C£ Scheler, Trouvbres belges, nouv. série (1879), p
LE COUFLET DE DEUX VERS 21 Guillaume le Maréchal, vers 1225, et la Violette, de Girbert de Montreuil, qui est à peu près de la même époque. Ces trois poèmes ne se comportent pas de la même façon en ce qui concerne le traitement du couplet.
Girbert de Montreuil brise le couplet à peu près aussi souvent que Raoul de Houdenc, bien qu’il n'ait pas du tout le mème style.
Sens de povre homme est pois pri [siés; —
A painnes est autorisiés
Jamais nus hom s'il n’a avoir; —
Nonporquant je pris miex savoir
C'avoir. Avoirs est tost faillis. —
Assés tost est uns hom salis
De grant avoir en la proverte. —
Ja puis ne li ert porte ouverte
Volontiers. Quandil vient a court,
Que qui riens n'a vils est tenuz Et o les riches mal venus;
Mais qui sens a, c'est avantages; On dit assés tost: Cis est sages.
Mainz hom a petit de savoir
A gaaigné maint grand an Pour chou me voel jou entremetre D'un plaisant conte en rime metre ; Puis ke scienche ai et tant vail, — Ja ne lairai pour mon travail
Erraument arriere racourt Por ce l'on ne l'i laisse entrer. — Por chou vous voel dire et moustrer
Que je ne die auchun biel mot ; — Et se auchuns mesdisans m'ot…
Dans Dolopathos, le sens s'arrête plus souvent à la fin du couplet. Il faudrait lire cinquante ou soixante vers pour trouver le même nombre de couplets brisés que dans les vingt-quatre vers de la Violette qui précèdent. Naturellement, on ne peut pas facilement dresser ici de statistiques : la brisure du couplet peut être plus ou moins nette; la ponctuation peut être en certains passages entendue de façons différentes. Mais on peut du moins établir une proportion approximative.
Le poème de Guillaume le Maréchal, composé en Angleterre, mais par un auteur normand, ne se fait pas faute de briser le couplet, mais il ne recherche pas cette coupe. Je citerai comme exemple le discours, admirable en sa concision, adressé par le vieux Maréchal sur son lit de mort au jeune Henri III :
avant lui, en placent la composition entre 1223 et 1226 parce que le poème, du moins dans le texte qui nous est parvenu, est dédié à Louis VIII G. Paris pense que le passage relatif à la dédicace est corrompu, et par diverses conjectures arrive à placer la composition entre 1207 et 1212 (Romania, I], 497, note 1, et 500). La question ne me paraît pas définitivement résolue.
Quant ce fu feit, issi avint 18064 Que li reis & li legaz vint E autres haur hommes o els Qui molt se tindrent angois- [sos.
E Mareschals se leva 18068 Sor son cote & & apela Le réie par la main le prist, Veant toz, & al legat dist :
je me sui porpensé, Loza « Si à ai longement pensé, « De dunt nus parlames ier : — « Jo vuil mon seignor ci bail- Lier « En la main Deu, en l'apos- Loire, iRaze «Een la vostre, c'est L voire, « Qui en son liu estes ici.
Al ri dist : « Sire, je depri
« Daminedeu, si je unques fs [chose 18080 « Qui li pleüst, c'a la parclose « Vos otreit que prodom Cseiez ; —
se c'est qu'os vos aveiez « Après alcun felon ancestre,
18084 « E qu'os autretels vuillier £estre,
« Dunfi] pri je Diu le filz Ma-
[rie
« Qu'il ne vos doint ja loinge
[ie,
«E dont que vos murriez an-
Lceis.
18088 — Amen, » ce respondi Hi rois.
Itant devant lui se leverent:
Congié pristrent, si sen
lerent.
Ailleurs, par un sentiment naturel du rythme, plutôt que par une recherche artistique, on voit les couples se succéder un à un, isoles les uns des autres, la phrase étant complète en deux vers, d'où il résulte une singulière impression de gravi Ainsi, dans ce passage tiré du récit de la mort du Maréchal. Le régent du rovaume d'Angleterre vient de prendre l'habit de tmplier.
mnt ês der
Kes ne ke pue encre Dent Les pee cetoer.
plet, on trouve souvent, surtout dans des passases ayant un caractère sentencieux, des suites de couplets parfaitement réguliers. Ainsi Guillaume de Lorris :
Grant joie en ton cuer demenras Le feu qui l'art et qui l'alume.
De la biauté que tu verras; Quant il le feu de plus près sent Et saches que du regarder Et il s'en va plus apressant.
Feras ton cuer frire et larder, Le feu si est ce qu'il remire
Et tout adès en regardant S'amie qui tou le fet frire. Aviveras le feu ardant. Quant il de li se tient plus près Qni ce qu'il aime plus regarde, Et il est plus d'amer engrès.
Plus alume son cuer et larde; Ce savent bien sage et musart :
Cil art, alume et fait flamer Qui plus est près du feu plus art.
Le feu qui les gens fait amer.
Chascuns amans suit par coustume CÉdit. Méon, vv. 2350 et suiv.)
Mais cette régularité est exceptionnelle.
J'ai cité de préférence des poètes d’origine française, mais ceux d'Angleterre donneraient lieu aux mêmes remarques, sauf quelques nuances. La modification du couplet n'est pas aussi générale outre Manche que sur le continent. Nous avons vu qu’au milieu du xnf siècle Geoffroi Gaimar ne brise le couplet que très exceptionnellement. Il en est de même encore, à la fin du xu* siècle, dans la traduction de Prétre Jean par Roau d'Arundel. Mais au même temps les couplets brisés deviennent fréquents dans les Miracles de la Vierge par Adgar dit William ‘. On pourra le vérifier dans les extraits que j'ai publiés de ces miracles dans mon Recueil d'anciens textes, partie française, n° 24. Les deux poèmes de frère Anger de Sainte-Frideswyde (Oxford), la version du Dialogue de saint Grégoire, achevée en 1212, et la vie de saint Grégoire, datée de 1214, présentent du même fait un bien plus grand nombre d’exemples*. Mais Pierre de Peckam, qui composait sa Lumiere as lais vers 1267 :, est assez fidèle à l’ancien système. C'était du reste un piètre rimeur. Robert de Gretham, qui devait composer vers le même temps, et qui a
1. On place ordinairement la composition de ce recueil vers 1160-1170, mais c'est trop tôt.
2. Voy. un morceau du Dialogue dans mon Recueil, partie française, n° 23, et la vie de saint Grégoire dans la Romania, XII, 152 et suiv.
3 Voy. Romania, XIX, 188, pour la date. J'ai publié des extraits du poème ibid, VIII, 328 et XV, 288.
un peu plus de style, fait de même. Il faut ici considérer non pas seulement les époques, mais surtout les milieux littéraires.
Les couplets de vers de six syllabes, assez rares comme on sait, ont suivi le sort des couplets en octosyllabiques. Le Lai du cor, de Robert Biket, est attribué par son dernier éditeur, M. Wulff, au milieu du xu* siècle, opinion à laquelle G. Paris a donné sa pleine adhésion *. Est-il vraiment aussi ancien? J'en doute. On y remarque quelques couplets brisés :
Il fu fair d'olifant, E le cor destina Onques ne vi si grant Que ja hom n'i bevra, Ke si fort ne si bel. — Tant seit sages ne fous,
44 Desus out un anel 228 S'il est cous ne gelous, Neelé a argent ; — Ke qui nule femme ait Escheles i out cent Qui ait fol pensé fait Petitetes d'or fin : — Vers altre que a lui, —
48 En le tens Costentin 232 Ja li cors a celui Les i fist une fée Beivre ne soferra, — Qui proz est e senée. Mes sor lui espandra jee Ce qu'on i avra mis. — Cest cor fist une fée Ja n'iert de si haut pris.
224 Ramposnose e irée,
Je conviens toutefois que ce genre de coupe est rare dans le poème, et il faut aussi considérer que l’auteur composait en Angleterre.
Il existe d'autres poèmes en vers de six syllabes ou l'unité du couplet est moins respectée. Je citerai notamment l’histoire de Job: et le dit des Tisserands 4. Au contraire, dans la fable de la comeillef, qui n’est guère que du milieu du xmi° siècle, la fin des phrases correspond toujours à la fin d’un couplet.
Vérifier la. constitution du couplet de deux vers (six ou huit syllabes) depuis le commencement du xur° siècle, ce serait me condamner à énumérer des centaines de compo-
+ Romania, XV, 298-305.