VIE LATINE DE SAINT HONORAT
ET RAIMON FÉRAUT.
L'édition de la vie provençale de saint Honorât publiée en 1875 par M. Sardou m'a fourni l'occasion d'examiner ici, il y a trois ans, les rapports de cette vie, composée aux environs de l'an 1 300 par Raimon Féraut, avec une vie latine du même saint, imprimée successivement en 1 501 et en 1 5 1 1 , et dont un exemplaire, le seul qu'on connût alors (il appartient à l'édition de 1 501), avait été mis très obligeamment à ma disposition par M. F. Denis, le savant conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Le premier et évident résultat de cet examen fut que cette vie latine ne pouvait être l'original latin que Féraut avait suivi, le texte provençal offrant nombre de détails, même de récits plus ou moins longs, qui ne se retrouvaient pas dans la vie latine, et qui cependant avaient l'air d'être traduits du latin. Nous n'avions pas le texte qu'avait traduit Féraut; mais pourtant le texte latin imprimé en 1 501 ressemblait singulièrement, en maint endroit, à la rédaction de Féraut. Comment expliquer ces ressemblances ? Deux hypothèses étaient possibles : « ou bien « la vie latine était faite sur le provençal (auquel cas elle n'aurait pour « nous aucune valeur), ou bien cet imprimé n'était que l'abrégé d'une « vie plus ample que Féraut aurait eue à sa disposition » (Romania, V, 239). Après avoir pendant quelque temps flotté entre ces deux hypothèses, je me décidai pour la seconde et m'efforçai de la démontrer, sans dissimuler qu'on pouvait rencontrer dans le poème et dans la vie latine des passages parallèles dont la concordance n'excluait pas absolument l'autre hypothèse ; mais il suffisait pour établir mon opinion qu'en certains cas il fût impossible de regarder le latin comme dérivé du provençal.
Peu de temps après la publication de mon article parut à Berlin une
RomaniafVM 31
dissertation de doctorat dont l'auteur, M. S. Hosch, essayait de soutenir l'hypothèse que j'avais rejetée, prétendant que la vie imprimée en 1501 — M. Hosch avait trouvé à Munich un exemplaire de cette rare édition — était dérivée du poème provençal, et non point, comme je l'avais soutenu, d'une vie latine antérieure à Raimon Féraut et utilisée par lui. Les arguments invoqués par M. Hosch ne produisirent sur moi aucun effet, par la raison que je les connaissais déjà : ils s'étaient présentés d'eux-mêmes à mon esprit au cours de mes recherches et ne m'avaient pas paru mériter d'être accueillis; la recommandation de M. Hosch ne suffisait pas à leur assurer un meilleur accueil. Je ne crus même pas qu'il y eût utilité à les discuter, et la Romania se borna à faire connaître à ses lecteurs, sans un mot de controverse, l'existence de la thèse de M. Hosch ».
J'étais d'ailleurs convaincu que tout érudit ayant quelque habitude des recherches critiques qui voudrait étudier impartialement la question arriverait aux mêmes conclusions que moi. Et cette persuasion fin justifiée : M. Stengel, rendant compte de la brochure de M. Hosch, reprit la comparaison de la vie latine avec la vie provençale, et se prononça d'une façon très nette pour la thèse que j'avais défendue
Peu après la publication de cet article, il arriva, par une coïncidence singulière, qu'une découverte faite en même temps et d'une façon tout à fait indépendante par les deux personnes intéressées à la faire, à savoir M. Stengel et moi, est venue apporter une éclatante confirmation à l'opinion que nous avions l'un et l'autre soutenue. Cette découverte est celle de la vie latine qu'a traduite Féraut, dont M. Stengel et moi avons rencontré chacun un manuscrit en août 1878, M. Stengel à la Bodleienne, et moi à Dublin, dans la bibliothèque de Trinity Collège. Le texte imprimé en 1 501 est bien, comme je l'avais dit il y a trois ans, un simple extrait, souvent remanié dans la forme, de cette vie que Féraut a eue sous les yeux. M. Hosch ne pourra désormais se refuser à reconnaître que si sa dissertation conserve à ses yeux le mérite de lui avoir valu le titre de docteur de l'université de Berlin, elle n'a d'ailleurs servi qu'à embrouiller pour un temps une question qui venait d'être éclairde.
Le ms. de Dublin appartient au commencement du xive siècle, ou tout au plus à la fin du xin6. Le ms. d'Oxford a été exécuté en 1449. Mais, comme l'a fait remarquer M. Stengel en décrivant ce dernier ms. *, l'âge de ces deux exemplaires est ici une circonstance indifférente, car il ne peut y avoir de doute que l'ouvrage qu'ils contiennent est réellement l'original de R. Féraut et de l'abrégé imprimé en 1 501 et 1 5 1 1 .