Voy. Montaiglon et Rothschild. Reueil, XI
208 A. PIAGET
notre manuscrit, quelques vers de ce « gentil poeme » dans ses Annolations sur les œuvres de maistre Alain Chartier, p. 820. 23. Fol. 189-189 vo.
{BJonnes gens qui en ce monstier Venez chascun jour pour prier, Pour Dieu, ne vucillez oblier Les trespassez.…
Cinquantc-neuf vers du petit poème connu sous le titre de Lais des trépassés.
Le manuscrit que je viens de décrire est, comme on a pu s'en rendre compte, important pour l’histoire des œuvres d'Alain Chartier. André Du Chesne l’a éu constamment sous les yeux; il en a publié deux rondels et deux poèmes qui ne se trouvent pas dans les anciennes éditions : la complainte du Sénéchal d'Eu et le Traité de Baudet Herenc. Quant aux additions ct corrections de tous genres apportées au texte de Galliot du Pré, il est inutile d’en faire ici la liste. Ouvrez l'édition de Du Chesne, vous verrez presque à chaque page, dans la marge, de nombreuses variantes et cette petite note, souvent répétée : Adjousté du ms.
En face du Rérime de Fortune, p. 710 de l'édition, on lit : Cette pière et les deux suivantes ne sont point au ms. duquel nous nous sommes avez en la presente édition. Du Chesne fait la mème remarque pour l'Hépital d'amour et la Pastourelle de Grandson.
Arthur Pacer.
DANS LA POÉSIE CASTILLANE DU XVe SIÈCLE ET DU COMMENCEMENT DU XVIe SIÈCLE
Pour élucider les origines du vers d’arte mayor, il faudrait exposer en détail l’histoire du décasyllabe dans la poésie portugaise et castillane. Ce n’est pas ce que je me propose de faire aujourd'hui. Je prends cette forme rythmique à son apogée, vers le milieu du xv° siècle, notamment chez Juan de Mena qui l’a consacrée dans son poème intitulé E/ Laberinio ou Las Trecientas, et la conduis jusqu’au moment où elle cède la place à l’hendécasyllabe italien.
Le vers que les poètes ou les prosodistes castillans du xv° siècle ont appelé vers d’arte mayor, et que les Espagnols nomment maintenant dodécasyllabe, est, comme l'ont très bien vu Clair Tisseur et Stengel', le correspondant exact d'un de nos types de décasyllabe : le décasyllabe « césuré à cinq », plaisamment désigné par Bonaventure Des Périers, dans son Caresme prenant, sous le nom de taratantara. Il y a en effet identité rythmique absolue entre ce vers français du xmr* siècle
Arras est escole | de tous biens entendre et le premier vers des Trecientas de Juan de Mena Al muy prepotente | Don Juan el Segundo,
et quant à la dénomination différente de ce vers dans les deux langues, elle tient uniquement, comme chacun sait, au système de numération des syllabes, oxytonique en français, paroxytonique en castillan.
Le propre de ce déca- ou dodécasyllabe — que je nommerai
1. Modestes observations sur l'art de versifier, Lyon, 1893, p. 68. — Stengel, Romanische Verslebre, $ 74 (Grundriss der romanischen Philologie, 1, 1, p. 36). Romanis, AXUI 14
semblable dans l'espèce l'influence de la musique, c’est que la coupe atonique ne se rencontre pas Ou ne se rencontre que rarement dans les compositions en arte mayor destinées à être lues. Ainsi je ne trouve aucun exemple de cette césure dans les extraits de la Tribagia (ou récit de voyage à Jérusalem) de Juan del Encina reproduits dans l’Ensayo de Gallardo (I, 819-820). Il semble aussi qu’il n’y en ait guère non plus dans le poème sur la Fortune de Pero Guillen, à en juger du moins par les extraits qui se lisent dans le même Ensayo (III, 147), et l’on en chercherait peut-être en vain dans la Practica de las virtudes de los buenos reyes d’España en coplas de arte mayor, par Francisco de Castilla, Murcie, 1518. Voici une strophe célèbre de ce poème :
El gran rey don Pedro quel vulgo reprucua,
por selle enemigo quien hizo su historia,
fue digno de clara y famosa memoria!,
por bien qu'en justicia su mano fuc seua.
No siento ya como ninguno sc atreua
dezir contra tantas vulgares mentiras,
daquellas jocosas cruezas € yras
que su muy viciosa coronica prueua.
Enfin certaines coplas de arte mayor de Fr. Iñigo de Mendoza, que me fournit toujours l’Ensayo de Gallardo (III, 764) et dont les hémistiches riment entre eux, respectent sans exception la formule $ + 5 :
Con pena ÿ euydado | Continuo guerrco, Sin consolacion, | Con poca esperanza, Esto condenado | Del mal que poseo, Cativo y burlado | Con triste desco,
Con grave pasion | De pena y tardanza, etc.
Quand je disais tout à l’heure que les prosodistes castillans n’ont pas parlé de la coupe atonique, je disais vrai en ce qui concerne tous ceux que j'ai mis jusqu'ici à contribution, sauf le plus ancien, Encina, qui, lui, a noté cette particularité, mais d’une façon peu claire : « Mas porque en el arte mayor, » écrit Juan del Encina, « los pies (les vers) son intercisos, que se pueden partir por medio, no solamente puede passar una sillaba
1. Exemple d'enjambement comme on en trouve aussi dans Mena. Voir
plus bas,
nous-mêmes, que dans Juan de Mena presque tous les vers qui nous offrent la formule 445$ au lieu de 5 +5, commencent par une syllabe accentuée. Voici, par exemple, la strophe XX des Trecientas où je note ces vers en caractères italiques :
Luego resurgen tan magnos clarores Que hiren la nube dexandola enjuta, En partes pequeñas asi resoluta Que todo la fazen volar en vapores ; Y est en el medio cubierta de flores Una doncella tan mucho fermosa Que ante su gesto es loco quien osa Otras beldades loar de mayores.
Quatre vers sur huit présentent la formule 4+5 et chacun commence par une syllabe accentuée : Luego, Una, Qu'ante, Otras. Dans les autres, au contraire, le premier accent porte sur la deuxième syllabe, et il en est ainsi généralement dans les strophes qui ne contiennent que des vers normaux ($ +5); entre autres, dans celle-ci, qui est la XXII: :
Respuso : no vengo a la tu presencia De nuevo, mas antes soy en todas partes ; Segundo, te digo que sigo tres artes De donde depende mi gran excelencia.
Las cosas présentes ordeno en esencia Y las por venir ordeno a mi guisa,
Las fechas revelo ; si este te avisa, Divina me puedes Ilamar Providencia.
De toutes façons l” « équivalence » d’Encina n’explique rien, pas plus que la remarque de Diez ou celle d’un prosodiste plus moderne encore, Bello, sur lequel je reviendrai, et qui nous parle de la « licence » qui consiste dans « l’omission de la première syllabe du premier hémistiche! ». Ce que constatent ces auteurs n'empêche pas que la présence d'un seul vers ainsi diminué, dans une strophe composée de vers d’arte mayor normaux, trouble absolument le rythme de la strophe, si l’on prétend faire porter l’accent principal du premier hémistiche sur
1. Principios de lu ortologia y métrica de la lengua castellana, éd. M. A. Caro, Bogoti, 1882, p. 113. Les trois vers qu'il cite ont un accent sur la première syllbe.
et d’autres encore. Afin de juger donc avec certitude des fautes qu’a pu commettre Mendoza, il est indispensable de consulter ce manuscrit et d'en relever les variantes et les corrections ; c’est ce que je vais faire pour la faute caractéristique qui nous occupe r.
Il y a dans Mendoza des vers faux de diverse nature, trop courts ou trop longs, puis des vers mal rythmés en assez grand nombre. Je ne m'attache qu’à ceux qui ont conservé indûment en tout ou en partie Le rythme de l’arte mayor.
Vers masculins :
Que fueses tocado de sus santos pies (Knapp, p. 59) Como cuando mas tu vista me agradé ? (Kn., p. 60) Otro lanto bien quedando yo sin él (Kn., p. 63) Mueveme el deseo y ciegame la fe (Kn., p. 85)
ANo tiene este tal en si que desear 3 (Kn., p. 106) Harän olvidar à los rios el correr 4 (Kn., p. 70)
Puis quatre vers d’une églogue (la troisième dans Knapp) qui manque dans le manuscrit et qui pourrait bien n'être pas de Mendoza :
Si Mcliso muere con tal sinrazon (Kn., p. 72)
Y la causa entera de su gran pasion (ibid.
Triste de Meliso, quien nunca pensé (Kn., p. 77) Cumplase, Señora, ya tu voluntad (Kn., p. 81)
Vers féminins :
Y de todo el bien de arriba ser dechado (Kn., p. 59) SE que no serd su bien durables (Kn., p. 63)
Y jo diligente en condenarme € (Kn., p. 84) Tu vences y buclgas con mi muerte (Kn., p. 105)
1. Je compte, un jour ou l'autre, publier une étude sur ce manuscrit qui fournit beaucoup de leçons à substituer à celles de l'édition de Knapp.
2. Les vers cités en caractères italiques ont la 5e accentuée et sont en outre faux (trop longs ou trop courts dans la seconde partie du vers).
3. Mais le manuscrit porte correctement : « No tiene el tal en si que desear, »
4. Mais le manuscrit rectifie : « Hara olvidar los rios el correr. »
$. Le manuscrit correctement : « Yo se que no sera su bien durable. »
6. Le manuscrit correctement : « Y yo de diligencia condenarme. »
7. Le manuscrit correctement : « Tu vences, mas no huelgas con m muerte. »
ont été plus loin, en ce sens qu'ils ont une fois de plus servilement copié les Italiens ; de telle sorte que la prosodie castillane n’est, à partir du milieu du xvi* siècle, qu’une simple adaptation de la prosodie itilienne, sauf (pendant un temps et dans certaines régions) pour qui concerne le traitement de l’h provenant d’une/f latine, la valeur des groupes fa, fe, lo à l'intérieur du vers et quelques autres menus faits. Mais cette question demanderait une étude spéciale que j'espère entreprendre quelque jour, à l'exemple des excellents travaux italiens de MM. Domenico de Pilla et Francesco d’Ovidio’, surtout de la dissertation de ce dernier qui a une base historique tout à fait solide.
Alfred MoreL-FATIo.
1. Domenico de Pilla, Simeresi, dieresi ed elisione, Florence, 1889. — Francesco d'Ovidio, Dieresi e sineresi nella porsia italiana, Naples, 1889.
Le phénomène que nous décrivons se passe tous les jours devant nous : il est extrémement fréquent dans des locutions familières, voisines de l’argot, qui presque toutes affectent ou ont affecté d’abord un caractère plaisant. Parmi ceux qui disent qu'un candidat « a remporté une veste », qu'une cuisinière « fait danser l’anse du panier », combien en est-il qui se rendent un compte exact de la métaphore qu’ils emploient? La locution enfin, ayant cessé d'être comprise, s’altère presque fatalement. Les folk-loristes s'étonnent souvent de voir répétés dans les chansons populaires, parfois durant des siècles, des mots que nul ne comprend plus, et qui, à force d’altérations, sont devenus de véritables monstres. A la vérité, nous n’agissons point autrement que les chanteurs populaires quand nous disons : «il y a belle lurette », « prendre mare pour renard », «je m'en moque comme de l'an quarante » ‘. Il est curieux de noter avec quelle rapidité s’accomplissent ces divers phénomènes, le premier surtout : il est telle de ces locutions, née pour ainsi dire sous nos yeux, dont le sens primitif est complètement perdu : c’est en vain que l’on demanderait au plus érudit des critiques de théâtre, au plus réfléchi des boulevardiers, de quelle métaphore ils entendent se servir en disant : « faire un four », « monter un bateau », « poser un lapin », « faire une gafle ». Cependant le premier qui a hasardé ces métaphores avait le sentiment qu'il serait compris, et ceux qui, en les accueillant par un sourire, en ont fait le succès, les comprenaient apparemment; et il est non moins certain que la création n’en remonte pas au delà de quelques années. Combien il faut déplorer la pruderie des lexicographes qui, sous prétexte que ces locutions ne sont point académiques, leur interdisent l'entrée de leurs répertoires, et privent ainsi la postérité d’explications qu’elle est presque toujours incapable de retrouver !
1. Qui sont, comme on le sait, pour de plus anciens : « il y a belle heurette » «prendre martre pour renard » « je m'en moque comme de l'Alcoran ». {ll y a, non plus altération de la locution, mais ellipse d'une de ses parties dans: « mener une vie de biton de chaise (à porteur) ; » « être étonné comme un fondeur de cloche (qui trouve son moule vide en le découvrant) » : « triste comme un bonnet de nuît sans coiife («le femme pour lui tenir compagnie; on dit même aujourd'hui « comme un bonnet de nuit » tout court), » etc.]
Il semble qu’il y ait là un fait général : toutes les langues en effet offrent des expressions de ce genre; qu’il nous suffise de citer :
en grec à7” 2vey nasamesety — être ivre;
en latin suspendere naso — se moquer ;
en allemand einen Korb geben — refuser quelque chose à quelqu’un, ou le congédier ? ;
en italien essere alle porte coi sassi — être à la veille, sur le point de;
en espagnol pelar la oca = donner une sérénade à une jeune fille, ou avoir avec clle des entretiens nocturnes :
ou encore melerse en la renta où en la bacienda del excusado = se mèler de ce qui ne vous regarde pas ?.
11 semble que, dans toutes ces locutions, nous nous contentions — par nous, j'entends tous les hommes depuis des siècles — de ce que nous devinons de piquant et de hardi dans la métaphore qui est à leur source, sans nous préoccuper d’analyser notre impression, et que nous comptions sur la même complaisance de la part de notre interlocuteur. Quelle belle matière pour l'ironie d’un Pascal que cette paresse de l'esprit qui se dupe lui-même pour s’éviter un léger effort, et tombe dans une