H. D'ARBOIS DE JUBA1NVILLE
Quand le deuxième vers assone avec le quatrième, le premier peut aussi assoner avec le troisième, mais cette assonance supplémentaire peut manquer : on trouve cette assonance dans les deux premières des rann que nous venons de reproduire ; elle fait défaut dans la dernière.
Dans la rann de vingt-huit syllabes comme dans celle de trente , l'assonance se combine souvent avec l'allitération.
Laeguire, Corc, Daire dur Pa traie, Beneoin, Cairnech coir Ross, Dubthach, Fergus co-fheib No sailge-sin Senchais Moir.
Laiguire, Corc, Daire le ferme
Patrice Benen, Cairnech le juste,
Ross, Dubthach, Fergus le bon, .
Tels furent les neuf supports du Senchus Môr*.
Chaque vers offre un exemple d'allitération : le premier Daire dur, le second Cairnech coir, le troisième Fergus flieib, le quatrième sailge Senchais.
Ces principes posés, la solution de la question de savoir s'il y a des rapports de filiation entre la versification irlandaise et celle des Provençaux et des Français me semble ne présenter aucune difficulté : elle ne peut être que négative, quant à présent du moins.
Il est possible que la versification de l'irlandais préhistorique obéit aux mêmes règles que la versification des Gaulois ; mais rien ne prouve que les lois de la versification de l'irlandais préhistorique fussent identiques aux lois de la versification du vieil irlandais : la révolution qui, en modifiant la langue, a détruit la mesure des vers préhistoriques, peut avoir amené la création d'un nouveau système de versification. Les règles de la versification du vieil irlandais ne nous apprennent donc rien de certain sur les règles de la versification de l'irlandais préhistorique; nous ne pouvons avec certitude attribuer à l'irlandais préhistorique ni le quatrain, ni le vers de sept syllabes, ni l'assonance, ni l'allitération ; donc nous n'avons aucune raison déterminante d'attribuer aux Gaulois ces règles de la versification du vieil irlandais.
Pour les transmettre aux Provençaux et aux Français, les Gaulois auraient dû préalablement les posséder, ce qui n'est pas prouvé. D'ailleurs, si les Gaulois les avaient transmises aux Provençaux et aux Français, les Provençaux et les Français les auraient observées , ce qui n'est point : le quatrain n'est pas l'unité fondamentale de la versification provençale et française ; l'allitération n'est pas un des ornements de cette
i. Thrce irish glossar'us, p. $2. Sanas Chormaic, p. 122.
poésie. Le vers de sept syllabes n'a pas chez les Provençaux et les Français la même importance qu'en Irlande.
Dans la versification vulgaire des Romains, où l'on croit voir l'origine de la versification provençale et française, je ne trouve rien non plus qui doive être considéré à mon sens comme le type du quatrain irlandais. • Les vers célèbres des soldats romains sur César montant au Capitole ne nous offrent en rien les caractères de ce quatrain :
Galli | as Cae | sar sub \ egit, || Nico | medes | Caesa | rem. Ecce | Caesar | nunc tri | uraphat, || qui su | begit | Galli | as : Nico | medes | non tri | umphat, || qui sub | egit | Caesa | rem.
Urba | ni, ser | vate u | xores : || moechum | calvum ad | duci | mus. Aurum in | Galli | a effutu | isti || hic sum | sisti | mutu | um
Point d'assonance, sauf celle à'adducimus et de mutuum qui est évidemment fortuite puisqu'elle manque ailleurs; point d'allitération. Des deux morceaux, le premier ne peut se diviser en quatre parties, le second n'offre pas dans ses quatre parties la correspondance de nombre qui est de l'essence du quatrain irlandais : le premier vers a huit syllabes, le second sept, le troisième neuf, le quatrième sept2. Un élément essentiel de cette versification populaire des Latins est la place de l'accent qui, au premier hémistiche, est sur la pénultième, et qui au second est sur l'antépénultième, tandis qu'en vieil irlandais tous les mots étant paroxytons, cette alternance de la syllabe accentuée est impossible. Suivant moi, la versification irlandaise est une création originale, à laquelle il peut se trouver sur le continent certaines analogies de détail, mais rien d'identique. Les vers latins que voici ont été fabriqués en Irlande sur le modèle irlandais vers l'an 800 de notre ère : je terminerai par eux.
Benchuir bona régula, Recta atque divina, Stricta, sancta, sedula, Summa, justa ac mira.
1. Suétone, César, 49-51. Sur cette espèce de vers, dite trochaïque septe- » naire ou tétramètre catalectique, voir L. Quicherat, Traité de la versification latine,
20° édition, p. 282 • G. Paris, Lettre à M. L. Gautier, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, VT série, t. II, p. 601-604; Corssen, Ueber Aussprache... der lateinischen Sprachc, 2* édition, t. II, p. 957, 978.
2. fJe pense qu'il faut prononcer ejfutvisti et non effutuisti; ainsi le 2« vers du second chant a, comme tous les autres, huit syllabes à son premier hémistiche. — G. P.]
Munther*4 Benchuir beala, Fide fuodata certa Spe salutis ornata Cantate perfecta2.
Les vers sont de sept syllabes, les allitérations se multiplient, les rimes alternent et atteignent Pavant-dernière syllabe. Cette versification diffère de celle des soldats romains, autant que les idées exprimées par la poésie rustique de ces vainqueurs de la Gaule diffèrent des croyances chantées par les moines de Bangor ?.
H. d'Arbois de Jubainville.
1. Munther, mot irlandais qui veut dire t famille ». Il s'agit de la Camille monastique de Bangor.