‹ Romania (volume 3)Chapitre 11 sur 78 · Aujourd’hui Côte-d'Or, canton de Nuits · texte numérisé non relu

Aujourd’hui Côte-d'Or, canton de Nuits

qu’elle aimait et qui, connaissant seul leur secret, a seul pu le révéler. Elle se laisse aller ainsi à exhaler ses plaintes touchantes et meurt en croyant son amant coupable.

Le chevalier, inquiet de ne plus la voir, la cherche, la trouve enfin, et, devant le corps de sa maitresse, apprenant les propos perfides de la duchesse, il se tue, se punissant d’un crime qu'il n'avait pu empêcher. Le duc est prévenu de ce qui s’est passé : il accourt furieux de la conduite infime de la duchesse et la tuc. Bientôt, tourmenté par le remords, il se croise et part pour la Terre Sainte, où il prend l’habit de Templier : depuis on ne l'a plus revu.

Ainsi finit le roman de la Chastelaine de Vergi, « qui mourut pour loyaulment aimer son ami ». On peut s’en rendre compte par ce rapide résumé, l'intrigue de ce petit roman est des plus simples ; le style en est sobre et d’une langue facile. Mais ce dont il faut surtout louer le poète inconnu, c’est d’avoir su nuancer les caractères de ses personnages et exprimer excellemment leurs diverses passions, l’amour si profond, si tendre et si délicat de la châtelaine, l'attitude loyale et chevaleresque de son amant, la droiture, la noblesse et aussi, on peut bien le dire, la faiblesse du duc, enfin la jalousie féroce et vive, la haine implacable de la duchesse. Avec quel art cette femme obtient du duc le secret des deux amants! Comme elle varie ses moyens d'attaque en protestant de son amour pour son mari! Et dans les regrets de la châtelaine mourante, quelle finesse de pensée, quel sacrifice complet de sa personne, quelle ardeur de sentiments! Les auteurs modernes n’offrent rien de supérieur à ce délicieux roman, comme analyse du cœur humain et comme étude de psychologie amoureuse.

Le côté littéraire n’est pas le seul intéressant dans la Chastelaine de Vergi. Ce poème présente, en effet, un élément historique, qui mérite d’être signalé : les personnages que nous y voyons figurer ont existé réellement, et les détails que nous connaissons de la vie de trois d’entre eux concordent, sauf en un ou deux points, avec les faits exposés dans le roman, qui devient ainsi un véritable roman & clef.

Signalons aussi les rimes diroie et vraie (vv. 133-134), deloi et soi (v. 267-268); l’imparfait amot (v. 146), rimant avec pot, est d'ordinaire attribué au dialecte picard, ainsi que la persistance du { dans le participe mentit (v. 496).

Si le roman de la Chastelaine de Vergi n’eût été que le récit plus ou moins poétique et plus ou moins dramatique d’une aventure bien connue à la cour de Bourgogne, sa vogue n'aurait guère survécu aux personnages qui y sont mis en scène. Mais l’histoire en elle-mème était si attachante, l’intérèt purement littéraire en était si grand que, pendant plus de deux siècles, la Chastelaine de Vergi fut lue et relue par plusieurs générations de lecteurs, heureux de trouver dans ce petit roman le charme et l'émotion, plutôt que la vérité historique.

Cette vogue, nous en avons la preuve dans les nombreux manuscrits qui, de la fin du xmr° siècle jusqu’au xvi° siècle, reproduisent le poème", et en remanient et modifient le texte au profit de lecteurs de plus en plus éloignés de l'original ; elle nous est aussi attestée par les allusions fréquentes que les écrivains font à la châtelaine de Vergi et à son chevalier, comparés d’ordinaire aux autres couples d’amants fidèles: : le châtelain de Coucy et la dame de Fayel, Tristan et Yseut, etc.

Froissart place successivement la châtelaine de Vergi dans son Paradis d'amour :

I y sont Tristams et Yseus.… Et des dames y est Helainne Et de Vregi la chastelainne,

et dans sa Prison amoureuse :

Qu'en avint Tristan et Yseus Qui furent si vrai amoureus ; Le castellainne de Vregi ;

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