L. Clédat
1. Cf. pour cette strophe VArchiv de Herrig, t. XXXV, p. 109.
La vie de sainte Marguerite, poème inédit de Wace, précédé de l'histoire de ses transformations et suivi de divers textes inédits et antres et de l'analyse détaillée du mystère de sainte Marguerite, par A. Joly. Paris, Vieweg, 1870. In-8% 179 pages (Extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires oe Normandie).
Nous avons rendu compte l'année dernière (Romania, VII, 339) d'une publication de M. Scheler consistant en deux vies.de sainte Marguerite : l'une, très fréquemment copiée et imprimée, est celle qui commence par A pris la sainte passion \ Jcsu Crist, a F Ascension \ Quant il fa ens ou ciel montés...; l'autre, dont on ne connaît qu'une copie (Bibl. nat. fr. 19525), commence ainsi : Escotez tote bouc gent. Voici que M. Joly nous donne une nouvelle édition de ces deux mêmes vies, n'ayant appris l'existence du travail de M. Scheler que par l'article de la Romania y alors que sa propre édition était sous presse.
Pour la vie dont on n'a qu'un ms. l'édition de M. Joly fait naturellement double emploi avec celle de M. Scheler Il n'en est pas tout à fait de même pour l'autre, M. Joly ayant suivi pour celle-ci (Après la sainte passion) un ms. différent de celui qu'a reproduit M. Scheler; toutefois, le second éditeur, de même que le premier, est très loin d'avoir connu tous les mss. qu'on en possède, et il n'a pas non plus tenté de classer ceux qu'il a connus.
En tout cas la nouveauté du travail de M. Joly ne saurait consister dans l'édition de ces deux vies déjà suffisamment accessibles. Elle consiste bien plutôt dans la publication de la vie de sainte Marguerite composée par Wace et dont une copie a été signalée à Tours, il y a bien des années, par M. Luzarche. Cette copie se trouve comprise dans le ms. de Tours décrit ici même par M. Delisle (Romania, II, 93-4). Malheureusement le texte en est incomplet. Il y manque au début plus d'une centaine de vers, et il y a d'autres lacunes constatées par M. J. dans le cours du texte. La copie de Tours n'a que 420 vers : la vie complète, M. J. sera bien aise de l'apprendre, compte environ 700 vers. M. J. exprime cette idée incontestablement juste qu'on peut compléter, pour le récit, le ms. de Tours à l'aide des autres versions en vers et surtout à l'aide de la vie latine qui est l'original commun de celles-ci. Mais je doute qu'il réussisse à
1. Elle est meilleure toutefois, M. Joly ayant profité à tout le moins des corrections faites dans la Romania.
convaincre personne qu'il existe un rapport bien étroit entre le poème de Wace et celui du ms. 19525 (Escotez tote boni gcnt). Les rapprochements qu'il établit entre ces deux textes, p. 10-11, ont peu de valeur et s'expliquent tout naturellement par la communauté d'origine. Je tiens ces deux versions, que j'ai étudiées de près, pour indépendantes Tune de l'autre.
Le meilleur moyen de combler les lacunes du ms. de Tours, c'est de s'adresser à un ms. complet. Or il en existe deux qui présentent cette condition. Je n'en veux pas dire davantage présentement, me proposant de revenir prochainement sur ce point avec des développements qui ne sauraient prendre place dans un compte-rendu. Je me borne à transcrire ici les premiers vers de la vie de Wace d'après l'un des deux mss. complets que j'en connais :
A l'anor Dcu et a s*aïe Dirai d'une virge la vie, D'une damoisele saintime Qui s'amor ot vers Deu nautisme Et son pensé si fermement Que por paine ne por torment Ne vout onques son cuer retraire De Deu servir ne d'enor faire....
La publication de M. J. contient encore des extraits de la vie latine (p. 13^ 41) et d'une traduction en prose du XIV* siècle (Bibl. n. fr. 41 1) ; le début de la rédaction en vers imprimée tant de fois depuis le XVa siècle (p. 144-5)1 rédaction qui n'est point autre que celle dont le texte occupe les pages 99 à 1 18 de la brochure de M. J.; enfin une analyse du mystère de sainte Marguerite d'après l'exemplaire imprimé de la Bibliothèque nationale (p. 145-79). Les rapports entre ces divers textes ne sont pas indiqués avec toute la précision qu'il serait possible d'atteindre. M. J. n'a pas toujours dans sa façon de s'exprimer la netteté désirable. Ainsi lorsque, p. 14, il dit que la Bibliothèque possède c jusqu'à treize rédactions latines de la vie de sainte Marguerite, » il s'agit seulement de copies plus ou moins différentes les unes des autres, non de rédactions.
Je ne crois pas utile d'entrer dans une critique plus détaillée, ayant, comme je l'ai dit, l'intention de reprendre dans son ensemble le sujet étudié par M. Joly.
Saga af Tristram ok Isond samt Mœttols Saga, udgivne af det kgl. nordiske Oldskrift-Selskab. Copenhague 1878, in-8*, 456 pages.
On connaît depuis longtemps le grand intérêt qui s'attache aux remaniements Scandinaves de la littérature française du moyen âge et leur valeur souvent considérable comme moyen de reconstituer un original français perdu. Le désir exprimé par M. Gaston Paris dans son Histoire poétique de Charlemagne (p. 151) que tous ces documents fussent bientôt mis au jour a commencé à se réaliser peu à peu dans ces derniers temps. La Société des anciens textes Scandinaves à Copenhague vient d'entreprendre la publication de la traduction islandaise de Tristan et Iseut ; l'éditeur de cet ouvrage important est M. G. Brynjulfson.
Saga af Tristram, p. p. Brynjulfson 277
Ce n'est pas la première fois que ce savant islandais s'occupe de ce sujet; il y a déjà plus de vingt ans qu'il a publié une petite Saga af Tristram ok Isond *, qui cependant n'a que peu d'intérêt à côté du texte original et complet qu'il vient de nous donner. Ce texte, traduit dans la première moitié du XIIIe siècle (1226) sur le commandement de Haquin V (Haakon Haakonsœn) par un moine (brodhir Robert), est bien digne d'attirer l'attention, et on verra dans la suite à quels résultats importants M. B. est arrivé; pour mettre le lecteur tout-à-fait au courant du contenu de la Saga, nous allons en donner un résumé assez étendu ; l'éditeur a joint au texte islandais un abrégé en danois, mais même en cette langue le récit ne sera que péniblement abordable à beaucoup de personnes.
La Saga commence par nous parler de Ranelangres2, chevalier de Bretagne (sydra Brctland) et de ses nombreuses guerres victorieuses avec les rois voisins. Un beau jour l'envie lui prend de connaître l'Angleterre et, suivi de vingt hardis chevaliers, il part et arrive en Cornouailles (Kornbrctaland), où il est bien reçu par le roi Markis à son château de Twtajol. Le roi fait faire un tournoi en son honneur, et il y fait preuve d'une si grande valeur que la jeune sœur du roi, BUnsinbil, se prend aussitôt d'amour pour lui. Après le tournoi il va saluer la princesse et prie Dieu de la bénir ; elle lui rend son salut avec un doux sourire et lui dit : c Que Dieu te bénisse aussi, toi, si tu veux seulement réparer le mal que tu m'as fait (chap. 8)1 t II ne comprend pas bien ce qu'elle veut dire, mais son esprit est troublé par ces mots. Quelque temps après R., gravement blessé dans une guerre où il a accompagné le roi Markis, est ramené à demi mort. Biensinbil est au désespoir, mais à l'aide d'une vieille servante elle parvient à le visiter, ils s'aiment, et bientôt elle devient enceinte. Quand R. est guéri, il est obligé de retourner dans son pays à cause d'un géant terrible, nommé Morgan, qui ravageait ses terres ; son amante s'esquive furtivement avec lui, et ils arrivent sains et saufs en France (Bretagne) ; mais R. est tué dans le combat, et sa femme (car aussitôt revenu chez lui il l'avait épousée) meurt peu de temps après, ayant d'abord donné la vie à un fils, qui, à cause des circonstances malheureuses de sa naissance, reçut au baptême le nom de Tristram ou Tristhum, car trist veut dire douloureux et hum signifie homme (chap. 16). Viennent ensuite les aventures bien connues de son enfance, son adoption par un vieux et fidèle serviteur (Roald), son enlèvement par des marchands qui plus tard lui rendent sa liberté et le débarquent en Cornouailles, son arrivée à la cour de son oncle le roi Markis, etc., etc.; on expose longuement comment il venge son père en tuant le duc Morgan (chap. 25) et comment, retourné auprès de son oncle, il le délivre du joug irlandais imposé par le géant Morhold, qui l'avait forcé à payer un tribut annuel de soixante jeunes garçons ; grièvement blessé dans ce combat, il va en Irlande (sous le nom de Trantris) chercher la sœur de Morhold, lsodd, qui seule est en état de guérir ses blessures; après sa guérison, il se charge de finir l'éducation de la fille d'Isodd, nommée Isond, et retourne enfin en Angleterre. Le reste de l'histoire, le retour de Tristram en Irlande pour demander Isœnd en mariage pour
1. Voiries Annaltr Jor nordisk Oldkyndighed. Copenhague, i8ji,p. 1-160.
2. Le poème allemand de Gotfrit de Strasbourg te nomme a Rivalin surnommé Ranelagres » ; ce dernier nom a seul passé dans notre poème, le premier au contraire dans le Sir Tristrem (Rowland Ris).
son oncle, son combat avec le dragon*, etc., etc., tout se développe comme dans G. de Strasbourg. Peu de temps après son mariage avec le roi, auprès duquel Bringuet (Brangien) a pris sa place la première nuit, Isond s'avise du danger qu'il y a pour elle à ce que sa suivante partage son secret, et ordonne à deux serfs de la tuer ; mais ceux-ci se prennent de pitié pour elle, quand elle leur dit que son seul crime est d'avoir prêté pour une nuit sa chemise à la reine, celle d'Isond n'étant pas blanche : les serfs la mettent donc en liberté et présentent à la reine la langue d'un lièvre ; Isond se repent aussitôt de son méfait et les serfs sont heureux de pouvoir lui rendre sa fidèle amie. — Un jour un ancien prétendant de la reine se présente à la cour déguisé en harpeur, et le roi, charmé de son jeu, lui jure de lui donner tout ce qu'il demandera en récompense ; il demande la reine elle-même, et le roi est obligé de lui laisser enlever sa femme; mais Tristram, qui était à la chasse, rentre bientôt à la cour, et ayant appris la nouvelle il se déguise, suit le ravisseur et l'atteint ; celui-ci l'engage, sans le reconnaître, à jouer un morceau pour consoler et égayer la reine. 11 prend sa « gigue 1 et joue, la reine le reconnaît, et ils trouvent bientôt le moyen de s'échapper ensemble ; en s'enfuyant Tristram dit à l'Irlandais stupéfait : « Tu as gagné Isond par une harpe, et tu l'as perdue par une gigue (Thû sôttir Isœnd med thinni hœrpu ; enn nu hefir thû tynt henni sakir einnar gigju, chap. 50). » Après cette aventure Markis se fie entièrement à son neveu, et ce n'est qu'après les scènes bien connues qui enfin éveillent les soupçons du roi, qu'Isond est obligée de se soumettre à un jugement de Dieu *. L'honneur de la reine est complètement rétabli, mais néanmoins Tristram quitte le pays et prend service auprès d'un duc, et ici se place l'épisode du chien merveilleux (chap. 61). — Tr. rentre plus tard à la cour du roi, mais il en est bientôt exilé, cette fois en compagnie d'Isond ; ils vivent ensemble dans la forêt, où le roi les trouve un jour endormis, et voyant l'épée nue de Tr. entre eux deux, il est persuadé de leur innocence et leur pardonne. — Tr. s'attire de nouveau les soupçons du roi et est obligé de s'enfuir ; il se rend en Bretagne, se lie avec Kardin (Caedin) et épouse sa sœur Isodd*; ici est intercalé un épisode tout-à-fait étranger à l'histoire de Tristram et qui appartient en propre au cycle du roi Artus : il s'agit du géant qui ravageait les pays, tuant les barons et leur ôtant la barbe; le frère Robert dit lui-même d'après son original français que cette histoire n'a rien à faire ici (nu thô at thetta falli ekki vidh sœguna, thâ vil ek thetta vita lâta, chap. 71), mais elle semble avoir été intercalée pour donner occasion de raconter un combat de Tristram (pendant son séjour en Espagne) avec un géant, fils de la sœur de ce • demandeur de barbes »; c'est le même combat dont il est parlé dans les fragments du poème de Thomas (Bossert 1. c. p. 102-3). Dans tout le reste du poème la saga suit de très près ces fragments, jusqu'à la fin tragique de Tristram, qui offre un si grand intérêt à cause de sa ressemblance avec le mythe de Thésée.
1 . La Saga raconte que Tristan, presque suffoqué par l'haleine brûlante du dragon, le tue, lui coupe la langue et la met dans sa heuse (ok skar tungu ur hausnum ok stakk î hosu sina, chap. x6).
2. La ruse par laquelle la reine se sauve est trop connue pour que j'y insiste ici ; elle se retrouve, comme on sait, dans les contes indiens. Voy. Benfey : Pantschatantra I, p. 24 et 457 so,. (cf. Schimpf und Ernst n. 206).
j. Voir Bossert : Tristan et lseult> p. 77.
Saga af Tristram, p. p. Brynjulfson
Voilà pour la Saga, mais l'histoire de Tr. s'est aussi répandue dans le nord Scandinave sous une forme poétique, dans les chansons populaires (kampcviser), et M. B., aidé par Svend Grundtvig, en a publié de l'Islande, du Danemark et des lies de Faeroë. Les chansons islandaises, publiées déjà en 18541, traitent la mort de Tristan et Iseut et suivent la tradition ordinaire ; les chansons danoises au contraire sont publiées ici pour la première fois et doivent se diviser en deux classes qui suivent chacune une tradition différente ; la première classe est représentée par une seule chanson dont les mss. remontent au XVIe siècle et qui semble se rapprocher des poèmes français : elle ne contient qu'une description d'un rendez- vous de Tristram et d'Isalt; la servante a tout-4-fait le caractère de Brangien et sait très bien excuser les deux amants auprès du roi Magnus (Mark). La seconde classe est représentée par 6 chansons, mais la tradition primitive y est si fortement défigurée qu'il n'y a plus guère que les noms qui les rattachent encore à l'histoire de Tristan. Considérons par exemple la chanson A : le jeune Tristram prend congé de sa mère et se rend à la cour de l'empereur où il sert pendant huit années pour gagner l'amour d'Isoldtt ; une ■ Fru Krimoldtt » (l'impératrice, la mère d'I.?) s'oppose à leur union et fait préparer un breuvage empoisonné pour tuer Tr., mais elle est forcée de le boire elle-même, et Tr. enlève son amante avec tous ses biens. Dans une autre chanson « Fru Krimoldtt » est appelée la marâtre d'Iseut et c'est sa tentative mal réussie qui y joue le premier rôle. La quatrième variante (D) mérite une attention spéciale : Tristan et Iseut sont ici frère et sœur, et la prédiction de leur futur amour a fait qu'on les a séparés dès leur naissance, mais Yinclactabilt fatum les rassemble plus tard à la cour de l'empereur, et ils se prennent d'amour l'un pour l'autre; l'impératrice, voyant leur fatale inclination, les fait empoisonner tous deux. On voit ainsi que l'histoire de Tristan et Iseut dans les chansons populaires danoises est devenue une simple histoire d'amour, où la proche parenté des deux amants est venue s'adjoindre comme élément tragique.
La dernière partie du livre est consacrée à la recherche des sources de la Saga du frère Robert et à une comparaison sommaire avec les poèmes allemands et anglais3. M. B. est arrivé à un résultat vraiment important; en effet il a très bien montré que la Saga pour une grande partie peut nous dédommager de la perte du poème complet de Thomas ; nous renvoyons du reste le lecteur à l'ouvrage même de M. B. où est traitée cette question (p. 390 et suiv.). Les passages comparés (il s'agit de la première pièce du 2e vol. de l'éd. de Michel et du 89* chap. de la Saga et des suivants) montrent suffisamment que le frère Robert nous a donné une traduction fidèle et souvent presque littérale du poème de Thomas, mais d'autres passages prouvent en même temps que le bon moine n'a pas toujours été également consciencieux, et qu'il a parfois abrégé son original. M. Brynjulfson est enfin porté à croire que les fragments qui nous restent
t. V. Islenzk Fornkvadi p. p. S. Grundtvig et Jon Sigurdsson. Copenhague, 1854, p. 188-200.
2. M. B. n'est pas ici bien au courant des derniers travaux; il ne connaît pas p. ex. la dissertation de M. Bossert, et commet une petite erreur en traitant de la parenté de ces poèmes ; au sujet du poème où est nommé Berol, il émet (p. 382) l'opinion que ce serait
du poème de Thomas ne sont pas l'original, mais un remaniement postérieur; son argumentation sur ce point est loin d'être convaincante.
Sur le frère Robert on ne sait presque rien ; il est supposé être originaire des Iles Orcades, et M. B. émet l'opinion assez probable que ces îles, ainsi que les Faeroë, auraient joué un rôle important comme intermédiaire dans le passage de la littérature française au moyen-âge vers le Nord ; en ce cas les ouvrages français auraient dû passer par l'Angleterre, et on sait en effet, quant à Haquin V, que ce roi était en relations intimes et fréquentes avec le savant moine anglais Mathieu Paris, qui est même allé deux fois en Norvège4.
Le dernier chapitre (p. 423*56) se compose de quelques remarques détachées sur le Tristram et le Mœttul Saga2; M. B. y parle d'abord des raisons qui l'ont conduit à présumer qu'il y a eu communication entre les Scandinaves et les Celtes d'Angleterre avant les excursions des Vikings : sans cela il ne saurait s'expliquer les nombreux rapports entre la poésie mythique des Celtes et celle des Scandinaves, et il cherche même à montrer une certaine ressemblance entre Tristan et Sigur Fafnersbane, tout en se réservant de revenir plus tard sur cette hypothèse et de la traiter plus amplement; il fait ensuite quelques remarques intéressantes sur la famille et le nom de Tristan et sur ses rapports avec le cycle d'Artus, sur les différents géants tués par Tristan3, et surtout une note remarquable sur le c demandeur de barbes », celte Rhitta Sawr.
On voit que ces remarques sont assez variées, quoique très brèves et sommaires : on aurait su gré au savant professeur de Copenhague s'il avait un peu plus développé ses différentes hypothèses aussi nouvelles qu'intéressantes ; mais à tout prendre, il faut le remercier vivement de la publication importante qu'il vient d'entreprendre et qui à l'avenir sera indispensable pour tous ceux qui voudront s'occuper de l'histoire de Tristan et Iseut.
Avant de finir, je me permettrai d'attirer l'attention sur deux livres populaires danois touchant ce même sujet qui, de nos jours encore, se réimpriment souvent; le premier s'appelle : t Histoire de Tristan et de la belle Isalde, qui eurent beaucoup de joie l'un avec l'autre, et comment ils subirent une mort douloureuse > (Historié om Herr Tristan og den skjœnne Isalde, som oplevede stor Glaede med hinanden og hvorledes de fik en heel sœrgelig Ende) ; il suffit de citer le titre du premier chapitre : c hvorunde Kong Mardi af Kurneval formœlede sin Sœster Blancheflor med Kong Ribalin af Leaonois, » pour voir qu'il se rattache aux romans français en prose ; il nous est sans doute venu par l'allemand ; l'autre
1 . Voy. Storm : Sagnkredserne om Karl den Store ok DidrikafBern. Kristiania, 1874, p. 1 }.
2. A la suite du texte islandais de Tristan, M. B. a donné une réimpression de la Mœttuls Saga; il y a joint un abrégé en danois et une comparaison très rapide avec le poème français (// Mantels mautaillies); pour de plus amples renseignements sur ce curieux petit poème et sur sa forme islandaise il faut se reporter à la publication de MM. Cederschiceld et Wulff (voy. Romania VII, p. 1 $9).
Dans la Saga les quatre géants Morold, Morgain, Urgain et Beliagog (Moldagog) , sont frères de la reine d'Irlande; son mari n'est pas nommé, mais G. de Strasbourg l'appelle Gormun, le plus ancien conquérant de l'Irlande, et autre part il porte le surnom de roi des Africains; d'après M. B. nous avons ici affaire à une singulière méprise : afraiçhc est un mot celtique signifiant guerre et tout ce qui s'y rapporte : le roi des Africains veut donc simplement dire le roi des guerriers, des Vikings (y. p. 44} et suiv.). Cest une conjecture fort ingénieuse, mais peu probable. Gormond a été tout simplement transformé en Sarrazin.
Kœlbing, Die nordische Tristan-Sage 281 livre est plus curieux. Tr. est ici devenu fils d'un duc de Bourgogne, Iseut s'appelle Indiane, et elle est fille de l'empereur des Indes; le roi Marc a également changé de nom et de pays, et est devenu Alphonse, roi d'Espagne; l'un des géants tués par Tr. s'appelle Kunchin et est originaire de la Chine, etc. Les noms et les lieux de la scène sont ainsi fortement défigurés, mais néanmoins notre récit suit très bien dans tous les détails les versions primitives et semble se rapprocher tantôt de Thomas, tantôt de Berol ; il contient par exemple la scène où Iseut est livrée par son mari à une bande de lépreux. Tristan finit par épouser une certaine Jouanete, reine de France, et a d'elle deux fils, Robert et Dagobcrt (voilà un nouveau père de ce t bon roi »), et deux filles, Théresie et Philippine. Après la mort de Tristan et d'Indiane, notre histoire ajoute que deux lis poussèrent sur leurs tombeaux et s'entrelacèrent, et c'est à cet épisode que fait allusion, vers la fin, le titre assez long du livre : i comment il se fit à leur mort un grand miracle, qui se voit encore dans les armes de France 1 t ; peutêtre faut-il voir dans ce trait une forte altération de la fin de la Saga abrégée dont nous avons parlé au commencement de ce compte-rendu : on y raconte que le fils de Tristan, Tristan le jeune, épousa une jeune fille, la plus belle après Iseut, nommée Lilia. Je noterai enfin que le second livre dont j'ai parlé n'a pas été connu de Nyerup, qui au contraire a eu connaissance de la Saga de Robert et a déjà montré ses rapports intimes avec les versions allemande et anglaise, sans du reste deviner le grand intérêt qui s'attache à ce texte3.
K. Nyrop.
Die nordische nnd die englische Version der Tristan-Sage.
Herausgegeben von Eugen Kœlbing. I. Theil. Tristrams saga ok Isondar. Heilbronn, 1878.
La légende de Tristran, qui pendant longtemps avait été un peu négligée, a commencé maintenant à occuper le monde savant, de sorte qu'on aura bientôt tous les moyens de bien connaître cette intéressante production du moyen âge. Un grand pas a été fait par la publication de la traduction islandaise (ou plus exactement norvégienne) du Tristran. Cette édition, désirée depuis longtemps, a été donnée presque en même temps par deux savants qui travaillaient indépendamment l'un de l'autre, M. G. Brynjulfson à Copenhague et M. Eug. Kœlbing à Breslau. C'est ce dernier qui nous occupera dans les lignes suivantes.
Outre le texte islandais complet, le livre de M. Kœlbing comprend une traduction en allemand et quelques notes concernant le texte islandais ; mais surtout il
1. Le titre complet est ainsi conçu: « Histoire de Tristram, fils du duc de Bourgogne, et dMndiane, la belle et vertueuse fille de l'empereur des Indes ; comment un breuvage d'amour les fit s'aimer jusqu'à la mort, bien ou'elle eût épousé le roi d'Espagne et lui la fille du roi de France ; et comment il se fit a leur mort un grand miracle, qui se voit encore dans les armes de France. »
2. [Cet article nous avait déjà été adressé quand nous avons reçu le volume de M. Kœlbing, dont il est rendu compte ci-après, et qui contient également la Tristram-Saea, avec une introduction plus détaillée, plus complète et surtout plus au courant de l'état de la science que celle de M. Brynjulfson. M. Nvrop, quand il a écrit le compte-rendu qu'on vient de lire, ne pouvait encore connaître la publication de M. Kœlbing. — Rid.]
faut signaler l'introduction littéraire intitulée : Zur Ueberlieferung der Tristan-Sage.
D'abord un mot sur le texte islandais. Il est publié d'après le seul ms. complet, datant de la fin du XVIIe siècle et écrit sur papier, et d'après quelques petits fragments sur parchemin, restes d'un ms. du XV* siècle. La traduction ellemême a été exécutée en 1226 par un clerc, nommé Robert (brôdhir Robert) sur l'ordre du roi Haquin V. L'appréciation du texte au point de vue de la langue appartient à la philologie germanique, je la laisse donc de côté. Mais cette traduction islandaise est de la plus grande importance pour le romaniste, en ce qu'elle est la seule version complète du Tristran de Thomas et qu'elle nous permet de lui comparer tous les fragments du poème français que nous possédons.
Au texte de la Saga M. Kœlbing a ajouté une traduction allemande, qui me semble faite avec fidélité; il s'y est glissé çà et là des expressions un peu modernes, mais en général l'auteur a tâché de conserver le caractère antique de la langue, et on saura gré au savant allemand d'avoir mis la Saga à la portée de tout le monde.
Les notes qui suivent cette traduction ayant rapport uniquement à la critique du texte islandais, elles ne peuvent nous occuper ici, et je passe immédiatement à l'introduction du livre. L'édition de la Saga donnée par M. Kœlbing est de beaucoup supérieure en valeur scientifique à celle de M. Brynjulfson. Le professeur allemand, en se livrant à une étude comparative des différentes versions du poème de Thomas, aborde un domaine que M. Brynjulfson a à peine touché dans son livre, où il semble même ignorer tout ce qui a été publié sur le Tristran pendant les dernières années. M. K. au contraire est au courant de tous les travaux modernes sur ce sujet, et il en tire profit. Prenant en général pour base l'étude de M. R. Heinzel : f Gottfrieds von Strassburg Tristan und seine Quelle 1 dans la Zeitschr. f. d. Alterth. XIV, p. 272-447, et tout en le réfutant et le rectifiant çà et là, M. K. étudie épisode par épisode la légende, en faisant une comparaison détaillée des différentes versions et en mettant en lumière leur relation entre elles et avec l'original français. Dans l'examen des 19 premiers épisodes, jusqu'à la p. cxviij, il tâche surtout de prouver que les trois traducteurs : le frère Robert, Gotfried de Strasbourg et l'auteur du Sir Tristrem, ont suivi la même version française1, et en effet on n'a qu'à comparer les passages où M. K. a placé les différents textes en parallèle l'un à côté de l'autre pour prouver la justesse de cette thèse et pour voir l'accord intime qui existe entre ces trois rédactions. La plupart des objections soulevées par M. Heinzel contre l'usage d'une même source par S, E et G, sont réfutées par M. R. à l'aide du texte islandais, qui nous fait presque toujours voir ou du moins deviner les raisons du changement dans l'une ou l'autre des versions ; d'autres passages où G et E sont d'accord contre S nous montrent le procédé du traducteur islandais. Entrer ici dans tous les détails, ce serait reproduire le travail du professeur allemand ; je me borne donc à quelques passages où celui-ci s'arrête plus longuement. Ainsi à l'égard du XVe épisode, qui raconte le rendez- vous de Tristran et d'Isolt sous l'arbre où le roi est caché, M. K. repousse la proposi-
1. Pour simplifier, j'emploierai les mêmes abréviations qu'a choisies M. K. : S = Saga islandaise; E = Sir Tristrem {English Version); G = Gotfried de Strasbourg.
Kœlbing, Die nordische Tristan-Sage 28$
tion de Walter Scott de placer la strophe 86 du IIe fytte du Sir Tristrem avant la strophe 8$, proposition qui avait été suivie par von der Hagen et Heinzel, mais non sans de graves objections de la part de ce dernier; M. K. propose à son tour de placer la strophe 85 avant 84, ce qui a l'avantage de mettre d'accord le poème anglais avec Tordre suivi dans S et G ; toutefois il reste toujours quelque difficulté à cause du v. 2055 : In the trce, qui est tout à fait mal placé ici, comme le dit du reste M. Kœlbing. Dans le même épisode, v. 2 104-2 107 (W. Scott II, 90) il propose de lire Ysondc où il y a Tristrem dans le ms. et Tristrem où il y a Ysonde, tout en avouant que le changement est très fort ; on hésite d'autant plus à l'accepter que, d'après G et le petit poème français de Tristran déguisé en fou (v. 793-814), c'est aussi Tristran qui arrive le premier sous l'arbre et aperçoit l'ombre du roi, ce qui ne serait plus le cas dans E, si on adoptait le changement proposé par M. Kœlbing. A partir du 20e épisode : « Isolt aux blanches mains » p. cxviij, M. K. fait entrer en comparaison les fragments du poème français de Thomas, et il nous montre que dès lors il n'y a presque plus de doute possible sur la source commune de S, E et G, puisque surtout dans la saga islandaise de longs passages correspondent à peu près mot à mot au poème français. Il repousse ensuite, p. cxxxvij, l'opinion de M. Heinzel, qui avait voulu éliminer le fragment de Strasbourg du poème de Thomas : M. K. nous montre au contraire par le texte islandais que les 20 premiers vers au moins de ce fragment appartiennent réellement à ce poème, puisqu'ils se trouvent traduits dans la Saga tout aussi bien que les autres fragments connus. De même il montre que M. Lichtenstein a eu tort de supposer que la version de Thomas avait emprunté certains motifs au poème suivi par Eilhart d'Oberg pour cet épisode, et il fait remarquer avec raison que ce récit a beaucoup plus d'unité dans Thomas et forme un meilleur ensemble que dans Eilhart.
Le résultat auquel M. K. arrive par son travail est donc à peu près celui-ci : S, E et G ont eu pour source un mime poème français, le poème de Thomas, et en général c'est le texte suivi le plus fidèlement. L'auteur du Sir Tristrem a travaillé tris probablement de mémoire, ce qui explique la plupart des cas où il n'est pas d'accord avec les autres versions ; néanmoins S et E vont encore plus fréquemment ensemble que S et G (ou E et G). C'est donc G qui diffère le plus souvent du poème français, soit qu'il ait eu pour base déjà une rédaction française du poème de Thomas un peu différente de celle dont se servaient S et E, soit qu'il ait puisé pour certains passages dans le poème d'Eilhart ou de Berol ; mais en tout cas la thèse de M. Bossert, que le poïme de Thomas a été la source de Gotfried, est maintenant à peu près certaine. Le mérite de Gotfried de Strasbourg, élevé si haut par M. Heinzel (et surtout par M. Bechstein dans l'introduction de son édition), est donc singulièrement diminué, et Gotfried n'est plus qu'un traducteur de beaucoup de talent. L'opinion de M. Heinzel, d'après laquelle G aurait suivi Berol, puis Thomas à partir d'un certain endroit, doit être rejetée, et il est presque certain que ce dernier n'avait pas seulement traité une partie de la vie de Tristran, comme le prétend M. H., mais que son poïme embrassait k roman entier de Tristran. L'hypothèse de M. H. se trouve du reste renversée par la seule existence du fragment de Cambridge, publié par M. de La Villemarqué dans les Arch. des miss, scientif., tome V, p. 97, et qui a échappé
à tous les savants qui, dans ces derniers temps, se sont occupés de Thomas et de Gotfried. Ce fragment, qui appartient à une partie antérieure du poème, est traduit en entier presque mot à mot dans la Saga, peut-être même plus fidèlement qu'aucun autre morceau. — Je me demande pourquoi M. K. a gardé l'orthographe Tristan dans son livre, tandis que tous les mss. français (celui de Berne excepté) donnent Tristran, de même que E et S ont Tristrem et Trislram. — Enfin je crois que M. K. aurait bien pu tirer parti aussi du poème sur Tristran déguisé en fou, du ms. Douce, en le faisant entrer dans sa comparaison, et il aurait pu faire remarquer davantage Tordre différent de l'action dans Berol d'un côté, dans S, E et G de l'autre. Cela n'empêche pas que le livre de M. K. ne soit fait en général avec beaucoup de soin. Si M. Heinzel a eu surtout le mérite de signaler les difficultés et les contradictions réelles ou apparentes qui se trouvent dans la légende de Tristran, l'étude approfondie de M. Kœlbing a le mérite plus grand d'avoir fait la lumière sur le poème de Thomas et les trois traductions, si intéressantes à des points de vue divers , qui en ont été composées au XIIIe siècle en Allemagne, en Angleterre et en Norvège.
Fr. Vetter.
Aucassin und Nicolete neu nach der Handschrift , mit Paradigmen und Glossar, von Hermann Suchier. Paderborn, Schœningh, 1878, in-8°, vm- 1 18 p.
Aucassin et Nicolette, chantefable du XIIe siècle, traduite par A. Bida ; révision du texte original et préface par Gaston Paris. Paris, Hachette, MDCCCLXXVIII, pet. in»4#, xxxi-104 p. (avec neuf eaux-fortes de Bida).
Ces deux éditions d' Aucassin et Nicolete, qui ont paru simultanément, ont un caractère très différent. Celle que j'ai jointe à la traduction de Bida, pour compléter l'élégant volume publié par la librairie Hachette, n'a aucune prétention scientifique ; le texte a été revu sur le manuscrit, mais non traité par les procédés de la critique rigoureuse, qui auraient exigé un appareil d'érudition déplacé en semblable occurrence ; la préface n'a d'autre visée que de préparer à la lecture du vieux récit un public supposé complètement étranger à l'ancienne littérature de la France. — M. Suchier s'est proposé un tout autre but ; il a voulu faire d' Aucassin un livre de lecture pour les étudiants en langue d'oïl ; il a donc établi son texte avec un soin minutieux et il y a joint un commentaire détaillé, d'un caractère plus philologique que littéraire. Sa publication me parait répondre parfaitement à son intention, et je ne doute pas qu'elle n'obtienne le genre de succès qu'il a cherché. Je vais l'examiner avec d'autant plus d'intérêt qu'elle me fournira l'occasion de développer certains points que je n'ai pu qu'effleurer.
Le texte de M. S. a été copié sur le manuscrit — qui lui avait été envoyé à Halle — tandis que j'ai simplement collationnè sur ce manuscrit le texte de la Bibliothèque elaévirienne. Tous ceux qui ont fait des collations savent combien il est difficile de ne pas conserver quelques-unes des fautes de la première copie. C'est ce qui m'est arrivé en plus d'un endroit, et presque partout où nous divergeons la leçon de M. S. est préférable à la mienne. Voici le relevé de ces pas-
Aucassin et Nicolete, p. p. Suchier 285
sages. Quand je me borne à indiquer les deux leçons, c'est que celle de S est conforme au manuscrit. I 4 P Aucassin, S Aucassins (je cite d'après F édition de M. Suchier); 9 P assis, S asis. — II 3 P ne, S na. — III 4 P Nuls, S Nuis. —
III 18 donc, dans mes Leçons corrigées, est une faute d'impression pour doue. —
IV 1 1 P ce poise moi qu'il i va ne qu'il i vient ne qu'il i parole, S ne qu'il i vient a ce qu'il i parole,; ici c'est M. S. qui a été influencé par la mauvaise leçon des éditeurs
, précédents : le ms. porte ne (quoiqu'on puisse lire a ce); d'ailleurs la leçon que j'ai adoptée, n'y fût-elle pas, devrait y être introduite. — VI 9 P en, S e (mais en corrigeant en). — VI 30 P decaus, S decauc; 3 1 P de soi, S desci (qu'il interprète d'esci, c'est-à-dire d'escil) : on peut lire de soi dans le ms., et cette leçon devrait être rétablie si elle n'y était pas. — VII 42 P et Aucassin falie (corr. fait lie), S et Aucassins fu lié ; ma leçon est bonne pour la fin ; quant au nom propre, il est écrit Au. — IX 16 j'ai lu li comme M. S.; c'est une faute d'impression qui, aux Leçons corrigées, attribue celle-ci au v. 13. — X 14 P mainent, S manntnt; le ms. semble en effet porter mannent, mais il aurait fallu corriger (de même pour planne XXIV 17); 15 P feroient, S foroient; 23 P sor, S so (corr. en sor) ; 26 P un caple, S i caple (ma leçon est la bonne); 39 P ceste, S cest (corr. en ceste) ; 45 P quez, S quex; 46 P Quoi, S Avoi avec les précédents éditeurs, mais je crois que ma leçon est meilleure ; 63 P fait, S fiât (corr. en fait); 75 P Bougars, S Bor[gars] (trace intéressante de la forme originaire de ce nom, qui est le même que Burchard). — XIV 4 P m'ariis, S mariis (corr. en m'ariiês) ; 20 P oeil, S oeul. — XVI 2 P beneoit, S benooit. — XVII 16 P mix, S n'a (corr. en mix). — XVIII 2 P vint, S uit (corr. en vint). — XIX 18 P lei, S la. — XX 14 P Qui que demenast joie, Aucassins n'en ot talent, S Qui que derve, n'ost joie Aucassins ne n'ot talent ; la leçon de M. S., évidemment erronée, lui a été suggérée par les précédents éditeurs. — - XXII 30 P corne,
5 con; 43 P enfait (corr. en enfant, mais enfait est la leçon du ms.), S enfant.
— XXIII 16 P Deu (Dex est une faute d'impression puisque j'ai supprimé l'x partout), S dix (corr. en diu). — XXIV 1 P Aucassins ala par le forest devers Nicolete, S par le forest de voie en voie ; j'ai suivi ici, sans m'en apercevoir, une conjecture de Méon ; M. S., en regardant le ms. de plus près, a déchiffré la vraie leçon ; 28 P fait, S fiât (corr. en fait) ; 47 P luiés, S Huis; on peut lire d'une ou d'autre façon, mais la forme Huis est préférable, comme l'a montré M. S. dans son commentaire; 49 j'ai lu // comme M. S., bien que la leçon corrigée ait ici à l'imprimé /. au lieu de li ; 65 P vint sols, S omet sols avec le ms., mais il faudrait le suppléer. — XXVIII 6 P missent, S mUsen. — XXIX 1 2 P si corn mes ancestre fist, S m. a. ains tint, ce qui doit en effet avoir été la leçon du ms., aujourd'hui presque détruite. — XXXI 2 M. S., en retrouvant la trace d'un vers omis par tous les éditeurs, l'a restitué à peu près sûrement.
— XXXI 8 P caupis, S canpis, leçon sûre, et d'ailleurs meilleure. — XXXIII
6 P tele, S cele avec les précédents éditeurs, et à tort. — ^XXV \2 l> de regni, S ce regni; je crois ma leçon préférable, et je lis de dans le ms. — XXXVI 1 1 Mais ele ne fu mie si petis enfes que ne seust bien qu'cle avoit esti [fille au roi de Cartage et qu'cle avoit esti] norie en le cité ; c'est ici une faute inexcusable de ma part : j'ai omis, à la suite d'un bourdon des précédents éditeurs, les mots placés entre crochets, que M. S. a rétablis. — XXXVIII 5 P fille, S filla
(coït, en fille). — XL 17 P voul, S y cul, en remarquant qu'on pourrait lire voul, qui est préférable pour le sens; 18 P l'estent, S Pestenc; 4 P cane (corr. en aine) y S aine ; 14 P racaulli, S recaulli ou reeoulli.
On voit que, à une ou deux exceptions près, nos divergences ne sont pas graves ; ajoutons que M. S. a d'autant plus de mérite à avoir lu exactement presque partout que l'écriture du ms. est aussi mauvaise que possible. — Je vais maintenant examiner les corrections que chacun des nouveaux éditeurs a cru devoir faire au texte. Plus d'une avait déjà été faite par Méon ou par les éditeurs des Nouvelles du Xllfr siècle dans la Bibliothèque elzévirienne et a été adoptée par nous. Plusieurs autres nous sont communes. La plus digne de remarque est celle du v. III 16 ; le ms. porte : Sa biautis le cuer mel croire ; nous avons corrigé l'un et l'autre m'csclairc. IX 5 demanda ciers pour deman d'aciers n'est pas une correction, mais la simple division correcte des mots ; au reste je l'avais indiquée il y a longtemps dans un article de la Revue critique ( 1 867, 1. 1, p. 1 6) . IX 1 3 Bien li sissent es estritrs, nous avons tous les deux ajouté es, omis par le copiste à cause de estriers qui suit immédiatement ; de m. XXXVI 2 nous avons suppléé estoit (comme déjà Orelli, que je n'avais pas consulté) ; XXXV 1 1 nous avons corrigé ai en sai. Je ne dis rien des cas où nous avons tous les deux restitué la leçon du manuscrit, défigurée par tous les éditeurs.
Les corrections sur lesquelles nous ne nous sommes pas accordés sont assez nombreuses. Tantôt nous avons tous deux vu la faute, mais chacun l'a corrigée d'une façon différente ; tantôt l'un ou l'autre de nous a gardé la leçon du ras. que l'autre croyait devoir rectifier. En général, M. S. a respecté plus de passages incorrects comme forme et a cherché à corriger plus de passages défectueux comme sens : c'est assurément faire l'éloge de son édition, puisqu'il a laissé les premiers subsister par principe et que les cas où j'ai laissé les autres à tort sont des marques d'une attention moins pénétrante que la sienne. Voici les divergences que j'ai remarquées : I 2 Del déport du viel caitif, M. S. lit Del déport, du duel caitif; c'est fort ingénieux, et je conviens que le vers tel qu'il est est obscur (cf. ma préface, p. xvij), mais je trouve téméraire de supprimer ainsi des difficultés qui peuvent tenir à tant de causes, et le vers de M. S. me satisfait peu*. — II 6 le ms. porte Si li argoit sa terre, M. S. corrige ardoit, contrairement à ses habitudes et sans raison, car le part, argent, bien connu, permet d'admettre l'existence d'un imparfait argoit. — II 17 M. S. garde cevalers, que je change en cevaliers. — II 17 S farc, P corr. faire. — V 4 Panturee a miramie , P garde miramie et corr. peinturée, S garde panturee et corr. mirabile. Je ne saurais voir dans panturee qu'une faute du copiste, et je n'oserais pas supprimer miramie ; M. S. allègue qu'on n'en a pas d'exemple, tandis que mirabile se trouve ; mais dans les mots semi-populaires comme celui-là il est difficile de dire jusqu'où peut aller l'altération. — VI 1 5 Sa gardé // quens ; j'ai corrigé, certainement avec raison, li visquens. — VI 17 as Sarasins me paraît une correction inutile ; a Sarasins signifie i à des Sarrazins, • et le pas-
1 . Il est assez curieux que l'auteur de la version la plus répandue de Floire et Blancheflor, si semblable à notre conte, dit qu'il tient son récit d'une demoiselle qui elle-même Pavait appris d'un clerc. Ces contes byzantins circulaient oralement.
Aucassin et Nicolete, p. p. Suchier 287 sage parallèle II 29 ne prouve rien. — VI 25 ms. Cen (= Qrfen), S C'en, P Qu'en. — VI 28 crapent, S cropent ; cette correction me parait fort bonne, bien que j'aie cru pouvoir expliquer crapent en le rapprochant de crapaud et de Pangl. crée p. — VI 29 cil a ces viés capes ereses et a ces viés tatcceles vestues ; sauf que nous ne savons pas ce que veut dire tatecele, cette phrase est excellente; la correction de M. S., a ces vils tactils vestures, est fort peu satisfaisante : d'abord il faudrait au moins tacelêes ; puis que vient faire ici le mot tacelé, qui signifie c marqueté » ? Tatecele est peut-être fautif, peut-être aussi est-ce le seul exemple qui nous soit parvenu d'un mot très réel. — VI 3 5 li bien sergant ; je corrige buen, M. S. conserve bien, pensant que serjant a pu garder quelque chose du sens participial (cf. li bien vueillant) ; mais la faute est facile à admettre, et il s'agit plutôt ici de sergents qui sont c bons » au sens où le prend Aucassin que d'hommes qui servent bien; 46 Ise se départ, j'ai corrigé Si se départ, M. S. lit simplement / se départ ; il lit de même i pour il X 1 $ (ms. il foroient morir, P il le f croient, S i le f croient), X 34 (si qui li enbare el cief, P si qu'il, S si qu'i), XIV 26 (qu'il ocesissent, P qu'il l' ocesissent, S qu'i), XIV 37 (si locient, P se Vocient, S s'i Focient dans une correction faite à la main sur l'exemplaire que l'auteur m'a envoyé), XVIII 19 (qui le viegne cacier, P qu'il, S qui), XIX 1 1 (si l'aime, P se l'aime, S s'i), XXVIII 6 (qui le missen, P qu'il le missent, S qu'i le missen), XXXII 9 (qui les ocioit, P qu'il, S qu i). Si on considère tous ces exemples, on voit qu'à l'exception du premier, où le ms. est visiblement altéré, du second et du quatrième, où le ms. a il et où on est en droit de suppléer le ou /', tous présentent le prétendu i agglutiné avec que ou se sous la forme de qui ou si,- si on remarque en outre que tous ces exemples, à l'exception du premier, se trouvent devant une /, on ne regarde la chute de 17 de il que comme un accident purement graphique, et on n'hésite pas à rétablir partout 1/. — VII 1 3 biax uenir et biax alers, P venirs, S venir. — X 12 se se; ici et dans plusieurs autres passages (X 33 se le, XII 6 se li, XVIII 24 se le, XXX 19 se s'en, XXXVI 4 se li, XXXVIII 19 se fist, XL 2 se li, XL 22 se li, XL 26 se que, XL 35 se se) M. S. garde le se du ms. que je corrige en si (je l'ai laissé une fois par mégarde XVIII 9) ; il est certain que si s'est souvent affaibli en se; on peut douter qu'il Tait fait à l'époque de notre poète; en tout cas si est plus clair (Se Dius t'ait XXIV 2 offre une confusion réelle et faite par l'auteur de se = si avec si = sic ; je dis faite par l'auteur, parce que s'il avait compris si comme sic il aurait dit Si t'ait Dius). — X 25 si comence a destre et a senestre ; M. S. intercale avec raison, avec Orelli, a ferir après comence. — X 28 et qu'il lor abat; cet et impossible, M. S. se contente de le supprimer ; je crois mieux faire en le remplaçant par si. — X 4 1 , 42 genre et gerroié, je crois que le copiste a voulu écrire et j'ai imprimé guerre et guerroU. — X 51-3 Enne meustes uos en coutnt que uos me lairies nicolete ma douce amie tant ueir que larroie parle a li ,ij. paroles ou trois et que ie laroit une fois baisie meustes uos en couent et ie uoil ie que uos me Unes, P que j'aroie parlé a li deus paroles ou trois, et que je ïaroit une fois baisie ? Ce m'eustes vos en covcnt, et ce voil je que vos me Unis, S que j'aroie parlé a li .ij. paroles ou trois f Et que je l'aroic une fois baisie m' cistes vos en covent, et ja voil je que vos me te nés. Ma restitution me paraît plus claire et meilleure. — X 62 Sire fait auoire fait li quens,
P Sire, voire, fait avis, fait H quens, S Sire, voire, fait U quens ; l'explication graphique sur laquelle M. S. base sa correction est fort admissible ; la leçon qu* je propose est bonne aussi. — X 78 enondu, P E non Du, S Enon Diu ; la forme Du pour Diu est cependant acceptable. — XII 6 M. S. garde center, où j'ai corrigé canter. — XII 21 le levretes; ce n'est pas par distraction que M. S. a conservé le, puisque cette forme est citée dans les paradigmes ; y voit-il autre chose qu'une faute analogue à des pour del, etc., qu'il corrige?
— XIII 4 S'oi Aueassin plorer Et s' amie a regreter; je supprime a, M. S. le conserve, mais ne l'explique pas. — XIII 14 S'irai en autre régnés, M. S. garde ces deux mots en désaccord. — XV 3 U, P Si, S U. — XV 7 Cors as gent et avenant, Le poil blont et avenant, P Le poil blont et reluisant, S Le poil blont et les dais blans ; ma correction me paraît plus naturelle. — XV 1 2 kl te di et tu l'entens; M. S. essaie de justifier cette forme : je corrige entent. — XVI 25.7 la leçon de M. S. est sans doute préférable. — XVII 10 P Dont il i a [grant] plentê, S Dont il i a [a] plenté, plus vraisemblable, le second a ayant pu facilement être omis. — XVIII 4 le ms. a sauuaces, S garde sauvâtes (c. à d. sauvaches) ; j'ai corrigé sauvages. — XVIII 7 ms. S traien, P traient.
— XVIII 29 ms. S ma dehait, P mal de hait. — XXI 8 Et le mescine au cors corset ; le vers est trop long, et corset ne peut être un adj. qualifiant cors ; j'ai corrigé au cors net, M. S. lit au corset, mais je ne vois pas bien ce que ces mots voudraient dire. — XXII 39 et 41 S garde covien et laiscii, tandis que je corrige covient et laisciis. — XXIII 13 S garde oiel, je corrige oeil. — XXIV 16 plus noire qu'une carbouclie, 19 plus rouges d'une carbonnà; M. S., pensant qu'une charbonnée est noire et que carbouclie n'a pas de sens, a lu plus noire qu'une carbonnie et plus rouges d'une carbouncle : le groupe oun + consonne est inconnu à la graphie de notre ms., et je ne connais carboncle ou carboucle que masculin — XXIII 44 il n'a si rice home en ceste terre, ii vos pères l'en mandoit dis u quinze u vint [de chiens], qu'il ne les eust trop volentiers, et s'en esteroit trop liés, M. S. a remarqué avec raison que la phrase clochait ; il lit qu'il ne les eust donés; je préférerais qu'il ne les donast ou envoiast. — XXIV 56 S garde desou, P corr. desous. — XXIV 66 S garde plouerai, P corr. plourerai. — XXIV 70-72 le ms. a une lacune ; je me suis borné à la signaler, M. S. l'a comblée assez heureusement, il lit : 1/ erra tant qu'il vin[t près de la u U set cemin aforkent], si [vit devant soi le loge que vos savis que] Nicolete [avoit faite, et le loge estoit forree] defors et dedens. — XXIV 84 S garde tant, que je corrige, avec raison je crois, en tout. — XXV 6-9 les quatre vers qui manquent sont également refaits par M. S., mais je ne goûte pas beaucoup sa restitution. — XXVI 1 1 ele le mania tant a ses blances mains et porsaca... qu'ele [respaulle] revint a liu. A cause de tant, le second verbe doit, comme le premier, avoir le pour régime ; aussi ne doit-on pas corriger avec M. S. porcacha : pour remettre une épaule démise, il faut tirer fortement le bras, c'est ce qu'exprime à mon sens le verbe porsachier. — XXVI 21 je change monta en monte, les autres verbes étant au présent ; M. S. garde monta. — XXVIII 4 M. S. a très bien démêlé que la lacune de ce passage était causée par un bourdon, et l'a comblée d'une façon admissible. — XXIX 7 S g. fau, P corr. faus. — XXIX 10 P g. sarai, S corrige, sans nécessité d'après son système, serai — XXXII 1 1 M. S. garde en, où je corrige enne, avec certitude à ce qu'il me
Aucassin et Nicolete, p. p. Suchier 289 semble; il n'explique nulle part ce qu'il entend ici par en. — XXXII 18 ma correction a ue$ (ou a ueus) pour aueuc aura, je pense, l'approbation de M. Suchier.
— XXXIV 5 le ms. porte uns estores, que M. S. garde; j'ai corrigé unes, mais M. S. montre qu'estore n'est pas toujours du féminin. — XXXVI 6 mont sembloit bien gentix fenme et de haut ; M. S. croit nécessaire d'ajouter parage ; je pense qu'on peut s'en passer. — XXXVI 8 et XXXVIII 5 S garde la leçon pree, que je corrige en preée. — XXXVII 3 ms. S a stages, P estages. — XXXVII 8 ms. P amuaffle, S amoral fie : l'un ne me parait pas beaucoup plus explicable que l'autre, ou qu1 amustant, amulaine, etc. — XXXVII 9 Ci me mainnent gent sauvages, P gent sauvage, S gens sauvages. — XXXVIII 8 ms. S fissen, P fissent. — XL 17 on peut lire voul dans le ms., comme le remarque M. S., et voul est préférable à veul. — XL 30 ele se hergala, mot que j'ai laissé sans le comprendre ; M. S. a excellemment corrigé ele se herbega la. — XL 44 ms. S duce, P douce.
M. S., par une innovation bien entendue, a cru devoir rendre compte de la manière dont il a résolu les abréviations du manuscrit. Je suis d'accord avec lui sur tous les points, sauf pour gerre et gerrier, que j'ai déjà indiqués plus haut.
— Il a imprimé le texte dans un système particulier : il emploie l'accent aigu uniquement pour marquer Ye tonique, qu'il soit ouvert ou fermé ; il se sert du tréma pour indiquer la diérèse dans les cas où on pourrait croire à une diphthongue ; enfin il marque les trois prononciations diverses du c (k, teh, ss) par les signes c, é, ç. Ce procédé est simple et a l'avantage de ne rien changer aux lettres du manuscrit. On retrouve dans ces détails la marque d'un esprit critique, indépendant et réfléchi.
Les notes qui suivent le texte contiennent l'explication de passages difficiles et quelques remarques grammaticales. Elles sont généralement instructives. J'en ai contesté trois ou quatre en examinant les leçons où M. S. s'est écarté du manuscrit. Je ne crois pas non plus que faire messeant puisse admettre une autre explication que la seconde de M. Tobler, t faire [à quelqu'un] quelque chose de désagréable, » comme faire lait ; les exemples allégués par M. S. ne prouvent nullement que mesceant ait pu devenir messeant.
J'ai rapporté dans ma préface la composition à* Aucassin au XII* siècle, et plutôt au règne de Louis VII qu'à celui de Philippe-Auguste. M. S., dans la sienne, propose la première moitié du XIIIe siècle. Je ne pense pas qu'on ait écrit aussi ta/d en assonances aussi libres. M. S. (p. 73) compare les assonances de notre poème, qui, dit-il, « tendent vers la rime, à celles de Huon de Bordeaux et de Girart de Vienne, qu'on place d'ordinaire au commencement du XIII* siècle. » Je crois Huon plus ancien ; ce poème est d'ailleurs beaucoup plus près de la rime que le nôtre; Girart est presque rimé. L'étude des assonances, telle que M. S. la donne lui-même, nous présente des faits très archaïques , comme l'absence de nasalisation pour on, l'assonance de ai en a, la distinction (douteuse il est vrai) de e = i et de e = ë (en position), et probablement même la distinction de ci et oi (voy. § 26, où M. S. insère ostoit, qui ferait seul exception). Les assonances de leu en é (17) et d'arcs tint en î (29), que j'admets avec M. S., sont également des traits anciens. L'allure générale des parties en vers est fort archaïque. Je n'attache pas d'importance au fait que le droit de lagan, mentionné par notre Romania,VUl 19
auteur, fut aboli en 1 191 ; il s'exerça en réalité beaucoup plus tard. — Depuis la publication de M. Suchier, M. ten Brink, dans son remarquable travail sur Ye en français, qui sera examiné en détail dans la Romania, concilie l'archaïsme des assonances d'Aucassin avec la date admise pour l'ensemble de l'ouvrage par M. S. en supposant que les parties en prose sont postérieures aux parties en vers, c La partie poétique, dit-il (p. IV), n'a pas été composée avec la partie prosaïque et écrite en même temps : c'est ce dont il me semble qu'on peut à peine douter. Le récit en prose doit être sorti d'une espèce de commentaire aux vers et par conséquent avoir reçu plus tard une forme fixe. En tout cas l'auteur des vers du § 3 ne peut guère être celui de la prose du § 2. 1 Je ne vois pas la difficulté qui frappe ici le critique : l'auteur reprend dans le § 3 une partie de ce qu'il a dit dans le § 2, comme le font les auteurs de chansons de geste en passant d'un merc à l'autre. Pour que la prose pût être regardée comme une sorte de commentaire aux vers, il faudrait que ceux-ci pris à part formassent un récit suivi, ce qui n'est nullement le cas; au contraire les vers sont généralement consacrés à des tableaux, à des dialogues, à des effusions lyriques; le vrai récit est dans la prose. Mais ce qui prouve surtout que l'œuvre est sortie du cerveau de son auteur avec la forme qu'elle a gardée, c'est le nom chantefable qu'il lui donne dans les derniers vers : cette expression, comme je l'ai fait remarquer dans ma préface, s'applique et peut uniquement s'appliquer à une composition comme la nôtre, mélangée de récit (en prose) et de chant (en vers). L'observation de M. ten Brink n'en est pas moins juste en partie. Si l'œuvre du trouveur du XII* siècle a été transmise quelque temps oralement avant d'être confiée au manuscrit d'où dérive le nôtre, la prose a dû s'altérer dans cette transmission bien plus fortement que les vers, préservés par la mesure et la rime. Si même notre ms. remonte directement, par une série plus ou moins nombreuse d'intermédiaires, à l'autographe de l'auteur, dans le siècle qui l'en sépare la langue a dû être profondément modifiée. Les assonances ont conservé quelques formes anciennes qui sans elles auraient assurément disparu ; la syntaxe, le tour général ont été forcément respectés dans les vers, dont la brièveté même rendait l'altération difficile. Dans la prose au contraire rien ne gênait le besoin de rajeunissement bien naturel à ceux qui voulaient lire pour leur plaisir ou réciter pour leur profit l'œuvre charmante qu'ils copiaient. Il suffit de se rappeler ce qu'est devenue dans les mss. la langue de Villehardouin et de Joinville pour comprendre que les parties en prose nous sont certainement arrivées sous une forme plus éloignée de l'original que les parties en vers. Mais il n'y a aucune raison pour aller plus loin.
La scène d'Aucassin est en Provence : Garin est comte de Beaucaire et guerroie contre le comte de Valence. Ces deux noms sont les seules indications géographiques précises (car le royaume de « Torelore, » où les deux amants sont jetés par la tempête, est difficile à identifier, et le poète aurait été sans doute embarrassé de dire où il plaçait c Cartage, » la patrie de Nicolette). En est-ce assez pour conclure avec M. S. qu'il connaissait la Provence? Je ne l'ai pas cru et ne le crois pas encore. Beaucaire n'a jamais eu de comtes ; aux portes de la ville, d'après l'auteur, s'étend une forêt qui a trente lieues de long et autant de large (§ 16); le château de Beaucaire est situé sur la mer même,
Aucassin et Nicohte, p. p. Suchier 291 car la nef d'Aucassin arive (= aborde) au castel de Biaucaire (§ 34); il est vrai qu'ailleurs les deux héros, partis de cette fameuse forêt, passent les vaus et Us mons a les viles et les hors (§ 27) avant de gagner le rivage de la mer. Il est clair à mes yeux que la Provence n'est là que pour rapprocher de la Méditerranée, sur les rivages de laquelle sont les pays sarrazins de Torelore et de Cartage, le point de départ des voyages de nos amoureux. M. Suchier en juge autrement, c Ce n'est sûrement point un hasard, dit-il (p. vj), si Nicolette construit avec des lis et des branches de houx (erbe du garris XIX 13) la loge où elle veut attendre son amant. Le houx couvre encore aujourd'hui les steppes de la Provence, qui lui doivent leur nom de garrigo, comme le savent tous les lecteurs de Miriio. Bien que natif du nord de la France, notre poète aura connu par ses propres yeux les riantes vallées de la Provence, et ce sont certainement des souvenirs du genre le plus aimable qui Font engagé à choisir précisément cette contrée pour la scène de son récit. 1 L'étymologie de garrigo est extrêmement incertaine; le mot garri, qui est peut-être fort étranger à garrigo, signifie tantôt c houx », tantôt c yeuse » ; mais ici il n'a certainement pas ce sens. De Verbe du garris ne peut signifier c des branches de houx »; garris veut dire ici • lande »; voy. Du Cange au mot garricum. Dans un article que M. S. a donné à VAllgememe Zeitung sur mon édition d'Aucassin, il maintient son opinion première, et fait observer que la mer a été jadis plus près de Beaucaire qu'aujourd'hui : elle en a toujours été beaucoup trop loin pour qu'un homme qui aurait connu Beaucaire autrement que de nom eût songé à en faire un port maritime.
Dans ce même article, M. S. reproche à la traduction de Bida l'omission d'une partie du récit qu'il ne juge nullement inférieure au reste. C'est là une question de goût; pour moi je trouve tout l'épisode des aventures lointaines des deux amants ennuyeux autant qu'absurde, et j'approuve le traducteur de n'avoir pas compromis, auprès des lecteurs modernes, le succès de son joli renouvellement en le chargeant de ces pages insipides. M. S., qui juge, comme E. du Méril et moi, que notre chantefable est intimement apparentée à Floire et Blancheflor, trouve que l'auteur c a soumis son modèle à beaucoup de changements graves mais heureux, » et que c dans le détail il a traité le sujet avec plus d'art et de finesse. » Je ne me représente pas les choses ainsi. Les différences très grandes qui séparent Aucassin de Floire tiennent, à mon sens, à ce que l'auteur d'Aucassin ne connaissait le sujet de Floire que vaguement ; s'il fallait considérer ces différences comme des changements voulus, il n'y aurait guère lieu de les approuver. La seconde partie est extrêmement inférieure à celle de Floire, et le dénouement, si je ne me trompe, est imité de Beuve de Hanstone. Si la première partie a un charme incomparable, c'est que le poète a traité son sujet avec amour, qu'il avait le genre de talent approprié à ce sujet, et qu'il a laissé sa fantaisie créer des situations et des caractères dont le thème qu'il suivait de .loin ne lui avait fourni qu'une indication très générale.
M. Suchier a consacré une étude fort intéressante et fort bien faite au dialecte d'Aucassin. Après avoir relevé soigneusement tous les traits dialectaux négatifs et positifs que présente le ms., soit dans la phonétique, soit dans la flexion, il reconnaît que le scribe de notre ms. était picard, et se demande ensuite s'il faut en dire autant de l'auteur : il examine pour résoudre cette question la mesure et l'asso-
nance des vers, et conclut ainsi (p. 72) : • Quatre points rendent vraisemblable que notre auteur appartenait au nord du domaine d'oïl. Le dialecte du ms. est donc identique au moins en gros à celui de l'original, et il faut repousser d'autres opinions, d'après lesquelles la patrie de notre nouvelle serait la Champagne et l'Ilede-France, t De € wahrscheinlich t à c sind zurûckzuweisen t il y a une distance que le critique franchit bien aisément. J'ai dit pour ma part (p. xviij), sans me prononcer nettement, qu'il fallait chercher notre auteur du c côté de la Champagne et de la Picardie, t Voyons s'il faut rayer la première de ces provinces, d'après les quatre points allégués par M. Suchier. 1* Le poète dit prendera et acatrons. M. S. remarque que la première de ces formes apparaît c çà et là dans toutes les contrées de langue d'oïl, mais plus souvent chez les poètes picards *, et que la seconde se trouve c en Bourgogne et en Picardie, • entre lesquelles est la Champagne. 2* La finale Us d'afferrUs est monosyllabique une fois dans le, poème, et assez fréquemment chez les versificateurs picards. 3° c Jou (ego) assuré par l'assonance indique le dialecte picard. » Les preuves manquent à l'appui de cette assertion. 40 Arestiut, fort bien restitué par M. S., c a été commun à tout le nord delà langue d'oïl. » M. S. peut-il dire où était, â ce point de vue, la ligne de démarcation entre le nord et le centre? Malgré les progrès considérables, dont quelques-uns sont dus à M. S. lui-même, qu'a faits dans ces dernières années la dialectologie française, nous devrons encore longtemps répéter en cette matière la sage parole d'Ad. Tobler : vrjçs, xa\ (ji|iVY]ffo àftiaTeîv.
Après le chapitre consacré au dialecte vient, sous le titre modeste de Paradigmes, un exposé très utile de la flexion dans notre texte. Le ms. est pris ici tel qu'il est, et les formes contradictoires qu'on y rencontre sont mises à côté l'une de l'autre sans préférence. Notons, à propos des petites remarques phonétiques qui précèdent, que la chute de Ye féminin n'est pas aussi assurée que le croit l'auteur. Tacelês pour tateceles est une correction peu heureuse de lui, estrousèment me paraît aussi légitime qu'estrousseement, faele est un mot inconnu qui peut être interprété fael aussi bien que faelee, waumonnès peut s'expliquer soit comme waumonnels soit en corrigeant pûmes en punis, pree pour p net est une erreur de copiste qui se trouve sans cesse ; dès lors mi pour mie, complètement isolé, doit être regardé comme une simple faute sans importance. — M. S. fait de pape une déclinaison masculine à cause de // gaite, mais comme on trouve dans notre texte H art. fém., la raison est insuffisante; au nom. plur. on aurait // pape, H gaite (et non les gaites) : j'en doute. — M. S. range viis parmi les mots dont le thème se termine en s,- il est vrai qu'il se comporte comme eux; mais quelle étymologie lui assigne-t-il? Pour moi ce mot m'a toujours fort embarrassé: vêtus, d'où on le tire (Jahrb., VIII, 343), doit donner wcz, mais veterem devrait donner v'ure, veteres vieres; au fém. on ne devrait avoir que vitre, vitres. Les dérivés enviesir, envitsitr, viesier ne s'expliquent pas mieux. Les formes françaises (en admettant que viez soit pour viis) postulent un type comme vësis vis, mais comment l'obtenir du latin 1 ?
1. En présence de ce postulat, la forme ves, signalée par M. Boucherie dans un ms. du vm° siècle, et contestée ici (II, 139, 269), reprendrait peut-être quelque valeur. En tout cas, ves ne saurait être un développement régulier de vêtus.
Aucassin et Nicolcte, p. p. Suchier 293
Un glossaire excellent termine le livre de M. Suchier. — Cateron est traduit par Katzchen, Brustwarze : le dernier sens est indiqué par le contexte (en son le cateron de la mamele) ; le premier est conjecturé comme primitif, mais je ne vois d'analogie ni à une dérivation comme cateron de cat, ni à la comparaison du bouton de la mamelle à un petit chat. — Estrumelê est traduit par c déguenillé, qui a les jambes nues, t Si estrumelê venait de trumel, il ne pourrait signifier autre chose que • privé de jambes, t comme esnasê, etc., et c'est le sens que lui attribue Gachet. Mais, si je ne me trompe, il n'a aucun rapport avec ce mot : il signifie c couvert d'écrouelles, de tumeurs *, et vient de strumclla, dimin. de struma. — Faelê est interprété par c flanqué de piliers, t ce qui est le sens indiqué pas le contexte ; mais pour le rattacher à flael il faudrait d'abord trouver flael dans ce sens, puis avoir des exemples de la chute de 17. — Je ne vois pas de raison de lire puie, c'est-à-dire puiee, pour puie; puie peut être le fém. de pui ou un subst. verbal de puier. M. S. le traduit ainsi : c Appui : de quelle sorte? t Je pense qu'il signifie • rampe, montée, » et non « appui • (cf. Gachet, s. v. puie). — Souduiant est traduit par c soldat, » distraction évidente; M. S. ne peut ignorer que souduiant est le participe de souduire, et signifie t traître, perfide. • — M. S. se demande quelle différence il y a entre mie et viole : ce dernier mot est inconnu à l'ancien français, qui n'a accepté que le dimin. vitella, tandis que vitula a été admis par d'autres dialectes et est plus tard rentré en français. — Pour l'origine du nom d' Aucassin on serait tenté de songer à l'arabe, s'il y avait dans notre poème quelque chose qui rappelât le monde musulman. Il ne serait pas suffisant d'alléguer que Floire et Blancheflor sont nos deux héros sous d'autres noms, et que Floire est un sarrazin de naissance, fils du roi d'Almérie (dans Aucassin, c'est l'inverse : il est chrétien, c'est Nicolette qui est née sarrazine).
Cet article était terminé quand j'ai lu dans la Zeitschrift celui de M. Tobler sur la publication de M. Suchier. M. Tobler se prononce comme je l'ai fait sur plusieurs points douteux : ainsi il appuie par des exemples le maintien de argoit II 6; il prouve que M. S. a eu tort de changer car bouclée en carbonnee et réciproquement; il démontre qu' amuaffle est aussi usité qu1 amuraffle, etc. — Il apporte aussi quelques corrections nouvelles, comme contreval el gardin XII 1 5, etc., et il y joint de précieuses remarques grammaticales. Je ne puis partager son opinion sur le passage suivant (XXIV, 4) : Ne quidiés mie que les ronces et les espines /'«parnaiscent : nenil nient, ains H desronpent ses drasy qu'a peines peust on nouer desus el plus entier. Le sens indiqué par Bida : c au point qu'on pourrait à peine faire un nœud avec ce qui en reste à l'endroit le moins endommagé, t me parait acceptable ; je crois bien avoir rencontré d'autres exemples d'une locution analogue. M. T. veut lire naier et traduire : c dass man kaum an der am wenigsten schadhaften Stelle einen Fleck darauf haette setzen kœnnen. » J'avoue ne pas bien comprendre la traduction ; le sens donné à naier me parait douteux.
I. — Revue des langues romanes, 2e série, t. VI, n<* 11-2 (ij novembre-1 5 décembre 1878. — P. 213, Boucherie, L'enseignement de la philologie romane en France, leçon d'ouverture des conférences de philologie romane faites à la Faculté des lettres de Montpellier le 16 novembre 1878. Cette leçon ayant paru d'abord en brochure, sans mention d'origine, nous en avons rendu compte dans la chronique de notre dernier numéro, ignorant qu'elle fût extraite de la Revue des langues romanes. — P. 23, Bauquier, De auelaaes pronoms provençaux. i* Formes diverses du pronom personnel la las; 2* de l'adj. poss. ma; y du pronom démonstratif neutre régime direct ço, çou, ça, ce; 4* d'un emploi particulier du pronom démonstratif neutre ço. Le n° 1 seul nous paraît avoir quelque importance. M. B. fait voir qu'en divers lieux du Midi (on pourrait dire presque partout, d'après les exemples cités) le pronom féminin de la 3e pers., singulier et pluriel, change de forme, lorsqu'il est employé comme régime, selon qu'il est placé avant ou après le verbe, étant la, las, dans le premier cas, et /o, los, dans le second ; ainsi : la faou, « je la fais », et jast-lo, c faites la ». Cet exemple cité par M. B. (p. 242), d'après le dictionnaire des patois du Queyras de MM. Chabrand et de Rochas d'Aiglun, est le plus concluant ; dans les autres exemples, je ne vois guère la, las, employé autrement que comme article. Je dois dire que des remarques de ce genre sur nos patois du Midi pourraient être multipliées à l'infini sans grand profit. L'attention la plus soutenue ne pourrait suffire à retenir et à classer tous ces petits faits, si ceux qui les font connaître ne veulent pas prendre la peine de les présenter selon un ordre méthodique. On peut concevoir deux manières de procéder : soit des grammaires particulières pour des régions déterminées, soit des études comparatives embrassant un seul groupe de faits (les pronoms, le verbe, quelques faits de phonétique, etc.), mais les suivant dans toute l'étendue du domaine de la langue d'oc. Des remarques isolées, comme il s'en publie maintenant beaucoup, ne se rattachant à aucun travail d'ensemble, ne peuvent qu'engendrer la confusion. — P. 257, V. Smith, Le Moine, chanson du Velay. — P. 283-303, Le Parage à Maguelone, récit bien long, non encore achevé, des fêtes poétiques célébrées en novembre 1878 à Maguelone. — Dans la Chronique, nous voyons exprimer le désir qu'il soit créé à Montpellier c une sorte de succursale du Collège de France » ou tout au moins c des chaires de sanscrit, de philologie germanique et de roumain. * Nous ne croyons pas que l'expression « succursale du Collège de France » réponde à aucune idée bien précise, le Collège de France étant une réunion de
PÉRIODIQUES 295 chaires absolument indépendantes, bien plutôt qu'un établissement d'instruction supérieure à but déterminé. L'enseignement de la philologie germanique nous parait être à sa place à Montpellier comme dans toute autre Faculté, mais que fait le professeur de langues et littératures étrangères? Quant au roumain, nous ne pouvons reconnaître qu'il y ait la moindre utilité à créer une chaire spéciale pour cette langue ailleurs qu'à l'École des langues orientales, où cet enseignement existe en effet et a un but surtout pratique. Dans l'enseignement scientifique des langues romanes tel qu'il doit exister dans les Facultés, le roumain ne peut prétendre qu'à une place accessoire ; il doit être enseigné d'après la même méthode que les autres langues romanes et autant que possible par la même personne. Il y a déjà à Montpellier deux chaires de langues romanes, l'une pour le français, l'autre pour le provençal ; en faudra-t-il une troisième pour le roumain, une quatrième pour l'italien, une cinquième pour l'espagnol, une sixième pour le portugais? Nous l'avons dit dans notre dernier numéro (p. 142) : en Allemagne un seul professeur suffit à tous ces enseignements, et souvent même a de plus à enseigner la philologie germanique ou anglaise.
— 3e série, t. I, n" 1-3 (janvier, février et mars 1879). — P. 1, Affre, Documents sur le langage de Rodez et le langage de Millau du XII* au XVI* sikle. Une pièce s. d. du XIIe siècle, deux de 1191 et n 92, les autres de 1253 à 1 506. Ces documents, dépourvus de ponctuation et de commentaire, sont, comme je l'avais conjecturé (ci-dessus, p. 1 34), ceux que M. Affre a déjà adressés au Comité des Travaux historiques à la date du 29 août 1878, dont il lui a été accusé réception par le ministre le 5 septembre suivant. La correction laisse bien à désirer; ainsi, dans la pièce de 1 190, il faut couper tôt loro (et non loro) lais, e lor 0 dont; dans celle de 1 192 et ailleurs, adevant, lis. adenant; pièce de 1204, loue, lis. lonc; pièce de 1253 (p. 8, I. 2), razol, lis. razos; ibid., actaner est mal lu; es castel, lis. el; plus bas, lis. e seinhorias; pièce de 1254, emasempre, lis. en ja sempret Je n'entends pas, dans la même pièce, avetz en donatz e desempresen, ni Fabre teuli e des sa moilher. Plusieurs de ces documents auraient dû être accompagnés d'explications ; ainsi, deux courts fragments se présentent avec cette sèche mention : c Extrait de l'article coté C 1266 §, c extrait de l'article coté C 1241 t. Il n'eût pas été superflu de faire connaître l'étendue de ces < articles 1, de dire aussi s'ils sont tout entiers en langue vulgaire. Dans les documents de 1504 et de 1553 des traits verticaux intercalés dans le texte semblent indiquer la division des lignes de l'original. Quelle raison particulière y avait-il de suivre ce système dans ces deux seules pièces? — P. 18, Ordinacions y bans del comtat d' Emportas, publ. avec introd. et notes en catalan par M. Balaguer y Merino. Texte intéressant pour l'histoire de la langue comme pour celle des institutions. L'auteur a eu le soin de numéroter les articles de ces ordonnances. On y remarque la fréquente substitution de a à e avant la tonique, constatée depuis longtemps par M. Milâ y Fontanals dans le catalan oriental (Trovad. en Esp.y p. 462), ainsi nagu9 vaguade, pour negu, vtguade. — P. 48, Castels, Dante philologue ; trois pages extrêmement superficielles sur le De vulgari eloquentia; l'auteur n'est pas au courant des travaux publiés sur ce traité, notamment par M. Bœhmer en Allemagne, M. d'Ovidio, et tout récemment M. Giuliani, en Italie. Suivent, sans aucun commentaire, les vers provençaux
placés par Dante dans la bouche d'Arnaut Daniel (Purg. XXVI) et la chanson en trois langues Ahi faulx ris ; la réimpression de textes aussi connus ne se justifierait que si l'auteur avait quelque chose de nouveau à nous dire sur ce sujet. — P. 55-78, Lettres à Grégoire sur les patois de France (suite). — P. 105- 13, Le pitit tro de jau, conte en patois marchoîs des environs de Sardent (Creuse, arr. de Bourganeuf), p. p. le Df Vincent. — Bibliographie. P. 13s, Le Mystère de la Passion, p. p. G. Paris et G. Raynaud (art. de M. Boucherie). — P. 139-49, Périodiques. Plusieurs des observations de M. Boucherie sur divers articles de la Ro mania 1 n* 27, sont d'une valeur très contestable, par exemple ce qui est dit du groupe ft à l'occasion des articles de M. Cornu (Rom. VII, 356) et Havet (ibid., 416-7). M. B. dit que dans les Serments on ne peut lire dift tant que ce groupe ft n'aura pas été rencontré en ancien français. Mais il se pourrait que le son ft eût existé au temps des serments, texte unique, et eût disparu peu après ; ainsi l'objection élevée par M. B. n'a pas grande force. On ne peut non plus considérer comme bien sérieux l'argument tiré de la prononciation populaire bistek au lieu de bijtek. Mais est-il bien sûr que ce groupe ft soit si inconnu en ancien français? Je n'ai pas fait de recherches sur ce point, mais le matin même du jour où j'écris cette note, j'ai rencontré dans une ancienne légende que je copiais à la Bibliothèque de l'Université de Cambridge, la forme cheftif (Cambridge, Univ. libr., Ee. 6. 11, fol. 6 r°, 1. 5). Le ms. paraît être du commencement du XIII* siècle.
II. — «Zeitschrift fur romanische Philologie, II, 4. — P. 515, Von Flûgi, les Drames ladins au XVfc sùclt. — P. 522, Ulbrich, les Consonnes focalisées de l'ancien français. Ce travail, rempli d'observations utiles et de conjectures probables sur l'histoire de la phonétique française, ne saurait être analysé et critiqué en passant. L'auteur ne tient pas toujours assez compte des travaux de ses devanciers. La liste des doubles formes en é et ié (p. 529) pourrait naturellement être fort augmentée (plenier. Roi. CCVII est une faute pour campe! y et en effet les mots en arius ne peuvent avoir d'autre forme que itr). La proposition d'attribuer à Ve = l un son trouble, analogue à 0, intermédiaire entre e et 0, me plaît assez, d'autant que dans certains dialectes cet «est représenté par diverses autres voyelles, en lorrain par a (Ulbr. p. 531), en bourguignon par 0 (voy. Rom., VI 42), en berrichon par oi (Rom. VII 125). Je ne crois pas en revanche au changement en u d'une gutturale suivie d'une consonne ; dans gracula graeco foco, etc., le c s'est absorbé dans la voyelle labiale suivante : on a prononcé grahula ou quelque chose d'analogue, et il en est résulté que cette aspiration étant de bonne heure tombée, Vu (= 0) a fait diphthongue avec la voyelle précédente et a échappé ainsi à la destruction (grieus grius gris et greus gres,fueu feu et fiu; cf. Rom. VII 464). Fous ou fagus, régula, tegula doivent être jugés de même ; Bagdas, flcgma, sagma, smaragda sont des mots étrangers, et il faudrait en connaître la prononciation en latin vulgaire ; pigmentum reste seul. L'affinité de n et u est aussi très douteuse ; dans mont = mout c'est plutôt 1'/ qui s'est changée en n ; comment Pintercalation d'une n dans ingal jongleur langpuste, etc., repose sur cette affinité m'est incompréhensible ; ce qui est dit
en terminant sur l'/i est peu clair. — P. 549, Tobler, Mélanges de grammaire française ancienne (suite). 14. Sur la formation des adverbes en ment (communément rattaché à communel, aveuglément à aveuglée, etc.). 15. Ellipse et représentation (a. Tant fu biaus varies que nus plus. b. Gardes fu liés, onques mais ne fu si. c. Nous li avons valu souvent, Aussi avons nous mainte gent. d. A li se sont tourné et lor dame oubliée, e. Paoravez eu sanz faille.... Ja si grant ne cuidai avoir, f. poser at mes piez sicume de cerf). 16. Emploi de après, avant etc. avec une phrase participiale (après l'aube crevant, ainz le soleil cochii). 17. Que relatif sans antécédent (que je crois, que je sache, etc.). 18. Que adverbe relatif. 19. Ja dans une phrase elliptique (Ne refuse cose nesune Ja n'est si vius ne si despite). 20. De explétif (Chel diable de bareil ; l'explication de la forme bizarre prozdoem par une locution proz de orne, / devenue prozdome puis déclinée comme un seul mot, est fort ingénieuse ; cependant je me demande si prozdoem ou prozdome sont autre chose que des confusions orthographiques). 21. Nom servant à la fois de régime ou de sujet à une phrase et de régime ou de sujet à la suivante (Des trois filles ot non Vainznu Andromacha fu apelée ; les exemples, comme le dit Fauteur, sont tous un peu douteux). Il est inutile d'apprécier ces remarques, où on trouve toujours autant de réflexion que de science, et qui montrent bien que M. Tobler est actuellement sans con- J teste le plus profond connaisseur de notre ancienne langue. — P. 572. Gessner. Si = jusqu'à, avant que en ancien français. L'auteur essaie de prouver que si dans cette locution (cf. Rom. VII, 468) est la simple particule de coordination ; je ne le crois pas. Dans le vers Onques ne s'aresta si vint à la chapele on a un tout autre sens suivant qu'on regarde si comme équivalent à et ou qu'on retrouve ici la construction où il signifie c jusqu'à ce qu'il. » C'est, au reste, pour ce vers la première explication que j'admettrais. En effet dans tous les exemples (au moins en français) où si a sûrement le sens de c jusqu'à ce que, » le verbe de la seconde proposition est à un temps périphrastique, c'est-à-dire à un temps contenant à la fois l'idée de présent (ou de futur) et l'idée de passé : celui qui parle nie qu'il fasse une action avant d'en avoir accompli une autre, puis il se représente, par un tour extrêmement vif et tout à fait populaire, faisant cette première action et ayant par conséquent accompli la seconde : Ne mangerai de pain jet de farine S'avrai veu corn Orenge est assise, c'est-à-dire c Je ne mangerai pas de pain, ou du moins, quand j'en mangerai, j'aurai vu Orange, » etc.; Ne crées chose si f ails esprovée, c'est-à-dire < ne croyez aucune chose, ou du moins quand vous la croirez, que ce soit après en avoir fait l'épreuve. 1 La substitution de ainz, ainçois, à si dans ce sens (voy. Ztschr., II, 98) appuie cette explication ; suivant moi, si dans ces phrases a une valeur ad versât ive ou plutôt restrictive.
Mélanges. I. Histoire littéraire. P. 583. La source retrouvée de Raimon Feraut et de la Vie latine de S. Honorât (Stengel ; nous reviendrons prochainement sur ce sujet). — II. Bibliographie. P. 586. Notice d'un romancero conservé au British Muséum (Vollmœller). — III. Textes. P. 588. Fragment d'une pièce française en 36 quatrains monorimes, qui se trouve sur la feuille de garde du ms. d'Amsterdam (Bongars. I) du Bellum Gallicum (Dinter ; la pièce, qui exprime les regrets d'une femme abandonnée, paraît intéressante; plusieurs fautes de lecture dans les 1 $ vers publiés, comme 3 une pour mie, 5 leidement pour lealment, etc.). P. 589. Le ms. Corsini du Mystère de la Passion (Tobler : cette notice intéres-
santé permet de classer ce ms. dans la famille BC>. — IV. Êtymologies. P. 592. Fr. aller (Baur : le point de départ serait allatus est, d'où il est alis, puis un verbe, pareil â prostrare tiré de prostratus ; j'avais songé autrefois à cette explication, mais je crois avoir fait remarquer depuis que toute étymofogie qui contient ad est à rejeter, car a 1er, comme and an, exprime toujours l'idée d'éloignement. Au reste, reprenant en partie une idée de M. Langensiepen, je regarde and are, et probablement aler, comme dérivés de addere, qui se trouve absolument au sens de addere gradum, c marcher, avancer. 1 Seulement il faut admettre que addere a été changé par le roman en addare (cf. tradare, etc.), d'où andare comme rendere de reddere; ainsi s'explique le parf. it. andiedi, incompréhensible autrement, et aussi les parf. esp. andido, andudo. On peut rattacher aler, soit à une forme plus ancienne aner, soit, ce qui est plus probable, directement à addare. Tout cela demanderait à être exposé en détail. — 2. Lad. gomgnia, giamgia, rattachés à gannire (Baur). — V. Grammaire. P. 594. C/i, egli, ogni (article remarquable de M. Grœber, qui cherche â établir que ces formes n'ont d'abord existé que devant des voyelles initiales et résultent du mouillement de I'// de illi devant ces voyelles : (i)gli oechi comme migliore, d'où la preuve que l'f prothétique devant Y s impure était autrefois général en italien, et s'est conservé, comme mouillement, dans gli stesû, etc.).
Comptes-rendus. P. 601. Acta Seminarii philologici Erlangensis (Suchier : un mémoire concerne la latinité, souvent vulgaire, du Btllum Afrieanum). — P. 602. Albanès, la Vie de saint Benezet (Bartsch). — P. 603. Meyer, La Prise de Damiette (Bartsch). — P. 605. Philipon, Œuvres de Marguerite d'Oyngt. [M. Cornu, qui avait pris une copie du même ouvrage, montre que l'édition de M. Philipon laisse beaucoup à désirer, ce que du reste nous avions fait entrevoir (Rom. VII, 144), sans toutefois pouvoir faire la récension complète du texte, n'ayant par devers nous comme terme de comparaison que la copie de deux ou trois pages du ms. Je crois que M. Cornu s'avance trop en disant : c II est faux de dire le ms. unique. 1 Son argument est que le chapitre publié par Champollion dans ses Nouv. Rech. sur les patois de l'Isère ne peut pas être tiré du ms. actuellement conservé à la bibliothèque de Grenoble. Sans doute il y a de nombreuses différences dans la graphie entre le texte de Grenoble et celui de Champollion ; mais Champollion était le plus inexact des éditeurs, et les variantes qui ont étonné M. C. (et qui ne sont que des omissions de mots ou de fausses lectures) n'ont dès lors rien de surprenant. En tout cas la notice donnée par Champollion, p. 160-1 de son opuscule, ne peut se rapporter qu'au ms. de Grenoble ou à une copie de ce ms. A la vérité, M. C. a entendu dire à la Grande Chartreuse qu'un autre ms. se trouvait en Angleterre. Mais les renseignements littéraires qu'on peut obtenir à la Grande Chartreuse n'ont guère de valeur, et d'ailleurs il ne s'agirait encore que d'une copie moderne du ms. publié par M. Philipon, ms. qui dès lors peut être dit unique (voy. HisL litt. XX, 309 et 791). — P. M.]. — P. 609. Graf , / Complementi di Huon de Bordeaux (M. Stimming avait pris une copie du poème d'Auberon ; en le comparant à l'édition de M. Graf, il a relevé plus d'inexactitudes que je n'avais pu le faire et les a corrigées plus sûrement; il y joint des remarques intéressantes). — P. 617. Birch- Hirschfeld, Die Sage vom Gral (M. Koschwitz veut prouver, et n'y réussit guère,
que le Saint Graal en vers et le Petit Saint Graal en prose dérivent d'un poème antérieur en tirades monorimes remanié en Angleterre, et trouve dans le Grand Saint Graal et la Queste de Saint Graal des traces tout à fait imaginaires d'une rédaction également en tirades monorimes qui leur aurait servi de fondement). — P. 62 3 . Jarnik, Sprachlkhes ans rumanischcn Volksmarchen (Graf ; éloges mérités). — P. 624. Suchier, Aucassin et Nicolete (Tobler). — P. 629. Malfatti, Degli idiomi del Trentino (Bidermann; cf. Rom. VII, 627). — Tables et index.
III. — Romani8Ghb Studibn, XII (fin du t. III). — P. 3^3 . Willenberg, Etude historique sur le subjonctif prisent de la première conjugaison faible en français. Ce travail excellent, appuyé sur un grand nombre de textes, donne lieu à peu d'observations. La transformation, sous l'influence de l'analogie, des formes en question, à l'origine purement déterminées par la phonétique, y est parfaitement mise en lumière. P. 381 lieve, Alise. 2935, pourrait facilement être corrigé en l'uf. De m. p. 382, il aurait fallu distinguer, entre les formes citées avec s inorganique, celles qui sont attestées par la rime et celles qui, ne Tétant pas, peuvent provenir des scribes ou même des éditeurs. P. 384, cui pour cuit est différent d'aï pour ait, parce qu'il a existé un verbe cuier à côté de cuidier, comme voier à côté de vuidier. P. 385 M. W. énumère, parmi les groupes de consonnes qui appellent après eux un e euphonique, t ch ou g palatal, » et il cite les formes pecche et, à côté, change, aprouche, etc.; le cas n'est pas du tout le même : peccem n'a pu produire régulièrement que pez ou peis ; pecche est refait sur l'indicatif, où la i" pers. elle-même a été modelée sur la 3e ; de même judicem a donné juz qu'on trouve dans le Roland et que l'auteur cite ailleurs ; tous les autres verbes dont le thème se termine par c, g, auraient été à examiner à part; la même confusion règne p. 41 5 : esculurst n'est nullement • une forme euphonique où le g palatal est traité comme le c assibilé », il vient directement de excolabricet comme chevalzt de caballicet, etc. Sur les subj. en oie (p. 392) et en eche (p. 413) il y aurait des additions à faire, mais l'auteur est le premier à les mentionner dans un travail systématique. Son mémoire se termine par une tentative remarquable d'expliquer les formes du subj. prés, et de la ir» pers. du présent de l'indicatif des six verbes a 1er doner ester trover prover rover, qui sont, comme on sait, voise vois, doinse doinsy estoise estois, truisse truis, pruisse pruis, misse ruis. M. W. rejette avec raison toutes les explications proposées avant lui (cf. Rom., VII, 623) et cherche à établir celle qu'enseigne M. Th. Mûller : ces formes sont analogiques, et le point de départ de l'analogie est le verbe po(v)oir avec son subj. puisse et sa 1" pers. puis, pois; ce verbe a tantôt ui, tantôt oi, d'où huis d'un côté et vois de l'autre. Mais pourquoi aler ester doner auraient-ils subi l'influence de pooir ? quel rapport les unissait entre eux et les disposait à subir cette étrange analogie? comment croire que pour un temps et une personne seulement pooir aurait agi si bizarrement sur ces trois verbes entre tous ? L'alternance de oi (vois estois) et ui (pruis ruis truis), expliquée ici par pois et puis, est un phénomène bien différent. Vjai de vois estois repose sur Y au des formes du latin populaire vao estao (cf. Rom., VII, 35 s) et n'a jamais pu être ui ; Yui de pruis truis ruis au contraire repose sur Yo bref de probo trôpo (?) rôgo et a passé par uei. L'explication des formes de pooir est d'ailleurs inexacte (voy. Rom., VU, 622).
Voise et estoise, où Ys est douce, ne peuvent être mis dans la même classe que misse pruisse truissc, et ne sauraient en aucun cas remonter à l'influence de puisse. Doinse est aussi à mettre à part. On ne pourrait accepter l'explication de M. W. que pour mis prais truis, — non que le point de départ de l'analogie puisse être cherché dans les formes povons, etc., rapprochées de trovons, car povons povoir, etc., ne sont pas antérieurs à la fin du moyen âge (Rom., VIII, 136), — mais par la position isolée de ces trois verbes et la ressemblance de certaines de leurs formes avec celles de poeir. On peut supposer que l'alternance à la r* pers. du pr. de Pind. d'une forme pue issue de polo avec une forme pu(e)is issue de pocso a amené l'alternance des formes régulières prue(f) true(f) ruei (ou ruc(f), car rogare est devenu de très bonne heure roare puis rovare) avec des formes pruis mis truis créées par analogie avec puis. De même pour le subjonctif. Remarquons qu'aucun autre verbe de la 1" conjugaison ne présentait de pareilles formes (sauf peut-être quelques verbes comme rotare, dont la 1™ pers. du prés, était à peu près inusitée). Le fait n'en reste pas moins bizarre et l'explication douteuse. — P. 443. Stock, Phonétique du « Roman de Troie » et de la c Chronique des ducs de Normandie. » Ce travail très soigné, qui est une révision critique de celui de M. Settegast sur le même sujet (voy. Rom., V, 381), arrive à supprimer les différences que le précédent auteur avait cru devoir laisser subsister entre les deux ouvrages attribués à Beneoit et à conclure : i° que le roman et la chronique sont du même auteur ; 20 que le roman a été composé avant la chronique ; 3° que le dialecte de l'auteur était voisin du normand, mais plus méridional, ce qui concorderait avec la patrie présumée de Beneoit (la Touraine). Il y aurait â faire sur ce travail, dont les résultats paraissent très vraisemblables, plus d'une observation de détail ; je me borne à remarquer que l'abréviation de vos en os (nos = ne vos, jos = je vos, etc.) n'est pas aussi inconnue à l'ancien français que le dit M. Stock (p. 485). — P. 493. Kosehmtz, Le vocatif dans les plus anciens textes français. La conclusion du dépouillement de M. K. est que dans ces textes le vocatif est toujours semblable au nominatif, excepté au pluriel de la 3« déclinaison ma se, où il est semblable au cas régime. — P. 501. Heiligbrodt, Fragment de Gormund et Isambard, texte, introduction, notes et index complet. Ce travail consciencieux fait faire un véritable progrès à la restitution et à Tintelligence de ce précieux fragment (voy. Rom., V, 377). Je ne discuterai pas par le menu ce qui est propre au nouvel éditeur dans les corrections et explications qu'il donne ; l'occasion s'en retrouvera quelque jour. Je noterai seulement qu'en traduisant plei (v. 94) par « pli, 1 je n'ai pas prétendu le tirer de plicitum: c'est le subst. verbal de plier ; k'avueron, p. 277, n'est pas une correction de moi, c'est la leçon même du ms. (kaweron) et elle est excellente. La correction de M. H. au v. 115 (Sor un destrier sor bauzan ert) est digne d'approbation, mais concend pour consent, v. 27, qu'il faut certainement lire consent, est peu heureux ; la correction du v. 46 est inintelligible ; pourquoi écrire menu pour maince 475 et 487? des meis 105 est de illis mensibus et non de ex mensibus; le v. 296 est expliqué d'une façon aussi obscure qu'erronée ; il faut lire avec M. Scheler El tor qu'il prist le fiert Gormunt; t prendre un tour t est une expression connue de la technique des combats chevaleresques. V. 464, I. jut pour vit. M. H. emploie un système de lettres cédillées, d'italiques, de parenthèses et
de crochets qui aboutit souvent à des résultats peu agréables, comme 321 esltji(n)[g]n[i]e[s] . — P. 597. Bœhmer. Quel était le son de oju ? L'auteur cherche à préciser dans les anciens dialectes français le son de la voyelle notée tantôt 0, tantôt a ; il la fixe à celui qu'il désigne par u et qui n'est pas facile a saisir clairement, malgré la définition qu'il en a antérieurement donnée. Il recherche les diverses dérivations de ce son en français moderne et s'efforce d'expliquer leur divergence. — P. 603. Bœhmer. Dons. Pourquoi dous et non dos ou dus dans nos anciens textes ? L'auteur pense que c'est peut-être parce qu'on n'a pas voulu écrire deus, qui aurait été la vraie prononciation, afin de réserver cette graphie à Deus, c Dieu » ! A mon avis duos se comporte comme locos focos qui, dans les mêmes textes, donnent lous fous ; le c devant une voyelle labiale tombe (cf. ci-dessus p. 296) et on a loos foos (ou lous fous pour locus jocus) analogue à duos; à la vérité Yo de dous est fermé, celui de lous est ouvert; mais le parallélisme est complet dans lous de lupus (ta labiale se comporte comme la gutturale), devenu leus comme dous est devenu deus. — P. 605. Bœhmer. Tirolerisches, observations détachées ; sur les participes en estus} voy. ci-dessus, p. 296. — P. 608. Bœhmer. Eulalia; anciennes conjectures plus qu'arbitraires, que l'auteur imprime sans leur attribuer lui-même, à ce qu'il semble, une grande valeur. — P. 60$. Bœhmer. Timbre et non quantité (II) ; nous reviendrons incessamment sur la question reprise ici par M. Bœhmer en contradiction avec M. ten Brink. — Le cahier se termine par un appendice contenant des statistiques et des réflexions intéressantes sur l'enseignement de la philologie romane en Allemagne, et un exposé, sans intérêt pour nos lecteurs, des compétitions et des dissentiments de M. Bœhmer et de M. ten Brink à l'Université de Strasbourg. G. P.
IV. — Archiy fur das Studium dbr neuerbn Sprachen, LX. — P. 294- 342, Hummel. Le rapport d'Ortnit et de Huon de Bordeaux. L'auteur, peu satisfait, et avec raison, du travail de M. Lindner sur le même sujet (voy. Rom. III, 494), a repris la question et est arrivé aux mêmes conclusions que j'avais exposées il y a dix-huit ans (Rev. Germ., 1861). Il s'étend sur les différences qui séparent les deux poèmes et montre avec évidence que l'un ne peut dériver de l'autre. Sur la forme de l'ancienne tradition dont ils sont issus tous les deux il n'apporte rien de nouveau, mais il précise en certains points le caractère d'Alberich-Auberon. Il dit (p. 337) que j'avais exposé mon opinion en quelques pages et sans la motiver en détail ; mais à vrai dire il n'ajoute rien à mes preuves. Il accorde au poème allemand sur la chanson française une supériorité que je ne saurais lui reconnaître. Son travail est d'ailleurs intéressant et exact. — P. 343-360, Buchholtz, Sur les serments de 842. Amas d'absurdités, dont l'auteur est cependant versé dans la philologie ancienne et romane, connaît et respecte Bopp aussi bien que Diez, mais n'a aucun sentiment du développement historique et des variations dialectales des langues (cf. Rom. VIII, 136). G. P.
V. — Le Bibliophile belge, t. XIII (1878). — La Geste de Guillaume d'Orange, fragments inédits du XIIIe siècle. Sous ce titre, M. Stanislas Bormans, auquel nous devons déjà des fragments de Doon de Maience (voy. Rom. IV, 298), nous offre 248 vers qu'il a trouvés, écrits c en jolie écriture du XIII* siècle, »
dans une ancienne reliure. Ces vers appartiennent à Foulque de Candu, et l'éditeur aurait pu l'affirmer sans hésitation, car Foulque et son amie Amfelise, qui figurent ici, ne paraissent dans aucun autre poème du cycle. Tarbé n'ayant publié que le tiers environ de Foulque, il n'est pas étonnant que nos fragments ne se retrouvent pas dans son édition : ils se lisent dans les trois manuscrits de Paris, mais dans Tordre inverse de celui où les a rangés M. B., c'est-à-dire qu'il aurait dû plier dans l'autre sens le double feuillet qu'il a découvert. Le premier fragment (v. 125 de M. B.) commence dans le ms. fr. 778 au f* 187 r* a, dans le ms. 25518 au f 49 r* ; le ms. 774, auquel manque tout le début du poème, commence cinq vers plus loin (B. 130) au f> 99 r* a; le 2° fragment (B. 155) commence au f# 100 v°adu ms. 774, 188 f a de 778, 53 r* de 25518. Le ms. auquel appartenaient les fragments ressemblait assez, d'après la description de M. B., à notre 25518; mais il était plus ancien et paraît avoir été meilleur que tous les autres (au moins ceux de Paris). Il conserve la graphie ei, changée en oi dans les autres, et il a en plusieurs endroits des leçons tout à fait propres, qui paraissent supérieures aux leçons communes aux trois autres. Dans une classification des mss. de Foulque, ces fragments auraient sans doute une réelle importance. — La publication de M. B. est bien faite, et les notes, qui ont été revues par M. Scheler, sont satisfaisantes. — V. 83, lisez Ja i bevront de lor branz li coutel, t les tranchants (expression fréquente) de leurs épées vont s'abreuver (de sang). 1 — V. 115. De son osberc mainte maille estendue ; M. B. propose escendue, qui viendrait de scindere, mais qui n'existe pas : estendue (donné aussi par un des autres mss.; deux ont rompue) est bon ; il s'agit de la maille élargie, distendue, par la pointe de la lame qui y pénètre.
— V. 135, lisez certainement As les vos cinc. — V. 151, Lors veit Boevon que mult bien li esteit (la rime est en ait). « Estât, dit M. B., ne se justifie pas pour le sens et est contraire à la rime. Il faut probablement lire esciet. * Esteit, qui devrait être écrit estait, est la 3B pers. sg. ind. pr. de stare, et convient aussi bien pour le sens que pour la rime ; esciet fausserait doublement la rime (774 a estoit, les deux autres mss. estait). — V. 179, Li gloz ra lui sa longue cane assise Sor son escu. c Le mot cane, qui n'est jamais employé dans le sens de lance, paraît suspect à M. Scheler. » A tort : il se retrouve ailleurs pour désigner particulièrement une sorte de longue lance employée par les Turcs (les autres mss. ont cane, kane on quant). — V. 190, desplei est pour despleit et non pour despleié, — On pourrait contester plus d'une remarque grammaticale. G. P.
VI. — Mémoires de la Société de linguistique de Paris, IV, 1 . — P. 17. Sayce. La position de l'article défini (quelques remarques sur les langues romanes).
— P. 21-27. Havet, les Syllabes iwtxpàt ôéaw (excellente exposition d'un point délicat de grammaire, où il est tenu compte du latin et du roman). — P. 30-36, Guyard. Une particularité de P accentuation française (remarques fines, mais discutables). — P. 45-82. Joret. Essai sur le patois normand du Bessin (suite du dictionnaire étymologique : crignache-gvile) .
L'Académie de Stanislas a décidé d'ouvrir une enquête sur les patois de la Lorraine, du Barrois et du Pays Messin. Elle demande à toutes les personnes qui sont en état de l'aider de lui envoyer des textes, des éludes grammaticales et des glossaires des divers patois de ces régions. Les collecteurs devront s'attacher à reproduire fidèlement le patois qu'ils sont à même de connaître, sans se préoccuper de le rattacher à un groupe linguistique quelconque. Pour de plus amples renseignements, s'adresser à M. Ballon, archiviste de l'Académie de Stanislas et bibliothécaire de la ville, à Nancy.
— La première livraison du Trésor dàu felibrige de Mistral a paru et justifie tout ce qu'on pouvait attendre de cette œuvre grandiose. L'étendue et l'exactitude des informations y sont également remarquables. Le provençal des bords du Rhône y est pris comme type, mais les formes des autres dialectes y sont données aussi, commodément classées, avec indication précise de provenance. Le nombre des locutions, des dictons populaires, des proverbes, est plus considérable qu'en aucun autre dictionnaire du même genre. Nous rendrons compte du Trésor quand la publication en sera un peu plus avancée. On peut toujours souscrire en s'adressant directement à l'auteur, à Maillane, par Graveson (Bouchesdu-Rhône), ou à M. Champion, libraire à Paris.
— On annonce une nouvelle édition du Chevalier au Lion de M. Holland.
— M. P. Fanfani est mort subitement à Florence le 4 mars dernier, à l'âge de 64 ans. Il s'était acquis une réputation méritée par sa connaissance profonde de l'idiome toscan. Ses dictionnaires de l'usage toscan et de la langue parlée font justement autorité et serviront puissamment à l'unification de la langue; mais sa critique, appliquée aux documents anciens, était moins sûre, bien qu'elle affectât volontiers les allures de l'infaillibilité. Ses éditions de textes du moyen âge ne s'élèvent pas au-dessus du niveau médiocre qu'atteignait la généralité des éditeurs italiens, jusqu'au moment où MM. d'Ancona, Mussafia, Comparetti, Carducci, donnèrent l'exemple d'une méthode plus exacte et d'une connaissance plus étendue des littératures dont se sont inspirés les anciens auteurs italiens. Dans ces dernières années, Fanfani s'était jeté à corps perdu dans la polémique relative à l'authenticité de l'a chronique de Dino Compagni, sans beaucoup de profit, croyons-nous, pour la cause qu'il défendait avec plus d'ardeur que de jugement.
— MM. Otto Behaghel et Fritz Neumann annoncent qu'ils publieront, à partir de l'année prochaine (un numéro spécimen sera distribué en octobre), avec le concours de M. Bartsch, une feuille mensuelle intitulée Uteraturblatt fur germanisent und romanische Philologie. Ce nouveau journal contiendra : i° des comptesrendus ; 2° une bibliographie ; j° le dépouillement des périodiques ; 4" des annonces de livres en préparation ; 5* l'indication des cours relatifs aux études romanes; 6° des notices personnelles. Chaque numéro contiendra au moins 32 colonnes in-40 ; le prix de l'abonnement sera de 8 marks (10 fr.) par an. Le Uteraturblatt paraîtra chez les frères Henninger, à Heilbronn ; leur correspondant parisien, auquel on devra adresser les livres destinés au journal, est M. Le Soudier, 19, rue de Lille.
— La Vie de saint Alexis en vers de douze syllabes, dont la publication par M. Joseph Herz est annoncée plus haut (p. 165), vient de paraître à Francfort (programme de la Realschulc Israélite). Nous en rendrons compte. Elle contient, outre le texte, une introduction philologique.
— M. A. .Morel-Fatio publiera prochainement chez Vieweg une Chrestomathie catalane, en vers et en prose, depuis les plus anciens temps jusqu'à la fin du XVIII» siècle.
— M. Wolfflin imprime à Erlangen un ouvrage sur c La comparaison latine et romane. »
— M. Vollmœller prépare (chez Henninger, à Heilbronn) l'impression du Lapi varie espagnol qui se trouve dans le ms. de Londres Add. 21245.
— Livres adressés à la Romania :
Saggi critici di Fr. d'Ovroio, professore nella R. Università di Napoli. Napoli, Morano, in- 12, xvi-677 p. (6 1.). — La plupart des articles qui composent ce volume ont paru dans différents recueils ; plusieurs cependant, et non des moins importants, sont inédits. Nous donnons la liste de ceux qui intéressent directement nos études; tous joignent un grand agrément de forme à un solide mérite de fond. L'auteur nous fait espérer un second volume, qui comprendrait des articles d'un caractère plus spécialement philologique: il sera accueilli, comme celui-ci, des romanistes ultramontains avec d'autant plus d'empressement qu'ils ont bien de la peine à se procurer les périodiques épars et souvent éphémères qui paraissent en Italie. — Après plusieurs articles sur la littérature moderne ou contemporaine, se trouvent ici les suivants : Pio Rajna e le sue Fonti àtlï Ariosto; Sul trattato de vulgarî eloquentia di Dante Ali g hit ri (cf. Rom. III, 501); La Metrica délia Canzone seconde* Dante (inédit) ; Lingua e dialetto; Délia questione délia nostra lingua,e délia questione di Ciullo d'Alcamo, ris posta al prof.Caix (inédit); La Lingua dei Promessi Sposi. Il est peu de ces articles sur lesquels la Romania n'aura pas l'occasion de revenir.
La Friquassée crotestyllonnée, commentée par M" Epiphane Sidredoulx, avec une préface de Prosper Blanghemain. Paris, libr. des Bibliophiles, in- 18, vm 6 1 p. (8 fr.). — Cette réimpression d'une facétie rouennaise du XVIê siècle mérite l'attention de tous les amateurs de folk-lore. C'est un recueil, ou plutôt un pêle-mêle de tous les dictons, refrains, proverbes, mots de gueule et autres qu'on pouvait entendre dans les rues de Rouen il y a 322 ans. Le texte est malheureusement très altéré dans l'édition de 1604, à laquelle appartient le seul exemplaire connu. Il y a là, même après le commentaire de M. Epiphane Sidredoulx, plus d'une trouvaille à faire.
Etudes sur les idiomes pyrénéens de la région française, par A. Luchaibb, maître de Conférences d'histoire et de langues de la France méridionale à la Faculté des Lettres de Bordeaux. Paris, Maisonneuve, in-8°, xn-373 p. — Ce volume, enrichi d'une carte, est la suite et le développement des Origines linguistiques du même auteur (voy. Rom. VII, 142).
Le propriétaire-gérant: F. VIEWEG. Imprimerie Gouverneur, G. Daupeley à Nogent-le-Rotrou.