Atlantis, II
3. Je crois qu'il n'y a rien à tirer du lôid publié dans Ancient laws of Ircland,
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Suivant le traité connu sous le titre de Leabhar Ollaman, ou « livre de l'Ollam », c'est-à-dire du poète de premier ordre, le laid était un des quatre genres de composition poétique réservés pour la onzième des douze années du cours régulier d'études '. Ruman Mac Col ma in, que les Annales de Tigernach (xic siècle) font mourir en 747, aurait composé un poème dans la mesure dite Laid-luascach 2. Bien plus anciennement, le roi Niall-Des-Neuf-Otages, mort en Tan 404 de notre ère, avait, dit-on, un poète en chef appelé laid-cenn, « tète du lôid ou laid » *. Mais ces indications ne nous fournissent aucun renseignement sur les règles auxquelles était soumis ce genre de poésie.
H. D'A. de J.
BRERI.
Thomas, l'auteur du beau poème de Trisiran qu'ont traduit plus ou moins librement, au xin« siècle, dans leurs idiomes respectifs, Gotfrid de Strasbourg, le moine norvégien Robert et l'auteur du Sir Tristrem (voy. Rom. VIII, 282), s'exprime sur sa source, dans un passage souvent cité (éd. Michel, t. II, p. 40) de la manière suivante :
Seignurs, cest cunte est rault divers... Entre ceus qui soient eu n ter E del cunte Tristran parler, Il en cuntent diversement.
Oi en ai de plusur gent, Asez sai que chescun en dit E ço qu'il unt mis en escrit ; Mes sulum ço que j'ai oi Nel dient pas sulum Breri, Ky soit les gestes et les cuntes De tuz les reis, de tuz les cuntes Ki orent esté en Bretaingne.
t. I, p. 8-12 : le texte en est trop corrompu. O'Curry, Mss. matcrials, p. 577j 78, 580-581, a publié d'après Mac Firbis, auteur du XVII* siècle, deux laoidh (orthographe moderne au mot lôid, laid), dont la versification est conforme aux lois énoncées plus haut ; mais le second de ces laoidh est d'un auteur mort en 1420, et nous ignorons la date du premier, que Mac Firbis dit seulement avoir copié dans un vieux livre.
1 . Livre de Ballymote, fin du XIVe siècle, ms. de l'Académie royale d'Irlande, cité par O'Curry, On the Manners, t. II, p. 173.
2. Ms. de la Bibliothèque bodléienne d'Oxford cité par O'Curry, On the manners, III, 37.
x. Ms. H. 2. 16 de Trinity-College à Dublin (fin du XIV* siècle), cité par O'Curry, On the manners^ II, 287, note.
Ce passage a évidemment servi de modèle à celui de Gotfrid de Strasbourg (éd. Bechstein, v. 1 $ 1 ss.) :
Ich weiz wol, ir ist vil gewesen Die von Tristande hànt gelesen ; Und ist ir doch niht vil gewesen
Die von im rehte haben gelesen
Sine sprâchen in der rihte niht, Als Thomas von Britanje giht, Der âventiure meister was Und an britûnschen buochen las Aller der lanthèrren leben Und ez uns ze kûnde hât gegeben.
M. Bossert dit là-dessus (Tristan et Iseult, p. 49) : «Il ne faut voir dans les paroles de Gotfrid, comme dans celles de Thomas, qu'une expression naïve d'admiration pour la science du maître. » M. Kœlbing (Tristan Sage, p. cxlv) approuve complètement cette remarque. Elle n'est cependant pas tout à fait exacte 1 . La coïncidence entre Thomas et Gotfrid n'est pas fortuite, et cette phrase est au contraire intéressante en ce qu'elle prouve que Gotfrid a connu le poème entier de Thomas ; bien que son imitation s'arrête avant ce passage, il l'a extrait du contexte où il se trouvait et l'a transporté en tête de son récit, afin de donner à ce récit plus d'autorité. Mais ne connaissant pas Breri, qui n'avait d'ailleurs aucun intérêt pour ses lecteurs, et voulant seulement leur inspirer du respect pour Thomas, son garant, il a transporté à Thomas ce que celui-ci disait de Breri : si Breri savait « les histoires et les contes de tous les rois et comtes qui avaient vécu en Bretagne, » Thomas, son représentant, « avait lu dans des livres bretons [entendez dans le livre de Breri] la vie de tous les princes du pays ; » et si Thomas reproche à ceux qui ne content pas comme lui de ne pas parler « selon Breri », Gotfrid blâme ses prédécesseurs (en avait-il d'autres qu'Eilhart d'Oberg?) de ne pas parler « comme Thomas de Bretagne. » La reproduction est flagrante, et le procédé très simple.
Breri est-il une autorité réelle ou un personnage imaginaire ? La première hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable. Il semble même que Thomas s'adresse à des gens qui appréciaient Breri et pour qui son nom devait être une bonne garantie de l'authenticité d'un récit sur les anciennes traditions « bretonnes ». Il est clair que Thomas composait son poème pour un public qui connaissait déjà sous des formes variées les aventures de Tristran : il polémise ici et ailleurs contre les versions cou-
1 . Quant à l'étrange interprétation oue M. Heinzel a donnée de ce passage, il est maintenant inutile de la discuter longuement.
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rantes, et il essaie de donner, au milieu de variantes contradictoires, un récit logique et cohérent (c'est ce qu'il appelle en uni dire, si je comprends bien). Ces variantes étaient pour la plupart cfcs narrations purement orales ; Thomas signale ceux « qui soient cunter et del cunte Tristran parler ; » ils en content diversement, il l'a entendu de plusieurs gens, il sait ce que chacun en dit, et il n'ajoute qu'accessoirement et ce qu'on en a écrit. Il ne suit donc nullement de ces vers, comme l'a cru Gotfrid, que Thomas traduisit un livre composé par Breri : il en résulte simplement que Breri était un homme qui passait pour avoir su mieux que personne l'histoire traditionnelle de a Bretagne », et que Thomas prétendait lui devoir son récit, le seul authentique, sur Tristran. Je dis qu'il passait pour avoir su, car l'emploi du passé dans les vers Qui sot les gestes et les cuntes De tut les reis... Ki orent esté montre que Breri était mort à l'époque où Thomas parlait ainsi de lui. Thomas avait donc beau jeu à lui attribuer l'inspiration de son œuvre, et rien ne prouve qu'il dit la vérité. Le contraire semble même résulter du passage immédiatement suivant, où il combat un récit divergent du sien en se plaçant au simple point de vue de la vraisemblance, et où il a l'air de modifier la tradition de sa propre autorité.
Mais cela n'empêche pas de se demander qui était ce Breri invoqué par Thomas. On l'a jusqu'à présent recherché en vain. L'abbé de La Rue dit avec raison : a II faut d'abord remarquer que . le poète dit non pas que Breri eût écrit cette histoire, mais seulement qu'il savait les gestes et les contes de ces princes. » Il ajoute : « Walter Scott pense que ce Breri était un jongleur armoricain ; je pourrais soutenir que c'était un barde gallois ; nos deux opinions paraîtraient également vraisemblables, mais nous n'aurions l'un et l'autre aucun moyen d'appuyer nos conjectures (Essais, t. II, p. 262). » L'abbé de La Rue se trompait : sa conjecture pouvait s'appuyer sur un texte qui lui est resté inconnu. On lit en effet au ch. XVII de la Descriptio Kambris de Giraut de Barri (éd. Dimock, t. VI, p. 202), à propos des pécheurs gallois, qui transportent d'une rivière à l'autre, pour prendre les saumons, leurs légères barques d'osier couvertes de cuir : « Unde famosus ille fabulator Bledhericus, qui tempora nostra paulo praevenit, super hoc casu sic aenigmatice proloqui consueverat : Sunt apud nos gentes quae, cum ad praedandum deproperent, equos humeris impositos usque ad praedam ipsam portant; ad praedam vero capiendam equis insiliunt, eaque capta statim equos humeris iterura injectos domum redeundo reportant. » Le nom de Bledhericus devait donner en français Bleriy dont Breri est une variante facilement explicable par l'assimilation de 1'/ à l'r. Ce Bleri était évidemment un de ces bardes, si nombreux alors dans le pays de Galles, dont le même auteur vante l'habileté et la fécondité (ib., p. 187). Or les bardes gallois
du xue siècle n'étaient pas seulement des poètes ; ils étaient les dépositaires des traditions historiques et généalogiques du pays, dont ils avaient écrit une partie, mais qu'ils conservaient surtout dans leur mémoire. Il faut citer ici un autre passage de Giraut de Barri, qui atteste ce fait (1. 1, c. II, p. 167) : « Hoc etiam mihi notandum videtur, quod bardi Kambrenses et cantores seu recitatores genealogiam habent praedictorum principum in libris eorum antiquis et authenticis, sed tamen kambrice scriptam, eamdemque memoriter tenent, a Rotherico magno usque ad beatam Virginem, et inde usque ad Silvium Ascanium et jEneâm, et ab yEnea usque ad Adam generationem linealiter producunt. Sed quoniam tam longinqua, tam remotissima generis enarratio multis trutanica potius quam historica esse videretur, eam huic nostro compendio ex industria inserere supersedimus. » On voit donc qu'il était bien naturel que Bleri ou Breri connût « les gestes et les cuntes De tuz les reis, de tuz les cuntes Ki orent esté en Bretaigne » ; ce qui, dans les récits de ce genre, semblait à Giraut trutanicum devait précisément plaire aux conteurs normands.
Il résulte de ce rapprochement que par Bretagne et Bretons, dans le Tristran de Thomas, il faut entendre l'Angleterre celtique et ses habitants, et que les sources de ce poème sont galloises et non armoricaines. Thomas écrivait donc en Angleterre. La date attribuée par Giraut de Barri à la vie du a fameux » Breri s'accorde aussi très bien avec celle que nous pouvons assigner au poème de Thomas, — que Gotfrid a appelé Thomas « de Bretagne » à cause de la mention qu'il fait de ce pays. Giraut étant né vers 1 1 $0, Breri, dont il dit « qui tempora nostra paulo praevenit, » devait florir sous le règne d'Êtienne; et c'est sans doute peu de temps après, probablement entre 1 1 50 et 1 170, qu'a été composé le poème de Thomas, traduit en allemand par Gotfrid avant 120$ et en norvégien par le frère Robert en 1226.