créé un duel pour certains mots exprimant des organes doubles du corps; ainsi li:iè, zorcit^ laioae représentent dans la pensée du créole les deuit yeux, les deux oreilles, les deux joues, et quand il veut parler d'un seul œil, d'une seule oreille, d'une joue, il dira volontiers ine kotiliiiê, int koU lorâ, éne koti lazoae. Il y a là un embryon de duel qui s'est arrêté aux organes du corps faisant la paire, et qui, loin de se développer, va se perdant rapidement, phénomène qui se produit généralement dans les langues k duel.

Les substantifs, comme d'ailleurs la grande majorité des autres mots du créole, viennent des substantifs correspondants français; mats outre l'incorporation de l'article ou des débris de l'article, il leur a fait subir d',iulres modifications non moins curieuses. Trouvant les monosyllabes trop courts, il les a ordinairement redoublés, ainsi nez, lit, loup, ça, sont devenus nénl, Itli, huloa^ çaçj. Le redoublement est un procédé très fréquent en malgache; le français le connaît surtout dans te langage des enfants: dodo, bobo, nanan, tonton. Le créole, encore plus que nos patois, a usé de ce moyen enfanim de créer des mots : baba, enïdint^ncninc, bonne d'enfants, etc., etc., et une grande quantité de noms propres : lili, :a:a, etc. Aux mots qui lui semblaient trop longs, i! a retranché la première syllabe : habitation, bUaçlon^ étranger, tranzi^ imaginer, mazini, écuroer, kinii^ attacher, ta{L Entendant souvent tin adjectif précéder immédiatement certains substantifs, il tes a soudés ensemble comme pour t'ariicle ; et Dieu, matin, année sont devenus Bondit^ bo-maUn, banannie, en sorte que des phrases comme les suivantes : Dieu n'est pas bon pour moi; Ce matin je me suis réveillé tard; Une mauvaise année se rendent en créole par ; BondU napa bon pour moua; Bomattn mo té Un tar ; Ênt movizc bonannh. Les adjectifs sont venus en aide au créole pour lui permettre de créer des substantifs : malade signifie malade et maladie, (ouka fou et folie. La lorution du monde est devenue un substantif des plus usités en créole : Ènc dimoandc ou doumoane, une personne ; inc v'ii dimoundt^ un vieillard, etc. De l'expression comment çava-t-il? le créole a tiré un substantif çena signifiant santé; de sentir bon, çentibon^ essence; de Dieu vous bénisse, hondiibèmcc, étcrnuement. Il forme des mots au moyen de certaines terminaisons : fotévt^ coupable, qui a commis une faute; takéve^ un homme qui attaque sur le grand chemin ; çapatéve, savetier ; poaantèvc^ galant qui pousse sa pointe^ etc. De plus tous tes verbes, ou à peu prés, peuvent devenir substantifs : Ecoutez-le parler, koatc çon kozc^ sod parler, etc.; en sorte que le créole, puisant à droite ou à gauche pour se procurer des substantifs, en a trouvé beaucoup plus que ne semblerait le faire prévoir le petit nombre de mots à sa portée.

Du VERBE, — C'est surtout dans le verbe que le créole s'est livré â ses ins-

I . Dans les exemples que nous citons du créole, nous nous servons de ta graphie proposée dans notre Note tuf U créoU de Maurice {Romania, IX, jyz).

Baissac, Étude sur te patois créole mauricien 6i 3

lincts de démolition. Voix, conjugaisons, modes, flexions de toutes sortes, tout a été rasé; il n'est resté debout qu'un thème verbal, toujours le même, exprimant simplement l'action, auquel s'ajoutent quelques mots auxiliaires pour exprimer les temps passés ou futurs. Ce chapitre est l'un des plus curieux de l'ouvrage si intéressant de M. Baissac, et nous toucherons un mot du verbe créole, en marchant sur ses traces.

Disons tout d'abord que le verbe être, qui nous semble indispensable, n'existe pas en créole ; i! n'existe pas non plus dans la tangue malgache avec laquelle le créole a de nombreux points de ressemblance; à telle enseigne qu'on pourrait définir le créole une langue à vocabulaire français et à syntaxe malgache. Un enfant se contente d'énoncer une chose; son existence pour lui est implicitement reconnue par le mot même et n'a pas besoin d'être affirmée par un verbe : papa bon, gâteau doux, H en est de même du créole : Je suis malade, mo malade. Pour nier, il suffira de faire précéder le mot de la négation : Je ne suis pas malade, mo nap.i ♦ m<.itad£. La seule trace du verbe être est le participe passé été, en créole il ou f( qui sert d'auxiliaire pour exprimer le passé. Les auxiliaires sont d'Ailleurs assez nombreux, beaucoup plus nombreux que je n'avais cru devoir l'admettre dans ma note, publiée ici même en 1880, sur ce sujet'. Les autres auxiliaires servant à exprimer le passé sont : ti ou û de été; (mi ou fim de finir, et flkt tiré de ic ne fais que de. Tr indique le passé simple; /?io ti mami^ je mangeai et je mangeais. Ftne^ïe pisséihsol\i : mo fine manzi^ j'ai mangé, j'ai fini de manger. Aussi le verbe finir, qui existe en créole^ prend-il l'auxiliaire fine pour exprimer le passé ; mo fine fini^ j'ai fini. Fikc exprime le passé tout récent, comme l'expression je ne fais que de, d'où il est tiré. Mo fikc manzi^ )e ne fais que de manger. Deux auxiliaires pour le futur : vû d'ail er, et la prépo?ition pour. Va^ pour le futur simple : mo vo manzi, je mangerai; pour pour le futur très prochain : mo pour manzi^ je vais manger*. Il faut remarquer en général que l'horizon du nègre est borné, et que ses futurs sont aussi prochains que ses passés sont récents; mais ils suffisent â sesbesoins> et comme dit un de ses proverbes : piii laçouaf, ptû koko. Apri, après, est un autre auxiliaire exprimant qu'on est en train de faire une chose ; Mo apri manzi^ je suis en train de manger {/ am tating). Il s'altie aux autres auxiliaires : mo U apré man:é, j'étais en train de manger {f was îalmg); mo va apri man:ê^ je serai en train de manger. Le conditionnel se forme en combinant les deux auxiliaires du passé et du futur : mo té va manu, je mangerais. Nous renvoyons pour cette curieuse combinaison aux observations de l'auteur, p. 29. Quant aux autres combinaisons d'auxiliaires oii l'auteur voit des passés antérieurs, da futurs

t L'auteur fsil dériver napa de ne pas. Je crois qu'il se trompe. Outre que le fait de réunir en un bcul deux mots qui sont presque toujours séparés par un autre est une

pas pour nier. Napa n*a rien fait, il n'a rien dit.

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