‹ Romania (volume 4)Chapitre 56 sur 283 · L'AME EN GAGE · texte numérisé non relu

L'AME EN GAGE

Dans Méon, Nouveau Recueil de Fabliaux et Contes, t. II, p. 427, on lit, sous le titre « D'un herraite qui mist s'ame en plege pour cele au fevre 1 », le conte dont voici le résumé.

Il y avait une fois un pauvre forgeron qui était très pieux et faisait aux pauvres tout le bien qu'il pouvait. Aussi sa réputation était-elle grande dans le pays. Un ermite qui en entendit parler alla le voir et s'assura que cette réputation était méritée. Le forgeron lui demanda de prier Dieu qu'il le rendît riche, afin de pouvoir faire plus de bien. L'ermite pria trois nuits de suite : dans la troisième, comme il s'était endormi, un ange lui apparut et lui révéla que Dieu n'exaucerait sa prière que s'il mettait son âme « en gage » pour celle du forgeron. L'ermite se déclara prêt à le faire. Le lendemain matin le forgeron trouva dans son fourneau quinze barres d'or. Il partit pour Rome et devint sénéchal de l'empereur, mais il ne fit plus de bien aux pauvres ; au contraire « a tout orgueil s'abandona. » Quand Termite apprit ce qui était arrivé au forgeron, il se rendit à Rome, et là pendant un mois il essaya, mais en vain, de lui parler : il rentra alors dans son ermitage. Là, une nuit, en dormant, il se voit « mené tout droitement devant le juge au jugement. » Comme l'àme du forgeron est perdue par lui, et qu'il a mis la sienne en gage pour celle-ci, il est condamné à être pendu, ce qui est exécuté sur-lechamp. Mais à la prière de la vierge Marie, qu'il implore, il est « despendu », et Dieu lui demande s'il veut que le forgeron reste riche ou

mctuch massouquets

bcnguch

Exception :

pcrseguix

D'où en apparence l'éguation (x = ch) = ts ; pour les mots terminés primitivement en Ils au cas direct singulier, nous trouvons généralement la notation ch : casUchy &ch, coch, <ch ("il lus il le, art. fr. le), aquech, mais M. Cazos emploie une fois ts : aqucls, d'où il semblerait encore une fois résulter que ch = ts. Je crois néanmoins que ces équations ne valent rien ; dans le patois de M. Cazos, -ts primitif et -lis primitif d'où -ts, doivent être devenus -en; seulement M. Cazos, en écrivain expérimenté, a admis les formes du patois voisin ; à gauche il entendait dire aquech, à droite aquets, et il les a employés tous les deux dans ses poésies, comme lui et d'autres sans doute le font dans la conversation.

1. Probablement d'après le ms. de la Bibl. Nat. de Paris fr. 1546 (anc. 7j88M), décrit par A. Weber, Handschriftliche Studien auf dem Gcbiete romamsche Utcratur der mitttlaltcrs, I; 7-10 : c'est le 56e des contes qui s'y trouvent. Il est aussi dans le ms. Steiger-Mai à Berne : voy. A. Tobler, Jahrbuch, U, 414.

l'ame en gage 1 19

qu'il redevienne pauvre. L'ermite choisit le second parti. Le jour suivant, le sénéchal de Rome est « pris a plet », condamné et « de la vile fustez. » Il retourne plein de repentir dans sa patrie, redevient forgeron et charitable comme par le passé. L'ermite va le voir et lui raconte ce qui lui est arrivé à son sujet.

La même légende, avec peu de différence, se retrouve dans La Cour Sainte du jésuite Nicolas Caussin ( 1 6 5 1 ) comme « exemple sur la ve maxime du second traité du premier livre (tome I, traité II, p. 41 de l'édition de Paris de 1657). N. Caussin dit que l'histoire est « tirée d'un rare autheur grec, nommé Paul, qui a compilé quantité de narrations qu'il avoit apprises des plus grands hommes de son siècle. » En marge est imprimée la remarque : Paul. Syllogus. L. 3, c. 48. » Plus haut, en tête de la courte introduction à ce récit, on lit la note marginale : « Tiré des Observations de Paul Autheur Grec d'un manuscrit du R. P. Sirmond. »

Je ne connais pas un auteur grec du nom de Paul qui ait écrit un « Syllogus », une « quantité de narrations », et l'indication du P. Caussin m'est suspecte. En tout cas il ne me semble pas inutile de reproduire son texte en abrégé*.

« Du temps de l'Empereur Justin le vieil, qui estoit environ l'an cinq cens vingt- huict, depuis la Naissance de Nostre Seigneur, il y avoit en la Thebalde un certain Eulogius qui estoit tailleur de pierre de son mestier, pauvre de biens, mais grandement riche de vertus. » Il était surtout extrêmement charitable, • II arriva qu'un sainct Hermite, qu'on àppelloit Daniel, en passant son chemin, séjourna en la pauvre cabane d'Eulogius, qui le receut comme un Ange descendu du Ciel. » L'ermite fat tellement touché des bonnes œuvres d'Eulogius que, rentré chez lui, il chercha, par des jeûnes et des prières, à obtenir de Dieu qu'il devînt riche. Enfin une voix du ciel l'invita à a se déporter d'une demande si indiscrette », car « si Eulogius perdoit la pauvreté, il perdroit la conscience. » Mais Daniel persista dans sa prière et déclara « qu'il repondoit pour Eulogius, corps pour corps, ame pour ame. » Dieu fait alors trouver par Eulogius un trésor dans la terre. Aussitôt il devient un autre homme. Il se rend avec son trésor à Constantinople, y devient « Capitaine des gardes de l'Empereur Justin », et vit dans l'orgueil et l'arrogance. Daniel ne sut pas pendant longtemps ce qu'Eulogius était devenu ; mais une nuit il « eut une effroyable vision, dans laquelle il se vit transporté soudainement au jugement de Dieu. Il luy sembloit qu'il estoit tout tremblant devant ce trône redoutable environné d'Anges de feu, qui tenoient en main des instruments de terreur. Le Juge assis avec une majesté nonpareille le regardoit d'un œil irrité et luy monstroit un homme ensevely dans les roses et tout consommé de voluptez, luy disant : Est-ce donc là le soin que tu as eu de l'ame de ton frère ! Puis

se tournant devers les Anges exécuteurs de sa justice, Frappez, adjoust oit-il, et n'épargnez point ce respondant. Le pauvre homme, demy-mort de la peur qu'il avoit, entendit incontinent que ce perdu qu'on luy monstroit estoit Eulogius qui, pour avoir trouvé de grandes richesses par son moyen, menoit à Constantinople une vie débordée. Il se jetta promptement aux pieds du Juge, le suppliant avec larmes et gémissemens de suspendre la verge de son courroux, à condition qu'il ramènerait son homme au devoir. » Il se rendit dès le lendemain à Constantinople, où, après un mois d'efforts vains, il réussit à parler à Eulogius. Il se fit reconnaître par lui et essaya de le convertir, mais Eulogius « le chassa brutalement de son cabinet. » Alors Daniel pria « Dieu ardemment d'envoyer à Eulogius non plus des richesses et des honneurs, mais de l'opprobre et de la pauvreté, sçachant que c'estoit l'unique moyen de le réduire à la raison. » Ses prières furent bientôt exaucées. Justin meurt et Justinien lui succède. Hypatius et Pompée, neveux de l'Empereur Anastase, qui avoit précédé Justin, excitent contre le nouvel empereur un soulèvement auquel Eulogius prend part. Le soulèvement est écrasé : Eulogius est obligé de fuir, et tout son bien est confisqué. Il retourne à son ancien métier, et « agité des remords de la conscience, il commence dans ce changement d'estat à faire vertu de ses nécessitez et immoler à la pénitence les membres qu'il avoit dévouez au libertinage. » Un jour il rencontra « par occasion » l'ermite ; il lui demanda de prier encore Dieu pour lui, « non pour le remettre à la Cour, mais pour luy adoucir un peu les rigueurs de sa pauvreté. Mais l'hermite répliqua : Mon amy, vous ne m'y tenez plus, l'expérience de vos folies m'a fait plus sage que je n'estois. Si la pauvreté vous est fascheuse, c'est un mal qui vous est nécessaire. Demeurez en la condition où votre naissance vous avoit mis, et ne demandez plus de biens qui ne serviraient qu'à vous rendre mauvais. »

J'ajouterai encore que le jésuite Alfonsus Antonius de Savasa (f 1667), dans son livre souvent imprimé « Ars semper gaudendi ex principes divin» providentiae et rectae conscientiae deducta (Pars I, Tract. 12, § 6), » raconte l'histoire d'Eulogius d'après Caussin, qu'il cite dans une note comme sa source, et qu'une pièce de théâtre latine sur le même sujet fut représentée par les élèves des Jésuites en 1666 à Munich et en 1678 à Aschaffenburg : voy. Ed. Weller, Annalen der poetischen National- Literatur der Deutschen, II, 259, et F.-W. Ebeling, Mosaik (Leipzig, 1867), p. 124 ss. Dans le prospectus de ce drame, qu'a donné Ebeling, c'est le livre de Savasa qui est indiqué comme source.

Reinhold Kœhler.

FRAGMENTS DE BESTIAIRES CHANTÉS

Page 1