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La conférence des langues romanes à l'Ecole pratique des hautes études avait employé les premiers mois de son existence (janvier-juin 1 869) à étudier la légende de saint Alexis sous toutes les formes qu'elle a revêtues au moyen âge. De ces travaux devaient sortir deux volumes de textes et d'études critiques. Le premier, consacré uniquement au poème français du xie siècle et à ses renouvellements, a paru en 1872. Dans la préface je disais : « La légende latine de saint Alexis a joui au moyen âge d'une popularité immense : en dehors du poème du xie siècle et de ses trois rajeunissements successifs, nous en possédons en vers français deux autres traductions indépendantes et diverses rédactions en prose; elle a été également mise en vers provençaux, et elle a fourni le sujet d'un Miracle. Elle a eu un succès plus ou moins semblable en Italie, en Espagne, en Allemagne et en Angleterre. Tous ces textes seront publiés ou étudiés dans un second volume, dû principalement à la collaboration des membres de la conférence des langues romanes, et qui contiendra aussi une étude critique sur la légende elle-même, ses sources, sa valeur historique et ses formes diverses. »
Ce volume trop retardé ne paraîtra pas et n'aurait plus grande raison d'être. L'histoire de l'introduction à Rome du culte de saint Alexis a été traitée par M. l'abbé Duchesne, dans une monographie qui, il faut l'espérer, verra bientôt le jour, avec une compétence et une sûreté de critique telles qu'il n'y a pas lieu de revenir sur ce sujet. Un autre élève de l'Ecole des hautes études, M. Amiaud, étudie depuis quelque temps, sous la direction de M. Carrière, la légende syriaque, et il arrivera sans doute, par l'examen des textes originaux, aux résultats que j'avais cru pouvoir atteindre à l'aide de la traduction donnée par les Bollandistes. La légende de saint Alexis, telle qu'elle existe en syriaque, se compose de
deux parties, l'une originale, l'autre traduite du grec. La première est à peu près historique; elle raconte, d'après des témoins contemporains, la vie bizarre d'un homme qui, par ascétisme, s'était mêlé aux pauvres de l'église d'Edesse, bien qu'il fût d'une condition noble et opulente : il avait quitté sa famille, à Constantinople, pour embrasser cette existence misérable et dégradée. De pareilles singularités étaient loin au v« siècle d'être sans exemple; elles édifiaient ceux qui les voyaient ou les apprenaient, mais elles n'avaient rien de merveilleux. Le merveilleux était à l'origine complètement absent de la vie du pauvre anonyme dont un clerc de l'église d'Edesse a raconté, peu de temps après sa mort, les austérités et les vertus. Mais cette biographie, portée à Constantinople, y reçut des embellissements tout nouveaux. Tandis que la légende d'Edesse disait expressément que « l'homme de Dieu » était mort à Edesse, le biographe ou plutôt le romancier grec supposa qu'Alexis était revenu à Constantinople, qu'il s'était présenté, méconnaissable, chez ses parents, qu'il avait, pendant de longues années, vécu chez eux de leurs aumônes, et qu'à sa mort seulement un miracle le leur avait fait connaître et avait en même temps révélé son extraordinaire sainteté. C'est le même auteur qui a introduit dans la légende le mariage d'Alexis, son départ dans la nuit de ses noces, et tout le rôle de la fiancée. Composé avec art et mêlant un pathétique profondément humain aux sentiments de la piété la plus exaltée, ce petit roman eut un prodigieux succès. On traduisit en syriaque cette seconde partie de la vie du saint d'Edesse, et on la raccorda tant bien que mal à la première, où sa mort était racontée. Le culte de saint Alexis se répandit dans tout l'Orient; mais il était inconnu à l'Occident jusqu'à la fin du xe siècle. L'archevêque de Damas, Serge, réfugié à Rome à cette époque, fut surpris de ne trouver dans cette ville aucune connaissance d'un saint que la Syrie, trompée par l'emploi du mot Pwjjuf) pour Constantinople dans la légende grecque, considérait comme romain. Il répandit à Rome sa merveilleuse histoire, en la rattachant à l'église de saint Boniface, que lui avait donnée le pape Benoît, et elle y eut la plus grande vogue, attestée bientôt et confirmée par des miracles éclatants. La légende latine fut sans doute composée alors d'après la légende grecque : le rédacteur substitua Rome à Constantinople, remplaça le patriarche que mentionnait le texte grec par le pape Innocent (402-417), et, ayant trouvé dans l'histoire que ce pape était contemporain des empereurs Honorius et Arcadius1, il supposa naturellement que tous deux régnaient
1 . Voici sans doute l'ordre naturel de ces modifications successives : la légende grecque plaçait l'événement sous Arcadius ; l'écrivain latin trouvait dans les sources historiques qu'il avait à sa disposition qu'Arcadius avait régné conjointement avec Ho non us, et que le pape Innocent était leur contemporain. Il remania le récit d'après ces données.
ensemble à Rome1 et les fit assister en commun à l'enterrement de saint Alexis. Bientôt la légende s'acclimata de plus en plus à Rome : on mohtra, on montre encore la maison du père d'Alexis, et les Bollandistes furent gravement censurés pour avoir dit sur cet amas de fables une partie de la vérité, qu'ils rétractèrent ensuite à demi2. C'est au développement de ces indications que devait être consacrée l'introduction de notre second volume. J'y aurais aussi fait voir combien Massmann s'est trompé en regardant la version latine de notre légende où Alexis remet sa fameuse charte à sa femme et non au pape comme plus ancienne que l'autre : elle en est au contraire un remaniement assez récent et, sans doute, spécialement italien 5.
Des études sur la légende de saint Alexis en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne, par divers membres de la conférence, devaient encore faire partie de ce volume. Les vies anglaises ont récemment été publiées par M. Horstmann. Le culte du saint homme, extraordinairement répandu en Russie, a été l'objet de nombreuses publications russes, qui permettent de remonter jusqu'aux sources byzantines, et que je comptais analyser.
Enfin quatre textes devaient être publiés dans ce second volume. Le premier, traduction de la Vita en laisses monorimes, a été préparé par M. J. Herz, qui va le publier à part. Le second est celui que j'imprime. Le troisième est le poème provençal, dont M. Bonnardot devait se charger, que M. Suchier a copié de son côté, et dont il a mis l'édition sous presse. Le quatrième était le Miracle de N. D. de saint Alexis, qui avait été copié par M. Sepet, et qui trouvera sa place dans l'édition complète des Miracles de Notre Dame par personnages, publiée par la Société des anciens textes 4.
Le groupe des membres de la conférence de cette première année de l'Ecole des hautes études est aujourd'hui dispersé. Le pauvre Pannier, qui seul a pu faire quelque chose pour saint Alexis, est mort. Plusieurs des anciens collaborateurs se sont adonnés à d'autres études et ne retrouveraient plus le loisir et la disposition nécessaires pour se soumettre à un travail commun. De ce naufrage quelques épaves peuvent encore être sauvées et utilisées : tel est le morceau que j'offre aux lecteurs de la
1 . Arcadius n'y vint jamais. Pendant le pontificat de saint Innocent, qui vit la prise de Rome par Alaric, Honorius y séjourna fort peu.