‹ Romania (volume 4)Chapitre 69 sur 283 · Nennius, c. 14 et · texte numérisé non relu

Nennius, c. 14 et

Romania,Vlll IO

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vers l'an 700, l'irlandais avait encore ses flexions externes. Donc aucun des vers irlandais que nous possédons ne peut être antérieur à cette date approximative, càr il est clair que si on rétablissait les flexions externes, la plupart de ces vers ne seraient plus sur leurs pieds.

Le vin» et le ixe siècle paraissent avoir été pour la littérature irlandaise une période de grande fécondité. C'est à cette époque que semblent avoir été rédigés par écrit : i° les récits mythologiques concernant les guerres des Firbolgs, des Fômoris, des Tuathas-Dê-Danann, et les aventures des fils de Miled ; 2° les récits épiques partie historiques, partie fabuleux, relatifs à Cûchulain et Oisin. Les citations contenues dans le Glossaire de Cor mac, fin du ixe siècle, les allusions qu'on trouve chez Nennius, même siècle, ne peuvent s'expliquer autrement. La rédaction a été un peu hâtive, puisqu'elle a été faite en prose pour la plus grande partie et que les portions les plus saillantes ont seules été mises en vers. Le recueil de jurisprudence connu sous le nom de Senchus Môr nous est parvenu sous les formes de la langue du vme siècle, sauf les rajeunissements dus à la maladresse des copistes : je dis lés formes de la langue du viue siècle, quoique une tradition constatée par Cormac au ixe siècle attribuât ce recueil au ve siècle et que nous n'ayons aucune raison pour contester le fondement de cette tradition ; je parle de la langue du viu« siècle et non de celle du ix* puisqu'à la fin du ix6 siècle le Senchus Jlftfr renfermait déjà, comme il est constaté par Cormac, des termes inusités qui avaient besoin d'une glose. A la période du vnie au ixe siècle appartiennent aussi diverses poésies lyriques, quelques-unes attribuées à des auteurs plus anciens et qui évidemment ont été refaites dans cette période, comme l'hymne sur saint Patrice, v6 siècle, attribué à son contemporain Fiacc, évêque de Sletty. De cette époque datent aussi certains travaux grammaticaux dont nous pourrons parler ailleurs et qui mériteraient d'être plus connus.

Ces dates étant bien établies, nous passons aux lois de la versification. Ces lois ayant l'accent pour base ne peuvent être comprises si l'on ne commence par déterminer la place de l'accent dans le vieil irlandais. Il est, ce me semble, évident que tous les polysyllabes du vieil irlandais étaient accentués sur la dernière syllabe. Dans l'irlandais préhistorique, les polysyllabes étaient accentués tantôt sur la dernière syllabe, tantôt sur la pénultième. La dernière syllabe était accentuée dans l'irlandais préhistorique : i° quand elle était suivie de deux consonnes ; 2° quand, étant longue, elle était suivie d'une seule consonne,' pourvu que cette consonne fût r, s, t ou d. Dans ces deux cas, les polysyllabes de l'irlandais préhistorique ont conservé en vieil irlandais leur syllabe finale. Hors ces deux cas, c'est-à-dire quand, dans l'irlandais préhistorique, le polysyllabe se terminait par une voyelle longue ou brève, par une voyelle

brève suivie d'une seule consonne, par une voyelle longue suivie d'une consonne autre que r, s, t ou d, l'accent portait sur la pénultième syllabe, qui par la chute de la suivante est devenue la dernière en vieil irlandais1. Tandis que dans l'irlandais moderne tous les polysyllabes sont paroxytons, le vieil irlandais n'a que des oxytons et l'irlandais préhistorique avait à la fois des oxytons et des paroxytons : l'accusatif pluriel firâ « hommes » du vieil irlandais était oxyton, l'irlandais préhistorique * viràs l'était également. Le nom d'homme Corpimdqas de l'irlandais préhistorique était paroxyton, Cormdc en vieil irlandais était oxyton. Ces deux systèmes diffèrent de celui de la langue latine qui a des proparoxytons et qui n'a pas d'oxytons, de celui de l'irlandais moderne où tous les polysyllabes sont paroxytons.

A l'époque où s'est formé le vieil irlandais, la prononciation populaire du latin en Irlande était conforme aux lois de l'accentuation de l'irlandais préhistorique et non aux lois de l'accentuation latine. L'irlandais préhistorique faisait paroxytons les proparoxytons latins. Il prononçait :

angélus,

apostôlus,

bacûlum,

basilfca,

capitûlum, etc., etc.

Quand, à la création du vieil irlandais, les désinences des paroxytons de l'irlandais préhistorique sont tombées, la désinence des proparoxytons latins, qui en pénétrant dans la langue irlandaise y étaient devenus paroxytons, a eu le même sort que la désinence des paroxytons d'origine irlandaise. Voilà pourquoi nous trouvons dans le vieil irlandais à côté de Cormâc = Corpimdqas :

aingel = angélus

apsîal = apostôlus

bachall = bacûlum

baislec = basilfca

caiptel= capitdlum, etc., etc.

Ces mots vieil irlandais étaient accentués sur la dernière syllabe. En voici un exemple fourni par un fragment de poème grammatical que le Glossaire de Cormac nous a conservé :

Iath ainm do chluc con-a-fâeid No cochelad in-glan-gâith

1. Sur les finales de l'irlandais préhistorique et du vieil irlandais, voir le savant mémoire de M. Windisch intitulé : Die irischen Auslautgesetze, dans les Beitraege zur Geschichte itr deutschen Spracht, t. IV, p. 203 et suivantes. J'en ai donné un résumé dans la dernière livraison de la Revue celtique.

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Bach buain in-a-dhorus tall Bricht ocus bacc is-bachall*.

f Iath est le nom de la cloche à cause de sa voix :

f Je ne cacherai pas la pure vérité.

f Bach frappe sa porte là-bas ;

« Bricht et bacc signifie bachall ce crosse 2 1.

Bachall = baculum rime avec tall et est donc accentué sur la dernière syllabe qui est identique à la pénultième de baculum, c'est-à-dire à une atone latine. Voici deux autres exemples où la finale à'aingel — angélus se trouve à la césure d'un vers de quatorze pieds; ils nous sont fournis par deux des hymnes les plus anciennes du Liber hymnorum :

Amal-foedes in-aingel tarslaic Petrum as-labreid.

c Comme il envoya l'ange délivrer Pierre de sa chaîne 3. »

Ateog rig n-amra n-aingel uair-is-ed ainm as tressam.

« Je prie le merveilleux roi des anges, car c'est un nom tout puissant4. »

Pendant la période historique à laquelle appartient le vieil irlandais, la prononciation du latin changea en Irlande, et comme tous les mots du vieil irlandais étaient oxytons, tous les mots latins y furent prononcés avec l'accent sur la dernière syllabe. Il me paraît impossible d'expliquer autrement les vers suivants de l'hymne de Colman. Us sont de quatorze syllabes avec césure à la septième, l'irlandais y est mêlé de latin :

Maire Joseph do-n-rîngrat et spiritus Stephani! As-cach-ing do-n-forslaice taithmet an ma Ignatil

Rcgem nostrum rogamus in nostris scrmonibus, Anacht Noe a luchtlach dîluvi tempo ri bus.

Sotcr soeras Loth di-thein, qui per secla habetur, Ut nos omnes precamur liber arc dignetur.

Flaithem nime locharnaig ar-do-n-roigse di-ar-trôgi, Nat-Ieic suum projetant ulli leonum ori!

Di-ar-fiadait rontolomar nostro optrt digno Ro-bbem occ-a im-bethaid in paradisi regno. Amal-soeras Jonas faith a-bru mil moir monar n-gle.

1. Ces vers sont de sept syllabes ; fdeid, buain, ne forment qu'une syllabe.

2. Whitley Stokes, Three irish glossarics9 p. 6; Sanas Chormaic, p. 18.

3. Hymne de Colman, v. 33 : Whitley Stokes, Goidilica, 1* édition, p. 78.

4. Hymne de Sanctan, v. 1 : Whitley Stokes, Goidilica, ir* édition, p. 92.

Que Marie, Joseph et l'esprit d'Etienne nous choisissent !

De tout danger puisse nous délivrer la mémoire du nom d'Ignace !

Nous prions dans nos discours le roi des rois

Qui protégea Noé et son peuple aux temps du déluge,

Le Sauveur qui sauva Loth du feu, et qui est dans les siècles,

Nous le prions qu'il daigne nous délivrer tous.

Que le prince du ciel lumineux nous arrache à notre misère

Lui qui n'abandonna pas son prophète à la gueule des lions !

A notre Dieu disons notre désir par notre œuvre digne :

Puissions-nous être avec lui en vie dans le royaume du paradis.

Comme il sauva Jonas prophète du ventre de la grande bête, acte éclatant.

Ces principes posés, je passe aux lois de la versification irlandaise.

Pour comprendre ce que c'est que la versification irlandaise, il est essentiel de se mettre dans l'esprit que l'idée du vers, cette unité de la versification grecque et latine, est étrangère à la versification irlandaise. Dans la versification irlandaise, l'unité est le quatrain, si l'on se sert de l'expression employée de nos jours par les grammairiens irlandais. Mais cette expression, qui suppose l'idée d'un composé de quatre unités, ne rend pas d'une façon exacte la pensée de l'irlandais du vin0 siècle. Pour désigner la formule poétique que le grammairien irlandais moderne appelle quatrain, l'irlandais du vme siècle se sert du mot rann, littéralement « partie », ou de ses équivalents comrach et duar. Et il divise cette unité en deux sections appelées chacune demi-nw/z : leth-rann, ou demicotnrach : leth-comrach2. Quand le grammairien vieil irlandais veut exprimer l'idée de vers, il faut qu'il sorte de sa langue, il faut qu'il emprunte le mot latin versus, fers suivant la prononciation irlandaise ; or il ne se sert de ce terme que quand il parle du vers latin *. L'idée du vers irlandais, subdivision de la demi-rân/z (du demi-quatrain), est une conception étrangère à la théorie de la versification du vieil irlandais. Voici une rann à laquelle le Glossaire de Cormac assigne une origine légendaire ; le dieu même de la poésie y aurait collaboré : si elle parait à peu près dénuée de sens, on ne peut lui contester une réelle valeur comme assemblage de sons. Elle est donnée avec une autre rann comme l'œuvre de deux personnages dont l'un, une vieille mystérieuse, improvisait la première moitié, en défiant les assistants d'achever; l'autre, le dieu, après constatation de l'impuissance universelle, terminait la rann. Notons que, parmi les assistants réduits au silence, se trouvait Senchan Torpeist,

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