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ROMAN HISTORIQUE

Je ne dirai pas quelles circonstances me décidèrent à publier en 1818 le roman de Jean Shogar, ébauché en 1812 aux lieux qui l'ont inspiré. 1! me sulfira de noter en passant que j'enlrois alors dans une carrière trés-iéneuse cùje n'ai fait qu'un pas, et que cette considération me défendoit d'attacher mon nom au frontispice. La politique de Jean Sbogar eût été en effet une mauvaise recommandation pour l'homme qui alloit professer les sciences politiques dans la petite Tartarie ; et personne ne s'étonnera que l'auteur, reconnu malgré ses précautions, y ait été mis à Yindextommo. son hvre. On pourra juger au reste, par l'opportunité de cette publication, du haut esprit de convenance et d'aptitude aux concessions intéressées qui m'a dirigé dans toutes les grandes affaires de ma vie.

Le succès me dédommagea un peu celte fuis des vicissitudes de la faveur. L'anonyme me porta bonheur dans les journaux, où l'on a toujours toléré assez volontiers la vogue passagère d'un écrit nouveau, quand elle ne tire pas à conséquence poui'

une répufnlion. L'impression d'un moment que produisit celle bagatelle éloil d'ailleurs fort étrangère au mérile intrinsèque du livre. Elle résultoit de la disposition générale des esprits que les événemenls des années antérieures avoient peu à peu ramenés aux doctrines de la liberté, et le caractère de mon héros m'avoit permis de porter à leur dernière expression des théories dont je suis loin d'accepter en tout point la responsabilité. Elle étoit grave alors, et le seroit peut-être aujourd'hui davantage si les prolétaires lisoient les romans. Je me réjouis de penser que les progrès delà civilisation n'en sont pas encore venus là, et que les rêveries de mon Gracchus de Spalato n'exerceront pas plus d'influence jusqu'à nouvel ordre sur les sociétés savantes que celles du dieu qu'on adoroit à la rue Tailbout.

II iaut pourtant que ma brochure en deux volumes ait porté quelque empreinte d'un caractère d'homme, puisqu'on ne trouva qu'un homme à qui l'attribuer, et que ce fut (j'en demande humblement pardon à sa noble mémoire) mon illustre ami Benjamin Constant. Des journalistes qui se crurent mieux avisés, et qu'avoit trompés je ne sais quel mélange d'ascétisme d'amour et de philanthropie désespérée qui se confondent dans cette bluette, en accusèrent madame de Krudener, qui n'étoit pas un homme, et qui commençoit à n'avoir plus de sexe. Je n'intervins pas dans ce combat qui ne pouvoit durer longtemps. Adolphe et Valérie répondoient pour leurs auteurs.

Me voici parvenu à l'histoire du plus éclatant de mes succès, et je ne peux guère m'y tromper, car je ne suis pas ébloui par la quantité. Je raconte des faits, et c'en est assez pour mettre mon humilité à son aise. Je crois avoir dit quelque part qu'une préface étoit un ouvrage d'orgueil ; je le répète volontiers. Orgueil innocent du reste, et presque digne d'une tendre compassion, que celui qui se fonde sur le bruit d'un petit livre, et qui dure tout juste le temps de l'escorter du magasin sous le pilon, en attendant qu'il subisse une nouvelle métamorphose

dans les moules du cartonnier ! La vieille Marie de Gournay, (ligne fille d'alliance de Montaigne, a merveilleusement exprimé nia pensée dans un vers sublime qui feroil envie à nos jeunes et brillants poètes ;

L'homme est l'ombre d'un songe, et son œuvre est son ombre.

En vérité, Jean Sbocjar n'est que mon ombre, tout au plus, ou je me suis grandement trompé sur la pauvre place que je liens au soleil.

Le nom de l'auteur de Jean Shogar revint à Paris de Sainte- Hélène. Ce n'est pas le plus long de mes voyages, mais c'est Vodyssée de ma renommée On ne la reprendra jamais à voler si loin. Napoléon, dont le goût littéraire n'étoit pas bien sûr, témoin sa prédilection pour les supercheries épiques de Macpherson et pour le pastiche homérique de Luce de Lancival, s'occupa de Jean Sbogar pendant deux jours. Les journaux anglois annoncèrent qu'il avoit passé une nuit à le lire, et quelques heures à l'annoter sur un exemplaire qui est resté, à ce qu'on m'a dit souvent, dans les mains du général Gourgaud. Quant au souvenir de mon nom, il ne seroit pas tout à fait nécessaire, pour supposer qu'il l'eût conservé, de lui attribuer la puissance de mémoire de César, qui appela, chacun par le sien, les quarante mille soldais dont il étoit accompagné dans les plaines de Pharsale. Si Napoléon a cru réellement, comme il Ta dicté à ses chroniqueurs, qu'il ne se soit fait, sous son règne, que vingt-six arresta'.ions sans mandat judiciaire et sans écrous, sur lettres de cachet revêtues de sa signature impériale, j'aurois bien pu me trouver là. Celte particularité s'explique heureusement d'une manière encore plus naturelle, par un fait très-simple. Un des amis de Napoléon, à Saint - Hélène, avoit été le mien, à Paris, en 1814, et il savoit l'histoire de Jean Shogar, dans un temps où je ne pensois pas à l'achever. Je suis fier, mais je suis sincère; une pareille cir-

constance rabat beaucoup de rillustratîon qui résulteroit pour moi d'avoir été deviné par Nai)oléon, et j'aurois renoncé volontiers à ce titre équivoque de gloire, s'il m'avoit été permis d'en faire tort à mon éditeur.

Quoi qu'il en soit, cette apostille, venue de haut lieu, excita probablement un instant de rumeur dans le bureau de rédaction des feuilletons bonapartistes, où je ne jouissois pas d'un grand crédit. Je suppose que ce fut d'abord une assez grave question que de savoir si l'auteur de Jean Sbogar avoit gagné quelque peu de chose en capacité, ou si Napoléon étoit tombé en enfance. Comme il n'étoit pas de ma destinée d'être posé dans une telle balance, j'ai nujourd'hui quelque pudeur à le dire. Tout en y réfléchissant, les rédacteurs, qui étoient gens habiles, et qui l'ont supérieurement prouvé depuis, convinrent d'un parti moyen. Il fut décidé qu'on n'invente rien en littérature, ce qui est tout à fait mon avis; que cela est défendu plus spécialement qu'à personne aux écri\ains qui ne sont pas de rAcadénjie, ce que je n'admets pas d'une manière aussi exclusive, et que tout homme qui avoit osé composer Jean Sbocjar seroit convaincu de l'avoir volé. Cette résolution passa, je dois le dire, à Tunanmiité. Le procureur du roi n'informa point. II avoit cependant beau jeu.

Byron parut tout juste, en françois, au milieu de la discussion, et on s'aperçut soudainement tant sont profondes les perspicacités de la malveillance, que mon malheureux voleur avoit été volé au Corsaire. 11 est vrai que Jean Sbogar avoit quatre ou cinq ans de plus que son aînée d'invention ; mais on n'y regarde pas de si près quand on dispute avec l'agneau. La critique a un bon côté. Je lus Byron, que je connoissois à peine pour l'avon- entendu nommer deux ou trois fois à madame de Staël. Je l'ai lu souvent depuis avec une admiration dont il n'est pas redevable à ma reconnoissance. Le Corsaire ressemble à beaucoup de choses, comme tout ce que l'on écrira d'ici à la fin des siècles. 11 m'a été impossible, et en fait mon

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compliment à Byron, de lui trouver le moinare rapport avec Jean Shogar. Certainement, ce n'étoit pas là le cas de dire, dans aucmie acceptation possible, que les beaux esprits se rencontrent. Si j'avois été Byron, j'aurois porté plainte. Byron, qui savoitle François précisémentcomme jesais l'anglois, ne se plaignit point. Il est mort sans avoir ouvert ni Jean Shogar, ni les journaux où il en est question, et ce n'est pas de celaqu'ij est mort.

Je ne me plaignis pas non plus. La bibliographie m'avoit bien quelques obligations. Je ne m'étois jamais sérieusement occupé que d'elle, et comme c'est son afftiire d'éclairer les dates et de redresser les torts littéraires, j'espérois qu'elle me vengeroil, si jamais, bibliographie et moi, nous arrivions côte à côte par-devant la postérité. C'est alors que s'imprimoit, sur un papier magnifique, et décoré au frontispice de l'ancre scientifique des Aides, l'excellent Catalogue de la bibliothèque clun amateur. Le docte et ingénieux auteur se garda bien de me reprocher d'avoir volé Byron ; il étoit trop fort pour cela sur le synchronisme des livres, et il estimoit à leur prix ces sornettes, bonnes tout au plus pour l'érudition d'un journal ; mais, après avoir fait justice de cette polémique aigre-douce, à laquelle il oublioit probablement que jen'avois pas concouru, il me déclara voleur, en sa qualité de jury-critique. Il n'y avoit que le nom du volé de changé. Vous me direz que les voleurs ne savent pas toujours le nom des gens qu'ils volent ; mais vous seriez peut-être aussi embarrassé que moi si on vous accusoit d'avoir volé Zchocke,

Cette notule beaucoup plus aigre-douce, pour ne pas dire plus aigre, que ma polémique, à laquelle je n avois jamais pensé, me plongea dans une cruelle consternation. Je me trouvois atteint et convaincu, dans un livre doué du principe de vie, du crime d'avoir volé Zchocke, moi qui ne voudrois voler personne au monde, fût-ce Zchocke, moi qui ne coniioissois pas Zchocke, bien qu'il eût été traduit par Lamarleliére, et

qu'il se Iroiivàt de ladite traduction dudit ZchocKe un exem* plaire en papier vélin à dos de maroquin bleu dans labihîiollièque de M. Renouard; moi qui n'étois pas digne de connoître Zchocke en 1815, puisque je ne connoissois pas Byron ! J'allai demander partout des nouvelles de Zchocke. Au diable qui avoit ouï parler de Zchocke! Je commençois à me persuader enfin que la pièce de Zchocke n'existoit qu'à un exemplaire, qui lenoit sa place chez M. Renouard, parmi tant d'autres précieuses raretés, quand mon bon camarade, M. de Pixérécourt, m'apprit que Zchocke étoit en effet l'auteur d'un drame qui n'avoit aucun rapport avec Jean Sbogar, et dont il avoit composé, lui, un mélodrame qui valoit cent fois mieux que Jean Sbogar et le drame de Zchocke. Je n'eus aucune peine à le croire, mais je ne voulois juger que pièces en main, *ant j'avois à cœur, dans mon innocence littéraire, de n'avoir pas pillé Zchocke.

Je finis par le trouver. Quelle humiliation, grand Dieu! D'abord, mon héros s'appelle Jean Sbogar, celui de Zchocke Abelino : et mon savant confrère à l'ancienne Académie celtique, Éloi Johanneau, vous prouvera quand vous voudrez que c'est littéralement la même chose. En second lieu, Abelino est un grand seigneur qui se fait passer pour un bandit, et Jean Sbogar un bandit qui se fait passer pour un grand seigneur. Le plagiat devient sensible. Troisièmement, Abelino est marié avec la plus riche héritière de la République, et Jean Sbogar refuse d'épouser la jeune fille qu'il aime, de peur de la tacher de son infamie. Le larcin est flagrant. Quatrièmement, Abelino sauve son pays en trahissant la foi qu'il a jurée à des voleurs; et Jean Sbogar, qui n'a porté ses vues qu'à la liberté ou à l'échafaud, marche à la mort avec ses compagnons. Ici l'effronterie du vol va jusqu'à Timpudence. Enfin les deux actions se passent à Venise, oui jamais on n'avoit eu l'idée de placer une autre action romanesque, et c'est, pour cette fois, comme si vous me preniez la main dans la poche de Zchocke!

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Je suis très-sensible à cette partie de la critique littéraire qui implique des questions morales. Je n'avois rien eu à faire avec Zchocke, mais il me sembla que tout le monde pouvo'i dire en nie voyant passer : Voilà le plagiaire de Zchocke J'avois appris que Zchocke étoit un de ces talents éininents qu'on ne rencontre pas souvent sur la route des réputations, et sur cette route-là j'étois bien sûr de mon alibi ; mais cela ne me Iranquillisoit pas. J'avois des visions de Zchocke et d'Abelino. J'avois des cauchemars d'Abelino et de Zchocke ; j'en fis une grosse maladie dont je ne fus sauvé que par le sentiment de ma vertu. Je tenois en efiet une bien grande consolation en réserve dans le for intérieur de ma conscience injustement soupçonnée : c'est que je n'avois eu besoin de prendre Jean Sbogar à personrie, puisque je devois au hasard l'avantage peu envié, selon toute apparence, de l'avoir connu assez particulièrement.

Pendant que j'y réfléchissois, il arriva une chose fort singulière: c'est qu'on oublia aussi complètement mon livre que s'il n'avoit jamais paru. Il fallut me résoudre à garder ma défense pour la troisième édition. Aujourd'hui que revoilà Jean Sbogar, et qu'il en sera peut-être question jusqu'à demain, je me vois obligé de déclarer que personne au monde n'a de plagiat à m'imputer dans cette affaire, si ce n'est, peut-être, le greffier des assises de Laybach en Garniole, l'honnête M. Repisitch, qui voulut bien me donner, dans le temps, les pièces de la procédure en communication, pour y corriger quelques germanismes esclavonîsés donf il craignoit de s'être cjnelquefois rendu coupable dans la chaleur de la rédaction. Je proteste en outre que tout ce que j'ai pris dans son dossier se réduit à certains faits que je n'aurois pas pu mieux inventer, quand j'aurois été Zchocke, et qu'il n'y a rien dans mon cœur qui me reproche de lui avoir fait tort d'une seule des formes de son style, ce bon M. Repisitch étant très-entêté sur le classique du greffe, cjuj n'est pas celui du ropfian,

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On vous dii'ci i-n bU le, en Croatie, en Dalmatie, quand vous ; prendrez la peine d'en tirer des inlormalions, que je n'ai pas fait un grand elforl d'esprit pour inventer le nom de Jean Sbogar. Mon principal personnage s'appeloil ou se faisoit ajipeler Jean Sbogar, et je présume que les petits enfants des bords du golfe de Triesle vous l'attcsteroient encore comme moi, car le nom des chefs de voleurs a le même privilège que celui des conquérants : on s'en souvient partout où ils ont passé. La cour de justice qui le condamna étoit présidée par M. le comte Spalatin. Les juges que je me rappelle étoient M. de Koupferschein et M. de Giscelon; les hautes fonctions du ministère public étoient exercées, avec la toute- puissance d'un jeune et précieux talent, par M. Desclaux, procureur général impérial, qui tient maintenant une place distinguée parmi les avocats de la cour de cassation, et qui me défendroit volontiers, si j'avois besoin de son secours en dernier ressort, de la méchante imputation d'avoir pris Jean Sbogar dans une tragédie de Zchocke. Il sait que Je l'ai trouvé tout fait.

Jean Sbogar ne fut cependant remarqué du tribunal qu^ par cette exjtression plus qu'humaine de physionomie qui étoit le trait caractéristique de son signalement, et qui le faisoit tenir, selon l'expression de Schiller, de l'ange, du démon et du d;eu. L'intérêt moral de sa défense consistoit à mourir sous je nom obscur d'un simple aventurier morlaque, en se dérobant à toute identité avec le ménechme éblouissant dont le déshonneur devoit froisser toutes ses amitiés et flétrir toutes ses amours. 11 ne répondit aux questions de ses juges que par l'affirmative ou la négative esdavonne, et s'il faillit se trahir, ce fut seulement à la lecture du jugement capital, pfonoilcé en françois, et qui ne frappoit efi lui qu'Un bandit vulgaire. La nuit s'avahçoit au point qu'on veuoit d'être obligé d'apporter des flambeaux. J'étois debout contre sa banquette; je remarquai qu'il écoiiloit cette langue qu'il avoit refusé de comprendre, et qu'un regard de joie illumina ses yeux, quand il put recon-

noîlre au texte de la condamnation qu'elle avoit écarté les faits rela'ifs à ses pseudonymies d'Allemagne et d'Italie. Ce regard radieux de bonheur, je l'interceptni peut-être, car il n'en fut pas question au parquet. Voilà pourquoi j'ai écrit une nouvelle intitulée Jeati Sbocjar.

La condamnation de Jean Sbogar étoil un fait légal auquel il ne manquoit que la sanction matérielle d'une exécution de sang; mais le cérémonial coquet de nos codes philanthropiques exigeoit un appareil inconnu dans le pays. Il fallut donc que Jean Sbogar se résignât à implorer dans son cachot le jour de délivrance où un charpentier de la ville des Argonautes parviendroit à élever à élever sur des tréteaux deux longs poteaux parallèles, et où le taillandier carniolan consentiroit à y ajuster un couteau propre à couper une tête d'homme. .Les essais furent si gauches et si malheureux, quil forcèrent probablement les hommes d'Étal à désespérer de la civilisation de l'illyrie. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous la quittâmes quelques mois après, avec peu de confiance dans la perfectibilité des nations conquises. Nous ne lui avions pas même laissé la guillotine.

Jean Sbogar, affranchi par un jugement en forme de la seule inquiétude qui eût troublé son sommeil, devint plus coniniunicatif, et s'ouvrit sans difficulté aux hommes dans lesquels i, croyoit pouvoir placer quelque foi, surtout quand ils luj offrirent la garantie jusqu'alors inviolée des serments du carbonarisme. C'est alors que je le vis à deux ou trois reprises, fort supérieur au Jean Sbogar que j'ai tenté de peindre, et peut-être à tous les types du même caractère qu'offrent le roman et la poésie, depuis le capitaine Laroque de Cervantes, jusqu'au Charles Moor des Voleurs. 11 parloit avec élégance, et souvent éloquemment, le françois, Titolien, l'allemand, le grec moderne et la plupart des dialectes slaves. Quelques-unes des phrases fort hérélodoxes en politique, dont j'ai composé ses Tablettes, sont tirées de sa conversation avec une scrupuleuse hlléralité, J'ajouterai seulement quelques détails à son portrait

pour les lecteurs qui veulent tout savoir, et qui ne pardonnent pas au nouvcllier de s'éloigner de l'historien dans les moindres parliciilarilés ; mais on ne sauroit contenter tous les goûts. N'ai-je pas eu quelques disputes avec les femmes pour lui avoir laissé des boucles d'oreil. es?

Jean Sbogar n'avoit pas les cheveux de ce blond doré qui prête une beauté pittoresque de plus aux têtes gracieuses du Nord et de l'Occident. 11 tiroit à peu près sur le rouge cuivre, couleur fort estimée au nord de l'Italie, mais qui n'est pas de mise à Paris, et dont j'aurois d'autant plus de peine à faire comprendre le charme, que la seule comparaison qui me soit venue est un sacrifice aux conventions du langage. Elle n'exprime pas leur nuance qui varioit aux yeux de la lumière de tous les reflets de dix métaux confondus dans la fournaise, depuis le moment où ils en débordent en flamboyant, jusqu'au moment où ils y noircissent refroidis. On pourroit cependant se faire une idée du caprice des couleurs de leurs touffes épaisses et flottante? quand on a vu l'éruption d'un volcan du commencemenl à la fin. l'ar une singulière bizarrerie de la nature, sa moustache et sa barbe, qu'il poi toit longue au cachot, étoient d'un noir d'acier bruni.

L'habitude du cheval avoit arqué remarquablement les jambes de Jean Sbogar, mais son buste étoitsi large, surtout aux épaules, qu'on ne s'étonnoit pas que ses supports eussent fléchi sous le poids. Son cou paroissoit au contraire extrêmement grêle vers le bas, peut-être à cause de sa longueur. 11 plaisantoit avec une gaieté horrible sur cet avantage de sa conformation, etcetelfrayantbadinage étoitt^l, que j'aime mieux le laisser deviner que de l'écrire.

Le signalement n'avoit pas pu oublier la main blanche, délicate et féminine de Jean Sbogar, qui conlrastoit, à la vérité, d'une manière extraordinaire avec le reste de ses formes sveltes, mais robustes, et presque adilétiques. Je n'en ai point VU de plus jolie ; ou auroit jugé à la regarder qu'elle éloit touV

au plus capable de supporter les quatorze joyaux qui la paroient le jour de son arrestation, et qui furent estimés quatre-vingt mille francs, et qui, révérence gardée pour le bijoutier expert, en valoient probablement davantage. On ne se seroit pas douté, si l'on l'avoit vue sortir de la manche d'un domino de Venise,, qu'elle fût cnp^ble de soutenir une épée, et bien moins encore de la manier avec dextérité à la tête d'un escadron ; elle auroit cependant émietté, si elle en avoit pris la peine, des bar* reaux, des verrous, des grilles, des portes de fer.

Il manqueroit quelque chose au portrait de Jean Sbogar si je n'en esquissois le grand trait moral : c'étoitune sorte de morgue royale qui se manifestoit dans toute sa personne, dans son port, dans ses altitudes, dans son regard souverain, dans son dédaigneux sourire, dans sa parole haute, brusque et impérativ-e, mais surtout dans le pli rude et menaçant qu'il rouloit, creusoit en sillons, brisoit en angles aigus, croisoit, pour ainsi dire, en éclairs entre ses sourcils, à la plus légère contradiction. Celte manifestation farouche d'une volonté despotique m'auroit fait horreur du haut d'un trône, mais je ne saurois exprimer combien je la trouvai sublime sur la paille du condamné, entre les guichetiers soumis qui l'enlouroient comme des chambellans, et qui recevoient comme des grâces les ordres de l'inlortuné que la justice venoit de donner au bourreau.

Une nuit, les portes de la prison furent ouvertes par un événement de force majeure, tout à fait étranger à Jean Sbogar et à sa troupe, et que je raconterai peut-être ailleurs si l'occasion b'en présente, ou si l'on ne s'ennuie dem'entendre conter. Tous les prisonniers s'enfuirent; le concierge disparut; ses employés se dispersèrent. Au lever du soleil, toutes les issues, étoient libres. Jean Sbogar sortit le dernier, mit en sûreté une vieille femme que l'arrêt avoit frappée avec lui, et que le système de l'accusation présentoit comme sa mère, alla cherchei son cheval à une auberge du faubourg de Cracaw où il l'avoit laissé, lui fit donner d€ l'avoine, prit la route d'Istrie et coucha

le soir à AdelsbLTg; deux jours après, il fut enveloppé dans l'antique masure de Duino, elle reste se passa ainsi que je l'ai dit, ou à peu prés, car je ne pensois pas que le roman fût tenu à l'exactitude de la gazette, et quiconque s'entend à ce genre de composition ne s'étomiera point que j'aie supprimé l'épisode surabondant de Laybach, malgré sa péripétie, pour arriver plus vite au déngùment de Maiitoue. Là mourut Jean Sbogar sur l'échafaud qui avoit bu, dit-on, en six mois, le sang d'un millier de ses compagnons, chose difficile à croire et que je ne garantis pas. A Mantoue, jamais charpentiers ni taillandiers n'avoient failli à l'appel de l'autorité, quand il s'agissoit des préparatifs d'un supplice. L'instrument officiel de l'assassinat juridique s'y étoit conservé par tradition, de temps immémorial, comme dans la plus grande partie de la péninsule italique, ce qui est suffisamment prouvé aux amateurs des monuments et des humanités du moyen âge, par une des admirables estampes dont Bonasone frrichit à Bologne en 1555 les fastidieux emblèmes du noble Achille Bocchius, et que les bibliomanes recherchent peu dans les exemplaires retouchés en 1574 par Augustin Carrache. La perfectibilité aura beau dire et beau faire : la guillotine n'est pas de son in* venlion.

Los détails dans lesquels je viens d'entrer ne sont pas entièrement inconnus partout. M. Perciyal Gordon, qui a pris la peine de traduire Jean Sbogar en anglois, sur la première édition, déclare dans sa préface de 1820 que Jean Sbogar est un personnage historique, dont la renommée aventureuse remplit encore les États vénitiens. Ce n'est du moins pas en Angleterre qu'on m'a imputé l'imitation subreptice d'un noëme anglois qui n'y manque pas de popularité, et cela me console.

Je n'ai plus qu'à parler de ce qui distinguera cette édilion des précédentes, et c'est plutôt l'afAiire du libraire que la mienne. Les corrections seront assez nombreuses; elles seroient innombrables si j'avois le courage difficile de relire attentivement ce

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que j'ai écrit il y a vingt ans. On concevra sans peine qu'il y a beaucoup de fautes à laisser dans un livre qu'on n'est pas le maître de détruire tout d'une pièce. Le ciel m'est témoin que c'est là le seul avantage que me fassent regretter aujourd'hui les mauvaises chances de ma fortune, emportée dans un naufrage plus grand et plus mémorable que le mien. Pleduntiir Achivi.

Les Tablettes sont augmentées de plusieurs pages que mes amis avoient supprimées sur le premier manuscrit, dans quelques accès de prudence politique dont le motif m'échappe totalement, car je ne les trouve pas plus insensées et pas plus lurieuses que les autres. On sait ce que j'en pense, et pourquoi je les donne.

Ce qui résultera de plus essentiel de ces longues et ennuyeuses élucubrations, c'est que Jeaîi Sbogar n'est ni de Zchocke, ni de Byron, ni de Benjamin Constant, ni de madame de Krudener; c'est qu'il est de moi ; et cela étoit fort essentiel à dire pour l'honneur de madame de Krudener, de Benjamin Constait, de Byron et de Zchocke.

JEAN Si'.OGAU

Hélas I qu'est-ic quo CfUc vie où ne nnnjiît'nt jamais \c& afflictions et los misères, où tout est plein de pi ges et d'ennemis 1 car le calice de la ilouleur n'est jjus plutôt é|)uisé qu'il se remplit lie nouveau; et un ennemi n'est pas plutôt vaincu qu'il s'en présente d'autres | our combattre à sa place Imitation de J.-C.

Un peu plus loin que le port de Triesle, en s'avançanl Air les grèves de la mer, du côté de la baie verdoyante de Pirano,on trouve un petit crmilage, depuis longtemps abandonné, qui éloit autrefois sous l'invocation de saint André, et qui en a conservé le nom. Le rivage, qui va toujours en se rétrécissant vers cet endroit, où il semble se terminner entre le pied de la montagne elles flols de l'Adriatique, semble gagner enbeaulé à mesure qu'il perd en étendue ; un bosquet presque impénétrable de figuiers el de vignes sauvages, dont les Iraîches vapeurs du golfe

* La première édition de ce roman est de 1818. — La seconde, corrigé? et augmentée, de 1820. — La troisième, de 1832. — La quatrième, de 1840. « Jean Sbogar, dit avec raison M. Francis Wey, dans la Vie de Chnrlei ^'udier, est la première excursion de la poésie Irançaiseau delà du Rliin. Les guerres impériales avaient exercé sur nous peu d'influence : Jean Sho'gar en eut une fort grande. Madame de Staol popularisa moins que Nodier le goût de Durger M de Schiller; elle éveilla la curiosité. Nodier

Oi UOMANS.

( iiticlieiincin le feiiillige dans un é(at perpétuel de verdure et de jeunesse, entoure de toutes parts cette maison de recueillement et de mystère. Quand le crépuscule vient de s'éteindre, et que la face de la mer, légèrement ridée par le souffle serein de la nuit, commence à balancer l'image tremblante des étoiles, il est impossible d'exprimer tout ce qu'il a d'encbantement dans le silence et le repos de cette solitude. A peine y distingue-t-on, à cause de sa continuité qui le rend semblable à un soupir éternel, le bruit doux des eaux qui meurent sur le sable : rarement une torche qui parcourt l'horizon avec la nacelle invisible du pêcheur jette sur les flots un sillon de lumière qui s'étend ou diminue selon l'agitation de Li mer ; elle disparoît bientôt derrière un banc de sable, et tjout rentre dans l'obscurité. En ce beau lieu, les sens, tout à fait inoccupés, ne troublent d'aucune distraction les pensées de l'âme, elle y prend librement possession de l'espace et du temps, comme s'ils avoient déjà cessé de se renfermer pour elle dans les limites étroites de la vie ; et l'homme, dont le cœur plei'J d'orages ne s'ouvroit plus qu'à des sentiments tumultueux et violents, a compris quelquefois le bonheur d'un calme profond, que rien ne menace, que rien n'altère, en s'arrêlant à l'ermitage de Saint-André.

Près de là s'élevoit, en 1807, un château d'une architecture simple, mais élégante, qui a disparu dans les dernières guerres. Les habitants l'appeloient la casa

excita les passions. » — Ceci était écrit en 1844, et les événements qui se sont passés depuis ont donné à Jea» Sbugar un intérêt nouveau. Les théories dont parle Nodier dans les préliminaires, et qui se trouvent résumée? tomme une fantaisie pessimiste dans les Tablettes de Lothario, ont reçu depuis le baptême de la politique. Ce que notre auteur présentait en raillant vornme le rave d'un esprit malade, comme un réquisitoire romantique contre la société humaine, a été depuis présenté comme une science jiar des hommes qui n'ont de sérieux qu'un immense orgueil. Jl est piquant de voir Nodier pressentir ainsi, à trente ans de distance, les exag^éralious humanitaires de nos sophistes et de nos charlatans, et formuler dans un roman sans prétention leurs maximes les plus avancées.

(Note de l'Éditeur.)

JEA^^ SBOG\R. 93

Aonteleone, du nom italianisé d'un émigré françpis, qui { ctoit mort depuis peu, laissant une fortune immense (u'il avoit acquise dans le commerce. Ses deux filles l'habitaient encore. M. Alberti, simple négociant, son gendre et son associé, avoit été enlevé par la pes(e, à Salonique. Peu de mois après, M. de Montlyon perdit sa femme, mère de sa seconde fille. Madame Alberli étoit d'un autre mariage. Naturellement porté à la tristesse, il s'y étoit abandonné sans réserve depuis ce dernier malheur. Une sombre mélancolie le consumoit lentement entre ses deux enfants, dont les caresses même ne pouvoient le distraire. Ce qui lui restoit de son bonheur ne faisoit que lui rappeler amèrement ce qu'il en avoit perdu. Le sourire ne parut renoître sur ses lèvres qu'aux approches de la mort. Quand il Sentit que son cœur alloit se glacer, son front chargé d'ennuis s'éclaircit un moment; il saisit les mains de ses filles, les porta sur ses lèvres, prononça le nom de Lucile et d'Antonia, et il expira.

Madame Alberti avoit trente-deux ans. G'étoit une femme sensible, mais d'une sensibilité douce et un peu grave, qui n'étoit pas susceptible d'éclats et de transports. Elle avoit beaucoup souffert, et aucune des impressions pénibles de sa vie n'étoit entièrement effacée de son âme; mais elle conservoit ses souvenirs, sans les nourrir à dessein. Elle ne se faisoit point une occupation de sa douleur, et elle ne repoussoit pas les sentiments qui rattachent par quelques liens ceux dont les liens les plus chers ont été brisés. Elle ne se piquoit point du courage de la résignation ; elle en avoit l'instinct. Une imagination d'ailleurs très-mobile, et facile à s'égarer sur une foule d'objets divers, la rendoit plus propre à recevoir des distractions, et même à en chercher. Longtemps fille unique et seul objet des soins de sa famille, elle avoit eu une éducation brillante; mais l'habitude décéder aux événements sans résistance ayant rendu le plus

or. ROMANS,

souvent inutile l'usage de son jugement, sa manière d'apprécier les choses tenoit moins du raisonnement que de l imagination. Personne n'étoit moins exalté, et cependant personne n'étoit plus romanesque, mais c'éloit ï dêfai.t de connoître le monde. Enfin, le passé avoit élé si sévère pour elle, qu'elle ne pouvoit plus aspirer à un èlat très-heureux; mais son organisation la défendoit également d'un malheur absolu. Quand elle eut peidu son père, elle regarda Antonia comme sa fdle. Elle n'avoit point d'enfants, et Antonia venoit d'atteindre à sa dix-septième année. Madame Âlberli se promit de veiller à son bonheur ; ce fut sa première pensée, et cette pensée adoucit l'amertume des autres. Madame Alberti n'auroit jamais pu comprendre le dégoût de la vie, tant qu'elle senloit la possibilité d'être utile et de se faire encore aimer.

La mère d'Antonia avoit succombé à une maladie de poitrine : Antonia ne paroissoit pas atteinte de cette affection, souvent héréditaire ; mais elle sembloit n'avoir puisé, dans un sein déjà habité par la mort, qu'une existence fragile et imparfaite. Elle étoit grande cependant, et aussi développée qu'on l'est ordinairement à son âge : seulement il y avoit dans sa taille élancée et svelte un abandon qui annonçoit la faiblesse; sa tête, d'une expression gracieuse et pleine de charmes, un peu penchée sur son épaule ; ses cheveux, d'un blond clair, rattachés avec négligence; son teint d'une blancheur éclatante, à peine animé d'une légère nuance de l'incarnat le plus doux: son regard un peu voilé, qu'un défaut naturel de i'organe rendoit timide et inquiet, et qui devenoit d'un vague triste en cherchant les objets éloignés, tout en elle donnoit l'idée d'un état habituel de langueur et de souffiance. Elle ne souffroit point; elle vivoit imparfaitement et comme avec une espèce d'effort. Accoutumée liés l'enfance aux plus vives émotions, cet apprentissage douloureux n'avoil point émoussé sa sensibilité, et ne

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Tavoit pas rendue inoins accessible aux émotions moins profondes ; elle les subissoit toutes, au contraire, avec la même force. Il sembloit que son cœur n'avoit qu'une manière de sentir,. parce qu'il n'avoit encore qu'un sentiment, et que tout ce qu'il éprouvoit lui rappeloit les mêmes douleurs, la perte de sa mère et de son père : aussi la moindre circonstance réveilloit en elle cette fuleste faculté de s'associer aux peines des autres. Tout ce qui pouvoit permettre à son imagination cette liaison d'idées lui arrachoit des larmes, ou la frappoit d'un frémissement subit. Ce tremblement étoit si fréquent, que les médecins l'avoient regardé comme une maladie. Antonia, qui savoit qu'il cessoit d'être avec sa cause, ne 1 iirtageoit pas leur inquiétude ; mais elle avoit conclu de ^onne heure, de cette circonstance et de quelques autres, qu'il y avoit quelque chose de particulier dans son organisation. De conséquences en conséquences, elle vint à penser qu'elle étoit, jusqu'à un certain point, disgraciée de la nature. Cette persuasion augmenta sa timidité et surtout son penchant pour la solitude, au point d'alar mermadame Alberti, qui s'alarmoit aisément comme tous ceux qui aiment.

Leur promenade ordinaire étoit sur les bords du golfe, jusqu'aux premiers palais qui annoncent l'entrée de Trieste. De là les yeux s'êlendent sur la mer, et de distance en distance, sur quelques points plus ou moins rapprochés qui échappoient à la vue d'Anlonia , mais que madame Alberti lui avoit rendus en quelque sorte présents à force de les lui décrire. Il n'y avoit pas de jours qu'elle ne l'entretînt des grands souvenirs qui peuplent cette contrée poétique, des Argonautes qui l'avoient visitée, de Japix qui avoit donné son nom à ses habitants, de Diomède et d'Anténor qui leur avoient donné des lois.

— En faisant le tour de l'horizon, et après avoir parcouru cette Hgne lointaine d'un bleu foncé, qui se déta-

elle de l'azur plus clair du ciel, peux-lu disUngucr, lui disoil-elle, uue tour dont le sommet réfléchit les rayous du soleil? C'est celle de la puissante Aquilée, une d-'S anciennes reines du monde. Il en reste à peine quelques ruines. Non loin de là coule un fleuve que mon père m'a montré dans mon enfance, le ïimave, qui a été chaulé par Virgile. Celte chaîne de montagnes qui couronne Trieste s'élève presque à pic au-dessus de ses murailles, cl se développe à notre droite, depuis le hameau d'Opschina, sur une étendue incalculable, sert d'asile à une foule de peuples célèbres dans l'iiisloire ou intéressants par leurs mœurs. Là, vivent ces braves Tyroliens dont lu aimas toujours le génie agreste, le courage et la loyauté; ici, ces aimables paysans du Frioul, dont les danses pastorales etleschansons joyeuses sont devenues européennes. En revenant vers nous, tu dois remarquer un peu plus haut que les derniers mâts du port, au-dessus des toits du Lazaret, une partie de la montagne, qui est infiniment plus obscure que les autres, qui les domine de beaucoup, et dont l'aspect gigantesque et ténébreux inspire le respect et la terreur; c'est le cap de Duino. Le château qui occupe le faîle, el dont je vois [l'ici les créneaux, passe pour avoir élé construit du temps d'une ancienne invasion des barbares : le peuple l'appelle encore le palais d'Attila. Pendant les guerres civiles d'Italie, Dante, proscrit de Florence, y chercha un asile. On prétend que ce séjour sinistre lui inspira le plan de son poëme,et que c'est là qu'il entreprit dépeindre l'enfer. Depuis, il a été habité tour à tour par des chefs de parti et par des voleurs. Dans ce siècle où tout se décolore, je cra ns qu'il ne soil tombé en partage à quelque châtelain paisible, qui aura dépeuplé de démons Bcs tours formidables pour y faire niclier des colombes Tel éloit le plus souvent le sujet des entretiens de madame Alberti avec sa sœur, à qui elle cherchoil à inspirer peu à peu le désir de voir des objets nouveaux,

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dans l'espérance de produire sur ses idées habiluelies une diversion favorable; mais le caraclère d"Anlonia n'avoit pas assez de lénacilé pour suivre longtemps Finipulsion d'un désir curieux. Elli3 étoit trop foible, et se défioit trop d'elle-même pour oser concevoir une volonté hors de son état, et comme son abattement lui paraissoit naturel, elle ne pensoit pas à en sortir. Il falloit autre chose qu'un simple motif de curiosité pour l'y déterminer. Le tombeau de ses parents était tout ce qu'elle connoissoit du monde, et elle ne supposoit pas qu'il y eût quelque chose à chercher au delà.

— Mais la Bretagne, lui disoit madame Âîberti, la Bretagne est (a patrie.

— Ce n'est pas là qu'ils sont morts, répondoit Antonia en l'embrassant, et leur souvenir n'y habite pas.

Ce sont des liommcs redoiitnl lesq;.o led<''sir do voir diis.-inp; lient éveillés pend;int les p'.iis loii.mi s ixils d liivcr, ;l .|i i 4goiyero:ent une jeune iiiariccfjour avoir son collier de pi.'ik s. Gondola.

L'Istriç, successivement occupée et abandonnée par des armées de différentes nations, jouissoit d'un de ces moments de liberté orageuse qu'un peuple foible goûte enli e deux conquêtes. Les lois n'avoicnt pas encore repris leur force, et la justice suspendue sembloit respecter jusqu'à des crimes qu'une révolution pouvoit rendre heureux. Dans les grandes anxiétés politiques, il y a une sorte de sécurité attachée à la bannière des scélérats ; elle peut devenir celle de l'Etat et du monde, et les hommes mêmes qui se croient vertueux la respectent par prudence, hn multiplicité des troupes irrégulière?,

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