c Si engerrai .i. malvais iretier
c Karlos a non; s'en ai le cuer irié
c Quant ne me veut secorre ne edier :
« MTex aimme asés les traïtors laniers
c Que les preudommes : s'en ai mon cuer irié. i
(Huon de Bordeaux, vers 92 à 96.)
2. Une entrevue eut lieu entre Charles l'Enfant et ses parents vers le milieu de Tannée 862, à Meung-sur-Loire, mais elle n'eut aucun résultat : c Ipse [Carolus rex] cum uxore m Ligerim, in loco qui Maidunus dicitur, datis per suos sacramentis, cum Carolo falio loquitur, et eo quasi subito sed voce sub-
missa, et animo conturaaci erecto, in Aquitaniam remeante, ipse ad Pistis
redit. 1 (Annales Bcrtiniani, anno 862.)
3. Inde [Carolus rex] Nivernum civitatem perrexit, ubi filium suum Carolum ad se venientem recepit, et sibi fidelitatem et debitem subjectionem promitti sacramento precepit, et omnes primores Aquitanix iterum sibî jurare fecit. Natale autem Domini in eodem loco secus Nivernum civitatem. ubi filium suum receperat, celebravit. 1 {Annales Bcrtiniani, anno 863.) C'est probablement à cette occasion que le pape Nicolas Ier adressa au jeune Charles et à son frère Louis le Bègue une lettre où il les félicitait d'être rentrés en grâce auprès du roi leur père (Bouquet, t. VII, p. 398).
4. c Carolus juvenis, que m pater nuper ab Aquitania receptum Compendium secum duxerat, noctu rediens de venatione in silva Cotia, jocari cumahis juvenibus et coaevis suis putans, opérante diabolo ab Albuino juvene in capita spatha percutitur pene usque ad cerebrum ; quae plaça a tempore sinistro usque ad malam dextrae maxillae pervenit. » (Annales Bcrtiniani, anno 864.)
l'élément historique de Huon de Bordeaux 9 Béton, jouissait d'une telle réputation de bravoure que le jeune roi voulut éprouver par lui-même si cette réputation était fondée. Charles attendit donc nuitamment Aubouin qui revenait de la chasse, et, lorsque celui-ci fut à portée, il fondit sur lui comme pour lui dérober son cheval. Aubouin, ignorant à qui il avait affaire, frappa le fils de Charles le Chauve sur la tète avec son épée 1 et le renversa à terre, où il le laissa à demi mort et criblé de blessures. Il s'était emparé des armes et du cheval de son agresseur 2 ; mais, ayant appris quel était celui-ci, il s'enfuit au plus vite pour échapper à une mort certaine ?.
Telles sont les deux versions qui coururent au ix* siècle sur le funeste accident survenu à Charles l'Enfant. Ajoutons que le jeune prince échappa momentanément à la mort. Un an plus tard les Aquitains réclamèrent leur roi * ; mais le malheureux, dont les blessures avaient oblitéré l'intel-
1 . Dans la lutte entre Huon et Chariot, c'est également sur la tête du prince que porte le coup de son adversaire :
En trespasant le fiert si Huelins ; Amont sor Pelme le feri par aïr Ne li valut vaillant .ii. parisis Le blance coiffe qu'il ot desous asis, Ne li haubers qui fu blans et trelis Nel porent onques tenser ne garendir Que nel pourfende enfressi que el pis.
^ (Huon de Bordeaux, vers 882-888.)
2. De même dans Huon de Bordeaux, le meurtrier de Chariot emmène le cheval du prince :
Et Hues prent le ceval arrabi Qui fut Karlot, que il avoit ochis.
(Ibid., vers 807-899.)
3. c Siquidem praedictus rex [Carolus] ex Hirmindrude regma très filios snsceperat, Carolum scilicet, Carolomannum et Hludowicum ; sed duo ex his infeliciter perierunt ; nempe Carolus, levhate juvenili ductus, temptare volens Alboini, fratris Bivini et Bettonis, audaciam ac saepe laudatam constantiam, alium se esse simulans, cum ex venatione vespertinis horis idem Albuinus quadam die reverteretur, super eum solus impetum fecit, veluti equum in quo sedebat violenter ablaturus. Ille nihil minus existimans quam filium régis, evaginato gladio ex adverso eum in capite percussit, moxque terrae prostravit, deinde multis vulneribus confossum semivivum reliquit, arma pariter et caballum secum auferens ; debilitatis ergo membris, ac vultu deformatus, pauco tempore supervixit. Albuinus, cognito quod filius régis esset, in quem talia exercuerat, celeriter aufugit, mortisque periculum declinavit. » (Regmonis chronicon apud Pertz, Scriptores, t. I, p. 583.) — Un autre écrivain contemporain de Charles le Chauve, Adon, archevêque de Vienne de 859 à 874, parle de la triste fin de Charles l'Enfant en quelques mots qui sont presque inintelligibles sans le secours de Hincmar et de Régi non : « Carolus quoque vir satis honestae formae juvenis, rex Aquitanis jam constitutus, adversa primum molestatus et dehonestatus injuria montur. » (Bouquet, t. VII, p. <, j.) En effet, le Chronicon Andegavcnse, qui a connu le texte d'Adon, fait périr Charles par le poison : c Karolus minor veneno periit, id est ille, quem dicit Ado Aquitanorum regem jam factum adversa fuisse dehonestatus injuria. » (ibid., t. VU, p. 238.)
4. c [Carolus] demum Vernum villam veniens, episcopos ac ceteros Aquitaniae primores ibidem obvius suscepit. Ad quorum multara petitionem filium suum
10 A. LÇNGNON
ligence et qui depuis lors était sujet à de fréquentes attaques d'épilepsie, mourut, après plus de deux ans et demi de souffrances, dans un domaine voisin de Buzançais, en Berry, le 29 septembre 866, à peine âgé de dix-neuf ans. Son frère Carloman et l'archevêque Gouffé lui donnèrent la sépulture dans l'église abbatiale de Saint-Sulpice de Bourges
A notre avis, il suffira de comparer le début de Huon de Bordeaux avec le texte de Reginon pour être convaincu que le récit du meurtre de Chariot est l'écho traditionnel du terrible accident qui causa la mort de Charles l'Enfant. Il se pourrait même que la lutte d'Aubouin et du jeune Charles ait offert encore plus de rapports avec celle de Huon de Bordeaux et de Chariot. Reginon est loin, il est vrai, de présenter Charles l'Enfant comme une victime complètement innocente ; mais la version dont il est l'écho, pour n'être pas la version de cour, semble avoir été néanmoins imaginée pour atténuer un peu ce que la conduite du malheureux prince pouvait avoir derépréhensible. Il est assez difficile de croire que l'attaque nocturne dont Charles se rendit coupable avait pour but d'éprouver la bravoure d'Aubouin, et l'on peut supposer que la valeur d'Aubouin, les faveurs qu'elle lui avait sans doute values, les éloges dont il était l'objet, avaient éveillé la jalousie du roi d'Aquitaine : Charles aurait alors conçu la pensée de se débarrasser par un crime de celui que tous désignaient comme le plus brillant des jeunes gens de son âge. Les auteurs de la version reproduite par Reginon n'ont pas dit toute la vérité et la meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est que, d'après eux, la lutte de Charles avec Aubouin n'aurait pas eu de témoins, alors que Hincmar lui-même assure le contraire.
La tradition recueillie par l'auteur de Huon de Bordeaux dérivait sans doute de quelque chant consacré au récit des aventures d'Aubouin, sur le sort duquel l'histoire ne contient rien de certain a. Mais on ne saura probablement jamais comment les jongleurs arrivèrent à substituer Huon
Carolum necdura bene spassatum in Aquitaniam cura regio nomine ac potestate redire perraittit. 1 (Annales Btriinianiy anno 865.)
1 . c Caroli filius nomine Carolus et Aquitanorum rex, plaga quam in capite ante aliquot annos acceperat cerebro commoto, diutius epelemptica passione vexatus, III0 kalendas octobris in quadam villa secus Bosentiacas moritur, et a Carolomanno, fratre sue, atque a Vulfado in ecclesia sancti Sulpitii apud Biturigum sepelitur. > (ibid, anno 866.)
2. On ne peut assurer que le meurtrier de Charles l'Enfant doive être reconnu dans le c comte Aubouin 1 qu'à son lit de mort le roi Louis le Bègue chargea, conjointement à Pévêque de Beauvais, de porter la couronne et les ornements royaux à son fils aîné (Annales Btrtiniani, anno 879).
l'élément historique de Huon de Bordeaux 1 1
à Aubouin. Il y avait, il est vrai, un point de contact entre l'histoire d'Aubouin et les traditions relatives à Hmn : tous deux étaient partis pour l'exil après avoir commis un meurtre. Ce n'était pas là, toutefois, une raison de confondre l'histoire de l'un avec celle de l'autre, et il faut peut-être supposer que les deux personnages furent unis dans une tradition commune avant qu'on n'attribuât à Huon ce qui concernait Aubouin. Le fils de Séguin de Bordeaux, banni de France et réfugié en Lombardie postérieurement à 845, a pu rencontrer Aubouin sur la terre d'exil ; il a pu se lier d'amitié avec cet autre fugitif, partager les mêmes dangers que lui ; les poètes auront ensuite chanté leurs exploits communs, et un jour la légende de Huon de Bordeaux se sera trouvée transformée au contact de celle d'Aubouin.
Auguste Longnon.