Rev. Crit., 1867. art
2. Le roi auquel les lais sont dédiés n'étant pas Henri III, et ne pouvant guère être, comme l'a montré M. Mail, ni Richard ni Jean, est donc Henri II, ce qui convient tout à fait et place avant 1 189 la rédaction de ce recueil.
dialecte, de celle dans laquelle ils ont été composés. Dans une édition critique qui s'appuiera sur une investigation philologique préalable, on pourra essayer de les ramener à leur forme primitive. Je ne l'ai pas tenté' ici ; je les ai publiés d'après le manuscrit, que j'ai pu apprécier en le comparant, pour les lais qu'il a en commun avec d'autres, aux versions imprimées : il résulte de cette comparaison que nous avons un texte assez bon, quoique rajeuni, modifié en plusieurs points, parfois défiguré, mais qui en somme n'est pas trop éloigné de l'original. Il a l'avantage d'être généralement intelligible, ce qui, souvent, il est vrai, indique des remaniements plutôt qu'une fidélité scrupuleuse. Je me suis borné à corriger les fautes évidentes contre la langue, la mesure ou le sens.
TYOLET.
Ce lai, fort intéressant et complètement inconnu jusqu'ici, se divise en deux parties distinctes. La première, où est décrite l'éducation sauvage de Tyolet et sa surprise à la rencontre d'un chevalier, ressemble d'une manière frappante au début du Conte del Graal de Crestien. Perceval, comme Tyolet, est le fils de la veuve de la forêt ; comme lui, il est élevé par sa mère dans l'ignorance de la chevalerie et ne connaît d'autre plaisir que la chasse; comme lui il rencontre des chevaliers, demande le nom et l'usage de chaque pièce de leur armure, apprend d'eux que c'est à la cour d'Artur qu'on est armé chevalier, se résout à y aller, et reçoit en partant de sa mère, désolée de le voir partir, des armes et des conseils (ces derniers n'ont d'ailleurs dans le lai aucune conséquence) ; enfin Perceval et Tyolet entrent à cheval dans la salle du palais d'Artur. A ces éléments communs notre lai joint des éléments particuliers d'un caractère fantastique assez vague : on ne sait comment une fée avait fait à Tyolet ce don merveilleux d'attirer les animaux sauvages en sifflant, ni ce que veut dire cette métamorphose d'un cerf en chevalier. Comme dans la plupart des lais bretons, nous trouvons ici les débris de vieilles tradition^ effacées et mal comprises. Tout est beaucoup plus simple et plus clair dans Crestien ; cela ne veut pas dire que tout soit plus ancien. Il est inadmissible que notre lai provienne du Conte del Graal; faut-il croire que c'est Crestien qui l'a connu et utilisé? 11 est plus probable, pour bien des raisons que je ne veux pas exposer ici, que les deux poètes ont puisé à une source commune. Il faut seulement reconnaître que cet épisode, dans sa partie la plus intéressante, ne peut
remonter à une grande antiquité : la description de l'armement des chevaliers, l'importance même donnée à la chevalerie indiquent que le récit n'est pas antérieur au xu° siècle. Mais il n'est sans doute que la modification d'un conte antérieur où les éléments récents n'étaient pas introduits. Dans le poème de Crestien, l'éducation solitaire et l'ignorance de Perceval ne sont pas sans rapport avec la suite de ses aventures, et le développement de sa biographie poétique se passerait difficilement de ce début, ce qui n'empêche pas que Crestien a fort bien pu l'emprunter à une autre source que la suite de son récit. Dans notre lai, on ne voit pas de lien nécessaire entre la première et la seconde partie : l'aventure qui fait le sujet de celle-ci pourrait aussi bien arriver à tout autre qu'à Tyolet. Les deux parties sont cependant rattachées par une circonstance matérielle, l'emploi que fait Tyolet de son don merveilleux pour appeler à lui le blanc cerf. Cela porterait à croire que les deux parties ont été anciennement soudées l'une à l'autre.
Cette deuxième partie est proprement une des nombreuses variantes du conte si répandu du tueur de dragon, auquel un imposteur prétend enlever l'honneur de sa victoire (voy. les n°* V et XXXVII des contes lorrains publiés ici par M. Cosquin, avec ses remarques). Une forme celtique plus ancienne de ce conte a été insérée dans l'histoire de Tristan. — Ici le dragon est remplacé par sept lions, sa langue par le pied du blanc cerf; l'imposteur pousse la perfidie plus loin que dans aucune autre variante (au moins n'en connais-je pas où il essaie, comme dans notre lai, de tuer le héros) ; le rôle du « blanc brachet » pourrait bien être un reste presque effacé du rôle des trois chiens merveilleux dans plusieurs contes de ce genre (voy. Cosquin, n° XXXVII). — Il est clair, par la façon dont se présente à la cour la fille du roi de Logres, que cet épisode a été rattaché indûment à Artur. Dans tous les autres contes, la princesse que le héros épouse après avoir tué le monstre est la fille du roi régnant dans le pays même. L'introduction du récit dans le cycle d'Artur a amené les noms de Lodoer et de Gauvain, chevaliers connus de la Table Ronde ; le dernier montre ici la courtoisie et la loyauté qui lui sont toujours attribuées.
C'est le lay de Tyolet. Mes Artur, qui ert de grant pris,
y adis au tens qu'Artur régna, Avoit o lui tex chevaliers
Conme ele ore est, ce m'est avis ; 5 Mes ne sont pas de la manière
3 ert — 5 le premier est manque
Qui molt érent hardiz et fiers :
Encor en i a il assez Qui molt sont preuz et alosez, 10
Qui Engleterre est apelée, Dont n'estoit mie si puplée
Qu'il estoient du tens ariére, Que li chevalier plus poissant, Li miedre, li plus despendant, Soloient molt par nuit errer, 1 5 Aventures querre et trover, Et par jor ensement erroient Que il escuier nen avoient, Si erroient si toute jor Ne trovassent meson ne tor, 20 Ou dui ou troi par aventure, Et ensement par nuit oscure Aventures bêles trovoient, Qu'il disoient et racontoient ; A la cort érent racontées 25 Si corne eles érent trovées ; Li preude clerc qui donc estoient Totes escrire les fesoient :
Mises estoient en latin Et en escrit em parchemin, 30 Por ce qu'encor tel tens seroit Que l'en volentiers les orroit.
Or sont dites et racontées, De latin en romanz trovées ; Bretons en firent lais plusors, 3 5 Si con dient nos ancessors.
Un en firent que vos dirai, Selonc le conte que je sai, D'un vallet bel et engingnos, Hardi et fier et coragos. 40 Tyolet estoit apelez :
De bestes prendre sot assez, Que par son siffler les prenoit, Totes les bestes qu'il voloit ; Une fée ce li ora, 45 Et a sifler li enseigna :
Dex onc nule beste ne fist Qu'il a son sifler ne preist.
Une dame sa mère estoit Qui en un bois adès manoit : 50 Un chevalier ot a seignor, Qui mest ilec et nuit et jor ; Tôt seul en la forest manoit,
39 Du — 43 siffle —
PARIS
De dis liues meson n'avoit.
Mort ert ben ot passé quinze anz ; 5 5 Et Tyolet fil biaus et granz, Mes onques chevalier armé N'ot veu en tôt son aé, Ne autres genz gueres sovent N'ot il pas veu ensement 60 El bois 0 sa mere manoit.
Onques jor fors issu n'avoit :
En la forez ot sejorné, Car sa mére Pot molt amé.
Dont i ala quant li plesoit, 65 Nul autre mestier ne faisoit :
Quant les bestes sifler l'ooient, Tôt erranment a li venoient :
De teus que il voloit tuoit Et a sa mére les portoit ; 70 De ce vivoit lui et sa mére; Et il n'avoit ne suer ne frère.
La dame molt vaillanz estoit, Et leaument se contenoit.
A son filz un jor demanda 75 Bonement, car forment l'ama, El bois alast, un cerf preist; Et il son conmandement fist :
El bois hastivement ala Si con sa mére conmanda. 80 Desqu'a tierce a el bois alé ; Beste ne cerf n'i a trouvé.
A soi molt corrouciez estoit De ce que beste ne trouvoit ; Droit vers meson s'en volt aler, 85 Quant soz un arbre vit ester Un cerf qui ert et grant et gras, Et il sifla en es le pas ; Li cers l'oi, si regarda, Ne l'atendi, ainz s'en ala : 90 Le petit pas du bois issi, Et Tyolet tant le sevi Qu'a une eve l'a droit mené :
Le cerf s'en est outre passé.
L'eve estoit grant et ravineuse 95
69 ceus quil
47 onquès — 48 sifle — 5 5 est —
LAIS
Et lée et longue et périlleuse :
Li cers outre l'eve passa,
Et Tyolet se regarda
Triés soi, si vit venir errant
Un chevrel cras et lonc et grant. i oo
Arestut soi et si sifla,
Et li chevreus vers lui ala :
Sa main tendi, illec l'ocist,
Son costel trest, el cors li mist.
Endementres qu'il l'escorcha, 105
Et li cers se tranfigura
Qui outre l'eve s'estoit mis
Et un chevalier resembloh :
Tôt armé sor l'eve s'estoit 1 10
Sor un cheval detriés corné,
S'estoit com chevalier armé.
Le vallet l'a aparceu,
Onques mes tel n'avoit veu :
A merveilles l'a esgardé 1 1 5
Et longuement l'a avisé ; .
De tel chose se merveilloit
Que onques mes veu n'avoit.
Ententivement l'avisa :
Li chevaliers l'aresonna, 1 20
A lui parla premièrement
Molt bel et amiablement,
Demande li qui il estoit
Qu'aloit querant, quel non avoit ;
Et Tyolet li respondi, 125
Qui molt estoit preuz et hardi,
Filz a la veve dame estoit
Qui en la grant forez manoit,
« Et Tyolet m'apele l'on,
Cil qui nomer veulent mon non .150
Or me dites, se vos savez,
Qui vos estes, quel non avez. »
Et cil li respondi errant
Qui seur la rive fu estant
Que chevalier ert apelé ; 1 } 5
Et Tyolet a demandé
Quel beste chevalier estoit,
inédits 43
Ou conversoit et dont venoit.
« Par foi, » fet il, « jel te dirai, Que ja mot ne t'en mentirai : 140 C'est une beste molt cremue, Autres bestes prent et menjue, El bois converse molt souvent, Et a plainne terre ensement. »
« Par foi, » fet il, « merveilles oi. 1 4 5 Car onques, puis que aler soi Et que par bois pris a aler, Ainz tel beste ne poi trover. Si connois je ors et lions, Et totes autres venoisons ; 1 50 N'a beste el bois que ne connoisse Et que ne preigne sanz angoisse, Ne mes vos que ne connois mie.
Molt resemblez beste hardie.
Or me dites, chevalier beste, 1 5 5 Que est ice sor vostre teste ?
Et qu'est ice qu'au col vos pent?
Roge est et si reluist forment. »
« Par foi, » fet il, « jel te dirai, Que ja de mot n'en mentirai : 160 C'est une coiffe, hiaume a non, Si est d'acier tout environ ; Et cest mantel qu'ai afublé, C'est un escu a or bendé. »
« Et qu'est ice qu'avez vestu 165 Qui si est pertuisiez menuP »
« Une cote est de fer ovrée, Hauberc est par non apelée. »
« Et qu'est ice qu'avez chaucié ?
Dites le moi par amistié. » 170 « Chauces de fer sont apelées, Bien sont fêtes et bien ovrées. »
« Et ce que est que ceint avez ?
Dites le moi se vos volez. » 174 « Espée a non, molt par est bele, Trenchant et dure la lemele. »
« Ice lonc fust que vos portez?
Dites le moi, ne me celez. »
« Veus le savoir ? » « Oil par foi. »
104 tret — 1 18 Car o. — 165-6 vestuz menuz
« Une lance que port o moi. 180 Or t'en ai dit la vérité De qanque tu m'as demandé. »
« Sire, » fet il, a vostre merci.
Car pleust Dieu qui ne menti Que j'eusse tiex garnemenz 1 8 5 Con vos avez, si biaus, si genz, Tel cote eusse et tel mantel Con vos avez et tel chapel !
Or me dites, chevalier beste, Por Deu et por la seue feste, 190 Se il est auques de tiex bestes Ne de si bêles con vos estes. »
« Oil, » fet il, « veraiement :
Ja t'en mosterré plus de cent. »
Ne demora que un petit, 195 Si conme li contes nos dit, Que deus cenz chevaliers armez Erroient très parmi uns prez, Qui de la coït au roi venoient ; 1 99 Son commandement fet avoient :
Une fort meson orent prise Et en feu et en charbon mise ; Si s'en repairent tuit armé, En trois eschiéles bien serré.
Chevalier beste dont parla 205 A Tyolet, et conmanda C'un seul petit avant alast, Outre la rivière gardast ; Cil a fet son commandement, Outre regarde isnelement, 2 1 o Si voit errer les chevaliers Trestoz armés sor les destriers.
« Par foi, » fet il, « or voi les bestes Qui totes ont coiffes es testes ; Onques mes tex bestes ne vi 215 Ne tiex coiffes con je voi ci.
Car pleust or Dieu et sa feste Que je fusse chevalier beste ! »
Cil ra donques a lui parlé Qui sor la rive estoit armé : 220 * Seroies tu preuz et hardi ? »
PARIS
a Oil, par foi le vos afi. »
Si li a dit : « Or t'en iras,
Et quant ta mére reverras
Et ele parlera a toi, 225
Ele dira : biaus filz, di moi
De quoi tu penses et que as.
Et tu li di en es le pas
Que tu as assez a penser,
Que tu vorroies resembler 230
Chevalier beste que veis,
Et por ce ères tu pensis.
Et ele te dira briément
Que ce li poise molt forment
Que tu as tel beste veue, 2 3 5
Qui autre engingne et autre tue.
Et tu li di que par ta foi,
Que maie joie avra de toi
Se tu ne puez estre tel beste
Et tel coiffe avoir en ta teste ; 240
Et des ce qu'ele ce orra,
Isnelement t'aportera
Toute autretele vesteure,
Cote et mantel, coiffe et ceinture,
Et chauces et lonc fust plané, 245
Tex con tu as ci esgardé. »
Atant Tyolet s'en départ :
Qu'en meson soit molt li est tart ; Puis a a sa mére donné Le chevrel qu'il ot aporté, 250 Et s'aventure li conta Tôt ainsi conme il la trova.
Sa mére li respont briément Que ce li poise molt forment « Que tu as tel beste veue 2 j s Qui mainte autre prent et menjue. »
« Par foi, » fet il, « or est ainsi : Si je tel beste con je vi Ne puis estre, bien sai et voi Que maie joie avrez de moi. » 260 Mes sa mére, quant ce oi, Isnelement li respondi ; Totes les armes que ele a
216 t. bestes — 228 dis — 237 dis
LAIS I
Isnelemem lî aporta, Qui son seignor orent esté : 265 Molt en a bien son filz armé; Et quant el cheval fu monté, Chevalier beste a bien semblé.
« Sez or, biaus filz, que tu feras ?
Tôt droit au roi Artur iras, 270 Et de ce te dirai la somme :
Ne t'aconpaingnes a nul homme; Ne a famé ne donoier Qui conmune soit de mestier. »
Atant s'en est de li torné, 275 El l'a baisié et acolé.
Tant a erré par ses jornées, Que monz que terres que valées, Qu'a la cort le roi est venu, Qui cortois rois et vaillanzfu. 286
Li rois a son mengier seoit, Servir richement se fesoh; Et Tyolet est enz entrez Si conme il vint trestoz armez; A cheval vint devant le dois 285 La ou seoit Artur li rois ; Onques un mot ne li sonna, Ne noient ne l'aresonna.
« Amis, » fet li rois, « descendez, Et avec nos mengier venez; 290 Si me dites que vos querez, Qui vos estes, quel non avez. »
« Par foi, » fet il, « jel vos dirai, Que ja ançois ne mengerai.
Rois, j'ai a non chevalier beste, 29 5 A mainte en ai trenchié la teste, Et Tyolet m'apele l'on.
Molt sai bien prendre venoison.
Filz sui, biau sire, s'il vos plest, A la veve de la forest; 300 A vos m'envoie certement, Tôt por aprendre afetement; Sens voil aprendre et cortoisie,
Idits 45 Savoir voil de chevalerie, A tornoier et a joster, 305 Et a despendre et a donner; Car ainz ne fu ja cort de roi, Ne ja mes n'iert, si con je croi, Ou tant ait bien n'afetement, Cortoisie n'ensaingnement. 3 1 0 Or vos ai dit ce que j'ai quis ; Rois, or me dites vostre avis. »
Li rois li dit : « Dan chevalier, Je vos retien, venés mengier. »
« Sire, » fet il, « vostre merci. » 3 ! 5 Tyolet donques descendi, De ses armes s'est desarmé, Si s'est vestu et afiiblé De cote et de mantel legier; Ses mains lève, si va mengier. 320
Atant es vos une pucele, Une orgueilleuse damoisele ; De sa biauté ne voil parler
Onques Dido, ce m'est avis, 325 Ne Elainne n'ot si cler vis :
Fille au roi de Logres estoit ; Sor un blanc palefroi seoit, Un blanc brachet triés soi portoit; Une sonnete d'or avoit 3 30 Pendue au col du blanc brachet :
Molt ot le poil deugié et net.
Tôt a cheval en est venue Devant le roi, si le salue :
« Rois Artur, sire, Dex te saut, 3 3 5 Le tôt poissant qui maint en haut ! » « Bele amie, celui vos gart Qui les bons retient a sa part! »
« Sire, je sui une meschine, Fille de roi et de roine, 340 Et de Logres est rois mon père ; N'ont plus enfanz li ne ma mère.
Et si vos mandent par amor,
267 montez — 280 fu manque — 284 trestot arme — 285 d. le roi — 286 le roi — 302 afement — 306 Et manque — 307 ne fui a — 308 nierc — 331 blanc manque
Conmc a roi de molt grant valor, S'il i a de vos chevaliers 345 Nul qui tant soit hardiz ne fiers Qui le blanc pié du cerf trenchast, Biau sire, celui me donnast :
Icelui a seignor prendroie, De nul autre cure n'avroie ; 3 50 Ja nus bon n'avra m'amistié, S'il ne me donne le blanc pié Du cerf qui est et bel et grant, Et qui tant a le poil luisant Por poi qu'il ne semble doré -.355 De set lions est bien gardé. »
« Par foi, » fet li rois, « vos créant Que itel soit le covenant Que cil a famé vos avra Qui le pié du cerf vos donra. » 360 « Et je, dan rois, si le créant Que itel soit le covenant. »
Tel covenant ont afermé, Et entr'eus deus bien devisé.
En la sale n'ot chevalier 36$ Qui de rien feist a prisier Qui ne deist que il iroit Querre le cerf, s'il le savoit.
« Cest brachet, » dist el, « vos menra La ou le cerf converse et va. » 370
Lodoer molt le covoita, Le cerf querre premiers ala ; Au roi Artu l'a demandé, Et il ne li a pas veé.
Le brachet prit, si est montez, 37$ Le pié du cerf est querre alez.
Le brachet qui 0 lui ala Droit a une eve le mena, Qui molt estoit et grant et lée, Et noire ethisdeuse et enflée : 380 Quatre cent toises ot de lé Et bien cent de parfondeé, Et le brachet en l'eve entra ; Selonc son sens très bien cuida Que Lodoer enz se raeist, 385
PARIS
Mes de tôt ce noient ne fist.
Il dit que il n'i enterra, Car de morir nul talent n'a; A soi redit a chief de pose :
« Qui soi nen a n'a nule chose ; 3 90 Bon chastel garde, ce m'est vis, Qui garde qu'il ne soit maufflis.» Dont s'en est li brachez issuz, A Lodoer est revenuz, Et Lodoer si s'en ala 395 Et le brachet triés soi porta ; Droit a la cort en vint errant, Ou li barnages estoit grant ; Le brachet rent a la pucele Qui molt estoit cortoise et bele; 400 Dont li a li rois demandé S'il avoit le pié aporté, Et Lodoer li respondi Qu'encor en ert autre escharni :
Dont l'ont par la sale gabé, 405 Et il lor a le chief crollé, Si lor a dit que il alassent Querre le pié, si Importassent.
Querre le cerf molt i alérent, Et la pucele demandèrent : 410 N'en i ot nul qui la alast Q'autretel chançon ne chantast Que Lodoer chanté avoit, Qui vaillanz chevaliers estoit, Fors seulement un chevalier 41 5 Qui molt estoit preuz et legier :
Chevalier beste ert apelé, Et Tyolet estoit nommé.
Cil s'en est droit au roi alé, Hastivement a demandé 420 Que cele gardée li soit, Que le pié blanc conquerre iroit ; Ja mes, ce dit, ne revendra Devant ice que il avra Le pié blanc destre au cerf trenchié.
Li rois li a donné congié, 426 Et Tyolet s'est adoubé
344 molt manque — 358, 362 Que il tel — 41 3 lodier — 422 querre — 424 laura
LAIS
Et de ses armes bien armé.
A la pucele dont ala :
Son blanc brachet requis li a ; 430 El li a bonement baillié, Et il a pris de li congié.
Tant ont chevauchié et erré Que andui sont venu au gué, A la grant eve ravineuse, 4; 5 Qui molt ert parfonde et hisdeuse.
Le brachet s'est en Peve mis, Outre s'en vet noant tôt dis ; Après lui se met Tyolet :
Tant a sui le blanc brachet, 440 Sor son destrier sor coi il sist, Que a la terre fors s'en ist.
Dont Ta le brachet tant mené Que il li a le cerf moustré : 444 Set granz lions le cerf gardoient Et de molt grant amor Pamoient.
Et Tyolet garde, sel voit Enmi un pré ou il paissoit :
N'i avoit nul des set lions.
Tyolet fiert des espérons, 450 Devant le cerf le fet alentf Tyolet prent lors a siflér( Et li Éerf molt beninement Vers Tyolet vient erramment, Et Tyolet set foiz sifla : 455 Li cers du tôt donc s'aresta ; S'espée tret isnelement, Du cerf le blanc pié destre prent, Parmi la jointe li trencha, Dedenz sa huese le bouta. 460 Le cerf cria molt hautement, Et U lion tout erroment Grant aleure i sont venu :
Tyolet ont aparceu.
Uns des lions a si navré 465 Le cheval ou il sist armé Que la destre espaule devant Et cuir et char en va portant.
Quant Tyolet a ce veu, Un des lions a si féru 470 De Pespée que il porta
îdits 47
Que les ners du piz li trencha :
De ce lion n'ot il plus guerre.
Son cheval chiet soz lui a terre; Donques Tyolet le guerpi, 475 Et li lion Pont assailli :
De totes parz assailli Pont, Son bon hauberc rompu li ont, La char des braz et des costez ; En plusours leus est si navrez 480 A poi que il nel devoroient ; Tote la char li desciroient, Mes il les a trestoz tuez :
A poine s'en est délivrez.
Dejoste les lions chai 485 Qui malement Porent bailli Et de son cors si domagié Ja par li n'en mes redrecié.
Es vos errant un chevalier, Et sist sor un ferrant destrier. 490 Arestut soi, si resgarda :
Molt par le plaint et regreta ; Et Tyolet les eulz ouvri, Qui du travail ert endormi :
S'aventure li a contée 495 Et de chief en chief racontée ; De sa huese le pié sacha Et au chevalier le bailla ; Et cil l'en a molt mercié, Car le pié a forment amé. s 00 De lui prent congié, si s'en va.
En la voie se porpensa Que se le chevalier vivoit Qui le pié donné li avoit, Se il ne s'en voloit fuir 505 Que mal l'en porroit avenir.
Ariére tome maintenant :
En pensé a et en talent Que le chevalier ocirra, Ja mes ne li chalengera. 5 10 Par mi le cors bien Pasena : De cele plaie bien garra :
Bien le cuida avoir ocis.
Atant s'est a la voie mis.
Tant a son droit chemin tenu 5 1 5
Qu'a la cort le roi est venu.
La pucele au roi demanda, Le blanc pié du cerf li mostra, Mes si n'ot pas le blanc brachet Qui au cerf conduit Tyolet : 520 Bien le garda et main et soir ; Mes de ce ne puet il chaloir :
Cil qui le pié ot aporté, Qui que l'eust au cerf copé, Par covenant velt la pucele 5 2 5 Qui tant par est et noble et bele.
Mes li rois qui tant sages fu Por Tyolet qui n'ert venu Respit d'uit jors li demanda :
Adonc sa cort assemblera ; 530 N'i avoit or fors sa mesniée, Qui molt ert franche et ensaingniée.
Dont a cil le respit donné, Et en la cort tant sejorné. 5 34 Mes Gauvains qui tant fu cortois Et bien apris en toutes lois Est alé querre Tyolet :
Car repairié fu le brachet, Et il l'a avec lui mené.
Tost le brachet l'a amené, 540 Qu'il l'a trové en pasmoisons El pré dejoste les lions.
Quant Gauvains le chevalier voit Et l'ocise que fet avoit, 544 Molt plaint le vaillant chevalier.
Sempres descent de son destrier:
Molt doucement l'aresonna.
Tyolet foiblement parla, Et neporquant de s'aventure Li a conté toute la pure. 5 jo Atant es vos une pucele Sor une mule gente et bele :
Gauvain gentement salua, Et Gauvains bien rendu li a, Et puis l'a a soi apelée : 5 5 5 Estroitement l'a acolée, Si li prie molt doucement
54V br. lamene — 598 au chfr
PARIS
Et molt très amiablement
Qu'ele portast cest chevalier
Qui molt par fesoit a proisier 5 60
A la noire montaingne au miére ;
Et cele a fete sa proiére :
Le chevalier en a porté,
Et au mire l'a conmandé :
De par Gauvain li conmanda, 565
Cil volentiers receu l'a.
De ses armes l'a despoillié,
Sor une table l'a couchié,
Et ses plaies li a lavées
Qui molt érent ensanglentées. 570
Quant il Ta par trestout curé,
Le sanc fegié d'entor osté,
Bien a veu que il garroit,
Au chief d'un mois tôt sain seroit.
Entretant fit Gauvains venu 575
Et en la sale descendu :
Le chevalier i a trouvé
Qui le blanc pié ot aporté ;
Tant s'est en la cort demorez 579
Que les vuit jors sont trespassez.
Dont vint au roi, su salua :
Son covenant li demanda
Que la pucele ot devisé
Et il endroit soi creanté,
Que qui le blanc pié li donroit $85
Que ele a seignor le prendroit.
Li rois dist : « Ce est vérité. »
Quant Gauvains ot tôt escouté,
En es le pas avant sailli, 589
Et dist au roi : a N'est pas ainsi.
Se por ce non que je ne doi
Ci, devant vos qui estes roi,
Desmentir onques chevalier,
Serjant, garçon ne escuier,
Je deisse qu'il mespreist, 595
N 'onques du cerf le pié ne prist
En la manière que il conte.
Molt fet aus chevaliers grant honte
Qui d'autrui fet se velt loer
LAIS
Et autrui mantel afubler, 600 Et d'autrui bouzon velt bien trere Et loer soi d'autrui afere, Et par autrui main velt joster Et hors du buisson trainer Le serpent qui tant est cremu. 605 Or si n'i sera ja veu :
Ce que vos dites rien ne vaut ; Aillors ferez vos vostre assaut, Aillors porchacier vos irez ; La puceie n'em porterez. » 610 « Par foi, » fet il, « sire Gauvain, Or me tenez vos por vilain, Qui me dites que n'os porter Ma lance en estor por joster, Bien sai trere. d'autrui bouzon 615 Et par autrui main du buisson Le serpent trere qu'avez dit.
Mes n'est nul, si con croi et cuit, Se vers moi le voleit prover, 6 1 9 Qu'en champ ne m'en peusttrover.»
En ce qu'en cel estrif estoient, Par la sale gardent, si voient Tyolet, qui estoit venu Et hors au perron descendu.
Li rois contre lui s'est levez, 62 5 Ses braz li a au col getez, Puis le baise par grant amor.
Cil l'encline conme a seignor. Gauvain le baise et Uriain, Keu et Evain, le filz Morgain ; 630 Et Lodoer lala besier, Et tuit li autre chevalier.
Li chevaliers, quant il ce voit, Qui la puceie avoir voloit Par le pié qu'il ot aporté 6 3 j Que Tyolet li ot donné, Au roi Artur dont reparla Et sa requeste demanda.
Mes Tyolet, quant il ce sot Que la puceie demandot, 640
inédits 49
A lui parla molt doucement, Et li demanda bonement :
« Dan chevaliers, dites le moi, Tant conme estes devant le roi :
Par quel raison volez avoir 645 La puceie je voil savoir. »
« Par foi, » fet il, « je vos dirai : Por ce que aporté li ai Le blanc pié du cerf sejorné.
Li rois et li l'ont creanté. » 6jo « Trenchastes vos au cerf le pié ?
Se ce est voir, ne soit noié. »
« Ouil, » fet il, « je li trenchai Et ici 0 moi l'aportai. »
« Et les set lions qui ocist ? » 655 Cil l'esgarda, nul mot ne dit, Ainz rogi molt et eschaufa.
Et Tyolet dont reparla :
« Dan chevalier, et cil qui fti .
Qui de l'espée fu feru, 660 Et qui fu cil qui l'en ferif Dites le moi vostre merci.
Ce m'est avis ce fustes vos. »
Cil s'embroncha, molt fu hontos.
« Mes ce fu de bien fet col fret 66 5 Quant vos feistes tel forfet.
Bonement doné vos avoie Le pié qu'au cerf trenchié avoie, Et vos tel loier en sousistes, Por un pou que ne m'oceistes : 670 Mort en dui estre voirement.
Je vos donnai, or m'en repent :
Vostre espée que vos portastes Très parmi le cors me boutastes ; Très bien me cuidastes ocirre. 67 5 Se vos ce volez escondire, De prover voiant cest bernage Au roi Artur en tent mon gage. »
Cil entent qu'il dit vérité, Du coup li a merci crié : 680 Plus doute la mort que la honte.
604 besoing — 606 Ot — 608 vos manque — 610 nemporteroit — 618 Mais nul si con je croi — 63 1 lodoicr — 642 benement — 668 qu' manque
Romania,VIll 4
De rien ne contredit son conte:
Devant li roi a lui se rent A fere son conmandement.
Et Tyolet li pardonna, 685 Au conseil que il pris en a Du roi et de toz ses barons ; Et cil l'en vait a genoillons :
Dont l'en eust le pié besié, Quant Tyolet l'a redrecié, 690 Si l'en bese par grant amor :
N'en oi puis parler nul jor.
Li chevaliers le pié li rent,
PARIS
Et Tyolet donques le prent,
Si l'a donné a la pucele : 695
Fleur de lis ou rose novele,
Quant primes nest el tans d'esté,
Trespassoit ele de biauté.
Tyolet l'a donc demandée ;
Li rois Artur li a donnée, 700
Et la pucele l'otroia,
En son pais donc le mena;
Rois fu et ele fu roine.
De Tyolet le lai ci fine.
GUINGAMOR.
Ce lai, le plus beau de ceux qui paraissent ici pour la première fois, et complètement inconnu à tous les recueils, nous présente une variante de cette légende bien connue qui a trouvé dans les chansons populaires allemandes relatives à Tannhaùser son expression la plus célèbre. Il y a longtemps que je m'occupe des diverses formes de cette légende, qui, en Allemagne, n'est pas plus ancienne que le xvie siècle, et qui, populaire et localisée en Italie longtemps auparavant, se retrouve également chez les Celtes. Quelques traits du lai de Guingamor offrent des traces d'altération : on ne comprend pas bien, par exemple, quelle est la destinée des dix chevaliers qui ont avant lui essayé la chasse du « blanc porc », et qu'il retrouve dans le palais de la fée (v. 520 ss.). Il est regrettable aussi que le poète ne nous dise nulle part si la scène se passe dans la petite ou dans la grande Bretagne.
Un trait intéressant est celui du fruit que mange Guingamor et qui en fait en un instant un vieillard décrépit. C'est ainsi que Perséphone, pour avoir mangé une pomme dans les jardins d'Hadès, est condamnée à rester sa femme. Seulement ici nous avons exactement l'inverse. Le pays où Guingamor a passé trois siècles comme trois jours est évidemment la terre fortunée où on ne meurt plus, le « lieu d'éternelle jeunesse » des traditions irlandaises. Manger du fruit de la terre des morts assigne Perséphone à leur compagnie ; manger du fruit de la terre des vivants rend Guingamor aux conditions de la vie mortelle. Dans un poème populaire italien fort intéressant, fondé sur une légende analogue, le chevalier Senno, qui a quitté le pays de l'immortalité, meurt quand son pied touche la terre
686 puis — 696 ou manque
des mortels. Le symbole est moins clair dans l'histoire d'Oger le Danois qui, revenant, comme Guingamor, du pays de féerie après des siècles, perd sa jeunesse surnaturelle quand on enlève de sa tête la couronne que Morgain y a posée. Dans Baudouin de Sebourc, les fruits merveilleux du paradis terrestre rappellent plus directement la légende primitive ; mais ils ont perdu leur vraie signification : ceux que produit l'un des arbres rajeunissent, ceux que donne l'autre vieillissent en un moment. Je ne fais ici qu'indiquer ces traits, sur lesquels je reviendrai longuement quelque jour.
Enlever ses vêtements à une fée qui se baigne et ne les lui rendre qu'à certaines conditions est un moyen d'obtenir des dons merveilleux qui se retrouve souvent dans les contes : c'est ainsi que le chevalier dont Garin a raconté l'aventure acquiert l'étrange pouvoir que l'on connaît. Ce trait est probablement une altération récente de la forme plus ancienne, dans laquelle on retenait captive une fille-oiseau en lui dérobant son vêtement de plumes, laissé par elle au bord de l'eau où elle se baigne (voy. les notes de M. Cosquin sur son n° XXXII). Ici, du reste, ce trait parait assez inutile, car la fée semble disposée d'avance à bien accueillir Guingamor. Le château désert qu'il traverse, et qui se trouve ensuite abondamment peuplé, sans qu'on sache comment, rappelle ceux qu'on rencontre souvent dans des récits analogues, par exemple, pour n'en cher qu'un, dans Partenopeus de Biais.
C'est le lay de Guingamor. Biau sot promestre et bien doner,
D'un lay vos dirai l'aventure : Molt ennoroit les chevaliers,
Nel tenez pas a troveure, Les serjanz et les escuiers; 20
Veritez est ce que dirai ; Par toute la terre ert proisiez,
Guingamor apele on le lai. Car molt ert franz et enseigniez.
En Bretaingne ot un roi jadis, 5 Li rois ala un jor chacier,
La terre tint et le pais ; En la forest esbanoier ;
Molt ot en lui noble baron, Ses niés estoit ce jor seingniez, 25
Ne sai por voir nomer son non ; Si estoit auques deshetiez,
Un sien neveu avoit li rois, Ne pot le jor em bois aler ;
Qui molt fu sages et cortois : 10 A son ostel vet sejorner :
Guingamor estoit apelez, Pluseurs des conpaingnons le roi
Chevalier ert preuz et senez ; A retenuz ensemble 0 soi. 30
Por sa valor, por sa biauté, A prime de jor se leva,
Li rois le tint en grant chierté ; Por déduire el chastel ala ;
De lui voloit faire son oir, 1 5 Le seneschal l'a encontré,
Car ne pooit enfant avoir. Ses braz li a au col gité ;
Et il fesoit molt a amer, Tant ont parlé qu'a un tablier ; 5
19 Mol — 29 conpaingnors — 3 1 priue
Se sont alé esbanoier.
La roine estoit fors issue,
A Puis de la chambre est venue ;
Aler voloit a la chapele. $9
Molt estoit longue et gente et bele;
Por le chevalier esgarder
Qu'ele vit au tablier jouer
Une grant pièce s'arestut;
N'ala avant ne ne se mut :
Bel li sembla de grant mesure 45
De cors, de vis et de feture ;
Contre une fenestre seoit :
Un rai de soleil li venoit
El vis, qui tout l'enluminoit
Et bone color li donnoit : $0
Tant l'a la roine esgardé
Que tout en change som pensé;
Por sa biauté, por sa franchise,
De l'amor de lui ert esprise.
Ariére s'en vait la roine, 5 5
Si apela une meschine :
« Alez, » fet ele, « au chevalier
Qui laienz siet a l'eschequier,
Guingamor, le neveu le roi ;
Si li dites qu'il viengne a moi. » 60
Cele est au chevalier venue,
De par sa dame le salue
Et dit qu'il viengne a lui parler ;
Guingamor let le jeu ester,
O la meschine s'en ala, 6 $
Et la roine l'apela,
Dejoste li le fist seoir :
Cil ne se pot apercevoir
Por coi li fet si bel semblant ;
La roine parla avant : 70
« Guingamor, molt estes vaillans,
Preuz et cortois et avenans :
Riche aventure vos atent ;
Amer pouez molt hautement.
Amie avez cortoise et bele : 75
Je ne sai dame ne danzele
El roiaume de sa valor,
PARIS
Si vos aimme de grant amor :
Bien la tenez por vostre drue. »
Li chevaliers l'a respondue : 80 « Dame, » fet il, « ne sai conment J'amasse dame durement, S'ançois ne l'eusse veue Et acointie et conneue :
Onques mes n'en oi parler; 85 Ne quier ouan d'amor ovrer. » .
La roine li dist : « Amis, Ne soiez mie si eschis :
Moi devez vos très bien amer; Je ne faz mie à refuser, 90 Car je vos aim de bon corage Et amerai tout mon aage. »
Li chevaliers s'est porpensez, Si respondi conme senez : 94 « Bien sai, dame, qu'amer vos doi :
Famé estes mon seignor le roi, Et si vos doi porter honnor Conme a la famé mon seignor. »
La roine li respondi :
« Je ne di mie amer ainsi : 100 Amer vos voil de druerie, Et que je soie vostre amie.
Vos estes biax et je sui gente :
S'a moi amer metez entente, Moltpoons estreanduihetié.» 105 Vers lui le tret, si l'a besié.
Guingamor entent qu'ele dit Et quele amor ele requist :
Grant honte en a, tout en rogi ; Par mautalent se départi, 1 10 De la chambre s'en vost issir ; La dame le vet retenir, Par le mantel l'avoit saisi Que les ataches en rompi ; Fors s'en issi toz desfublez. 1 1 5 Au tablier dont estoit tornez Se rest assis molt triboulez ; Tant avoit esté esfreez Que du mantel ne li membra ;
42 tables — J4 dubu — 79 dru — 84 et aconneue — 9 1 mon — 1 1 8 corouciez
Desfublez fit et si joua.
La roine ert en grant effroi :
Molt fù dolente por le roi.
Quant Guingamor a si parlé Et de son estre tant mostré, Peor ot qu'il ne l'encusast, 1 2 5 Envers son oncle l'empirast :
Une meschine a apelée Qui molt estoit de li privée ; Le mantel li avoit baillié, A Guingamor l'a envoié ; 130 Ele li a entor lui mis :
Tant en esfreez et pensis Qu'il ne sot quant el li bailla ; Et la pucele ariére ala.
Desqu'a vespre toute ensi fu 135 En grant paor, que venu fa Li rois et qu'il vint de chacier, Et qu'il s'assist a son mengier :
Molt ot le jor bien esploitié; Si conpaingnon sont tuit hetié. 140 Après mengier joent et rient, Lor aventures s'entredient, Chascuns parole de son fet, Qui ot failli, qui ot bien tret, Guingamor n'i ot pas esté, 145 Molt l'en a durement pesé ; Em pais se tint, mot ne sonna ; Et la roine l'esgarda :
Por lui grever et corroucier Vet tel parole conmencier 1 50 Dont chascun par soi pèsera.
Vers les chevaliers s'en torna :
« Molt vos oi, » fet ele, « vanter, Et vos aventures conter.
Mes n'a ceanz nul si hardi, 1 5 5 De toz iceus que je voi ci, Qui en la forest ci defors, La ou converse li blans pors, Osast chacier ne soner cor, Qui li donroit mil livres d'or. 160 En merveilleus los le metroit,
Si
Qui le sengler prendre porroit. » Tuit se taisent li chevalier, Qui ne se veulent essaier.
Guingamors a bien entendu 165 Qu'elle a por lui cest plet meu.
Par la sale sont tuit pensif, N'i ot ne noise ne estrif ; Li rois premiers la respondi :
« Dame, sovent avez oi 170 L'aventure de la forest :
Ce sachiez vos, molt me desplet Quant en nul leu en oi parler ; Onques nus hom n'i pot aler Qui puis em peust reperier, 175 Por qoi le porc peust chacier ; La lande i est aventureuse Et la rivière périlleuse.
Molt grant dommage i ai eu :
Diz chevaliers i ai perdu, 1 80 Toz les meillors de ceste terre, Qui le sengler alérent querre. »
La parole ont atant lessie ; Atant départi la mesnie ; A lor ostex vont herbergier, 185 Et li rois est alez couchier.
Guingâmors si n'oublia mie La parole qu'il ot oie :
En la chambre le roi entra, Et devant lui s'agenoilla : 190 « Sire, » fet il, « je vos requier D'une chose dont j'é mestier, Que je vos pri que me doigniez :
Du donner ne ro'escondisiez. »
Li rois li dist : « Je vos otroi, 195 Biaus niés : ce que toi plet di moi ; Seurement me demandez :
Ja cele chose ne vosdrez Ne face vostre volenté. »
Li chevaliers l'a mercié, 200 Puis li dit qu'il li requeroit, Et quel don donné li avoit :
« En la forest ira chacier; »
1 3 j ele — 1 50 corroucier — 1 52 le cheualicr — 162 senglier — 182 senglier
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Si li requiert son liemmier, Som brachet et son chaceor 205 Et sa muete li prest le jor.
Li rois oi que ses niés dist Et la requeste que il fist ; Molt fù dolent, ne set que fere, De l'otroi se voloit retraire, 2 ! o Et dist qu'il le lessast ester, Ne li doit pas ce demander, Ne soufreroit qu'il i alast Por qoi le blanc sengler chaçast, Qui son pesant d'or li donroit ; 2 1 5 Car ja mes ne repereroit :
Se son bon brachet li prestoit, Et son chaceor li bailloit, N'avoit avoir qu'il amast tant, Ne le donroit por rien vivant, 220 Car il les avroit lues perduz, Ja mes n'esteroient veuz ; Ce dit, se perduz les avoit, Que totjors mes dolenz seroit.
Guingamors respondi le roi : 22 5 « Sir,e, en la foi que je vos doi, Ne lerroie por rien qui soit, Qui tôt le monde me donroit, Que demain ne chaz le sengler.
Se vos ne me volez prester 2 30 Le brachet que tant avez chier, Le cheval et le liamier Et la muete des autres chiens, Tex con il sont prendré les miens. »
La roine i est sorvenue, 2 3 5 Qui la parole a entendue, Ce que Guingamors demandot ; Très bien sachiez forment li plot. Au roi proia que il feist Ce que li chevaliers requist ; 240 Délivrée en cuide estre atant, Nel verra mes en son vivant.
Tant l'a la roine proié Que li rois li a ostroié.
PARIS
Guingamor congié demanda, 24$ A son ostel liez s'en ala ; Onques ne pot la nuit dormir.
Quant il vit le jor esclarcir, Son oirre fet tost aprester 249 Et toz ses compaingnons mander, Toute la mesnie le roi, Qui por lui érent en esfroi, Qui destorbassent et nuisissent Molt volentiers se il poissent ; Le chaceor le roi manda, 25 5 Que la nuit devant li presta, Et le brachet et son bon cor, Qu'il ne donnast por son pois d'or; Deus muetes de bons chiens le roi Fet Guingamors mener 0 soi, 260 N'oublia pas son liamier.
Li rois l'est alez convoier; Cil de la vile, li borjois, Et li vilain et li cortois Le convoiérent autresi 26 5
O grant dolor et 0 grant cri ; Et nés les dames i aloient, Merveilleus duel por lui faisoient.
Au brueil plus près de la cité Sont tuit li veneor alé ; 270 Li veneor avant alérent, Le liamier 0 eus menèrent ; La trace quiérent du sengler Por ce qu'ilec sieut converser.
Trovée l'ont et conneue, 27$ Car plusors foiz l'ont porveue ; Tant ont tracié qu'il l'ont trové En un buisson espès ramé; Avant mainnent le liamier, Si le lessiérent abaier ; 280 Par force l'ont du brueil geté.
Guingamor a le cor sonné ; L'une muete fist descoupler, Et l'autre fist avant mener :
Près de la forest l'atendront, 28$
229 senglier — 235 souenue -7- 237 demandoit — 245 Guigamor — 248 esdarciz — 2$j L. c. que il m. — 273 senglier
LAIS
Mes ja dedenz nen enterront.
Guingamors conmence a chacier,
Et li pors prist a tornoier,
Du brueil se part molt a envis :
Li chien le siévent ahauzcris, 290
Près de la forest l'ont mené,
Mes il estoient tuit lassé,
Ne se pooient preu aidier ;
Les autres i ont fet lessier.
Guingamors va sovent sonnant, 29$
Et la muete va glatissant,
De toutes pars le siévent près :
El brueil ne tornera hui mes.
En la forest s'est embatuz,
Guingamors est après venuz, 300
Le brachet porte detriers soi
Qu'il avoit emprunté au roi.
Cil qui l'alérent cpnvoier,
Li rois et tuit si chevalier
Et li autre de la cité, 305
Defors le bois sont aresté :
N'en lesse nul aler avant.
Illeques sont demoré tant
Conme il porent le cor oir
Et les chiens oirent glatir ; 310
Ariére sont tuit retorné,
A Dieu du ciel l'ont conmandé.
Li senglers s'en va esloingnant
Et les plusors des chiens lassant.
Guingamors a pris le brachet, 3 1 5
Le lien oste, après li met,
Et il i corut volentiers ;
Dont s'esforça H chevaliers
De bien corner et d'enchaucier,
Por le brachet son oncle aidier: 320
Molt li plesoient li doz cri ;
Mes en poi d'eure les guerpi,
Et le brachet et le sengler ;
N'oi abaier ne crier ;
Molt est dolenz, molt lidesplet: 325
L'espoisse erre de la forest,
Cuide q'ait le brachet perdu ;
inédits 5 5
Onques mes si dolent ne fii, Por son oncle qui tant l'ama ; Parmi la forest s'adreça : 330 En un haut tertre est arestez, Molt est dolenz et esgarez.
Li tens fii clers et li jors biaus :
De toutes parz ot les oissiaus, Mes il n'i entendoit noient ; 3 3 $ N'i estut gueres longuement, Le brachet oi loinz crier, Et il conmença a corner ; Angoisseus ert ainz qu'il le voie.
En une clére fouteloie 340 Vit venir lui et le sengler, Et vers la lande trespasSer ; Hastivement le cuide ataindre, Hurte, si point, ne s'i veut feindre : En son corage s'esjooit, 345 Et a soi meismes disoit Que s'il puet prendre le sengler Et sainz ariére retorner, Parlé en ert mes a toz dis, Et molt en acuidra grant pris. 350 En la grant joie qu'il en a Mist cor a bouche, si sonna ; Merveilleus son donna li cors.
Par devant lui passa li pors, Et li brachez le sieut de près; 355 Guingamors point a grant eslès Parmi la lande aventureuse Et la rivière périlleuse, Tôt droit parmi la praierie 359 Dont l'erbe estoit vert et florie :
Par poi ne l'aloit ataingnant, Mes il a esgardé avant :
D'un grant palès vit les muraus Qui molt estoit bien fez senz chaus :
De vert marbre fu clos entor, 365 Et sor l'entrée ot une tor, D'argent paroit qui l'esgardoit :
Merveilleuse clarté rendoit ; Les portes sont de fin yvoire,
322 le — 3)2 dolez — 362 il la — 364 Car m. — 366 s. Iautre auoit
D'or entaillies a trifoire ; N'i ot barre ne fermeure.
Guingamors vint grant aleure :
Quant ia porte vit si overte Et l'entrée du tout aperte, Porpensa soi qu'il enterra, 37$ Aucun preudome i trovera Qui ce porpris a a garder; Savoir vorra et demander Qui sires est de ce palais ; Onques si riche ne vit mais ; 380 Molt se délite en esgarder, A son porc cuide recovrer Ainz que gueres soit esloingnié, Por ce que molt ert traveillié.
Enz est entrez tôt a cheval, 385 Emmi le palès prist estai, Et esgarde tout entor soi :
Mes n'i trueve ne ce ne qoi, Ne trova rien se fin or non :
Neis les chambres environ 590 Sont a pierres de paradis.
De ce li a semblé le pis Corne ne famé n'i trova, Mes autre part se reheta Que tele aventure a trovée 39$ Por raconter en sa contrée.
Grant aleure vet ariére Parmi les prez lez la rivière :
N'a mie de son porc veu, Et lui et le chien a perdu. 400 Or est Guingamors escharniz :
« Par foi, » fet il, « je sui traiz. Bien me puis tenir a bricon :
Por esgarder une messon Cuit avoir perdu mon travail. 405 Se n'ai mon chien et au porc fail Ja mes joie ne bien n'avrai, N'en mon pais ne tornerai. »
Guingamors estpit molt pensis :
El haut de la forest s'est mis, 410 Et commença a escouter
Se le brachet oist crier :
A destre de lui l'a oi.
Tant escouta, tant entendi,
Qu'il l'oi loing et le sengler. 41 5
Donques reconmence a corner :
A l'encontre lor est alez ;
Li pors s'en est outre passez,
Et Guingamors après se met,
Semont et hue le brachet : 420
Enz el chief de la lande entra ;
Une fontaine illec trova
Desoz un olivier foillu
Vert et flori et bien branchu : 424
La fontaingne ert et clére etbele,
D'or et d'argent ert la gravele ;
Une pucele s'i baingnoit,
Et une autre son chief pingnoit
Et li lavoit et piez et mains ; 429
Biaus membres ot et Ions et plains :
Êl siècle n'a tant bele chose,
Ne fleur de liz ne flor de rose,
Conme cele qui estoit nue.
Des que Guingamors l'ot veue,
Conmeuz est de sa biauté ; 45 5
Le frain du cheval a tiré ;
Sor un grant arbre vit ses dras :
Cele part vint, ne targe pas,
El crues d'un chiesne les a mis :
Quant il avra le sengler pris, 440
Ariére vorra retorner
Et a la pucele parler ;
Bien set qu'ele n'ira pas nue.
Mes ele s'est aparceue,
Le chevalier a apelé 445
Et fièrement aresonné :
« Guingamors, lessiezma despoille.
Ja Deu ne place ne ne voille
Qu'entre chevaliers soit retret
Que vos faciez si grant mesfet 450
D'embler les dras d'une meschine
En l'espoisse de la gaudine.
Venez avant, n'aiez esfroi ;
383 eslesloingnie — 393 Home — 403 luiton — 429 Elli I.
LAIS
Herbergiez vos hui mes o moi.
Toute jor avez traveillié, 45 j Si n'avez gueres espioitié. »
Guingamors est alé vers li, Ses dras ii porta et tendi, De son offre la mercia, Èt dit pas ne herbergera, 460 Car il avoit son porc perdu Et le brachet qui l'a seu.
La daraoisele li respont :
c Amis, tuit cil qui sont el mont Nu porroient hui mes trover, 465 Tant ne s'en savroient pener, Se de moi n'aviez aie.
Lessiez ester vostre folie ; Venez 0 moi par tel covent, Et je vos promet loiaumfent 470 Que le sengler pris vos rendrai Et le brachet vos baillerai A porter en vostre pais Jusqu'à tierz jor : je vos plevis. »
« Bele, » ce dit li chevaliers, 47 5 « Je herbergerai volentiers Par tel covent con dit avez. »
Descenduz est et arestez.
La pucele tost se vesti, Et cele qui fa avec li 480 Li a une mule amenée, De riche ator bien afeutrée, Avec son oes un palefroi, Meillor nen ot ne quens ne roi.
Guingamors sivi la pucele, 485 Quant levée l'ot en la sele, Puis est montez, sa resne prent; De bon cuer l'esgarde sovent :
Molt la vit bele et longue et gente, Volentiers i metoit s'entente 490 Qu'ele Pamast de druerie ; Doucement la regarde et prie Que s'amor li doint et otroit :
Onques mes n'ot le cuer destroit Por nule famé qu'il veist, 495
inédits 57
Ne d'amor garde ne se prist.
Cele fù sage et bien aprise, Guingamor respont en tel guise Qu'ele l'amera volentiers, Dont ot joie li chevaliers. 500 Puis que l'aroor fù ostroiée Acolée l'a et besiée.
La meschine en ala devant, El palès vint esperonnant Ou Guingamors avoit esté, 505 Molt l'a richement atorné. Les chevaliers a fet monter Et encontre lor dame aler Por son ami qu'ele amenot :
Tex trois cenz ou plus en i ot, 510 N'i ot celui n'eust vestu Bliaut de soie a or batu ; Chascuns de ceus menoit s'amie :
Molt ert bele la coropaingnie ; Valiez i ot a espreviers 5 1 5 O biaus ostors fors et muiers ; El palès en ot autretant, As tables, as eschès jouant.
Quant Guingamors fu descenduz, Les diz chevaliers a veuz 520 Qui perdu érent de sa terre, Qui le sengler alérent querre :
Tuit sont encontre lui levé, A grant joie l'ont salué ; Et Guingamors les a besiez ; $25 Molt fu la nuit bien herbergiez, Bons mengiers ot a grant plenté, O grant déduit, 0 grant fierté, Sons de herpès et de vieles, Chanz de valiez et de puceles; 5 30 Grant merveille ot de la noblece.
De la biauté, de la richesce.
N'i cuida que deus jors ester, Et au tierz s'en cuida râler : 534 Son chien et son porc volt avoir, Et son oncle fere savoir L'aventure qu'il ot veue ;
457 lai — 459 le — 506 T manque — 509 amenoit — 528 On
Puis repérera a sa drue.
Autrement li fu trestorné :
Car trois cenz anz i ot esté. 540 Mors fu li rois et sa mesnie, Et toz iceus de sa lingnie, Et les citez qu'il ot veues Furent destruites et cheues.
Guingamor a le congié pris 545 De reperier en son pais ; Le porc et son brachet requist A sa mie qu'el li rendist.
« Amis, » fet ele, « vos l'avrez, Mes por noient vos en irez : $ 50 Trois cenz anz a, si sont passé, Que vos avez ici esté.
Mors est vostre oncles' et sa gent, N'i avez ami ne parent; Une chose vos di ge bien : 555 N'i a home si ancien Qui vos en sache riens conter, Tant n'en savriez demander. »
« Dame, » fet il, «ne puis pas croire Que ceste parole soit voire ; 560 Et s'ainsi est con dit avez Tost iére ariére retornez :
Ci revendrai, je vos afi. »
Ele li dist : « Je vos chasti, Quant la rivière avrez passée $65 Por râler en vostre contrée, Que ne bevez ne ne mengiez Por mile fain que vos aiez, De si que serez repériez :
Tost en seriez engingniez. » $70 Son cheval li fet amener Et le grant sengler aporter; Après li a rendu son chien, Rendu li a par le lien.
Il prist la teste du sengler : 575 N'en pooit mie plus porter ; El cheval monte, si s'en va, Et sa mie le convoia, A la rivière l'a mené,
PARIS
S'est el batel outre passé ? 580 A Dieu l'a conmandé, sel let.
Le chevalier avant s'en vet, Le jorerra jusqu'à midi, De la forest onqtfes n'issi.
Tant la vit laide et haut creue 585 Que toute l'a desconneue ; Loing sor senestre oi taillier A sa coingnie un charpentier :
Son feu fesoit et son charbon :
Cele part vint a esperon, $90 Le pauvre homme avoit salué, Enquis li a et demandé Ou li rois ses oncles estoit, Et a quel chaste! i manoit. 594 Li charboniers respont briément :
« Par foi, sire, n'en sai noient.
Icil rois dont vos demandez Plus a de trois cenz anz passez Que il morut, mien escient, Il et tuit si homme et sa gent ; 600 Et les corz que avez nomées Sont grant tens a totes gastées.
Tex i a de la vielle gent Qui racontent assez sovent De ce roi et de son neveu, 605 Que il avoit merveilles preu :
Dedenz ceste forez chaça, Mes onques puis ne retorna. »
Guingamor oi ce qu'il dit, Merveilleuse pitié l'em prist 6 1 0 Du roi qu'il ot ainsi perdu.
Au charbonier a respondu :
« Entent a moi, ce que dirai.
M'aventure reconterai :
Ce sui je qui alai chacier ; 615 Ariére cuidai reperier Et aporter le grant sengler. »
Dont li conmença a conter Du palès qu'il avoit trové, Et conment ot dedenz esté, 620 De la pucele qu'il trova,
545 le manque — j$i passez — 552 estez — 585 crtuee — 600 II manque
LAIS
Conment ele le berberga Deus jors entiers, « puis m'en parti, Mon porc et mon chien me rendi.»
La teste du porc li donna, 625 Et a garder li conmanda Tant qu'a sa meson revenist, Et as genz du pais deist Conme il avoit a lui parlé.
Li povres hon l'a mercié ; 630 Guingamors prent de lui congié, Ariére vient, si l'a lessié.
Ja estoit bien none passée, Li jor torna a la vesprée :
Si grant fain prist au chevalier 63 5 Qu'il se cuida vif enragier :
Lez le chemin que il erra Un pomier sauvage trova, De grosses pomes fu chargiez ; Il est cele part aprouchiez, 640 Trois en a prises, ses menja :
De ce fist mal qu'il oublia Ce que s'amie ot conmandé.
Si tost comme il en ot goûté, Tost fu desfez et envielliz, 645 Et de son cors si afoibliz Que du cheval l'estut cheoir ; Ne pot ne pié ne main avoir.
Foiblement, quant il pot parler, Se conmença a dementer : 650
îdits 59
Li charboniers l'avoit seu :
Bien voit con li est avenu; Ne cuidoit mie au sien espoir Qu'il peust vivre jusqu'au soir :
Vers lui voloit aler avant ; 65$ Deus damoiseles voit errant De riche ator et bien vestues ; Lez Guingamor sont descendues, Molt blâmèrent le chevalier Et commencent a reprouchier 660 Le commandement trespassé, Que mauvesement l'a gardé ; Bêlement et souef l'ont pris^ Si l'ont sor un cheval asis, A la rivière le menèrent, 66 5 En un bastel outre passèrent Son brachet et son chaceor.
Li vilains se mist el retor, - A son ostel la nuit ala ; La teste du sengler porta, 670 Par trestout conte l'aventure, Par serement Paferme et jure, Et au roi présenta la teste :
Mostrer la fait a mainte feste.
Por l'aventure recorder 675 En fist li rois un lai trover :
De Guingamor retint le non ; Einsi l'apelent li Breton. 678