Jahrbuch
vention n'est pas sa partie forte : il a puisé dans des récits plus anciens non-seulement, comme nous le verrons, le dénouement célèbre de son roman, mais plusieurs des épisodes qu'il y a fait entrer. En revanche il possède un réel talent d'observation : les sentiments de ses héros sont retracés, soit dans leurs entretiens, soit dans leurs monologues, avec une finesse d'analyse qui indique que le poète avait fréquenté une société déjà assez raffinée. La morale qu'il y avait trouvée et qu'il fait sienne est loin d'être rigoureuse : mais en prenant parti pour l'amour contre les obligations légales le poète ne fait aucune de ces théories étranges qu'on rencontre si souvent dans la littérature française du moyen âge. Il n'accable pas de ses invectives, comme d'autres, le mari trompé et jaloux, et il n'accorde ses sympathies qu'aux amants loyaux, qui s'aiment uniquement, comme firent ceux dont il raconte l'histoire.
Il la commence d'une manière assez originale. D'ordinaire un roman d'amour débute en nous apprenant comment le héros s'éprit de l'héroïne. Jakemon Sakesep ne procède pas ainsi. Après quelques réflexions préliminaires sur la double décadence, à son époque, de l'amour et de la poésie, qui renaîtraient l'un et l'autre s'ils étaient plus encouragés, il nous dit simplement que Renaut, châtelain de Couci, jeune chevalier doué des plus brillantes qualités et habile à faire des partures et des chants (v. 71), était amoureux de la dame de Faiel et se résolut un jour à aller lui faire visite. Son mari étant absent, elle le reçut à souper, et lui offrit même, suivant l'usage, l'hospitalité pour la nuit ; mais elle accueillit avec une grande froideur la déclaration qu'il lui fit. Le châtelain, qui s'aperçut bien cependant qu'il ne lui déplaisait pas, voulut se rendre digne d'elle en illustrant son nom, en rechercha toutes les occasions, et y réussit. En effet la dame, entendant souvent parler de lui comme du chevalier le plus brave et le plus courtois, sent bientôt croître son penchant. Un jour il revient à Faiel à l'heure du dtner ; le seigneur de Faiel l'accueille fort bien, et étant obligé d'aller, dans l'après-midi, à un plaid, le laisse avec sa femme. Celle-ci est moins sévère; elle promet au châtelain de lui donner une manche richement brodée, qu'il pourra porter aux grandes joutes qu'Enguerrand, seigneur de Couci, doit prochainement donner entre Vandeuil et La Fère. Ces joutes, où de nombreux chevaliers étrangers sont venus former un camp, tandis que les chevaliers du pays forment l'autre, durent trois jours ; l'auteur les décrit en détail, ainsi que les fêtes qui les accompagnent. Le châtelain obtient le prix des chevaliers du pays et gagne tout à fait par là, autant que par ses manières enjouées et sa grâce à caroler, le cœur de sa dame. Elle l'engage à venir à Faiel le mardi suivant : son mari doit s'absenter pour quelques jours, et ils pourront se concerter pour se voir en secret. Dans cette entrevue, le châtelain conseille à la dame de s'ouvrir â
quelque chambrière fidèle, qui sera entre eux un intermédiaire nécessaire. Elle lui dit qu'elle y a pensé, et qu'elle en a une, Isabel, dont elle est d'autant plus sûre qu'elle est sa cousine germaine, et qui les servira certainement. Au reste elle a déjà songé que près de sa garde-robe il y a un huisset donnant sur un petit bois où elle allait jadis se promener ; l'huisset depuis longtemps ne sert plus, mais elle le remettra en état, et dès le soir même il pourra venir y frapper : Isabel lui ouvrira, et il arrivera sans peine dans la chambre de la dame. Le châtelain parti, la dame s'ouvre de ses desseins à sa chambrière et cousine. La réponse de celle-ci est assez piquante. Elle commence par avouer que le châtelain est fort digne d'amour ; cependant elle ajoute (v. 25 39) :
Et nonpourquant vous avés tort, Qui (éd. Que) avés fait de ce acort; Car moût m'esmerveill [je], par m'ame, De vous, qui estes haute dame, S'avés mari preu et vaillant, Et sus ce faites un amant.
Si ne di pas pour ce qu'amer Ne puist bien dame un baceler En honnesté et avoir chier ; Et se H puet, s'il a mestier, D'aucun bel jouel faire don :
Tout ce puet faire par raison ; Mais s'onnour doit si bien garder C'o lui ne se puist aseuler En lieu privé, car je vous di :
Li lieu en ont fait maint hardi.
Et nonpourquant, se vous l'amés, Si en faites vo volentés.
Malgré cette conclusion bénigne, la morale d'Isabel a fait réfléchir sa maitresse. Elle veut au moins éprouver son amant : cette nuit, on le laissera se morfondre à l'huisset; s'il n'aime pas loyaument, il se tiendra pour joué et ne reviendra plus ; s'il supporte bien cette épreuve, on ne pourra lui tenir rigueur. Le pauvre châtelain passe en effet toute la nuit, par la pluie et le plus affreux orage, à gémir devant la petite porte; les deux femmes l'écoutent de l'autre côté, et, malgré la prière d'Isabel, on ne lui ouvre pas. Il rentre à Saint-Quentin fort triste et convaincu que le seigneur de Faiel est revenu à l'improviste ; mais il le rencontre le lendemain qui retourne à Faiel et lui dit qu'il en est absent depuis deux jours. Le châtelain, accablé de douleur, se dirige vers son manoir, où il tombe gravement malade. La dame de Faiel l'apprend et s'en désole ; mais comment lui rendre l'espoir? Le hasard la sert. A une noce, elle se trouve avec la dame de Hangest, parente du châtelain ; celle-ci va faire visite à son
cousin malade et demande à la dame de Faiel de lui prêter sa chambrière pour l'accompagner, la sienne ayant été blessée la veille dans un accident arrivé au char où elle voyageait avec sa maltresse. Isabel profite de cette visite pour remettre secrètement au châtelain des tables de cire où elle a écrit de bonnes paroles. On devine que le malade est bientôt sur pieds. Il se rend à Saint-Quentin, y trouve un garçon qu'il charge de porter une lettre à Faiel, à la demoiselle de maison, dont il est, dit-il, amoureux. Le garçon remet sa lettre à Isabel, et rapporte au châtelain une réponse qui lui assigne un rendez-vous à quinze jours de là. Au soir fixé, il arrive à la petite porte : cette fois on lui ouvre, et il jouit de son bonheur, le plus vif, au sentiment du poète, qui puisse exister en ce monde.
Ils menèrent ainsi longtemps leurs amours ; mais un incident survint qui dérangea cette douce vie. A une grande fête, où se trouvaient le châtelain et son amie, était aussi une dame, noble et belle, qui depuis longtemps avait conçu pour lui une inclination qui s'augmenta par le voisinage où elle se trouva de lui à table. Il répond d'une manière évasive aux avances qu'elle lui fait; mais elle se doute bien qu'il est heureux ailleurs, quoique l'extrême prudence des deux amants l'empêche de fixer ses soupçons. Rentrée chez elle, elle a recours à l'espionnage pour s'assurer de la vérité. Elle fait suivre le châtelain par un varlet, qui finit par le voir se glisser un soir dans la petite porte que lui ouvre Isabel. La dame furieuse se prend d'une grande compassion pour « le bon seigneur de Faiel, » qu'on trompe si indignement, et jure de l'éclairer. L'occasion lui en est bientôt fournie : son mari amène un jour à dîner l'époux de sa rivale. Dans une scène joliment conduite, elle excite d'abord ses soupçons, les dirige ensuite, et enfin lui apprend tout ce qu'elle sait. Le seigneur de Faiel hésite encore : il a pour sa femme une estime sans bornes ; il croit le châtelain incapable de le tromper. Sur le conseil de la dame, il feint une longue absence et se porte chaque soir aux environs de l'huisset. Pendant trois jours il ne voit personne, et son écuyer Gobert, qui est attaché au châtelain, essaie de le détourner de poursuivre. Mais il revient la quatrième nuit, et il voit le châtelain arriver à pied, armé cependant, entrer dans le petit bois, frapper à la porte : elle s'ouvre doucement et se referme sur lui. La nuit suivante, le mari s'embusque près de là ; quand il voit le châtelain approcher, il heurte avant lui, entre par la porte qu'a ouverte Isabel, la tient ouverte jusqu'à ce que le châtelain soit-entré à son tour, et, appelant ses gens, l'accable d'invectives et de menaces. La scène qui suit est vive et bien contée. Le châtelain proteste au seigneur de Faiel qu'il s'est mépris : il ne venait pas pour sa femme, mais pour Isabel ; celle-ci l'avoue en baissant les yeux; la dame, qui entend tout de sa chambre, feint de s'éveiller
au bruit, descend, et quand elle apprend l'aventure, éclate en reproches contre Isabel et la chasse d'une maison qu'elle déshonore. Le pauvre mari, interdit, hésitant, ne sait que croire ; il laisse aller le châtelain, accorde à Isabel huit jours de répit pour quitter la maison sans scandale , mais dès le lendemain il fait murer la petite porte du bois, et de ce jour la jalousie ne le quitte plus.
Ici commence une série d'épisodes sur lesquels nous glissons légèrement1. Grâce à la complicité de Gobert, qui passe finalement à son service, le châtelain peut encore souvent voir celle qu'il aime : il pénètre dans le château sous l'apparence tantôt d'un chevalier grièvement blessé, qu'on couche dans une salle basse, tantôt d'un colporteur, qu'on fiait venir pour voir ses marchandises, tantôt d'un aveugle, qu'on héberge par charité. Ges ruses rappellent plus d'une fois celles qu'emploient, pour en arriver au même but, Tristan et Iseut dans les poèmes alors si célèbres qui racontaient leurs aventures. Un autre stratagème, grâce auquel les deux amants passent quelques heures ensemble, a fourni le sujet d'une des Cent nouvelles nouvelles et a été mis en vers par La Fontaine (On ne s'avise jamais de tout) ; il figure déjà au xue siècle dans le poème d'Eracle et se retrouve dans une anecdote contée au xmc siècle par Jacques de Vitri ; il est certainement d'origine orientale a. — Le seigneur de Faiel, toujours tourmenté par des soupçons que plus d'une fois il a cru voir confirmés, trouve pour se débarrasser du châtelain une combinaison fort ingénieuse. C'était l'époque où on pariait partout de la croisade que devaient faire les deux rois dë France et d'Angleterre, Philippe et Richard. Le seigneur de Faiel fait part à sa femme de son projet de se croiser et lui demande si elle ne voudra pas l'accompagner en Terre-Sainte. Celle-ci, qui s'attache en tout à complaire à son époux, l'assure qu'il réalise en lui faisant cette proposition un de ses vœux les plus chers. Elle se désole cependant en secret ; mais le châtelain, dans une entrevue qu'il se ménage avec elle, la rassure en lui disant qu'il se croisera aussi. De la sorte ils ne seront pas éloignés l'un de l'autre. Gobert, à qui son maître expose ce plan, l'approuve fort et ajoute même (v. 6862) :
Par mon sens vous vous croiserés Et ou pellerinage irés ; Car mieux pourés joir de li Ens ou pays de la que ci.
1 . La vengeance humiliante que le châtelain tire de la dame qui l'a trahi, bien que méritée, est peu courtoise. Il feint de céder à son amour, lui donne un rendez-vous, et, quand elle va tomber dans ses bras, appelle Isabel et Gobert, qui sont embusqués, et les rend témoins de sa honte.
2. Voy. Et. de Bourbon, éd. Lecoy de la Marche, § 457, et la note.
jjo g. paris
Le châtelain part en effet pour l'Angleterre, où le roi Richard donne un grand tournoi, et, paraissant céder à l'éloquence d'un cardinal qui, après la fête, prêche la guerre d'outre-mer, il prend la croix et revient en Vermandois. C'est bien ce qu'avait calculé le mari de sa maîtresse : une fois croisé, Renaut ne pouvait, sans être à la fois excommunié et déshonoré, ne pas prendre part à la croisade ; quant au seigneur de Faiel, il n'avait jamais eu l'intention d'y aller. Sa femme lui rappelait souvent que le temps marchait, qu'ils devraient bien prendre leurs croix; il trouvait toujours des raisons de surseoir. Enfin un jour un cardinal vient dans le pays et prêche la croix dans l'église où les deux époux entendent la messe. Le discours fini, beaucoup de gens se lèvent et vont prendre la croix des mains du cardinal ; la dame de Faiel se levait aussi, mais son mari l'arrête et lui dit : « Dame, nous ne prendrons pas la croix cette fois ; je me sens faible et hors d'état de supporter les fatigues du voyage. »
Et la dame mout simplement Couvri son angoisseus talent ; Mais quant elle fu esseullée, Adont a dolour démenée (v. 7076).
Les deux amants se revoient encore une fois en secret et échangent de douloureux adieux : la dame donne au châtelain un anneau et ses longues tresses blondes.
Arrivé en Terre-Sainte, le châtelain, qui suit la fortune de Richard, se couvre de gloire; les Sarrazins le redoutent et l'ont surnommé le vaillant chevalier « qui sur son heaume porte tresses », car il a mis autour de son casque les cheveux de sa dame, plus brillants que de l'or. Mais au bout de deux ans, il reçoit une flèche empoisonnée dans un combat où il a sauvé la liberté du roi d'Angleterre. Espérant guérir en France, il s'embarque ; mais le mal empire en mer, et il sent la mort approcher. 11 appelle alors son fidèle Gobert, lui remet le coffret d'argent où sont les tresses, avec une lettre qu'il trouve encore la force d'écrire, et lui ordonne, quand il sera mort, de prendre son cœur, de le mettre dans le coffret et de le porter à celle pour laquelle seule il a battu. — Il rend le dernier soupir entre les bras d'un cardinal, qui lui assure la félicité éternelle, puisqu'il est mort au service de Dieu. — Gobert débarque à Brandis (Brindes), y enterre son maître, fait ce qu'il lui avait prescrit et arrive en France. Il se glisse près du château de Faiel, cherchant l'occasion propice pour s'acquitter de son funèbre message ; mais le seigneur de Faiel le rencontre dans ce même petit bois où il avait autrefois surpris son maître. Croyant celui-ci revenu, il veut tuer Gobert, qu'il suppose envoyé à sa femme : Gobert se jette à genoux, lui apprend la mort du
châtelain et lui montre comme preuve la cassette; l'autre s'en saisit, l'ouvre violemment, lit la lettre et, laissant aller Gobert, il porte le cœur au château. Là, son queux, exécutant ses ordres, l'accommode avec art, et on le sert à la dame de Faiel, au dtner, tandis que les autres convives mangent un mets différent, quoique de même apparence. La dame trouve ce qu'elle vient de manger exquis :
Ce dist : c Et pourquoy et comment
N'en atoorne nos queus souvent?
Y est la coustengue trop grande
De atourner telle viande ?
— Dame, n'aiés nulle merveille
S'elle est bonne, que sa pareille
Ne poroit on mie trouver
Ne pour nul denier recouvrer
Que vous en ce mès cy mengastes
Le cuer qu'el mont le mieus amastes,
C'est du chastelain de Coucy. »
La dame refuse d'abord de le croire; mais, convaincue par la lettre et les cheveux, elle s'écrie (v. 8080) :
Par Dieu, sire, ce poise my ;
Et puis qu'il est si faitement,
Je vous affi certainement
Qu'a nul jour mès ne mengeray,
N'autre morse! ne metteray
Deseure si gentil viande.
Elle se pâme, et bientôt après elle meurt de douleur. Son mari, qui craint la vengeance de ses parents, et qui d'ailleurs aimait celle qu'il a tuée, lui fait faire un service solennel ; mais il n'évite la guerre dont il est menacé qu'en faisant à son tour un pèlerinage en Terre-Sainte :
Si revint, mès ne fu joians,
Ne ains déduit ne démena
Puissedi tant corn il dura (v. 8162).
Avant d'examiner les sources et le fondement historique de ce roman, signalons quelques passages intéressants pour l'histoire des mœurs et des usages, que nous n'avons pas relevés dans l'analyse précédente.
Bien que le héros du roman soit appelé constamment châtelain, c'està-dire gouverneur, de Couci, il ne parait pas habiter ce château. Son manoir est à trois lieues de Chauvigni (v. 2771, 2806), où il faut reconnaître le hameau de Cauvigni, réduit aujourd'hui à quelques maisons, mais souvent cité dans des documents anciens, faisant partie de la commune de Trefcon, canton de Vermand». Il séjourne en outre