Ferme voisine de Montiers-sur-Saulx
Maquignon et le père Merveille, avec leur vanne à charbon. Le renard court en avant, s'étend sur la route et fait le mort, t Ah! le beau renard! 1 disent les charretiers, quand ils arrivent auprès de lui ; € il faut le mettre sur notre vanne. • Sur leur vanne ils avaient mis, avant de partir, diverses provisions, du pain, du vin, du lard, du beurre. Le renard jette tout sur la route, puis il saute en bas de la vanne et va porter les provisions dans le creux d'un arbre. — Suit l'histoire du parrainage. Le renard mange d'abord la moitié d'un pot de beurre, et l'enfant s'appelle « la Moitié » ; puis il achève le pot, et l'enfant s'appelle c Bé rliché • (Bien releché). La troisième fois, il mange le lard et n'en laisse que la couenne; c La Couenne » est le nom de l'enfant. — Cette variante a aussi l'épisode de la pêche ; le renard mange tous les poissons et le loup en est pour sa queue arrachée.
Dans notre conte et sa variante, nous trouvons quatre suites d'aventures, dont certaines forment parfois des contes séparés.
L'épisode des charretiers, particulier à la variante, se retrouve dans un conte allemand de la Marche de Brandebourg (A. Kuhn, Markische Sagen u. Marchai. Berlin, 1843 , p. 297). Dans ce conte, le renard s'y prend absolument de la même manière que dans le conte de Montiers, pour voler un charretier qui conduit une voiture chargée de barils de poissons salés. Le loup, l'ayant vu ensuite en train de manger ces poissons, lui demande où il se les est procurés. Le rçnard lui dit qu'il les a péchés dans tel étang. Suit l'Histoire de la pêche. Quand la queue du loup est bien gelée , le renard attire du côté de l'étang les gens du village voisin, qui tombent sur le loup à coups de bâton et de fourche. Le loup y. perd sa queue. — Mêmes aventures et même enchaînement des deux épisodes, dans un conte esthonien, où l'ours tient la place du loup (Grimm. Reinhart Fuchs, p. cclxcvj), et dans un conte russe (Magasin pittoresque, 1874, p. 226). — Comparez encore un conte allemand assez altéré, le Uevre et le Renard (L. Bechstein, Marchenbuch. 24*» Ausgabe, 1868, p. 120).
— Dans un conte hottentot, publié par W.-H. Bleek (voir l'article de M. F. Liebrecht dans la Zeitschrift fur Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft, t. V, 1868), le chacal fait le mort et se met sur le chemin d'une voiture chargée de poissons; le charretier le ramasse, comptant en tirer une belle fourrure pour sa femme. Le chacal jette sur la route une bonne partie des poissons, puis il saute en bas de la voiture *t les emporte. La hyène , qui veut l'imiter, n'est point ramassée parce qu'elle est trop laide; en revanche elle reçoit force coups de bâton.
On peut , croyons-nous , rapprocher de ces divers contes un conte du Cambodge (Textes Khmers , avec traduction sommaire, par E. Aymonier. Saigon, 1878, p. 34) : Le lièvre rencontre un jour une vieille femme qui porte des bananes au marche. II s'étend roide et immobile sur la route. « Bonne aubaine 1 1 dit la femme, a cela me fera un bon civet. 1 Elle ramasse le lièvre, le met sur sa hotte et continue sa route. Pendant ce temps le lièvre mange les bananes. A la première occasion il saute à terre et disparaît.
L'épisode de la queue gelée se rencontre, en dehors des trois contes que nous venons de mentionner, dans un conte bavarois (Grimm, III, p. 124); dans un
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conte norwégien, le Renard et l'Ours (Asbjœrnsen , t. I, n° 17, de la trad. allemande) ; dans un conte lapon (n° 1 des Contes lapons traduits par M. F. Liebrecht, Germania, 1870).
Un conte français recueilli à Vais (Ardèche) par M. Eugène Rolland {Faune populaire de la France. Les Mammifères sauvages. Paris, 1877, p. 150), présente une petite différence : Le loup et le renard vont pêcher des truites. Le renard attache à la queue du loup un panier destiné à recevoir le produit de la pêche, puis il se met en besogne ; chaque fois qu'il plonge, il prend une truite qu'il croque immédiatement, et, en guise de poisson, il va mettre dans le panier une grosse pierre. Finalement, il s'enfuit en se moquant du loup. Celui-ci, furieux, S'élance à sa poursuite; mais toute la peau de sa queue reste attachée au panier chargé de pierres. Il en est à peu près de même dans un conte du Forez, analysé par M. Kœhler (Jahrbuch fur romanische und englische Literatur, t. IX, p. 399).
En Orient, nous avons à citer un conte des Ossètes du Caucase, traduit par M. A. Schiefner {Mélanges asiatiques, publiés par l'Académie de S. -Pétersbourg. 1863, p. 104). Le renard a trouvé des poissons. Les autres renards se rassemblent autour de lui et lui demandent d'où ces poissons lui viennent. Il leur répond : c J'ai tout simplement laissé pendre ma queue dans l'eau : voilà comment j'ai eu les poissons. > Les renards plongent leur queue dans l'eau et l'y laissent toute la nuit. Le matin, quand ils tirent, leur queue reste dans la glace. (Il y a ici une altération : le conte commence par des tours joués par le renard au loup et non à ses frères les renards.)
Venons à l'histoire du baptême. Elle se retrouve, avec le pot de beurre, dans le conte du Forez mentionné plus haut. Les noms des enfants sont c Quart Mindzot » (quart mangé), c Méto-Mindzot » et c Tut-Mindzot. » Là aussi, les deux personnages sont le loup et le renard. Il en est de même dans un conte gaélique d'Écosse (Campbell, n° 6$), dans un conte du Holstein (Mûllenhoff, p. 468), dans un conte grec moderne (Hahn, n° 89), dans un conte espagnol (F. Caballero. Cuentos, oraciones, adivinas y refranes populares i infantiles^ p. 6). Un conte norwégien (Asbjœrnsen, t. I, n° 17 de la trad. ail.) met en scène le renard et l'ours; un conte hessois (Grimm, n° 2), le chat et la souris; un conte poméranien (Grimm, III, p. 7), le coq et la poule; un autre conte allemand (ibid.), le renard et le coq; un conte des nègres de la Guyane française (L. Brueyre. Contes populaires de la Grande-Bretagne, p. 365), le chat et le chien; enfin un conte islandais (Arnason, p. 606 de la traduction anglaise), une vieille femme et son vieux mari. Dans tous ces contes, il s'agit d'un pot de beurre, comme dans notre conte lorrain. Le conte grec et le conte espagnol ont seuls un pot de miel. Les noms donnés aux prétendus enfants ont partout beaucoup de ressemblance avec ceux qui figurent dans le conte lorrain. Ainsi, dans le conte espagnol, Empezili (de empezar, t commencer »), Mitadili (de mitad, c moitié ») et AcabUi (de acabary « terminer •); dans le conte créole, Koumansman (t Commencement!), Mitan (c Milieu ») et Finichon (c Fin 1), etc.
En Orient , tout cet épisode se raconte chez les Kirghiz de la Sibérie méridionale (W. RadlofF. Proben der Volkslitteratur des tùrkischen Stamme Sùd-Sibiriens, t. III, p. 369). Le voici en substance : Un loup, un tigre et un renard sont camarades. Ils trouvent un jour un pot de beurre et le mettent en réserve
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en un certain endroit. Le renard dit aux autres : t La femme de mon frère aîné vient d'avoir un enfant ; je vais aller voir cet enfant et lui donner son nom. — Va, i lui disent le loup et le tigre. Le renard court au pot de beurre, en mange la largeur du doigt et revient trouver ses compagnons, c Eh bien ! » lui demandent ceux-ci, c quel nom as-tu donné à l'enfant? — Je l'ai appelé « Large- d' undoigt t. Le lendemain, le renard retourne donner un nom à l'enfant de son second frère, et il l'appelle quelque chose comme c la Moitié ». Le nom du troisième entant correspond à peu près au Bi r'iiehê de notre variante lorraine.
Le dernier épisode, — celui du ventre gonflé et de l'ouverture étroite, qui rappelle la fable de la Belette entrée dans un grenier, — fait partie du conte français de Vais que nous avons cité et du n* 6 des Contes populaires recueillis en Agenais, par M. J.-F. Bladé (Paris, 1874). Il existe également dans le conte allemand n° 73 de la collection G ri m m. Dans ses remarques sur le conte agenais, M. Kœhler mentionne encore un conte allemand (Curtze. Volksûberlkferungen aus dem Fûrstenthum Waldeck, p. 173, n* 32); un conte du • pays saxon » de Transylvanie (Haltrich, Zur deutschen Thiersage, n* 3); un conte danois (Grundtvig, II, p. 119); un conte hongrois traduit par E. Teza (Rainardo e Lesengrino. Pisa, 1869, p. 69). Nous ajouterons à cette énumération un conte allemand de la Marche de Brandebourg (A. Kuhn, op. cit., p. 296).
La revue la Germania (t. II, 1857, P« 3°6) a publié un curieux passage d'un manuscrit de la Bibliothèque de Munich, datant du XIII6 ou du XIVe siècle et contenant des sermons en latin. Ce passage sera intéressant à citer ici en entier : c Diabolus quidam Rainhardus duxit feneratorem Isengrimum ad locum multaruro carnium, qui, cum tenuis per foramen artum intraverat, inflatus exire non potuit. Vigiles vero per clamorem Rainhardi Isengrimum usque ad evacuationem fustigaverunt et pellem retinuerunt. Sic daemones usurarium, cum per congregationem rerum fuerit inflatus, a pelle carnali ex ut u m, animam in infernum fustigabunt, ut ossa cum pelle et carne usque ad futurum judicium terrae commendent. »
C'est, comme on voit, tout à fait notre épisode final, et, bien que le sermonnaire remplace le renard et le loup par un diable et un usurier, il a conservé les noms de Rainhard et d'Isengrim, si connus dans la littérature du moyen âge.