Ce lai a donc été compose en Grande-Bretagne
3. La version norvégienne, visiblement altérée ici, a supprimé ce nom ; elle place la scène en Cornouailles.
de Marie que nous promet M. Mail. Je ferai seulement une remarque à propos de cette femme célèbre, c'est qu'il faut certainement reculer plus qu'on ne le fait l'époque où elle a vécu. Son style est du xiie et non du xine siècle ; l'auteur de la Vie de saint Edmond , Denis Pyramus, qui mentionne ses lais comme célèbres, n'est pas lui-même, si je ne me trompe, plus récent que le premier tiers du xme siècle 1 ; enfin le recueil norvégien des Strengleikar, où plusieurs de ses lais sont traduits, est sans aucun doute du règne d'Hakon IV (1217-126$), et il faut nécessairement supposer un certain intervalle entre l'époque de la composition des lais et celle de leur traduction en Norvège. Il est vrai que le passage souvent cité du Couronnement Renart parait décisif en sens contraire : l'auteur y fait un grand éloge du comte Williaume, « qui fut jadis comte de Flandres », et il déclare en finissant qu'à cause de ses qualités extraordinaires il a fait de cet éloge le sujet de son prologue 3 : Et pour çou dou
conte Guillaume Pris mon prologue, corn Marie Qui pour lui traita
d'Ysopet. Il s'agit ici de Guillaume de Dampierre, comte de Flandres, et Guillaume étant mort en 125 1 âgé de 31 ans au plus (voy. Mail, Mar. Franc. , p. 51), c'est dans les quelques années précédentes que Marie, s'il fallait en croire l'auteur du Couronnement, aurait composé ses fables. Et en effet le prologue des fables (ou Ysopet) dit qu'elles ont été écrites Pur amur le cumte Willaume, Le plus vaillant de cest roiaume. Mais malgré cette confirmation apparente du témoignage de l'auteur de Renart couronné, il ne faut y attacher aucune importance. Marie a certainement écrit Vlsopet en Angleterre, et cest roiaume ne peut signifier que l'Angleterre (c'est-à-dire le royaume ou je suis) ; donc le comte Willaume n'est pas le comte de Flandres. L'auteur du Renart couronné a eu entre les mains un manuscrit des fables de Marie, où se trouvait la dédicace ; il a cru que le comte Guillaume dont elle parle était le comte Guillaume de Flandres, mort jeune en laissant un brillant renom, et pour la famille duquel il écrivait (voy. Mail, p. 49), et il a été si frappé de ce rapprochement qu'il l'a signalé dans son épilogue et qu'il parait bien avoir fait transcrire, pour son protecteur, les fables de Marie à la suite de son ouvrage (voy. Mail, p. 47). Mais il ne faut pas oublier qu'il écrivait longtemps après la mort du comte Guillaume (Qui jadis fu conte de Flandres). Il a donc commis tout simplement une erreur d'attribution
1 . M. Suchier (Ueber die Vie de seint Auban, p. 3) est porté à le placer vers le milieu du xii6 siècle; mais c'est certainement trop le reculer.
2. Méon, Renart, t. IV, v. 3361. Ce passage a été ordinairement mal interprété : le poète ne dit nullement qu'il ait travaillé pour Guillaume, ni même qu'il Tait connu; il parle de ses qualités comme propres à l'ancien temps, si supérieur à l'époque contemporaine, où on ne rencontre plus de semblables héros.
comme les critiques de nos jours en commettent souvent. Mais la coïncidence avec le prologue d'Isopet a paru tellement forte, que, sauf Rothe, qui se tire bien mal d'embarras en interprétant pour lui par « pour un homme tel que lui », tous les critiques, et dans ces derniers temps, V Histoire littéraire (XXIII, 62), Reiffenberg, Hertz (Marie de France, p. xij), M. Mail, et moi-même en rendant compte de son opuscule1, ont admis que les fables avaient été dédiées au comte de Flandres qui fut en Egypte le compagnon de saint Louis et de Joinville. Il est impossible, quand on les lit avec soin, qu'on ne rejette pas une pareille erreur, et M. Mail lui-même, si je ne me trompe, en est tout à fait revenu *. Si on se méfiait des preuves internes, je crois que l'examen d'un des ouvrages de Marie, l'Espurgatoire saint Patrice, pourrait fournir des preuves externes ; mais je laisse le soin d'établir et de préciser tout cela au savant éditeur du Comput, qui fera certainement précéder son édition des fables de Marie d'une nouvelle étude sur sa vie et ses œuvres. Je n'ajouterai qu'un mot à propos de Marie ; c'est qu'on ne peut songer à lui attribuer, quelle que soit l'opinion qu'on ait sur les autres pièces que je publie, le Lai du Lecheor. Quoique sa morale ne soit pas rigoriste et qu'elle pardonne beaucoup à l'amour, Marie n'a jamais dégradé sa plume par des expressions ou même par des peintures déshonnêtes. Aucune femme, à coup sûr, n'imaginerait ou ne répéterait la cynique profession de foi que les demoiselles et les dames de Bretagne, d'après l'auteur du lai, n'approuvent pas moins que les chevaliers ; mais, eût-elle été capable de s'amuser de pareilles facéties, Marie, moins que toute autre, les aurait exprimées avec la crudité de notre lai. Je le remarque pour signaler le sens, à mon avis évident, et que cependant personne ne parait avoir saisi, de quelques vers qui se trouvent dans le prologue des
fables : A moi N'avenist noient a retraire Plusors paroles qui i sunt ;
Mais.... Quant tels hom m'en a requise, Ne voil lessier en nuit guise Que n'i mete travail e peine, Ki (éd. Or) ke m'en tiegne pur vileine. Il y a en effet dans Romulus, que Marie a mis en vers, quelques contes assez grossiers ; il lui répugnait de les traduire, et elle s'excuse de l'avoir fait pour obéir à son haut patron : assurément elle n'aurait pas de gaieté de cœur rimé la vilaine boutade du Lecheor.
Un mot encore sur le système dans lequel j'ai publié ces lais. Le manuscrit offre évidemment une langue qui diffère, et comme date et comme