P. MEYER
logue que nous offre le ms. Harléien serait dédié à la fois à Robert d’Artois et à l’évêque de Metz. Dédier simulranément un livre à deux personnes d'un rang aussi différent eût été inconvenant. Gautier veut dire évidemment qu’il a successivement dédié son œuvre au frère du roi de France et à l’évêque de Metz. Et comme en fait nous avons deux rédactions de l'Image du Monde, V'une datée de 1246", l’autre de 1248*, il ne me paraît pas douteux que la première rédaction — celle qui a été de beaucoup la plus répandue — a été présentée à Robert, et la seconde à l’évêque de Metz.
Cette conclusion, qui a, au point de vue historique, une évidente importance, se heurte à l’idée généralement admise, selon laquelle la seconde rédaction de l'Image du Monde serait l'œuvre d’un simple copiste, qui aurait interpolé en certains endroits et raccourci en d’autres la première édition. Je dois dire que cette opinion, produite fort légèrement par V. Le Clerc, dans son article de l'Histoire littéraire sur l'Image du Monde, m’a toujours paru insoutenable ou du moins très faiblement soutenue. Voici comme Le Clerc exprime sa pensée (Hist. dit, XXII, 324) :
Cette rédaction ainsi défigurée, et que précède ordinairement une table rimée des chapitres, nous paraît l'œuvre d'un copiste messin qui avait du loisir et surtout un grand amour des contes : il n'en trouvait pas assez dans le poème primitif, et, pour en ajouter beaucoup d'autres, le moindre prétexte lui a sufñ. On a vu que l'ancienne composition n'est pas exempte de ce désordre : la description du phénix, les merveilles de Virgile, que donnent tous les manuscrits, sont peut-être de trop longs épisodes ; mais on y garde au moins quelque mesure, Il n'y en a plus dans la nouvelle forme. L'auteur avait nommé Charlemagne, saint Paul, saint Brandan et décrit quelques animau: L'interpolateur ajoute aussitôt de longs détails sur Charlemagne, où il est fait mention de l'église de Saint-Estève et de l’abbaye de Saint-Arnoul de Metz; les voyages un peu moins longs de saint Paul, puis sans aucune autre transition que ces mots qu'on retrouve, ainsi qu’une certaine partie des additions, dans le ms. 7989 * (fol. 115 ve) :
Ms ci de saint Pol nos tairons Et de saint Brandan conterons,
12 1246 nouveau style; voir ci-après, p. 504. 2. 1248 nouveau style (9 mars 1247); voir ci-après, p. 498.
L'IMAGE DU MONDE 487 Bien s'antent qui sa langue tient 128 Autres se chastie de lui. 104 Fors qant de Dieu parler convient. * Sexultez sole oste dolor (sic) Fox est qui n'entent son pooir, Et confors tout tote paor.
Qex il est et q'il puet valoir.
Li hom q'a soi meïsme plait 108 À Deu et a monde desplait.
* En mal sofrir doïes entendre
+ Qui de cest monde a meins de [eure,
* Cil est de plus haute nature.
L'enviex senble que li biens
*Purgement des biens Deu aten- C'om done autrui soit li siens Lare. [biens.
Conpaiz a bon entendement * Qui de science se sorcuide 112 Est cil qui volentiers aprent. 136 *De sapience son sens vuide ; “N'est mie mors qui bien raconte, “Qui plus en digneté s'alieve, *Ne cil povres qui sen senz dote. *Qant ele li faut plus li grieve. * Qui plus s'umelie entre sages * Porpenz est clers de verité, 116 * Plus i aprent de bons usages. 140 * Car qant li hom s’a porpensé “N'aies cure de rason rendre + De dire chose q'il ne doit, * Fors cex qu'a toi quierent apren- * Tantost conest et aparçoit dre. (4) * La verité de son afaire + Petite maisons a po terre, 144 * Que sa folie li fait faire. 120 * Mendre dolor et maindre guerre. * Li fox vuet toz jors desprisier Plus liez doies estre de taire + Ce dontil ne ce sceit aidier. .J. mal que d'un bien a retraire. * Qui la chose blasme ne prise * Iriez te garde de pechier, 148 * Angois q'il en ait rien aprise, 124 * Au feble t'espargne a vengier. * Nuns ne l'en doitcroire derien, * Li sages hom ne li decreit * Caril n'en seit ne mal ne bien.— “Ne revelent paz lor secreit. *Porce volons id prover Qui ne se chastie d'autrui 152 * Et rasenablement mostrer
103-128 Cf. 2174, fol. 38 d; 25343, fol. 41 b; Musée Brit. Roy. 20. À. I, fol. 48 vo, etc. Ces vers sont précédés dans ces mss. des vers Tholomeus j. rois gentils, qu'on retrouvera plus loin dans le ms. Harl. au fol. 38 ç. Ces dits de Ptolémée sont bien certainement tirés des Dicta philosophorum, ouvrage latin traduit de l'arabe, qui, depuis le xuure siècle, a pénétré par des traductions en diverses littératures du moyen âge. Je cite les passages utilisés par l'auteur de l'Image du Monde, d'après le ms. Bibl. nat. lat. 6652 (fol. 58-9), restituant entre [ ] quelques mots oubliés, à l'aide du ms. du Musée Britannique addit. 16906 (fol. 49). On pourra lire la version espagnole de ces passages dans les Mittheilungen aus dem Eskurial de H. Knust (Bibliothèque du Litterarische Verein de Stuttgart, tome 141), pp. 317 et suiv. La version de Gautier de Metz est fort libre et contient diverses maximes qui manquent dans le latin, ou du moins dans les textes que j'ai à ma portée : « Dinit : Convenit sapienti quod de Deo erubescentiam habeat, nec in alio quam in eo plurimum meditetur. — Et dixit : Sapiens est qui in Dei eloquentia statuit et roborat linguam suam (ww. 103-4) et insipiens est qui non agnoscit etiam
L’IMAGE DU MONDE 491 De vesteüres d'or molt chieres 368 Richement, et fist amener
332 Et chaucement a riches pieres, De Rome ilueques les columpnes Corone riche, et cort adèz De marbre q'ancor i sont bones. Molt grant des barons loiget prèr. Main et soir on mostier estoit Tenprez en boivre et en mengier; 372 Et a matines relevoit.
336 As autres jors a son mengier Vers povres fu, humles toz dis, Avoit de qatre mès adès; De son regne et d'autre païs; Sanz lo rost qui venoit après. Par tot lor fesoit molt de biens. Volentiers menjoit veneson, 376 Puis q'il les seûst crestiens,
340 Et au mengier li lisoit on La pecune lor envoioit.
Les hystores des anciens Les rois Sarrazins q'il savoit, Don volentiers oioit les biens. Qui crestiens avoient s0z ex, Pou li avenoit nule fois 380 Il recevoit l'amor de cex, 344 Boivre au mengier plus de Q'as crestiens qui soz eax fussent fois; Feïssent plus d’amor q'il puissent.
En esté, puis disner, menjoit Tant ot de biens en Charlemene Pomes et une fois bevoit, 384 Que nuns lo vos diroit a peine. Puis reposoit une hore ou dous. Qant il vit que prèz de mort fu 348 Par nuit ce relevoit toz sols Et q'il defailloit de vertu, Trois fois ou quatre; a l'esvillier Si manda son fil Loeïs Toz bestenz fasoit apasier. 388 Et les barons de lor païs, Bien fu parlans, voisox et sages, Evesgez, duz et cuens palaiz :
352 Et si sot de plusors lengages : (b) A Aiz lor dist en son palais Greu et latin si bien parloit Et amonesta par amor (c)
Q'en latin Deu adès oroit. 392 Q'a son fil portassent honor Les ars liberaus molt ama Et li feïssent fealté.
356 Et toz jors s'i estudia. Petis et granz a demandé Del cours des estoiles savoit, C'il lor plesoit que de son fil Que sor totes riens li plasoit. 396 Feïst empereor, et cil Par nuit s’en relevoit sovent De part Deu l'otroient joiant.
360 Por encerchier lor errement, La dimenche après maintenant Car tex science affiert a roi, Com empereres s’atorna,
En sa chambre escrivoit par soi 400 A la maistre eglise en ala Tables, livres de sutils sens, Q'il meïsme fondée avoit;
364 Qant il en pooit avoir tens. Desus lo maistre auteil tot droit Sainte eglise ama dès s'enfance, Fist metre .j. nueve corone.
A toz clers porta reverence. 404 Qant orei out, si arasone L'eglise d'Aiz fist aorner Son fil et ammoneste molt
336 Ibid, xxv. — 350 Le texte est peu clair; voici le latin : « …statim litigantes introducere jussi, et, velut pro tibunali sederet, lite cognita, sententiam dixit » (ch. xxv). — 351 Ibid, Xxv. — 365 Ibid, XXVI. — 373 Ibid. xxvn. 383 Ibid., xxx, — 385 Thegan, Vita Ludovici pit, ch. V1.
*Delatin est trais et formez ; Li secons gel chose Deus fist 636 * Mès ne sui pas si toz sencz Angois qu’il autre rien feist, *Ce ne fust j. sols hom gentils Que c'est et que il devenra : + Fils de roi prodom et sutils 664 C'est de nature q'il crea; (8) *Freres au roi Loys de France Li tiers por quoi il fist lo monde 640 * Qui conquist lo fer et la lance, Ou tant de bien toz jors abonde, * La corone Deu et la croix : Et por quoi fist a sa senblance + C'est li contes Robers d'Artois. 668 L'ome et li dona teil poissance A celui lo dona premiers, De fare bien ou mal cil vuet 644 * Car il aprenoit volentiers; Del bien a bien, do mal se duet. “Et après fi lo secont mez Li quars est por quoi et conment + A l'avesque Jake de Mez, 672 Les ars furent premierement + Frere lo duc de Loheregne, Trovées et aprés savées 648 * Mon evesqueetsignor demeine. Par lo deluge et retrovées
Des prodomes qui se penerent, Qui vuet entendre en cest con- 676 Et comment il les ordenerent;
[manz, Après de chascune art par soi Si puet aprendre en cest romanz Conment ele vaut et a quoi; Plusor afaire de clergie Por quoi ars liberals ont nom; 652 Dont amender porroit sa vie. 680 De .ïj. genz qui sont par rason; Cist livres qui deserit lo monde, De l'aliance des .vij. ars Qui a non ymiage do monde, Q'as .vij. vertus ont lor esgars Dous parties de livre tient Coment eles vindrent en France 656 Dont li premiers livres contient 684 De leu en leu par la poissance vi. chapitles de bele escole : Charlemene qui assez sout, Ce sont .vj. somes de parole. Et en aprist tant com il pout. Li premiers chapitles si est Li quins est de philosofie
660 De Deu dont tote bontez nest; 688 De cest monde quele est sa vie;
640-1 conquist signifie « acquit ». C'est en 1241 que ces reliques furent envoyées de Constantinople à saint Louis par l'empereur Baudouin 11 de Courtenai, qui les avait engagées aux Vénitiens pour une forte somme d'argent. Saint Louis les dégagea et en devint légitime possesseur, comme Baudouin le reconnut par un acte de juin 1247 qui est imprimé dans Morand, Hist, de la Sainte Chapelle royale du palais (Paris, 1790, in-4e), pièces justif., p. 7. Cf. Le Nain de Tillemont, Vie de saint Louis, Il, 409 et suiv. — 649 En, corr. a. C'est ici que commencent les mss. de la seconde rédaction, par ex. le ms. de la Bibliothèque Phillips qui donne en rubrique le nom de l'auteur, Ceux de la première rédaction ont, avant ce vers, un autre prologue de dix vers dont le premier est Qui bien vuet entendre a cest livre; voir Romania, XV, 315.— 65r-2. Au lieu de ces deux vers on lit dans la plupart des autres ms. quelques vers dont la substance et parfois le texte littéral se retrouve plus haut, vv. 13 et suiv.
est fortune, que sont richesces De cex qui aiment les nobleces ; Del loux do mont, qui l'a ou non,
692 Des fauces genz qui quierent non; Por quoi fu trovée monoie, Et merchandise mise en voie Li semes chapitles reconte
696 Des philosofes maint bel conte De Platon et puis d'Apollone, D'Alixandre de Macedone, De Vigile qui fist merveilles
700 Tels que nuns n'oï les pareilles; De S. Poul qui quist et troya S'ymage dont ce mervilla, Coment les bons clers converti; (c)
704 De S. Brandan d'Illande ausi Qui par la mer .vij. ans era; Des mervelles q'il i trova; D'un philosofe qui descrit
708 Conment nature .j. home fist; De celui qui sa mere ocist Par la parole qu'il enquist ; De Tholomeu qui tant enquist