Les nonnes qui parlent ici viennent de se lever
kar il la viande benistrad, puis od ses hostes se dignerad; Se li poples se fust disnéy dunne sereit de mielz aisied ses enemis a pursievre i II serait aussi aisé que superflu d'en apporter d'autres en grand nombre.
L'emploi, souvent remarqué, de disner comme actif ou se disner comme réfléchi (déjà au ixe siècle, dans les Gloses du Vatican, disnavi me, disnasti te) vient encore appuyer le rapprochement avec disjunare, car desjuner ou desjeiïner s'emploient exactement de même. Je rappellerai seulement qu'au moyen âge on emploie particulièrement disner au sens actif pour « gorger » un oiseau de proie ; ainsi dans l'Atre perilleus, v. 2628 : Uesperviex a disner emprist, etc., etc. L'ancienne façon de parler je sui disnez pour « j'ai pris mon repas » (par exemple dans Audigier : E Dex! dist Audigiers, corn sui disnez!) n'est pas encore tout à fait disparue : dans le Morvan, d'après M. de Chambure, on dit : i seu dinè pour « j'ai déjeûné. »
Au reste, ce qui est décisif, c'est que desjuner et disner sont quelquefois pris l'un pour l'autre dans la même phrase. Dans la Vie de seint Auban, v. 1 362, on lit :
Ne se desjuneront nis de un disner Einz ke a Verolame aient fait mener Le clerc.
Et dans un Miracle de Nostre-Dame (Ane. Th. Fr. p. 336) :
J'ay faim, si me vueil desjuner :
Délivrez vous, alez au vin ; Et vous, fille, tandis Aubin Alez querre, si disnerons.
La forme desjeiïner , qui vient, non de disjejunare, mais de des et de jeun, qui appartient par conséquent en propre au français, se trouve aussi employée indifféremment avec disner, par exemple dans ce passage de Froissart, cité par Sainte-Palaye : a Les Gantois se desjeunerent d'un peu de pain et de vin pour tout.... Quand cestui disner fut passé, etc. »
On pourrait faire à l'étymologie, évidente à mon sens, qui vient d'être exposée, une objection de forme. Le j contenu dans disjunare n'aurait-il pas dû agir sur Va de la terminaison et le changer en iii Ne devrait-on pas avoir disnier et non disner? Cette objection, qui est invincible pour decoenare, discoenare, discinare, deescinare, ne me paraît pas applicable à disjunare. Nous n'avons pas d'autre exemple de mots ainsi construits, et par conséquent on ne peut savoir comment se comporte régulièrement le j en pareil cas. Adjutare, qui a donné aidier, n'est point tout à fait semblable, le d étant de très bonne heure tombé devant le /, ajutare. Un exemple qui a beaucoup d'analogie est ma(n)sionata : on a ici en
français les deux formes maisniede et maisnede ; mais, à en juger par 1'/ de ces mots et de maison, un / avait de bonne heure passé par-dessus Ys de façon à donner majsjone, etc. Disjunare devenant disner n'a en somme rien de surprenant.
L'ital. disinare ou desinare peut venir directement de disjunare, comme aitare de adjutare; cependant il n'est pas impossible que, comme on l'a conjecturé, il ait été emprunté au français.
RIGOT ; A TIRE-LARIGOT = A TIRE LE RIGOT.
Diez, Et. WbA, 670, cite le mot provençal rigot 1 = frisure, boucle de cheveux, qu'il rattache à l'ancien haut allemand rtga = circuit linea (cf. la forme actuelle allemande et anglaisé ring = cercle, anneau).
Ce mot n'existe pas seulement en provençal : il se trouve aussi en ancien français au sens de ceinture. On le rencontre avec cette signification dans le ms. 354 de la bibliothèque de la ville de Berne, fol. 10c : Un vilain de Farbus2 part pour le marché ; sa femme lui donne quelques deniers, et, nous dit le trouvère 3,
Çaus li lia en son rigot.
Le ms. 2168 (anc. 7989 *) de la Bibliothèque nationale, qui contient une variante de ce fableau, n'a pas ce vers, remplacé par la leçon : Ceus en sa borsc li bouta.
Le sens est le même dans les deux versions ; dans le ms. de Paris il s'agit d'une bourse, dans le ms. de Berne d'un rigot, c'est-à-dire, comme le prouve d'une part la comparaison des deux leçons, et de l'autre l'idée étymologique attachée au mot rtga, d'une ceinture où l'on serre l'argent, et qui est ainsi à la fois une bourse et une ceinture. L'usage de cette bourse-ceinture, portée encore de nos jours par les paysans de certaines parties de la France, semble tout naturel au moyen âge, si l'on se rappelle qu'aux xme et xive siècles la bourse et la courroie, formant la
1. L'autre mot de l'anc. fr. rigot = rigole, petit ruisseau, n'est pas de la même famille.
2. Le fableau du Vilain de Farbu (voy. Recueil... des fabliaux, p. p. A. de Montaiglon et G. Raynaud, IV, 82-60, sous presse) est encore connu sous deux autres titres : Le Morteruel, dans le fableau des Deus chevaus (Rec. I, 153) et De celui qui cracha sor ses morteris. Jusqu'ici Legrand d'Aussy en avait seul publié un court extrait traduit (éd. Renouard, IV, 237-80).
3. Ce fableau est de Jean de Boves : les caractères picards de la langue de l'auteur apparaissent dans le ms. de Paris. Le ms. de Berne, dû à un copiste de l'est de la France, offre d'assez grandes différences.
rigot; a tire-larigot = A tire le RIGOT 101 ceinture, sont choses inséparables et toujours citées l'une avec l'autre '. Le mot rigot semble du reste s'être conservé sous la forme féminine riote, plus anciennement rigote 2, dans le patois bisontin, avec le sens de boursicot (primitivement faisant corps avec la ceinture). — Je répète ici, ce qu'il est peut-être important de signaler au point de vue de l'origine du mot, que le ms. de Berne a été certainement écrit dans l'est de la France.
Le sens de rigot une fois admis, il est permis d'en déduire une nouvelle étymologie, plus probable et surtout moins fantaisiste que celles qui ont été données jusqu'à présent, de l'expression proverbiale boire à tirelarigot. Cette locution n'est, me semble-t-il, qu'un des nombreux mots, composés d'un impératif et d'un substantif, dont M. Ars. Darmesteter a fait l'histoire). Boire à tire-larigot serait boire à tire le rigot = à étire la ceinture; la même image est conservée dans la phrase populaire, bien connue, s'en faire péter la sous-ventrière (cf. L. Rigaud, Dict. du jargon parisien, 1878, p. 317), qui n'a plus que le sens figuré.
L'expression devait être connue aux xin* et xive siècles, du vivant même du mot rigot ; toutefois il est à noter que Leroux de Lincy n'en a pas d'exemples dans son Livre des proverbes français, II2, 187, et les citations données par Littré ne sont pas antérieures au xv* siècle. Cotgrave, qui range dans une même famille larigau, laringue, laringau (= the root of the longue), a perdu la notion de ^orthographe étymologique de l'expression ; un exemple seul de Littré, tiré d'Ambr. Paré, fournit la lecture à tire^lzrigot, où la confusion n'a pas encore eu lieu entre les deux formes, masculine et féminine, qui ont dû coexister, bien que nous ne retrouvions la première que dans le ms. de Berne et la seconde qu'en patois bisontin.
En résumé le mot rigot (orig. germanique, se rattachant à l'idée de cercle) existe ,en ancien français (peut-être plus particulièrement dans l'est), et signifie ceinture; c'est ce mot qui très probablement entre dans la composition de la locution à tire-larigot, qui devrait alors s'écrire et se prononcer à tire le rigot.
Gaston Raynauo.
14 décembre 1878.
1. Vov. J. Quicherat, Histoire du costume en France, 232. et YOustillement au Vilain (Rte. Il, 1 J4). Dans le fableau de Constant du Hamel (Rec. IV, 185), le provost donne à la dame sa c corroie, Qui moût estoit plaine et farsie. »
2. Communication de M. H. Bouchot. Je n'ai vu mentionné ce mot dans aucun des glossaires de l'est de la France : d'Artois , Monnier, Tissot, Toubin, Contejean, etc., ne le connaissent pas.
3. Traité de la formation des mots composés dans la langue française, 146-20$.