‹ Romania (volume 2)Chapitre 82 sur 282 · LE ROI ET SES FILS · texte numérisé non relu

LE ROI ET SES FILS

U était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup d*affectîon pour les deux plu* jeunes; quant à Talné, il ne l'aimait guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi lesfiiun jour venir devant lui ; il leur donna â chacun cinquante mille francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose serait roi.

Le pluJi îeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec

un beau coquillage doré qui fil grand plaisir au roi. Le cadet rapporta une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé.

L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays pour vendre des balais. « Combien les balais.^ » lui demandaii-on. — « Je les vends tant. )» El, comme on se récriait sur le prix, il disait : « Mes balais ne sont pas des balais ordinaires. Us ont la vertu de balayer tout seuls. » Il vendit ainsi bon nombre de balais ; mais les acheteurs ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés ; ils coururent après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit sa voilure ; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son âne, il le mena à la foire pour le vendre et attendit les chalands.

Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de son ân€. « J'en veux mille francs, n répondit le prince. — « Mille francs! perds-tu la lêie ? — Ah 1 monseigneur, » dit le prince, « vous ne savez pas ; mon âne fait de l'or. Voyez plutôt. » En disant ces mots il donna à la bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. « Suffit ! » dit le seigneur. « Voici les mille francs, n Et il emmena l'âne. Mais l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courui trouver le prince à son auberge, « Ah! coquin, » lui dit-il, a tu m'as volé Ne vais te faire mettre dans un sac et Jeter à l'eau. » Aussitôt fait que dit. On mit le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se rafraîchir, laissant le sac à la porte.

Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était enfermé dans ce sac. « .Ah ! » dit le prince, « c'est que le seigneur veut me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas. — Eh bien ! » dit le berger, * mets-moi à ta place. » Le prince ne se fit pas prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans la rivière.

Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils, s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince, il s'écria : « Comment ! coquin, te voilà encore! — Oui, monseigneur, » répondit le prince ; « la mort n'a pas prise sur moi. — Et d'où te viennent ces moutons ? — Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous m'avez jeté. — En reste-l-il encore ? — Oui, monseigneur. Voulez-vous les voir ? — Volontiers, »

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Quand ils arrivèrent au bord de ta rivière, le prince fit approcher ses moulons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans la rivière* Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la bouche en faisant glouglou glouglou. « Que dit mon père ? » demanda le fils du seigneur, croyant qu'il parlait. — <( Il te dit de venir l'aider. » Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les moulons ; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientM sans le sou.

Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée s'approcha et lui dit : « Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami ? — Hélas ! » répondit le prince, « je n'ai plus rien pour vivre. — Tiens, « dit la fée, " voici une baguette. Par ta vertu de cette baguette, tu auras tout ce qu'il te faudra. » Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son saoul ; puis il se mit en route pour retourner chez son père.

Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon ; son violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde. « Oh ! » dit le prince, « voilà un beau violon î — Si tu connaissais la vertu de mon violon, n dit l'aveugle, « tu n'en ferais pas fi. 1) ressuscite les morts. — Veux-tu me le vendre ? » dit le prince. — « Volontiers, moyennant que tu me donnes à dîner. « Le prince régala bien l'aveugle et emporta le violon. « Mon père va être content, » pensait-il; « j'ai de belles choses à lui montrer. Ce sera moi qui aurai la couronne. »

Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux qu'on en aurait fait la soupe à trenie-six régiments, t^ Que fais -tu là ? n lui dit le prince. — « Tu le vois, » répondit le mendiant ; « je joue aux cartes. — Il est joli, ton jeu de cartes! — Ne te moque pas, » dit le mendiant. « Il suffit de jeter ces cartes en Pair pour voir paraître plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêts à faire feu. — Veux-tu me vendre ton jeu de cartes ? — Volontiers, moyennant que tu me donnes à dîner. — Soit, » dit le prince. Le mendiant mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.

Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus que la couronne ne fût à lui, et i( fit diligence pour se rendre au palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir. Le lendemain pourtant il enu-a dans sa chambre et s'informa de ce qu'il avait rapporté. « Mon p§re, T, dit le prince, u regardez sous mon oreiller. >> A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules : k Vraiment, » dit-il, t< voilà de belles choses ! Je savais bien qu'un mauvais sujet comme toi ne pouvait

CONTES POPULAIRES LORRAINS ly?

rien rapporter de bon. Vive ton frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or ! C'est lui qui aura ma couronne. — Mon père, » dit le prince, « puisque vous voulez me faire une injustice, demain, à midi, Je vous livrerai bataille, n

Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le prince n'avait pas un homme avec lui; à raidi moins cinq minutes» il était encore seul. « Eh bien ! » lui cria le roi, a où sont tes soldats .? » Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu. Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur les soldats du roi et les exterminèrent ; le roi seul échappa. Il était dans une grande colère. Son fils lui dit : « Ne vous fâchez pas. Si vous voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes. — Bah l u dit le roi, « tu n'as pas ce pouvoir-là. » Le prince prit son violon, et il avait à peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors : a C'est à toi, sans contredit, que doit revenir ma couronne. »

« Maintenant, » dit le prince, « voulez-vous que je vous donne à dîner, à vous et à toute votre cour? » Le roi accepta. En entrant dans la salle du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe, et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa couronne à Talné de ses ftls.

Ce conte présente un composé bizarre de deux thèmes que nous avons déjà rencontrés dans cette collection : le thème^ au plutôt un des thèmes des Objtts merveilleux (voir nos n«' ji l* Homme de fer et 42 Les trois F rires) ^ cl le thème des Objets donnes par un fripon comme merveilleux (voir nos n"* 10, René et son Seigneur y 20, Ruhedeau, et 49> Blanc pied).

L'introduction est i peu près celle du conte allemand n» 65 de la coflection Grimm, très ditTèrent du reste, dans laquelle un roi promet sa couronne après sa mort â celui de ses fils qui lui rapportera le plus beau tapis et, ensuite , la plus belle bague. Cette même introduction se trouve encore dans un conte recueilli au XVn» siècle par M™" d'Aulnoy, la Chaltt blanche, et qui est du même genre que le conte allemand. En Orient, nous avons à citer un conte arabe de la même famille, le Prmcc Ahmed el la fie Pari-Banûu. des Mille et une Nuits: là le sultan dit à ses trois fils d'aller voyager, chacun de son côté; celui d'entre eux qui lui rapportera la rareté la plus extraordinaire et la plus singulière obtiendra la main d'une princesse, nièce du sultan. Comparez tin conte serbe (Voulc, n*» II).

Pour l'ensemble de notre conte, qui se rattache au thème des Objets merval- UuXf nous renverrons aux remarques de nos n" 31 et 42, et aussi à celles de

notre n» i8, la Bourse^ le Siffitt et le Chapeau. Ainsi, pour ne rappeler que quelques récits orientaux, dans un conte persan, dans un conte kalmouck, dans un conte indien, une coupe procure à volonté à boire et à manger (n' 42, remarques). Dans un conte arabe, un tambour de cuivre fait venir au secours de son possesseur les chefs des génies et leurs légions ; dans uu conte bouddhique» un tambour magique, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi ; frappé de l'autre côté, il fait paraître une armée entière {ibid.). — Dans celle dernière légende, c'est également de plusieurs personnages, auxquels il a successivement affaire^ que le héros obtient les divers objets merveilleux.

Nous aurions pu encore citer dans les remarques de notre n* 42 un passage du recueil sanscrit la Sfnhâsana-Jv4mnçiU (les • Trente-deux récits du trône »). Vikrama reçoit d'ïin yogi < religieux mendiant, souvent magicien) trois objets merveilleux : un morceau de craie, un biton et un morceau d'étoffe. Avec le morceau de craie on dessine une armée ; avec le bâton maniédeîa main droite, on donne la vie â cette armée, qui exécute les ordres qu'on lui donne ; si on prend le bâton de la main gauche et qu'on la touche, elle disparaît. Enfin, par le moyen du morceau d*étoffej on se procure tout ce à quoi l'on pense : aliments, habits, or, parures, etc. {îndische Studicn^ t. XV [1878J, p. J84).

Le violon qui ressuscite les morts a déjà figuré dans noire n" 3 ( rHomme de fer; nous allons le retrouver tout à l'heure dans un conte flamand. Comparez la sonnette de notre n"» ^% Les trois Charpentiers y et la guitare du conte sicilien n** 45 de la collection Gonzenbach.

Un conte allemand (Prœhle, Kinder- und Hausmarchcn, n' 77) reproduit presque exactement un passage de notre conte lorrain. Un jeune homme rencontre une fée, qui lui donne une baguette qui procure à boire et A manger, tant qu'on en veut. Par le moyen de cette baguette, le jeune homme régale un vieux mendiant qui lui a demandé un morceau de pain, et il reçoit du mendiant en récompense trois objets merveilleux.

On peut encore rapprocher de notre conte lorrain un conte flamand (J. W. Wolf, Deulschc Mdtchin und Sagen^ n<* 26). Un roi donne un vaisseau à chacun de ses trois fits, et ils partent en voyage. L'aîné arrive près d'une mine d'argent et en remplit son vaisseau ; le second fait de même avec une mine d'or. Le plus jeune reçoit d'une jeune fille une nappe qui se couvre de mets au commandement. Puis, de la même manière que le héros du contedelacoHectioDGrimiii résumé dans les remarques de notre n" 42, il se ra,et en possession de trois objets merveilleux, notamment d'une canne qui fait paraître autant de cavaliers qu'on le désire, quand on en ôle la pomme, et d'un violon qui fait tomber morts de ravissement ceux qui l'entendent, et les ressuscite, si Ton joue sur la première corde.

Le conte flamand, et aussi le conte allemand de Grimm, — d'accord tous deux avec la légende bouddhique rappelée ci-dessus, — nous mettent sur la voie de la lorme primitive d'un passage important de notre conte lorrain. Evidemment, dans la forme originale, le prince^ après avoir reçu de la fée la baguette merveilleuse, l'échangeait d'abord contre le jeu de caries ; puis, jetant une carte en l'air, il envoyait un régiment reprendre sa baguette. Il faisait de même pour avoir le violon.

Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur les aventures du prince qui se rapponenl au thème des Objets donnés comme merveilleux par un fripon. Nous avons étudié asser longuement ce thème dans les remarques de nos n®' 10, 20, 49, et dans Tappendice de notre 5' partie. On se souvient que nous avons trouvé, indépendamment des récits européens, de nombreuses formes orientales de ce ihèine : deux contes des Tartares de la Sibérie méridionale, deux contes des Afghans du Bannu, trois contes indiens, et aussi un conte malgache. Aux contes européens mentionnés dans les remarques auxquelles nous renvoyons, nous ajouterons un conte italien du Mantouan, publié en 1880 (Isaia Visenlini, Fiabe Mantovane^ n'"" '3)-

L'interprétation par le prince du glouglou que fait l'eau pendant que le seigneur se noie s'est déjà rencontrée dans une variante de Montiers citée dans les remarques de notre n* 20 Rtchedeau, Nous en avons rapproché un passage analogue d'un des contes indiens. Nous aurions pu citer le n»6i de Grimm : Quand le maire se jette dans l'eau pour aller chercher les prétendus moutons, les paysans, entendant le bruit, phumpl s'imaginent qu'il leur crie de venir et sautent tous dans la rivière. Dans un conte islandais (Arnason, p. ^9^ de la traduction anglaise/, l'un des deux fils du roi se jette du haut d'un rocher dans la mer pour y aller chercher un troupeau dont lui a parlé le rusé Sigurd. Dans sa chute, il pousse des cris d'effroi. Son frère demande à Sigurd ce qu'il dit; l'autre lui répond qu'il lui dit de venir le rejoindre.

Relevons encore ce petit détail que, dans un conte allemand de cette famille (Prœhle, Kinder- und Hausmanhen^ n» 6j), le héros parvient à faire croire â des marchands que des balais sont d'un très grand prix.

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