‹ Romania (volume 4)Chapitre 235 sur 283 · Archives nationales, X · texte numérisé non relu

Archives nationales, X

4. Voyez sur ce personnage la Notice sur les Archives du Parlement de Paris, p. cliij et clvij-viij en tête des Actes du Parlement, de Boutaric. M. Grûn, qui signale divers passages de notre registre intéressants au point de vue historique, ne semble pas avoir remarqué cette ballade.

second, son fils Louis, duc de Guyenne, premier dauphin, qui gouvernait de nom pendant la folie du roi. Par sang, au troisième vers, il faut entendre les princes du sang divisés par la longue querelle des Armagnacs et des Bourguignons. Enfin les vers 8 et 15-16 semblent bien faire allusion à la bataille d'Azincourt livrée le 2 5 octobre 141 5.

Chief essoignié de piteuse aventure,

Jeune regent plain de sa volenté,

Sang si divis, l'un de l'autre n'a cure,

Conseil suspect de parcialité, 5 Peuple destruict par prodigalité

Feront encor tant de gens mendier

Qu'a un chascun feuldra faire mestier.

Noblesse fuit, encontre sa nature,

Le clergié craint et cele vérité, 1 0 L'umble commun obéit et endure

Fains protecteurs lui faire adversité;

Mais trop souffrir induit nécessité,

Dont avendra, que ja veir ne quier,

Qu'a un chascun feuldra fere mestier.

1 5 Foible ennemi en grant desconfiture

Victorien, et pou débilité,

Provision verbal qui petit dure,

Dont nulle riens n'en est exécuté ;

Règne, des tiens mesmes persécuté, 20 Ta fin sera et ton estât dernier

Qu'a un chascun fauldra faire mestier.

Antoine Thomas.

Die formelle Entwicklung des Participium praeteriti in den romanischen Sprachen (Inaugural-Dissertation) von Jacob Ulrich. Winterthur, 1879, in-8', 24 p.

Ce travail, écrit avec une concision qui ne manque pas d'élégance, mais qui va parfois jusqu'à l'obscurité, est dans sa brièveté digne de l'attention des romanistes. L'auteur y fait preuve, non seulement de bonne méthode et de lecture, mais d'intelligence et de pénétration. Les études qui, Rattachant à un point particulier de la grammaire, après l'avoir bien défini dans le latin, le poursuivent soigneusement dans toutes les langues romanes, méritent des encouragements particuliers ; on est sûr, quand elles sont bien dirigées, qu'elles renouvellent le sujet et préparent la reconstruction de la grammaire romane, dont Diez a posé les bases, mais dont le plan et les détails devront être modifiés souvent, non seulement dans leur exécution, mais dans leur esprit. L'esprit qui règne aujourd'hui dans la philologie romane est surtout caractérisé par la tendance à examiner les formes qu'a prises le latin vulgaire depuis qu'il se développe librement (c'est-à-dire depuis la chute du latin classique comme langue parlée) en les rattachant toujours à leur point de départ. En d'autres termes, nous accordons au latin vulgaire, — ce qui en beaucoup de points ne signifie autre chose que l'usage familier du latin, — une importance que Diez, sans la méconnaître, n'a pas aussi constamment mise en relief. C'est ce que M. Ulrich exprime fort bien en disant : • Le roman est le latin vulgaire. On peut fixer un terminus a quo pour les littératures, mais non pour les langues romanes. • C'est dans cet esprit que je fais depuis quelques années à l'École des hautes études Y Esquisse d'une grammaire du latin vulgaire. De cette grammaire, que nous sommes loin de pouvoir écrire encore, mais dont nous possédons les grandes lignes, M. Suchier disait récemment, avec un peu d'exagération, qu'elle était l'a et l'w de la philologie romane.

M. Ulrich a donc cherché dans le latin vulgaire la cause et le point de départ de phénomènes observés dans le roman, et il a commencé par montrer que le latin vulgaire lui-même n'était que la continuation du latin archaïque, dont le latin classique représente une phase artificiellement immobilisée. Sur ce latin vulgaire, les renseignements, comme on le sait, sont malheureusement rares et presque tous indirects : l'accord des langues romanes, dans les points où elles diffèrent du latin, est l'indice le plus sûr. Cet accord peut même servir à éclaircir des points restés obscurs de la grammaire du latin classique. Tel est

le cas notamment pour la quantité des voyelles placées devant deux consonnes, qui, assimilées à des longues dans la versification, n'en conservaient pas moins leur quantité naturelle, et la représentent d'ordinaire dans les mots romans où elles survivent. C'est ce que Diez avait pressenti, mais ce qu'a reconnu le premier M. Schuchardt, ainsi que M. U. le remarque justement (p. 7). La grammaire latine elle-même doit aller ici à l'école des langues romanes. Cependant ces langues divergent parfois entre elles ou contredisent les renseignements que nous avons d'autre part sur la quantité des voyelles latines en question. C'est ce qui semble avoir lieu notamment pour les participes passés : plusieurs modifiaient en latin la quantité du verbe : légère faisait lëctus, tëgere tèctus, rëgere rëctas, dkere dktus, vincere victus, frui frûctus, etc. Les langues romanes, suivant certainement le latin populaire, et allant dans la même voie plus ou moins loin l'une que l'autre, ont tendu à rapprocher le participe du verbe : de là en fr. dit et non deit (mais it. detto) à cause de dire, Ut (conservé dans élite) et non lât à cause de lire (de m. it. litto). Cette hésitation se trouvait déjà en latin, où Gellius1, cité par M. U. (p. 7), nous apprend que les uns prononçaient âetus (c'était l'ancienne prononciation), les autres àctus (sous l'influence de l'analogie avec âgere). M. U. a relevé ces divergences sans en donner la cause. Elle apparaît bien clairement quand on voit que les participes de cette classe dont les verbes n'ont point passé en français (par exemple) ont conservé leur quantité traditionnelle : tècto (dijrëcto, n'étant pas influencés par tëgere, rëgere disparus, ont fait toit, droit, contrairement à lecto (cf. l'it. rïtto à cause de rïggere). De même dktus, soustrait dans des composés à l'influence de dicere, a conservé sa quantité naturelle : Benoît, afr. beneeit, maleeit. C'est ainsi que s'explique l'opposition du ir. oint, point et du lad. ig, pig; les deux premiers ont subi l'influence dtungere p&ngere, les deux autres représentent fidèlement ûnctus, pûnetus.

Après avoir exposé la formation du participe passé en latin, M. U. passe à son développement en roman. Il distingue les participes en forts et faibles, les premiers formant quatre classes, les seconds cinq. Les quatre classes de forts sont ceux en -tus, -sus, -stus et Atus. Dans chaque classe, l'auteur examine les participes latins conservés et ceux qui n'existaient pas en latin. Ces derniers sont nombreux parmi les participes en -xtus, et je ne sais pourquoi on n'en trouve ici qu'une petite partie. Movitus penditus tonditus etc. auraient pu figurer aussi bien que premitus ou tollitus (voy. Canello, dans le 1. 1 de la R'msta difilologia romanza, etc.). Pourquoi le roman a-t-il créé ces participes, inconnus au latin classique, et dont plusieurs remontent certainement très haut? M. U. ne s'est pas posé cette question, et elle était à vrai dire en dehors de son sujet. C'est en général parce que la forme classique s'éloignait trop du thème verbal : on ne reconnaissait plus dans motus to(n)sus pressus etc. le suffixe -tus ajouté aux thèmes connus môv-, tond-, prëm-. On créa donc, â l'aide du suffixe --dus, qui grâce à son i pouvait s'adapter à tous les thèmes sans les altérer, les partie, movitus

1 . Je ne puis me résigner à écrire le nom grotesque d'Aalu-Gelle. Je comprends à U rigueur que l'on conserve de pareilles bizarreries pour des noms d'une célébrité générale; mais pourquoi infliger à ce grammairien, connu des seuls grammairiens, un travestissement aussi barbare ? Ce n'était presque pas la peine de l'avoir débarrassé du masque qui le cachait au moyen âge sous le nom d'Agellius.

Ulrich, Die Entwicklung des Part, praeter. in d. rom. Sprachen 447

tonditus prcmitus etc.4. Mais plus tard, développés en roman, ces participes, devenus mucrto, tonto, priemto, semblèrent à leur tour confondre le thème et le suffixe. Pour retrouver des formes où les deux composants fussent suffisamment distincts, on emprunta leur participe aux verbes en -uirt, faisant de -utus un suffixe, et on eut mov-uto, tond-uto, prem-uto. D'autre part il faut remarquer qu'en latin un assez grand nombre de verbes étaient dénués de participe passif. Le roman était obligé de leur en donner un à tous, parce qu'il fallait que tous les verbes possédassent les nouveaux temps du passé qu'il formait avec ce participe et le verbe habere. Mais les participes créés de la sorte par le roman sont pour la plupart faibles, en -ato (stato constata etc., tonato), en -i/o (ferito), surtout en -uto (tcnuto dolulo valuto jacuto oluto penduto saputo) ; nous en trouvons cependant en Ato comme fûgito bibito trémito et péndito antérieur à penduto. On voit quelle activité a régné dans cette période de la vie de la langue latine qui devait se continuer par la différentiation des parlers romans.

Entre les formes -to et -so, le latin hésitait déjà; M. U. en donne des exemples. So est une modification euphonique de -to et lui est postérieur. • On serait donc tenté de croire, dit M. U., que partout où le latin hésite, le roman a préféré -so. Ce n'est pas tout à fait exact. • En général cependant c'est le cas, et en outre t la forme -so a fait des progrès incontestables. ■ On trouve par exemple en fr. semons en regard de summonkus. M. U. remarque que ce changement se produit après r, / et n, et il l'attribue à ces consonnes. Il s'est sans doute ici exprimé trop brièvement ; le changement de t en s dans ces conditions est inconnu à la phonétique romane. C'est en latin seulement que ce changement s'est opéré ; mais une fois accompli dans certains verbes, l'analogie a poussé en roman à remplacer, dans les verbes semblables, -fo par -so. Mais en roman le suffixe -so s'est appliqué directement au thème du verbe. Il est inexact de dire que sorctus donne sortns changé en fr. en sors (conservé dans source) : du thème surg- dans sur gère on a fait surg-sus. J'en dis autant de la série adhaeritus adhaertus aers; c'est au thème adcr-, tiré dfaderdre, qu'on a ajouté Ys participiale pour former adcrs, etc. \

Sous le titre : • Passage de la forme -so à la forme -i/o, » M. U. signale les sept participes it. rimasto, ascosto (pr. rescost), mosto (vieux), visto (pr. vist), pr. . respost, somost. Tous ces participes s'expliquent sans doute moins par l'influence de la forme -sto que par l'addition du suffixe -to au thème du parfait (rimasi ascosi mossi respos somos) ; quant à visto, je crois qu'il se rattache à viscre.

Un paragraphe excellent est celui qui a pour titre : c Changements des participes forts ». Il s'agit des • changements de nature psychologique qui reposent sur l'analogie. » On y voit les participes se modifiant sous l'influence du présent [finctus pour fictus, etc.), du parfait (roum. puns pour punctus etc., fr. mis pour mes etc.), enfin d'autres participes. Ces derniers exemples sont les plus

1. Ce procédé ressemble beaucoup à celui qui a fait dire finctus au lieu de fictus, et que M. U. a caractérisé (p. 17).

2. L'it. morso pour mortuus est un lapsus. La série solitus soltus sols (d'ailleurs imaginaire) devrait commencer par sobitus pour ne pas faire croire que l'auteur rapporte le fr. sols à solere. Eschars ne rentre pas c à proprement parler dans la série en n », car déjà fort anciennement en bas latin on trouve scarpsus. Ce mot en roman n'est d'ailleurs qu'un adjectif.

intéressants. M. U. montre notamment que les participes de Ta. fr. chaeit et toleit ne viennent pas, comme je l'ai cru (Rom. VII, 624), de cadUus toltUus, mais sont refaits sur le modèle de coilleit, qui est le latin collectes (où Yè de lectus a conservé sa quantité ; ils peuvent aussi avoir été influencés par bernât maluit (cf. ci-dessus, p. 446).

On sait que beaucoup de participes forts, qui n'existent plus comme tels, vivent dans diverses langues romanes comme noms abstraits, généralement du féminin. M. U. aurait dû en donner une liste complète. Il combat avec raison Diez, qui prétend que vente tente etc. sont des substantifs verbaux, analogues aux pr. venda et tenda, tirés du thème du verbe, mais où le à s'est changé en t. Seulement je crois que M. U. va trop loin en sens inverse, c Si Ton compare, dit-il, le prov. tenda à tente, le pr. rend a à rente, on y verra les types vendita, tendita, rendita, réfléchis de deux façons. En fr. Yi est tombé avant que le t pût s'amollir en dt et on a eu vendta tendta rendta, fr. vente tente rente. En pr. il faut que Y% soit tombé plus tard, aussi a-t-on eu vendida tendida rendida, d'où vendda etc., et enfin venda, etc. • Rien n'autorise â admettre cette différence d'évolution entre le gallo-roman du sud et celui du nord, et pourquoi ne pas accepter tenda venda, etc., au même titre que falha, it. tenta, esp. prenda?

Les cinq classes des participes faibles sont -atus, -etus, -estus, -utus et -dus. Sur la première classe, M. U. se trouve encore en contradiction avec Diez. D'après Diez les adjectifs verbaux en 0, comme Cit. privo, tronco, sont les participes privato, troncato abrégés ; les langues romanes n'ont pas tiré d'adjectifs directement du thème verbal, comme elles ont fait des substantifs. Il y a longtemps que P. Meyer a contesté cette théorie et proposé pour ces mots l'explication que donne aujourd'hui M. Ulrich (voy. Rev. crit. 1866, t. I, p. 363). Ces mots ne sont pas propres à l'italien. Meyer cite dans le parler populaire du centre, d'après le comte Jaubert, dompte, use, cache, àanche, dans l'ancien français gaste et gonfle ; M. U. y ajoute enclin et délivre. Il y en a d'autres. On ne saurait expliquer Idche autrement que comme l'adjectif verbal de Idcher (le rapport est sensible dans une corde Idche, d'où les autres sens se sont développés). J'explique de même trouble, comble, étale, largue, et quelques autres. Diez a lui-même remarqué que déjà en latin on trouve des adjectifs dont la forme est toute semblable à celle des adjectifs romans qui nous occupent : parcus promus etc. ; il paraît difficile de séparer l'it. privo du lat. privus. Pourquoi donc Diez les a-t-il séparés, et pourquoi a-t-il voulu reconnaître dans privo une contraction de privato contraire à toutes les règles de la phonétique ? c Uniquement, dit M. U. (p. 20), parce que les langues romanes auraient d'ailleurs été si riches en suffixes de dérivation qu'elles ont laissé perdre ce procédé. » P. Meyer ne s'est pas expliqué non plus le parti pris par Diez au sujet de ces mots : c Puisqu'ils n'ont pas, dit-il, la forme de participes, et qu'ils ont le sens d'adjectifs, pourquoi ne pas les ranger dans cette dernière catégorie ? » La raison qu'a eue Diez est bien simple, et il la donne lui-même (trad. fr., t. II, p. 138} : c Le participe passé d'un nombre assez considérable de verbes rejette les lettres a et t, qui en contiennent précisément l'essence : cercato s'abrège en cerco, à côté

duquel persiste d'ailleurs la forme complète L'existence parallèle d'un

grand nombre d'adjectifs latins en us ou de participes forts et de participes

Ulrich, Die Entwicklung des Part, praeter. in d. rom. Sprachen 449 en atus dérivés de ces derniers, comme albus albatus, decorus decoratus, diclus dictatus, poussa la nouvelle langue à abréger de cette manière des participes de la première conjugaison avec une signification transitive. Un petit nombre seulement avaient leur modèle en latin, comme desto, lacero, netto, ptsto, privo, dans excitas, lacer, nilidus, pistas, privus. Tous ces mots expriment un sens d'adjectif, mais sont aussi susceptibles d'une signification verbale : egli e dimentico il est oublieux, Vho dimentico je l'ai oublié. ■ Diez a regardé ces mots comme des participes parce qu'ils en ont la fonction : en effet Vho cerco et Vho cercato sont synonymes. Mais c'est là un accident propre à l'italien, et le phénomène prend un tout autre aspect si on examine les mots français. Au reste, le développement italien peut s'expliquer : tous ces adjectifs expriment un état ; entre eux et le participe passif, qui avait perdu le sens de passé, il y avait une synonymie à peu près complète : sono gonfio, scevro, pago et sono gonfiato, scevrato, pagato reviennent au même (en français aussi on peut dire presque sans différence de sens cette corde est Idche ou Idchèe , la mesure est comble ou comblée, j'ai les mains gonfles ou gonflées). De là à employer gonfio, scevro, pago, etc. pour le participe correspondant même quand le participe sert à former le passé périphrastique, il n'y avait qu'un pas ; toutefois ce pas était assez hardi, et l'italien est seul à l'avoir fait ; c'est plus tard qu'il a créé quelques adjectifs de la même forme qui n'expriment pas un état, comme cerco, compro, etc. Si Diez avait connu plus de formes françaises, il aurait certainement modifié son opinion et serait revenu à celle qu'il avait émise dans sa première édition ; mais en critiquant ses conclusions dernières, il ne faut pas supprimer du débat l'argument qui a pour lui été décisif1.

Sur les conquêtes de la forme -estas, issue de comestus, M. Ulrich a déjà exprimé son idée dans hRomania (VIII, 264; cf. 301); il y a rattaché les mots admonester et carestia. Il reproche à tort à l'étymologie cYadmonester indiquée jadis (Rom. III, 377) par M. Cornu d'être invraisemblable, • parce que molestare devrait donner mouter » ; Ve de molestare ne peut tomber, ni par conséquent I'/ se vocaliser.

Sur les participes en -tous et -utus M. U. fait des remarques justes et fines. Le suffixe -utus, emprunté aux verbes en uere, a été appliqué aux verbes de trois manières différentes. On l'a joint, sauf des exceptions insignifiantes, au thème verbal en français et en romain, — au thème du présent en italien, — au thème du parfait en provençal. L'hispano-roman, qui aujourd'hui a éliminé ces participes au profit des participes en -ido, les formait autrefois comme le français.

Riche d'idées et de faits, bien méditée, bien disposée, la thèse de M. Ulrich est un des meilleurs débuts de ces dernières années. L'auteur, qui a été élève de l'École des hautes études, Ta dédiée à A. Darmesteter.

1. M. Ascoli {Arch. Glottol. II, 451) a aussi parlé de ces formes ; en les désignant comme « apparentement* ridotte », il semble indiquer qu'il ne partage pas l'opinion de Diez ; mais il ne s'est pas expliqué catégoriquement

Romania,VUl

Le bon berger ou le vrai régime et gouvernement des Bergers et Bergères : composé par le rustique Jehan de Brie, le bon berger. Réimprimé sur l'édition <fe Paris (1541) avec une notice par Paul Lacroix (Bibliophile Jacob). — Paris, Liseux, 1879. Petit in- 12, xxij-160 pages.

Entre les œuvres du XIVe siècle qui n'ont pas encore été éditées ou rééditées à notre époque, il en est peu qui méritent mieux les honneurs de l'impression que le Bon Berger de Jehan de Brie. C'est un petit livre, de lecture facile et même agréable, très riche en informations toutes spéciales et qu'on trouverait difficilement ailleurs, abondant, à cause même de la nature du sujet, en mots rares, et se présentant à nous avec un nom d'auteur et des indications de provenance qu'on n'a pas souvent aussi complètes pour les ouvrages de la même époque. C'est à Jehan de Brie lui-même que nous devons toutes les notions biographiques que nous possédons jusqu'à présent sur sa personne. Il était originaire de • Villiers-sur-Rongnon où, âgé de huit ans, il gardait les oies et oisons f en défendant yceulx oues et oysons des escoufles, des huas, des pies, c des corneilles et d'aultres choses a eulx contraires ou nuysibles *. Puis, au bout d'environ six mois, f il fut mené en la ville de Nolongne*, hors dudk c Villiers » où il fut chargé de garder les pourceaux, rude besogne pour un si jeune enfant, « car ce sont rudes bestes et de maulvaise discipline. Et au vespre, f au retour des champs et de leur pasture, s'en repairoient si forment et radec ment que ledict Jehan, qui lors estoit jeune, ne les pouvoit aruner, retenir f ne acconsuyr, et souvent ne sçavoit se il en avoit perdu aulcuns, ou se il c en avoit son droit compte. »

Après avoir exercé ce métier pendant environ un an, notre Jehan eut pour emploi de conduire les chevaux de labourage. Mais il y renonça au bout de trois mois, ayant été blessé d'un coup de pied de cheval, et fut mis à garder les vaches. Là encore un accident lui arriva. Il fut blessé grièvement par une de ses bêtes et déclara que jamais plus il ne garderait les vaches, c Et lors luy c fut baillée la garde de iiij" aigniaulx débonnaires et innocens qui ne heurc toient ne bleçoient. ■ Il fut c comme leur tuteur et curateur, car ilz estoient « soubz aage et mineurs d'ans. » Sur quoi, Jehan, qui paraît s'être procuré, nous ne savons comment, une instruction très supérieure à son état, remarque facétieusement que • pour ce que ledit Jehan n'estoit pas noble et que c il ne luy appartenoit pas de lignage, il n'en peut avoir le bail, mais il en eut • la garde, gouvernement et administration quant a la nourriture ». Parvenu à l'âge de onze ans, on lui confia cent vingt moutons f aultrement ditz chastris, f lesquels estoient chastes par default de membres genitaulx, et n'avoient aulf cune coinquination a femelle. » Et à ce propos notre honnêté berger a soin de nous faire savoir qu'il n'était pas de ceux qui échangent une brebis grasse contre deux maigres en gardant pour eux le profit de cette opération, ou qui

1 . Ce lieu, que l'éditeur n'a pas identifié, est Villers-sur-Rognon, commune d*Aulnoi, canton de Coulommiers. Le Rognon est un ruisseau qui se jette dans le Grand-Morin (r. dr.) un peu au-dessus de Coulommiers.

2. « Peut-être Bolocne-sur-Marne », dit M. Lacroix (p. xviii). Non, mab Nolongue, commune de Jouarre, a 2,500 mètres environ au N.-E. de Villers-sur-Rognon.

Jehan de Brie, Le bon berger, p. p. Lacroix 45 1

c fendent les grasses oeilles par le ventre et en ostent le suif et la gresse, et

• appliquent à leur prouffit furtivement, et laissent les bestes maigres et lanc goureuses, et par leur coupe, » opération dont je ne me rends pas bien compte.

Jehan de Brie tut par la suite successivement employé comme berger à Messy, près de Claye (Seine-et-Marne), puis comme • clavier • ou maître d'hôtel à l'hôtel de Messy chez « messire Matthieu de Ponmolain4, seigneur lors du Tueil c et l'un des conseilliez du roy es enquestes de son parlement à Paris. » Enfin étant, selon son expression, c licencié et maistre en ceste science de bergerie,

• et qu'il estoit digne de lire en la rue au Feurre, auprès la cresche aux c veaulx, ou soubz l'ombre d'ung ourmel ou tilleul derrière les brebis >, il vint demeurer en l'hôtel de Messire Arnoul de Grantpont, trésorier de la sainte Chapelle royale â Paris, lequel étant mort, il passa au service de Maître Jehan de Hetomesnil, maître des requestes de l'hôtel et chanoine de la Sainte Chapelle, « avecques lequel il a depuis demouré et encore demouroit au temps c de la confection de cest traicté. »

La date de la composition du traité, l'auteur nous la fait connaître dans son prologue où il nous dit qu'il a écrit pour obéir à la volonté et commandement du roi Charles V, en 1379.

Voilà bien des renseignements, et qu'il eût été facile de compléter à l'aide de quelques recherches aux Archives nationales sur les personnes mentionnées par l'auteur. Ces recherches, l'éditeur ne les a pas faites. Il aurait pu au moins, sans beaucoup de peine, trouver dans le recueil des Mandements de Charles V, publié il y a peu d'années dans les Documents inédits par M. Delisle, des indications chronologiques sur Jehan de Hetomesnil, qu'on voit figurer dans les actes depuis 1365 (n° 248) jusqu'en 1379 (n* 1892).

Si la préface est insuffisante, on ne peut pas dire que le texte soit irréprochable. On ne connaît pas de ms. du Bon berger. M. Lacroix exprime â ce propos l'espoir que le ms. présenté a Charles V se retrouvera un jour dans une des bibliothèques publiques ou particulières de l'Angleterre. C'est un espoir que je ne partage guère, d'autant plus qu'il est douteux que ce livre, bien que composé à la requête du roi, ait jamais fait partie de sa bibliothèque. Du moins il ne figure pas sur les anciens inventaires que nous en possédons. A défaut du ms. restent les anciennes éditions, qui sont au nombre de trois, et que M. L. décrit dans sa préface, d'après Brunet. De ces trois éditions deux, non datées, appartiennent aux premières années du XVI" siècle. La troisième est de 1542. C'est celle-là que M. L. a reproduite, sans doute parce qu'il l'avait sous la main à la bibliothèque de l'Arsenal. Il eût été certainement préférable de choisir l'une des deux précédentes, par exemple celle de Simon Vostre dont la Bibliothèque nationale possède un exemplaire que M. L. mentionne, avec sa cote, à la p. x de sa préface. L'examen de cette édition m'a prouvé qu'elle était de tous points meilleure que celle de 1 542, qu'elle avait notamment conservé des formes anciennes qui ont disparu de l'édition suivante. Je le montrerai par un petit nombre d'exemples que me fournit la dédicace :

1. Pomolain Cassini, Pontmoulin Etat-Major, Pont-Molin Dict. des Postes, comm. de Coulommiers, à l'endroit où le Rognon se joint au Grand-Morin.

P. j, ligne i, le texte de M. Lacroix porte d'après l'édition de 1542 : c A c la gloire, louenge et a l'honneur... » Mieux, dans l'édition Vostre : 1 A la f gloire, a la louenge... » — Ligne 4 voulut, l'édit. Vostre a conservé la forme ancienne voult. — L. 6 : c pour la rédemption et délivrance des oeilles de Pu main lignaige » ; éd. Vostre : f de ses oeilles... ■ — L. 1 $ : • chasullenie i, éd. Vostre : chastellerie, qui est la forme la plus usitée anciennement — P. 4, I. 2 c et le siziesme du règne... », éd. Vostre : seziesme, qui est naturellement la seule leçon possible, puisqu'il s'agit de l'année 1379.

Ces exemples, pris dans un morceau très court, montrent suffisamment que l'éditeur a choisi le plus mauvais texte. Mais M. L. a commis en outre des fautes dont il est seul responsable. Ainsi le début du second prologue (p. 7) est ainsi écrit : c On doit entrer en la bergerie par Phuys, et qui y entre par ailleurs il « est larron, comme sainct Jehan le nous dist au diziesme chapitre : Nous c entrerons par l'huys a l'ayde de Dieu, et procéderons briefment... » L'emploi des italiques montre que M. L. a pris les mots imprimés en ce caractère pour une citation, tandis qu'ils appartiennent â l'auteur, ainsi que le contexte le montre clairement. D'ailleurs il était bien facile de vérifier le texte de l'évangile (Jo. X, 1). — P. 25, f ne aulcuns des hystoriographes du temps passé; t Neys le chetif; Helinant, moine de Froitmont... » M. L. serait sans doute en peine de nous dire qui était ce « Neys le chetif » ; lisez : • neys le chetif Helinant ».

Il n'y a dans cette édition ni notes ni glossaire. Pourtant le nombre de mots qu'il serait utile de trouver réunis en ordre alphabétique ne laisse pas d'être considérable eu égard au peu d'étendue de l'ouvrage. Voici quelques-uns de ceux qui auraient dû être relevés au glossaire. Je les donne le plus souvent sans explication, m'étant borné à quelques recherches superficielles dans les glossaires de l'ancienne langue ou de patois qui se sont trouvés sous ma main.

Affilée, voy. bet.

Almadurib, choros. Ces deux mots figurent dans une énumération d'instruments de musique à cordes, p. 35, sans doute la mandore et le choron.

Bet. L'auteur dit que le berger doit faire couler quelques gouttes du premier lait de la brebis, avant de donner le pis à l'agneau nouveau-né : c car ces c premières goûtes de laict sont nommées bet et ne sont pas saines ; car si c l'aignelet le goustoit, il en pourrait encourir une maladie que l'on appelle « Yaffilie » (p. 89). Ce premier lait est ce qu'on appelle encore béton.

Boisset. Encore doit le berger avoir c boisset ou cou tel a forte alemele a • trencher son pain » (p. 72).

Bouchet. • Car aucunes fois, pour alaicter les mères lassées, vient aux c aigneaux une maladie que l'en appelle le bouchet, de laquelle yceulx aigneaux meurent souvent » (p. 91). Bouchet se trouve dans Cotgrave et encore dans M. Littré, mais non en ce sens.

Buhos. « Le berger... en y ver temps, par dessus ses chausses doit avoir c vuagues de cuyr des buhos d'ung[s] vieulx houseaulx pour la pluye » (p. 69). Le buhot désigne la tige des bottes ; ce mot a le sens général de tuyau ; voy. Du Cange-Henschel VII, buhot et buiot. Le f buhotiaus » de Robert de

Jehan de Brie, Le bon berger, p. p. Lacroix 453 Clari (éd. Riant, p. 68, éd. Hopf p. 67), qui était « du grant a une fleuste dont c chil pasteur fleustent t, était non pas un verrou1, mais un tube.

Ch ail lie. « Et est assavoir que lors une herbe nommée ghaillib leur est c moult prouffitable » (p. 1 10). Quelques lignes plus loin, chailléb.

CHOROS, VOy. ALMADURIE.

Choyer. • ... et les doit (les brebis) choyer et défendre de toutes les choses « qui leur pourroient porter dommage 1 (p. 48). Quelle que soit l'étymologie de ce mot (cf. Romania, III, 331 et IV, 353) il est à remarquer que M. Littré n'en cite aucun exemple ancien sous la forme actuelle.

Clogleman, voy. sonna illier.

Escorche-vel, nom d'un vent, c c Les bergers les appellent vent d'amont, « vent d'aval, vent de bise, vent de bsgorchb-vel, vent de France, vent de c galerne ■ (p. 66).

ESCOUFLE, VOy. HUA8.

Estahieux. « Et aulcunes fois l'eau leur entre es oreilles et en deviennent c lours et E8TAHIEUX, tellement qu'il en sont tous affolez » (p. 104)3.

Faissie. c Mesmement, quant il (un certain cri) est prononcé par la corc neille bise que l'on nomme faissie » (p. 54).

Gruis. f Et au commencement leur doit on donner de l'avaine meslée avec- « ques bran que aulcuns nomment gruis ou tiergeul * (p. 9$).

Haragb. « La panetière doit estre de cordelle trelliée et nouée au droit neu, c en manière de la haragb au potier de terre » (p. 73). Ce mot n'est connu jusqu'à présent que comme désignant une sorte de grand bouclier ; voy. Du Cange, haracium. Là se trouve sans doute l'étymologie, jusqu'ici non trouvée, de harasser.

Houlbtte. Voici une nouvelle étymologie de ce mot : • Au premier bout de « la hante ou baston doit estre le fer dessus dict concave et un peu courbe, « pour coper et houler la terre légère sur les brebis, car de houler est elle dicte

f HOULETTE » (p. 77).

Huas. « Le huas que l'on appelle escoufle » (p. 51). M. Littré n'a de ce dernier mot qu'un ex. du XVe siècle. Ici huas et escoufle sont donnés comme synonymes. Au contraire, dans un passage de notre auteur cité tout au commencement du présent article, ils désignent manifestement deux espèces distinctes d'oiseaux de proie, deux espèces fort voisines toutefois, car Cotgrave définit ainsi Vescoufle : « a kite, puttock or glead » (glead est un nom local du milan, kiUy voy. Halliwell ; puttock est la buse), et à l'article hua on voit que cet oiseau est une espèce de milan noir dont la queue n'est pas fourchée.

Luire et luyter toujours joint à c saillir ». c Au moys de septembre que • les moutons saillent et luysent les brebis portières * (p. 40). « Quand elles t ont esté luîtes et saillies 1 (p. 83). c En celuy mois de septembre ... les c brebis portières sont luitées et saillies » (p. 117). f Quand ilz sont en estât

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