BIBLIOTHECA
100 noM.\>'s.
levées au nom de l'indépendance nationale et presque à l'insu des rois, avoit familiarisé les citoyens avec ces bandes armées, qui descendoient à tout moment des montagnes, et qui se répandoient de là sur tous les bords du golfe. Presque toutes étoient animées des sentiments les plus généreux, conduites par le dévouement le plus pur ; mais par derrière elles se formoit du rebut de ces hommes violents, pour qui les dési.rdrcs de la politique ne sont qu'un prétexte, une ligue redoutable à tous les gouvernements et désavouée de tous. Ennemie décidée des forces sociales, elle tendoit ouvertement à la destruction de toutes les institutions établies. Elle proclamoit la liberté et le bonheur, mais elle marchoit accompagnée de l'incendie, du pillage et de l'assassinat. Dix villages fumants attestoient déjà les horribles progrès des Frère2 du bien commun. Cesi ainsi que s'étoit nommée d'abord, avant de se mettre au-dessus de toutes les convenances et de violer toutes les lois, la troupe sanguinaire de Jean Sbogar.
Les brigands avoient paru à Santa-Croce, à Opschina, à Materia ; on assuroit qu'ils occupoient même le château de Duino, et que c'étoit du pied de ce promontoire qu'ils se jeloient, à la faveur de la nuit, comme des loups affamés, sur tous les rivages du golfe, où ils portoient la désolation et la terreur. Les peuples épouvantés se précipitèrent bientôt surTrieste. Ldi casa Monteleone surtout étoit loin d'être un asile sûr. Un bruit s'étoit répandu qu'on avoit vu Jean Sbogar lui-même errer, au milieu des ténèbres, sous les murailles du château. La renommée lui donnoit des formes colossales et terribles. On prétendoit que les bataillons effrayés avoient reculé à son seul aspect. Aussi n'étoit-ce point un simple paysan d'istrie ou de Croatie , comme la plupart des aventuriers qui l'accompagnoient. Le vulgaire le faisoit petil-fils du fameux brigand Sociviska, et les gens du monde disoient qu'il descendoit de Scanderberg, le Pyr-
JEAN SBOGAR. lOi
rluis des Illyriens modernes. Les hommes simples, qui sont toujours amoureux des merveilles, ornoient son histoire des épisodes les plus singuliers et les plus divers; mais on s'accordoit à avouer qu'il éloit intrépide et impitoyable. En peu de temps, son nom avoit acquis le crédit d'une tradition des temps reculés, et dans le langage figuré de ce peuple, chez qui toutes les idées de i^randeur et de puissance se réunissent dans celles d'un âge avancé, on l'appeloit le vieux Sbogar, quoique personne ne sut quel nombre d'années avoit passé sur sa tète, et qu'aucun de ses compagnons, tombé entre les mains de la justice, n'eût pu donner sur lui le moindre renseignement.
Madame Alberti, qu'une imagination facile à ébranler disposoit à accueillir les idées extraordinaires, et qui s'étoit occupée de Jean Sbogar depuis le moment où le nom de cet homme avoit frappé ses oreilles pour la première fois, ne tarda pas à sentir la nécessité de quitter la casa Monteleone pour Trieste ; mais elle cacha ses motifs à Antonia, dont elle redoutoit la sensibilité. Celle-ci avoit entendu parler aussi des Frères du bien commun et de leur capitaine ; elle avoit pleuré sur les crimes dont ils se rendoient coupables, quand le récit lui en étoitparvenu; mais celte impression laissoit peu de traces dans son esprit, parce qu'elle comprenoit mal les méchanls; il sembloit qu'elle évitât de penser à eux pour n'être pas forcée de les haïr. Ce sentiment passoit la mesure de ses forces.
La position de Trieste a quelque chose de mélancolique qui serreroit le cœur si l'imagination n'étoit pas distraite par la magnificence des plus belles constructions, par la richesse des plus riantes cultures. C'étoit le revers d'un rocher aride, embrassé par la mer; mais les efforts de l'homme y ont fait naître les dons les plus précieux de la nature. Pressé entre la mer immense et des hauteurs inaccessibles, il offroit l'image d'une prison;
l'art, vainqueur du sol, en a fait un séjour délicieux. Ses bâtiments, qui s'étendent en amphithéâtre depuis k port jusqu'au tiers de l'élévation de la montagne, cl au delà desquels se développent, de degrés eu degrés, des vergers d'une grâce inexprimable, de jolis bois < châtaigniers, des buissons de figuiers, de grenadiei^, de myrtes, de jasmins, qui embaument l'air, et audessus de tout cela la cime austère des Alpes illyriennes, rappellent aux voyageurs qui traversent le golfe l'ingénieuse invention du chapiteau corinthien : c'est une corbeilla de bouquels, frais comme le printemps, qui repose sous un rocher. Dans celte solitude ravissante, mais bornée, on n'a rien néghgé pour multiplier les sensations agréables. La nature a donné à Triesie une petite forêt de chênes verts, qui est devenue un lieu de délices : on l'appelle, dans le langage du pays, le Farnedo, ou le Bosquet. Jamais ces divinités champêtres, dont les heureux rivages de l'Adriatique sont la terre favorite, n'ont prodigué, dans un espace de peu d'étendue, plus de beautés faites pour séduire. Le Bosquet joint souvent même à tous ces charmes celui de la solitude ; car l'habitant de Trieste, occupé de spéculations lointaines, a besoin d'un point de vue vaste et indéfini comme l'espérance. Debout sur l'extrémité d'un cap, et sa limette fixée sur l'horizon, son plaisir est de chercher une voile éloignée, et depuis le Farnedo, on n'aperçoit pas la mer. Madame Alberti y conduisoit souvent son Anlonia, parce que là seulement, elle trouvoit le tableau d'un monde étranger à celui où sa pupille avoit vécu jusqu'alors, et capable d'exciter dans sa jeune imagination le désir des sensations nouvelles. Pour une âme vive, le Farnedo est à mille lieues des villes; et madame Alberti cherchoit à développer en Antonia cet instinct de l'immensité qui atténue les impressions locales, et qui les rend moins durables et moins dangereuses. Elle avoit déjà assez d'expérience
JEAN SBOGAU. 105
, ' la \w pour savoir qu'ùlre heureux ce n'est que se distraire.
La fête du Bosquet des chênes avoit d'ailleurs le ( harme le plus piquant pour madame Alberti. Élevée iomme un homme dont on veut faire un homme instruit, elle connoissoit les poètes, et avoit rêvé souvenj < es danses d'Arcadie et de Sicile qui ont tant d'agréments dans leurs vers. Elle se les rappeloit, au costume [irès, en voyant le berger istrien dans son habit flottant et léger, chargé de nœuds et de rubans, sous son large ( hapeau couronné de bouquets de fleurs, soulever en ! assant et remettre sur le gazon ja jeune fille qui lui «chappe, la tête voilée, sans avoir été reconnue, et qui ^G perd dans un autre groupe, au milieu de ses compagnes, semblables entre elles. Souvent une voix s'élève tout à coup parmi les danseurs, celle d'un aventurier (les Apennins, qui chante quelques strophes de l'Arioste ou du Tasse : c'est la mort d'Isabelle ou celle de Sophronie; et chez cette nation qui jouit de toutes ses L motions, et qui est fière de toutes ses erreurs, les illu- L-ions d'un poëte sont des autorités qui demandent de3 larmes. Un jour, comme Antonia pènétroit à côté de sa sœur au milieu d'une de ces assemblées, elle fut arrêtée par le son d'un instrument qu'elle ne connoissoit point: elle s'approcha et vit un vieillard qui promenoit régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d'une seule (orde de crin, un archer grostier, et qui en tiroit un son rauque et monolone, mais très-bien assorti à sa voix ,^rave et cadencée. Il chantoit, en vers esclavons. Tinfortune des pauvres Dalmates, que la misère exiloit de h'ur pays; il improvisoit des plaintes sur l'abandon de la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l'heureuse Macarsca, de l'antique Trao, de Gurzole aux noirs ombrages ; de Cherso et d'Ûssero, où Médée dispersa les membres déchirés d'Absyrthe ; de la belle Épidaure, toute couverte de lauriers-roses; et de Salone,
que Dioclùtien préléroit à l'empire du monde. A sa voix, les spectateurs, d'abord émus, puis attendris et transportés, se pressoient en sanglotant, car dans l'organisa* tion tendre et mobile de l'Istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions personnelles, et tous les- sentiments des passions. Quelques-uns poussoient des cris aigus, d'autres ramenoient contre eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avoit qui embrassoient le sable et qui le broyoient entre leurs dents, comme si on avoit voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia, surprise, s'avançoit lentement vers le vieillard, et, en le regardant de plus près, elle s'aperçut qu'il éloit aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y déposer une pièce d'argent percée, parce qu'elle savoit que ce don éloit précieux aux pauvres Moriaques, qui en ornent la chevelure de leurs fdles. Le vieux poète la saisit par le bras et sourit, parce qu'il s'aperçut que c'étoit une jeune femme. Alors, changeant sur-le-champ de mode et de sujet, il se mit à célébrer les douceurs de l'amour et les grâces de la jeunesse. Il ne s'accompagnoit plus de la giizla, mais il accenluoit ses vers avec bien plus de véhémence, et rassembloit tout ce qu il avoit de forces, comme un homme dont la raison est dérangée par l'ivresse ou par une passion violente ; il frappoit la terre de ses pieds, en ramenant vivement vers lui Antonia, presque épouvantée :
— Fleuris, fleuris, s'écrioit-il, dans les bosquets parfumés de Pirane, et parmi les raisins de Trieste qui sentent la rose ! Le jasmin lui-même, qui est l'ornement de nos buissons, périt et livre sa petite fleur aux airs, îivant qu'elle se soit ouverte, quand le vent a jeté sa graine dans les plaines empoi-onnées de Parente. Ces! ainsi que tu sécherois si tu croissois, jeune plante, dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar.
ni
Les collines entendont le son de celle voix trrriblc, leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Avertis par les j songes du danger, le peuple court à travers les bruyères et . allume les signaux d'alarme.
Ossixî).
Anlonia retourna lentemenl vers la ville, appuyée sur sa sœur, mais silencieuse et pensive. Le nom du brigand faisoit noître pour la première fois dans son cœur un sentiment de crainte pour 'elle-même et une vague inquiétiule de son avenir. Elleavoit pensé au sort des malheureux qui tomboient dans ses mains, sans supposer jamais que cette destinée pût devenir la sienne, et le langage comme inspiré du vieil improvisateur morlaque l'avoit frappée de terreur, en lui faisant comprendre la possibilité de celte épouvantable infortune parmi les divers accidents dont la vie est menacée.. Cette idée étoit • cependant si dénuée de raison, ce danger si éloigné de toute vraisemblanct», qu'An tonia qui n'avoit point de secrets pour madame Alberti, n'osa lui confier le sujet de son trouble. Elle se rapprochoit d'elle, se pressoit contre elle avec un frisson que le progros de la nuit, le silence de la solitude, le murmure plus effrayant encore qui sortoit de temps en temps du fond des bois, ne faisoient qu'augmenter. Inutilement madame Alberti cherchoità désoccuper sa pensée du sentiment qui paroissoit la remplir; comme elle ignoroil ce qui pouvoil l'exciler, le hasard lui fit choisir le motif de conversation le plus propre à l'entretenir.
— Quelle funeste renommée que celle de Jean Sbogar! dit-elle; combien il est douloureux de fixer l'attention nies hommes à ce prix !
— Et qui sait cependant, leprit Antonia, si ce n'est
106 nOMA^S.
pas le désir insensé de fixer leur attention qui a produit M tant d'égarements et tant de crimes? Au reste, ajouta-^ t-elle, dans la secrète intention peut-être de se rassurer elle-même, il y a sans doute beaucoup d'exagération dans ce que Ton en raconte. Je suis portée à croire que nous calomnions un peu ces gens qu'on appelle des scélérats, et l'idée que j'ai de la bonté de Dieu ne se concilie pas bien avec la possibilité d'une dépravation si horrible.
— La bienveillance de ton cœur t'abuse, répondit madame Alberti. Il est vrai que le mal absolu répugne à la juste idée que nous nous faisons de l'exti^ème bonté du Créateur et de la perfection de ses ouvrages ; mais il l'a cru certainement nécessaire à leur harmonie; puisqu'il l'a placé dans tout ce qui est sorti de ses mains à côté du bon et du beau. Pourquoi n'auroit-il pas jeté dans la société des âmes dévorantes et terribles, qui ne conçoivent que des pensées de mort, comme il a décbaîné dans les déserts ces tigres et ces panihéres effroyables, qui boivent le sang des animaux sans jamais s'en désaltérer? Quoiqu'il fût le principe de tout bien, il a voulu permettre le mal dans l'ordre moral ; mais n'a-t-il pas donné des lormes hideuses à certaines espèces dans l'ordre physique, quoiqu'il soit le principe de toute beauté, et qu'il ait revêtu ses ouvrages de tant d'attraits quand il l'a voulu? N'as-tu pas remarqué qu'il se plaisoit à attacher le sceau repoussant de la laidenr la plus rebutante aux êtres malveillanls et dangereux? Tu te souviens de cette espèce de vautour blanc comme la neige qu'un des correspondants de mon père avoit apporté de Malte? Sa furnc n'a rien de désagréable; il n'y a rien de plus pur et de plus élégant que son plumage ; quand on le voit par le dos sur une des pierres éparses des cimetières où il fait sa demeure, on désire de s'en approcher et de l'examiner en détail ; s'il se retourne en sautillant sur ses jambes grêles, et qu'il arrête sur vous son œil plein d'un feu sanglant entouré d'une
1 irge pellicula cadavéreuse, comme d'un masque de
cclre, vous tressaillez d'horreur et de dégoût. Sous les appaiences les plus flalteiises, je me persuade qu'il en es( de même de tous les méchants, et qu'on trouve en eux, au premier regard, le signe distinct de réprobation que l>ieu leur a attaché eu les créant pour le crime.
— D'après cela, dit Antonia en affectant de sourirç ton imagination ne prête pas des charmes bien séduisants :iu chef des Frères f/« bien commun ; tu dois te faire une litrange idée de la beauté de JeanSbogar.
Madame Alberli, qui se représenloit avec une facilité extrême les objets dont sa pensée étoit frappée, et qui .->'etoit composé sur-le-champ l'idéal du plus féroce des I audits, alloit répondre à sa sœur, quand le bruit d'un
is précipité se fit entendre derrière elles, au détour du chemin.
La nuit étoit tout à fait tombée, et tous les promeneurs ôloient rentrés dans les bastides, dont Famphithéâtre est sem^ d'espace en espace. Les deux sœurs s'arrêtèrent en tremblant, péniblementprévenues par les sombres images qui venoient de passer devant leurs yeux. Elles écout oient, immobiles et la respiration suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le privilège d'enchanter les soucis, de transporter l'âme dans une régionplus calme, dans une vie plus parfaite, fitsuccéder à leur trouble une agréable émotion.
G'étoit un jeune homme : on pouvoit en juger à la ilélicatesse et à la fraîcheur de son organe. 11 étoit enveloppé d'un manteau court à la vénitienne, coiffé d'un chapeau retroussé à panache flottant, et il pa^soit aulessus du sentier, ou plutôt il voloitde rocher en rocher, comme un fantôme de nuit, en répétant le refrain du vieil aveugle:
« Si jamais tu croissois, jeune plante, dans les forêts soumises à la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »
i'arvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur déta choit du coiilour obscur de la montagne, il resta debout el interrompit brusquement son refrain ; puis, après un moment de silence, il partit de l'endroit où il s'étoit arrêté un cri sauvage, si douloureux, si formidable et si ploinlif tout à la fois, qu'il nesembloitpas procéder d'une voix humaine; et au même instant ce gémissement farouche, semblable à celui d'une hyène qui a perdu ses petits, se répéta sur vingt points différents de la forêt ; ensuite l'inconnu disparut en reprenant sa romance.
Antonia ne fut entièrement rassurée qu'à l'entrée de la ville, et elle s'étoit souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si tard le Farnedo. Cependant en y réfléchissant depuis, elle condamnoit ses terreurs, et Irouvoit à tout ce qui l'avoit émue des explications naturelles; mais sa foiblesse et sa timidité ne tardoient pas à l'emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa sensibilité, à défaut d'exercice extérieur, s'attachoit de plus en plus à des chimères effrayantes ; elle se perdoitdans un vague sans bornes, et il se composoit en elle un sentiment inquiet du mondej que son isolement, sa défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses rendoient dejouren jour plus irritable; quelquefois ce désordre d'idées que produit la peur, alloit jusqu'à une sorte d'égarement qui lui causoit de la honte et de l'effroi. Madame Âlberli l'avoit remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de distraction, elle se promettoit toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu'à ce qu'une affection heureuse et légitime vînt en donner à son cœur. C'étoit la dernière, c'éloit aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n'ont pas aimé : leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinéu de tout le reste de la vie.
JEAN SBOGAPu -JOÔ
Lors opiinroisscnl ligin l's cs:i anges, impi oiivims 1 1 poi tcntcuses : et ne s;aiiii.i<c dira ijuu ce fust iioinnics ou ilêmoiis, ny que telle ihrénéôie fust eflet de veille dormante ou de sommeil ebveilîé.
De LancCI.
Les promenades du Farnedo n'avoient pas discontinué; seulement madame Albert i avoit soin de les commencer de bonne heure, et de rentrer dans Trieste avant le décl'n du jour. La saison éloit ardente, et l'ombrage des chênes entretenoit à peine assez de fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent d'Afrique souffloit sur le golfe. Des nuages énormes d'un jaune terne, et cependant éblouissant, s'amassent dans une partie du ciel, roulent el tombent de leurs sommets gigantesques, comme des avalanches de feu, s'étendent, s'aplanissent et se fixent. Un bruit sourd les accompagne, et cesse quand ils s'arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l'aspect de la mort pour lui échapper. Il n'y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l'herbe immobile. Si l'on tourne les yeux vers l'endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d'atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnoît l'origine à sa nuance d'un rouge de brique. iSul mouvement d'ailleurs qui se fasse apercevoir, si ce n'est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie accablée sous le poids de cotte atmosphère redoutable. Nulle voix qui se fasse entendre, si ce n'est le cri aigu et plaintif des animaux carnassiers, qui, remplis d'un instinct féroce, et se croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des être§
créés qui leur ont été promis. L'homme Ini-même, malgré sa puissance morale, cède à celte puissance contre laquelle il n'a jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la terre, ses membres foiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend dans une langueur invincible qu'un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang et la vie à la iia(ure.
Madame Alberti se reposoit souvent avec Antonia sous un groupe d'arbres, dans un joli endroit d'où l'on découvre une partie de Trieste, jusqu'à l'église des Grecs, et où la terre est revêtue d'un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les organes déUcats ne résistoient pas à l'impression du sirocco, s'éloit endormie; et sa sœur se promenoit à quelques pis, en lui faisant une <;uirlande de petites véroniques bleues, à la manière des filles d'Istrie, qui les tressent avec beaucoup d'nrt. Comme il lui en manquoit quelques-unes pour la compléter, elle avoit marché en divers sens hors de l'enceinte où Antonia reposoit, et quand elle s'étoit aperçue qu'elle enétoit sortie, les efforts qu'elle avoit faits pour la retrouver l'en avoient éloignée davantage. D'abord elle s'étoit amusée de son erreur, comme d'un accident sans conséquence, puis elle s'étoit un peu inquiétée ; et son inquiétude, qui rendoit sa démarche plus précipitée, la rendoit aussi plus incertaine. Enfin l'inquiétude avoit fait place à un sentiment plus pénible, mnis qui devoit céder à la réflexion. Il y avoit un moyen sur de retrouver Antonia; c'étoit de l'appeler avec force: mais un cri curoit troublé son repos, et non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que la moindre émc tion inattendue ofleiisoit toujours. Quoi de plus naturel que de penser, au contraire, qu'Ântonia, réveillée, appelleroit sa sœur, avant de s'être effrayée de son absence! A celte idée, madame Alberti, rassurée, s'assit et conti* iiua sa guirlande.
JEAN Sr.OGÂR, 111
Pendant cclenips-là, Antoiiia s'étoil réveillée en effet. \j\\ brnit lég-t-r qui se faisoit entendre en face d'elle, dans Je feuillage, avoit interrompu son sommeil, et sa paupière s'étoit soulevée à demi sous celui de ses bras qui enveloppoit sa tête. Â travers les boucles de ses cheveux, qui couvroient une partie de son visage, elle avoit aperçu, mais d'une manière que la foiblesse de sa vue rendoit plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la regardoient attentivement. L'un d'eux, comme voilè d'un large panache qui retomboit sur sa figure, s'appuyoit sur l'autre, qui étoit agenouillé à ses pieds, \s jambes croisées sous lui, dans l'attitude des Ragu- .-ains en repos. Antonia, saisie de crainte, referma les yeux, et retint sa respiration , pour ne pas laisser reconnoitie l'agitation qu'elle éprouvoit, au mouvenient de son sein.
— ta voilà, dit un de ces inconnus, voilà la fille de la casa Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.
— Maître, lui répondit l'autre, vous en disiez autant do la fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et de l'esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer si cher la forteresse de Czetiiri. Par saint Nicolas, si nous avions voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez maintenant hospodar, et nous n'aurions pas besoin...
— Tais-toi, Ziska, reprit celui qui avoit parlé le premier, tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus. Prends garde d'agiter l'air qui ( ircule autour d'elle, car je te punirois jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrem-^nt de t'avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon Antonia
si belle...
— Pas mal, dit Ziska, mais pas assez pour efféminer un cœur d'homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de plaisance, où il n'y a pas de l'eau à
1i2 ROMANS.
boire. Maître, conliniia-t-il en se relevant, où voulezvous que je porte cet enfant?
Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.
— Misérable ! reprit d'une voix sourde le maître de Ziska, qui t'a demandé tes exécrables services? Sais-lu que celte fille est mon épouse devant Dieu, et que j'ai juré que jamais une main mortelle ne détacheroit un seul fleuron de sa couronne de vierge, pas même la mienne, Ziska? non, je n'aurai jamais un lit commun avec elle sur la terre... Que dis-je? ah ! si je savois que mes lèvres profanassent un jour ces lèvres innocentes, qui ne se sont entr'ouvertes qu'aux chastes I)aisers d'un père, je les brùlerois avec un fer ardent. Notre jeunesse a été bercée dans des idées violentes et farouches ; mais cette jeune fille est sacrée pour mon amour, et je veille à la conservation du moindre de ses cheveux... Mon Ame s'attache à elle, plane sur elle, vois-tu, el la suit à travers cette courte vie, au milieu de toutes les embûches des hommes el de la destinée, sans qu'elle m'aperçoive un moment. C'est ma conquête de l'éternité ; et puisque j'ai perdu mon existence, puisqu'il m'est défendu de la faire partager à une créature douce et noble comme celle-ci, je m'en empare pour tout l'avenir. Je jure, par le sommeil qu'elle goûte maintenant, que son dernier sommeil nous réunira, et qu'elle dormira prés de moi jusqu'à ce que la terre se renouvelle. — Le trouble d'Antonia n'avoit cessé de s'augmenter, mais il commençoit à se mêler de curiosité et d'intérêt. Elle voulut regarder, sa vue trop foible la servit mal ; elle souleva doucement sa tête, les inconnus s'éloignèrent. Elle se leva tout à fait, et fixa ses yeux sur l'endroit où elle les avoit entendus; il n'en restoit qu'un seul qui se glissoit courbé sous les buissons; ilétoit hideux.
Les inconnus avoient à peine disparu, que madame Alberli, avertie par quelque bruit, arriva au pied du
Chêne sous lequel Antonia s'éioit endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui avoit donné trop de preuves de la fo blesse de sa raison, pour qu'elle soupçonnât autre chose qu'une vision ou l'illusion d'un songe dans ce qu'elle racontoit; mais comme cette idée même lui mspiroit un attendrissement remarquable sa' sœur se trompa sur la nature de son émotion ; elle attri- ' hua a la compassion qu'excite un grand péril, la pitié que fait naître un grand égarement d'esprit. Elle se livra avec abandon aux idées qu'elle avoit conçues, et cette préoccupation habituelle prit, autant qu'elle pouvoit le prendre, le caractère d'une manie. Eh quoi! pauvre infortunée, s'écria enfin madame Albert!, de qui te persuades-tu que tu sois aimée? D'un des lieutenants de Jean Sbogar, Dieu me pardonne ?
— De Jean Sbogar, reprit Antonia en reculant comme si elle avoit marché sur une vipère. Cela est nrobable ! ^
Il étoit impossible, d'après cela, de retourner au Farnedo. Antonia ne sortoit presque point de la maison • seulement quand son esprit plus calme n'avoit pas élé troublé par quelques-unes de ces terreurs dont l'objet passoitpour imaginaire, elle alloit, seule, respirer sur le port la brise fraîche du soir. Quelquefois elle s'arrètoit sous les murs du palais Saint-Charles, et elle cherchoit a découvrir de là ce château de Duino, dont son père et sa sœur lui avoient parlé si souvent. Arrivée au mô:e qui s'en rapproche, elle s'avançoit machinalement le ioug de la chaussée, jusqu'à l'endroit où elle se termine par un petit ouvrage élevé, revêtu, du côté de la mer, d'un banc étroit, qui ne peut recevoir commodément cju'une seule personne. Celte solitude, placée entre une ville habitée et la mer déserte, plaisoit à son imagination et ne l'effrayoit pas. Elle aimoit à voir, après°une journée iiébuleuse, le flux sensible du golfe, quand sa face ardoisée se rompt tout à coup d'espace en espace,
U'é KoMANS.
que L^5 h iiics ccumeux se précipitent l'un sur l'autre vers le rivage, que li vague monte, blanchit et retombe sous la vague qui la suit, qui l'enveloppe et l'entraîne flans une vague plus éloignée; tandis que les goélands s'élèvent à perte de vue, redescendent en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une bergère échappé à sa main, effleurent l'eau, la soulèvent de l'aile, ou sem blent courir à sa surface. Un soir qu'elle y avoit demeuré plus longtemps que dé coulume, retenue par le charme de la nuit, qui n'avoit jamais été d'une sérénité plus pure et qu'éclairoit une lune resplendissante, elle prenoit plaisir à voir la lumière de cet asfre pasible s'étendre du haut des montagnes en nappes argentées, lavées d'une légère teinte bleuâtre, et marier la terre, la mer et le cIlI, inondés de sa clarté immobile. Le silence de la côte, interrompu seulement d'heure en heure par les signaux des gardes- marine, laissoit entendre le frémissement de l'eau quiveioit mourir devant Antonia, et le battement d'une pelite barque attachée à l'extrémité du môle, que le flot repoussoit, à intervalles égaux, contre le pied de la chaussée. Sa pensée, plongée dans un vague infini, comme l'élément qui s'offroit à ses yeux, avoit perdu de vue le monde, quand une subite impression d'effroi la rendit cà toutes ses alarmes. Cotte sensation, rapide comme l'éclair, déterminée par une liaison inexplicable d'idées, c'étoitle souveuir de ce qui lui étoit arrivé d uis sa dernière promenade au Farnedo, de l'incompréhensible apparition de cet homme qui s'ètoit arrogé un pouvoa^ absolu sur sa vie. Tel est l'empire de l'imagination, qu'elle se représenta sur-lechamp celte scène, et qu'au bout d'un moment tous ses sens, également trompés, se livrèrent à l'illusion la plus complète. Elle crut encore voir et entendre. Une vive lumière, partie de Duino , et suivie d'une explosion sourde, détruisit le prestige, mais l'impression subsistoit. Le cœur d'Antonia battoit avec violence ; une sueur
froide couloil sur son front, son regard inquiet cherchoit ù droite et à gauche un objet qu'elle craignoit de voir; son oreille écoutoit dans le silence, et s'impotienloit de sa continuité désolante. Elle auroit voulu être distraite de cetie terreur sans objet par une cause raisonnable de crainte. A force d'attention, elle crut remarquer qu'on parloit à demi -voix auprès d'elle : elle se leva et se rassit; ses jambes trembloient. Les voix prirent un peu plus de force; mais elles s'approchoieiit davantage. Elle crut reconnoilrelavoix de ce Ragusain qui avoit proposé de l'enlever de la forêt : Oh voulez-vous que je porte cet enfant? et au même instant il lui sembla qu'on proiionçoit à peu près les mêmes paroles. Elle avoit peine h se persuader elle-même que ses sens ne fussent pas trompés par un songe : elle se pencha pour enlentlre mieux; ces mots n'étoient pas achevés, ou bien on les répôloit. Us frappèrent distinctement son oreille.
— Plut(3t mourir ! répondit une voix plus élevée, qui éloit d'ailleurs plus rapprochée d'elle. Elle jugea qu'elle n'étoit séparée de l'homme qui parloit que par l'angle étroit que la muraille projetoit sur la chaussée : un peu plus elle auroit srnti l'air agité par son souffle. Elle se reporta rapidement à l'autre extrémité du banc; et, pendant ce mouvement, elle vit deux hommes qui s'elançoient dans la petite barque, et qui s'éloignoient à force de rames. La lune étoit cachée derrière des nuages d'un gris de pei le, qui se dérhiroient peu à peu en épais flocons. Undecesrayonstombasurbi nacelle, et éclaira une plume blanche abandonnée aux vents, qui ombrageoit le chapeau d'un des voyageurs. Antonia ne distinguoit presque plus lien. Empressée de regagner la ville, elle parcourut en deux ou trois minutes la langueur de la chaussée, et pas^a comme une ombre à côté du factionnaire, qui se reposoit sur son cscopette.
— Dieu vous garde, signora, lui dit-il. Il se fait tard pour les jeunes filles.
UQ ROMANS.
— Je croyois être seule sur le môle, répondit-elle.
— Aussi y étiez-vous seule, reprit le soldat; et depuis' une heure âme qui vive ne s'en est approchée, à moins, que ce ne soit le démon ou Jean Sbogar.
— Le ciel nous } réserve de Jean Sbogar! s'écria Antonia.
— Dieu vous écoute ! dit le soldat en se signant.
Au même instant le canon retentit pour la seconde fois du côté de Duino,
Ce nouveau récit d'Antunia ne fut pas accueilli avec plus de confiance que le premier. Ilétoit trop visible que 1. attention compatissante et douloureuse qu'on feignoit ûe lui accorder n'avoit rien de commun avec l'intérêt de la conviction. Frappée de cette idée, elle insista avec un calme noble qui étonna madame Alberti, mais qui ne la persuada pas, Antonia restée seule, couvrit ses yeux de ses mains, et réfléchit sur sa situation avec une profonde amertune. L'opinion qu'elle s'étoit faite, dès l'enfance, de la singularité de son organisation et de l'état de disgrâce dans lequel la nature l'avoit fait naître, confirmée par le sentiment qu'elle excitoit autour d'elle, se fixa dedans son esprit, et développa au plus haut degré cette disposition extrême à la méfirtice et à la crainte, qui faisoit le fond de son caractère. Safoiblessc éloit une espèce de maladie morale, qui n'est pas diflicile à guérir avec les soins et les ménagements dont madame Alberti étoil capable: mais celle-ci y voyoit autre chose, et sa prévention s'étoit augmentée à cet égard de tous les efforts qu'elle avoit faits pour la vaincre. Anlonia étoit son unique pensée, l'espérance, l'amour et le but de sa vie. Perdre cette fille chérie par la moit, ou la voir ravie aux projets qu'elle avoit fondés sur elle par un égarement incurable d'esprit, c'étoit à peu près la même chose ; et quand elle avoit eu lieu de redouter ce dernier malheur, elle avoit tout fait pour se persuader qu'il étoit impos.-ible. Dans la funeste erreur de
sa tendresse, elle repoussoit bien le soupçon qui l'obsédoit, parce qu'il l'auroit tuée ; mais il y avoit trop de danger à le considérer en face, à le discuter froidement, à s'en rendre compte enfin, pour qu'elle osât l'entreprendre. Elle étoit parvenue à s'en distraire, et non pas à le chasser. Son imagination vive et absolue d'ailleurs dans toutes les idées qu'elle se faisoit des choses, et qui s'attachoit, par une préférence involontaire et invincible, à celles qui étoient les plus pénibles à croire, ne modifioit presque jamais l'aspect sous lequel elle lesavoil vues une lois. Les deux sœurs se regardoient donc avec un allendristement mutuel, provenant dans l'une d'un excès de timidité, dans l'autre d'un excès de sollicitude qui les rendoient enraiement malheureuses.
0 mon Dieul vous ne confondri'z pas dans les ligueurs de voire justire l'innocent avec le coiipnble! Frappez, frappez celte tête depuis longtemps condamnée I elle se dévoue à vos jugements; mais épargnez celle femme et cet enfant que voilà seuls au milieu des voies difficiles et périlleuses du monde I N'est-il point parmi ces pures intelligences, premier ouvrage de vos mains, quelque ange bienveillant, favorable à l'innocence et à la foiLlesse, qui daigne s'altaclier à leurs pas, sous la forme du pèlerin, pour les préserver des tempêtes de la nier, et détourner de leur cœur le for acéré des brigiuids?
PBlÈnE DU VOYAGEUR.
A cette époque, des alfaires très-importantes, que leur père avoit laissées à régler à Venise, y demandèrent la présence de madame Âlberti. Elle regarda cette circonstance comme la plus heureuse qui pût arriver dans l'éiat d'Anlonia, et se persuada de nouveau que les impressions fâcheuses qui avoient altéré son jugement, et qui paruissoient dépendre de l'influence des lieux et des souvenirs, céderoient enfin à un changement total
m ROMANS.
d'iialjitucles et dé genre de vie. La grande fortime dont elles jouissoient leur permeltoit de se procurer, dans celte ville opulente et magnifique, tous les plaisirs que le li'xe et les arts y réunissent de tous les points du monr^e ; et cette nouvelle espèce d'émotion, qui s'adresse 'plus à l'imagination qu'à la sensibilité, offroit infiniment moins de danger pour une âme irritable que celles qui résultent de la contemplation des beautés naturelles de l'univers, dont la grandeur imposante accable la pensée. Le voyage de Venise fut dqnc résolu, et jamais Âutonia n'avoit reçu aucune nouvelle avec plus de joie. Trieste éloit devenu pour elle un palais magnifique, où sans cesse observée par des espions invisibles, elle vivoit à la merci d'un lyran inconnu, maître absolu de sa liberté et de sa vie, qu-, plusieurs fo's, avoit balancé à l'enlever du milieu des siens, puur la transporter dons un monde nouveau, dont elle ne se faisoit pas d'idée sans frémir, et qui étoit peut-être à la veille d'accomplir celte funeste résolution, si la Providence ne la dcroboit à ses yeux. L'espérance de se voir délivrée de'ce suj t de terreur agit prompfement sur elle, et lui rendit en peu de jours celle fraîcbeur et celle grâce de jeunesse queTinquiétude avoit longtemps flétries. Le sourire reparut sur ses lèvres, la séré:;itc sur son front; une confiance plus (xpiuisive, un abandon plus doux régna dans ses discours, et madame Alberti, enchantée que la seule approche du départ produ sit des effets si propres à justifier ses conjectures, ne négligea rien pour le hâter encore davantage. Le défaut de sûreté des chemins publics exigeoit cependant qu'il fût remis à un jour fixe où se réunissoient Ions les voyageurs qui se dirigeoieut vers un même poi:it, pour 5e servir réciproquen.ciil d'escorte. La voiture de madame; Albetti siî trouvi la neuvième au rendez-vous, sur la plate-forme sablonneuse d'Opscbina, d'où l'œil embrasse au loin le golfe et les dunes inégales dont son long circuit est hérissé.
Aiilonia et sa sœur éloienl accompagiiécs a un aiimôiiic-, d'un homme d'affaires, d'un vieux domestique de confiance et de deux femmes. Il resloit une place vacante dans l'intérieur. La journée étoil déjà avancée, parce que la bora^ qui avoit soufAé le matin, avoit fait craindre un de ces ouragans qu'on ne brave jamais impunément sur les côtes élevées de l'Istrie, d'où ils enlèvent les charges les plus pesantes, qu'ils roulent jusqu'au fond des abîmes. Cette caravane étuit d'à llours assez noml'reuse pour qu'il n'y eût pas de crainte raisonnable à concevoir des brigands, même quand on se trouveroit surpris par la nuit la plus obscure, et on ne devoit coucher qu'à Montefalcone, qui est à quelques lieues de là, sur les bords poétiques du Timave. La soirée s'étoit tout à coup embellie, l'air étoit frais et pur, le ciol sans nuages. Les équipages se suivoient lentement dans h'S pentes roides et raboteuses du revers des montagnes de T/ieste, à travers de vastes halliors semés de rochers qui lèvent çî et là leurs crêtes aiguës et sourciUcusis dans une mousse courte et aride. La seule verdure qu'on y remarque est celle de la feuille lustréj du houx, et de quelques ronces qui traînent leurs bras épineux sur le sable. Au pied de la côte on aperçoit un groupe déniaisons de l'aspect le plus triste, dont les toits, chargés de pierres énormes, attestent les ravages delà hora, parles obslacles souvent inutiles qu'on multiplie contre elle. • dans tous les lieux où elle a coutume de se déchaîner. C'étoit le hameau de Sest'ana, pouplé de mariniers et de pécheurs.
Pendant que les chevaux se délassoient du long effort qu'ils avoient opposé au poids qui se précipitoit sur eux, dans un chemin glissant et rapide, le vieil hôte du Sestiana s'appuya à la portière de la voiture de madame Alberti, et la pria, au nom de la charité chrétienne, de recevoir jusqu'à Montefalcone un pauvre voyageur accnblé de fatigue, qui ne pouvoit continuer sa route.
G'êloil un jeune moine du couvent arménien des Lagunes de Venise, qui revenoit de la mission, et dont la figure douce et honnête lui avoit inspiré le plus vif intérêt. Cette prière étoit de celles que madame Alberti et sa sœur nauroient jamais repoussées, quelque raison qu'elles eussent pour le faire. La portière s'ouvrit, et l'Arménien, soutenu par le bon vieillard qui l'avoit présenté, mit le pied sur les marches du carrosse, après avoir balbulié quelques mots de remercîment, et se souleva péniblement vers la place qui lui étoit destinée. Sa main blanche et douce comme celle d'une jeune fille s'appuya par mègarde sur la main de madame Alberti, mais il la retira précipitamment ; et, reconnoissant que la voiture étoit presque entièrement occupée par des femmes, il rabattit sur son visage les ailes démesurées de son feutre rond, avant d'avoir été aperçu. Bientôt après on se remit en marche. La nuit étoit alors tout à fait tombée.
L'intervalle de Sestiana à Duino est rempli par une grève légère d'un sable fin et mobile, qui fuit de toutes parts sous les roues, et dans lequel, la voiture, se relevant et s'enfonçant tour à tour, semble agitée par un mouvement d'ondulation pareil à celui des flots. Une circonstance qui augmente ce prestige dans la lumière fausse el trompeuse des astres du soir, c'est la couleur brillante de Tarène argentée, et retendue vague de l'horizon, qui, moins circonscrit que pendant le jour, se prolonge de toute l'incertitude de ces ténèbres, et présente aux yeux quelque image de la vaste mer. Il semble alors que les chevaux sont descendus dans un gué et paicourent un espace inondé par les eaux des montagnes. Anlonia, qui occuj oit un des angles de la voiture, avoit levé la glace de son côté, et jouissoit, en respirant l'air froid mais énergique de la nuit, de celte espèce d'illubion. La difficulté de la marche des chevaux sur le soi fugitif et profond qui se déroboit à tout moment
JEAN SDOGAR. 121
SOUS leurs pas les avoit extrêmement ralentis, et la moindre agitation extérieure se faisoit remarquer. Plusieurs fois Antonia, qui n'éloit que trop disposée à saisir tous les sujets d'inquiétude, avoit cru voir des ombres d'une-forme singulière se glisser dans l'espace indécis qui s'étendoil devant elle; et, troublée, elle avoit retenu sa respiration, pour savoir si ce mouvement n'éloit pas accompagné de quelque bruit, ce qui devoit être indubitablement s'il résultoit d'autre chose que d'une simple erreur de sa vue. Tout à coup le postillon, quiéprouvoit peut-être quelque chose de semblable, ou qui craignoit de céder au sommeil, se mit à entonner un jnsmé dalmale, sorte de romance qui n'est pas sans charme gnanil l'oreille y est accoutumée, mais qui l'étonné par son caractère extraordinaire et sauvage quand on l'entend pour la première fois, et dont les modulations sont d'un goût si bizarre que les seuls habitants du pays en possèdent le secret. Le chant en est extrêmement simple cependant, car il ne se compose que d'un motif répété à l'infini, selon l'usage des peuples primitifs, et de deux ou trois sons, au [dus, qui reviennent dans le môme ordre ; ce qu'il y a d'incompréhensible, c'est l'espèce même de ces sons, qui ne paroissent pas procéder de la voix d'un homme, et dont un artifice analogue à celui de ces jongleurs de France, qu'on appelle ventriloques^ mais qui est naturel au chanteur illyrien, change à tout moment l'expression, le volume, le lieu d'origine sensible. C'est une imitation successive et rapide des bruits, les plus graves, des cris les plus aigus, et surtout, de ceux que l'habitant des lieux déserts recueille au milieu des nuits dans la rumeur des vents, dans les sifflements des tempêtes, dans les hurlements des animaux épouvantés, dans ce concert de plaintes qui sort des forêts solitaires au commencement d'un ouragan, lorsque tout prend dans la nature une voix pour gémir, jusqu'à la branche que le vent a rompue, sans la détacher enlièrei-
ii:cnl de l'arbi'e auquel elle apparlient, et qui se balance en criant suspendue à un reste d'écorce. Tantôt la voix pleine el sonore retentit sans obslacle autour des auditeurs ; lantôt on croiroit qu'elle résonne sous une vcûle, et quelquefois que l'air l'enlève au delà des nuages cl l'égaré dans les cieux, où elle l'empreint d'un cbarme qu'on n'a jamais gdûté dans les mélodies humaines. Copendant une musique aérienne n'a pas la pureté si cahne et si propre à reposer l'âme que nous attribuons à celle des anges, même quand elle s'en approche le plus; elle est, au contraire, sévère au cœur de l'homme, parce que la pensée qu'elle éveille é^t pleine de souvenirs tnmultucux, de sentimenls passionnés, d'inquiétudes et de regrets; mais elle attache, elle enttaîne, elle subjugue l'attention, qui ne peut se délivrer de son empire. Elle rappelle ces accords redoutables et doux des divinités marines, qui lioienl les voyageurs et qui Titliroient leur navire dans des écueils inévitables. L'étranger doué d'une imagination vive, qui, assis sur les rivages de Dalmatie, a entendu une seule fois la jeune fille morlaque exhaler son chant du soir, et livrer aux vents ses accents qu'aucun art ne sauroit enseigner, qu'aucun instrument n'imitera jamais, qu'aucune parole ne peut décrire, a pu comprendre la merveille des sirènes de l'Odyssée, et il a excusé, en souriant, la méprise d'Ulysse.
Antonia, par un penchant commun à toutes les âmes foibles qui s'élancent volontiers hors des bornes de la nature, parce qu'elles ont besoin d'être protégées et surtout d'être aimées (c'est peut-être pour elles la même chose), Antonia jouissoit mieux que personne de ces effets mystérieux qui doublent l'aspect de la vie et qui donnent un monde nouveau à l'intelligence. Elle ne croyoit pas à l'existence de ces êtres intermédiaires qui jouent un si grand rôle dans les superstitions de son pays natal et de son pays adoptif ; de ces géants ténébreux
JEAN SROGAR. 12a
qui régnent sur les hautes montagnes, où on les voit quelquefois assis dans une nue, les bras armés d'un pin itniorme ; de ces sylphes plus légers que l'air, qui ont îeur palais dans le calice d'une petite fleur, et que le zéphyr emporte en passant ; de ces esprits nocturnes qui gardent les trésors cachés sous un roc retourné sur sa pointe, ou qui errent à l'entour pour éloigner les voleurs, en laissant sur leur passage une flamme inconstante qui monte, descend, s'éteint pour renaître, disparoîtet renaît encore : mais elle aimoit ces illusions, et le chant morlaque, qu'elle avoit souvent écouté avec plaisir, les renouveloit toutes à la fois. Elle écoutoit donc avec un intérêt vif et sans mélange, quand un mouvement singu'ier de la voiture, qui s'arrêta subitement en se balançant sur elle-mêmo, vint interrompre sa rêverie. Les chevaux avoient reculé d'un pas, et la chanson morlaque expiroit dans la bouche du postillon.
— Les voitures qui nous précèdent ont pris l'avance, dit-il, pendant que le moine niontoit dans celle-ci ; et la route est, si je ne me trompe, coupée par des brigands.
— Que dit-il? s'écria madame Alberti en s'élançant à la portière.
— Que nous sommes arrêtés, reprit Antonia, qui venoit de retomber dans l'angle de la voiture, et qui frissonnoit de terreur.
— Arrêtés ! répétèrent madame Alberti et les voyageurs.
Arrêtés ! assassinés ! perdus ! continua le postillon :
ce sont eux, c'est la troupe de Jean Sbogar : et voilà cet exécrable château de Duino, qui sera notre tombeau à
tous.
— Par saint Nicolas de Uaguse! dit le moine arménien, d^in accent profoud et terrible, la terre s'écrouleroit plutôt sous nos pieds.
Et en finissant ces paroles, il s'étoit élancé au milieu
des brigmds. Le cri féroce qui avoit effrayé Âiitonia aa' Farnedo se fit entendre au môme moment, et mille voîx: horribles rugirent en le répétant. La portiè e étoit retombée derrière le missionnaire; les stores ctoient baissés, les chevaux restoient immobiles, un silence de mort régnoit clans la voilure, il narrivoit plus du dehors i qu'un bruit sourd qui s'éloignoit de plus en plus, quand, an sifflement redoublé du fouet, les chevaux repartirent au grand galop, impatients, comme si cet avertissement avoit produit sur eux l'action d'un sortilège. Ils ne s'arrêtèrent qu'en rejoignant les autres
Et l'Arménien, s'tcrioit depuis lontemps Antonia, denii-penchée hors de la portière; ce généreux, ce brave jeune homme qui s'est dévoué pour nous.... Mon Dieu! mon Dieu ! l'aurionsnous abandonné aux assassins! ce seroit une action horrib'e !
— Horrible ! répéta vivement madame Alberti.
— Rassurez vous, mes bonnes dames, répondit le postillon, qui étoit descendu de son siège, et qui avoit repris toute sa sécurité. Ce moine n'a rien à craindre de 3 assassins; ils ne peuvent rien sur lui; et, afin que vous le sachiez, c'est lui (juim'a ordonné de chasser mes chevaux quand je l'ai fuit, et qui m'a rendu pour cela lu force et la voix : aussi avec quelle impétuosité ils se sont élancés; l'avez-vous remarqué ? Quant à lui, je l'ai vu de près, je vous jure, caries brigands me touchoient; et il s'est jeté entre eux et moi, si terrible, qu'il y en a qui sont tombés de frayeur, et que tous les autres ont pris la fuite, sans seulement reîourner la tête. Une minute après, il étoit seul, et il étoit là, debout, la main levée, d'un air de commandement : Va-l'en, m'a t-il crié d'une voix si imposante, que mon sang se seroit figé dans mes veines s'il avoit annoncé la colère ; mais c'étoit une voix protecirice, la voix dont il parle ordinairement aux maklots.M*
— Aux matelots? dit madame Albeiti... Tu connois donc cet Arménien?
' — Si je le connois? reprit le postillon; ne s'est-il paî; nommé lui-même, quand il a crié : par saint Nicolas de Baguse ! Quel est le saint qui éprouve les voyageurs et les récompense? et quel aulre qu'un saint disperse d'un mot, d'un geste, d'un regard, une armée de bandits, qui ont le glaive à la main, la rage dans le cœur, et qui cherchent du danger, de l'or et du sang?... Je vous le demande.
Le postillon se tut en regardant le ciel, qui parut traversé d'une lueur subite. Le canon grondoil à Duino.
Yl
Les uns l'appellent le Grand-Mogol, les autres le Pniphéle Elle. C'est unhomme exlraoriliiiaire qui se trouve partout, qu n'est connu de personne, et à qui l'on ne veut j)as de mal. Levis.
Cette explication ne suffisoit pas à tout le monde. Madame Alberli en concevoit plusieurs autres, et k's accueilloil tour à tour. Anlonia ne voyoit rien de distinct dans cet événement, mais elle y trouvoit loul ce qu il falloitpour entretenir des idées sombres et rêveuses. Ce fut dans celte disposition d'esprit qu'elle poursuivit son voyage au milieu des campagnes enchantées qui lui restoient à parcourir. Elle vit le lendemain la riante Gorizia, riche dj fleurs et de fruits, et dont l'aspect charme de loin les yeux du voyageur iiouv^llemeiit sorti des sables inféconds de la côte d'istrie. Les souvenirs antiques se réveillent si naturellement sur ce coteau chéri de lu nature, ou s'y conservent avec tant de facilité qu'on croit y vivre encore sous l'empire poétique de la mytho-
logie. Les belles s'y promènent sous des berceaux dédiés aux Grâces, les chasseurs s'y rassemblent dans le bosqui't de Diane: c'est de là qu'ils descendent pour aller surprendre leur proie dans les champs qui bordent l'Isonzo, risonzo, la plus élégante des rivières de ritalie et de la Grèce, qui roule, profondément encaissée entrs deux montagnes d'un sable d'argent, ses flols bleu de ciel, aussi purs que le firmament qu'ils réfléchissent, et dont ils n'ont pas besoin d'emprunter l'éclat; lorsqu'il est voilé par des nunges, l'habitant de Gorizia retrouve son azur à la surface limpide de l'Isonzo. Un jour plus tard, elle aperçut les dé'icieux canaux de la Brenta, bordés de riches palais, et le modeste village de Mestre, qui sert de point de communication entre une partie de l'Europe et une cité à laquelle l'Europe ne peut rien montrer d'égal, cette superbe Venise dont l'existence même est un phénomène. Le journaissoità peine, quand la barque qui devoit y condu re madame Albe; ti, Antonia et les personnes qui les accornpagnoient, entra de la Brenta dans l'eau marine. Le petit bâtiment glissoit doucement sur l'onde iuimobile, le long des poteaux qui dirigent le nantonnier. Madame Alljerti aperçut à sa droite une maison blanche, d'une construction trèssimple, au milieu des îlots dont cette partie des Lagunes est semée. On lui apprit que c'étoit le couvent des catholiques arméniens, et Antonia frissonna, sans pouvoir s'expliquer son émotion. Enfin Venise commença à se dessiner sur l'horizon, comme une découpure d'une cou- I leur sombre, avec ses dômes, ses édifices, et une forêt demâts de vaisseaux; puis elle s'éclaircit, se développa, et s'ouvrit devant le bateau, qui circula longtemps à travers des bâtiments de toute grandeur, avant d'entrer dans le canal particulier sur lequel étoit situé le palais Monteleone, dont madame Alberti avoit fuit l'acquisition depuis peu. Une circonstance pénible différa leur arrivée. Ce canal étoit chargé de gondoles qui suivoient un coû-
voi funèbre : c'étoit celui dune jeune fille, car la gondole qui portoit le cercueil étoil drapée en blanc, et parsemée de bouquets de roses de la même couleur. Deux flambeaux brûlaient à chacune de ses extrémités, et leur lumière, éclipsée par celle du soleil levant, ne sembloit qu'une fumée bleuâtre. Il n'y avoit qu'un rameur. Un prêtre, debout sur le devant de la gondole, mais tourné du côté de la bière, et une croix d'argent dans les mains, murmuroit à basse voix les prières des morts. En face de lui, un jeune bommevêtu de noir, agenouillé à la têtedu cercueil, pleuroit amèrement; le bruit de ses sanglots étouffés avoit quelque chose de déchirant : c'étoit probablement le frère de la trépassée. Sa. douleur étoit si vive et si profondément sentie que, si elle avoit été exaltée par un autre sentiment, elleauroit été mortelle. Un amant n'auroit pas pleuré.
Cette rencontre de mauvais augure emui aisément la sensibilité d'Antonia; mais le premier objet remaïquable lui fit oublier la pensée superstitieuse qu'elle lui avoit suggérée. Elle étoit près de sa sœur, sans motifs raisonnables de crainte pour l'avenir, entourée, au contraire, de toutes les probabilités d'une vie douce, d'une tranquillité inaltérable, d'un bonbeur tel, enfin, s'il en est pour les âmes tendres qui compatissent à toutes les souffrances de la société, que peu d'entre elles sont appelées à en goûter un pareil. Elle s'arrêta à cette perspective; elle jouit pour la première fois du sentiment d'une sécurité pure; elle jugea qu'elle étoit heureuse ; elle conçut la possibilité de l'élire toujours, et, à la vérité, jamais elle nefavoit été , d'avantage.
! Le peuple est, dans tous les pays amoureux de l'ex- ' traordinaire, et sujet à se passionner pour les personnes (et pour les choses ; mais nul le part il ne porte aussi loin Iqu'à Venise la faculté de secréer des dieux, objets passagers d'un enthousiasme dont les retours sont souvent funestes pour ceux qui l'ont excité. Il n'étoit question, dans
428 no MANS.
ce temps-là, que d'un jeune étranger qui s'étoit concilié, sans qu'on sût de quelle manière, car il n'en avoit pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de Lcthario étoient le sujet de tous les entretiens; son nom étoit dans toutes les bouches. Pendant le court trajet di Mestro à Venise, il avoit été ramené vingt fois dans la conversation des mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure en soutenant Antonia, à qui l'habitude d'une santé délicate rendoit le secours de son bras nécessaire, même quand elle nesouffroitpas, madame Albcrti venoit de la conduire dans une des principales pièces de l'appartement, et elles s'y étoient assises l'une à côté de l'autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta debout en attendant leurs ordres.
— Nous sommes contentes, lui dit madame Ali erli; tout répond à ce que j'attendois de vos soins, honnêle Matteo, elje puis jugera ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise.
— Non pas même le seigneur Lotlrario, répondit le vieillard en humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains son gow^a de soie noire.
Pour cette fois, Antonia, éclatant de rire :
— Et quel e?t donc, grand Dieu! le seigneur Lolhario? Depuis que nous sommes arrivées, je n'ai entendu nommer que lui.
— Il est vrai, dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec sa précipitation ordinaire. Quel est donc le seigneur Lothario? Apprenez-nous, mon cher Matteo, ce qu'il faut penser de cet homme, dont la réputation est devenue proverbiale à V( nise avant d'avoir passé le golfe?
— Mesdames, répondit Matteo, je ne suis pas moimême beaucoup plus instruit, quoique j'aie cédé à l'usage en me servant de ce nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le respectent. Gela peut paroître
exagère, mais il n'y a rien de plus vrai ; et le seif^^neiir Lothario inspire un respect si universel qu'il est arrivé quelquefois qu'on a faittomber, en le nommant, le stylet des mains d'un assassin ; que le bruit, le seul bruit de son approche a calmé une révolte, dissipé un altroupement de furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c'est un jeune homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s'accorde à dire qu'il a dans le monde la douceur et la timidité d'un enfant. Je ne l'ai vu qu'une fois et d'assez loin, mais j'éprouvai à contempler sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu'on pense de lui. Depuis ce temps, j'ai inulilemenl cherché à le revoir. Il avoit quitté la ville.
— 11 n'est plus à Venise! s'écria Antonîa.
— Il en est absent depuis près d'un an contre son usage, reprit Malleo, car il passe très-rarement plus de deux ou trois mois sans y revenir.
— Il n'y fait donc pas son habitation ordinaire ? dit madame Alberti.
— Non certainement, continua Matteo ; mais il y a longtemps, très-longtemps qu'il y vient de mois en mois pnsser quelques jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d'une semaine ou deux. Cette (ois-ci, son long éloignement auroit fait craindre qu'il eût tout à fait abandonné Venise, s'iln'y enavoitpas d'autres exemples; mais on se rappelle qu'il en a disparu déjà pendant plusieurs années.
— Plusieurs années? dit Anlonia; vous n'y pensez pas, Matteo; vous nous disiez tout à l'heure, si je vous ai bien entendu, que c'étoil un très-jeune homme.
— Très-jeune, en vérité, répondit Matîeo au moins
à ce qu'il paroit : je n'ai pas dit le contraire, mais je parle d'après les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre attention, mes illustres dames, et que je rougirois moi-même....
— Continuez, continuez, Matteo, dit madame Alberti
130 ilOMANS.
aveo véhémence: ceci nous intéresse beaucoup, n'est-il pas vrai, Ântonia? Asseyez-vous, Matteo, et n'oubliez rien, absolunient rien de ce qui concerne Lo^hario.
Madame Alberli étoit en effet vivement intéressée, et son esprit, rapide à saisir tous les aspects des choses, avoit devancé de beaucoup la narration de Matteo en conjectures romanesques et merveilleuses qu'elle brûloit de voir vérifiées. Antonia n' avoit pas une sensibilité moins vive ; elle étoit, au contraire, plus irritable et plus avide d'émotions, mais elle les redoutoit, parce que sa foiblesse l'exposoit toujours à y céder. Quand Matteo eut commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s'étoit pressée contre sa sœur avec un frisson d'inquiétude et d'effroi dont elle cherchoit à couvrir l'impression par un sourire.
— Ce que je sais du seigneur Lothario, reprit gravem ni Matteo, qui s'étoit assis pour obéir à madame Alberti, ne m'est connu, connue je vous l'ai dit, mes illuslres dames, que par le bruit public. C'est un jeune homme de la plus belle figure, qui paroît de temps en temps à Venise avec le train d'un prince, et qui semble pourlant n'avoir cherché l'habitation d'une grande ville que pour trouver l'occasion de répandre des Hbéralités * jjlus abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et on ne lui a presque point connu d'habitudes et d'amitiés fainilières ni en hommes ni en femmes. Il isite quelquefois une famille malheureuse pour lui por- (•■r un secours; passionné pour les arts, qu'il cultive avec succès, il recherche quelquefois la conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces rapportslà, qu'il borne avec un soin extraordinaire, il vit presque solitaire dans Venise. Il n'est pas entré dix fois dans une maison particulière, il ne correspond avec personne ; cela est au point que jamais homme n'a été assez avant dans son intimité pour savoir le nom de sa famille, ou
JEAN SBOGÂ?,. 131
pour connoître le lieu de sa naissance, ou pour former une conjeclure fondée sur le mystère de sa vie. H est vrai qu'il a beaucoup de domestiques, mais tous lui sont étrangers, parce qu'il en change chaque fois qu'il voyage, et qu'il se procure h Venise même ceux qui doivent le servir pendant qu'il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas plusdelurïiières. Depuis qu'on le connoît, jamais la poste ne lui a apporté une lettre, les banquiers ne lui ont pas fourni un sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose à sa position; dans les temps orageux, il ne s'éloigne pas plus que d'ordinaire ; et quand les voyageurs sont soumis à des formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés de l'autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu'une pareille circonstance rendroit suspect : si l'on ne savoit que celte foule de bonnes actions qui s'y rattachent l'ont recommandé aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.
Il seroit d'ailleurs difficile de l'inquiéter à Venise, où il est, pour une classe immense, un objet dereconnoissance, d'affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de Lothario, si jamais il avoit donné lieu d'y penser, seroit peut-être le signal d'un révolution ; mais il n'a pas l'air de le croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son esprit sévère et un peu hautain, à ce qu'on assure, le sépare d'elle par un obstacle qu'il est seul maître de lever, et qu'il ne lèveroit point sans bouleverser les États vénitiens, s'il l'avoit réî^olu- Cetle forte distance qu'il a hiissée entre lui et le peuple ne révolte personne, parce qu'on sent que la nature même en a marqué les limites, et qu'elle le sépare d'ailleurs bien plus sensiblement des hommes qui paroissent se rapprocher de sa condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le plus d'éloignement; et si l'on voit le seigneur Lothario descendre en faveur de quelqu'un des hauteurs de son caractère, ce n'est jamais
pour un s'^ignenr; c'est pour un infirme qui a besoin de son appui, pour un enfant égaré, pour un épileplique dont la vue repousse les passants. Cela ne rempêche pas de fréquenter les réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent paroître et même briller sans communiquer immédiatement avec personne. Il s'y est fait aisément remarquer, puisque Venise n'a point d'artiste et de virtuose qui lui soir, dit-on, comparable; mais loin d'user de ces avantages, on prétend qu'il redoute de les faire valoir, qu'il ne les laisse apercevoir qu'à regret, et que c'est au moment où ils pourroient lui procurer des cannoissances agréables, ou de grands établissements, qu'il s'enfuit de Venise, comme pour éviter l'éclat d'une vie publique et répandue, qui le déroberoit à lui-même et au secret dont il veut s'envelopper. L'ambition ne peut rien sur lui; l'amour même ne l'a jamais arrêté, quoiqu'il n'y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qu'à Venise. Une seule fois, il parut s'occuper beaucoup d'une jeune fille noble, qui, de son côté, avoit témoigné une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit fia aux rapports que le public supposoit entre eux. C'éloit au moment du départ de Lothario, qui, celte fois, avoit résidé à Venise un peu plus qlie de coutume, et que ce sentiment, s'il a existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours après son départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps après, contre ce banc de sable où s'est établi depuis le couvent des Arméniens.
— Voilà qui est incompréhensible, dit Antonia d'un air profondément concentré.
— Non, mademoiselle, répondit Matteo, en suivant sa pensée, qui n'éioit peut-être pas la même que celle d'Antonia. Le mouvement des eaux refoulées parla mer porte de ce côté la plupart des débris qui flottent sur nos canaux. Gomme celte dame avoit la tête vive, et quQ des
JEAN SBOGAR. V.ô
particularités que j'ai oubliées aniiouçoient que sa mort avoit été violente, on l'attribua au désespoir plutôt qu'à un accident : je crois même qu'une lettre de sa main, qui fut trouvée ensuite, et dans laquelle elle expliqiioit son dessein, justifia cette supposition.
— Prenez garde, Maiteo, dit madame Alberti. Vous avez commencé par nous dire que Lothario étoit jeune.
— Vingt-cinq ou vingt-six ans tout au plus, répondit Matteo ; mais il est très-blond et délicat à le voir, quoique plus adroit et plus robuste que les bommes les plus fortement constitués, et il seroit possible...
— Il ne seroit pas possible^continua-t-elle avec force, qu'il eût été absent pendant plusieurs années depuis qu'il s'est fait connoître à Venise : c'est ce que vous ne nous avez pas éclairci. Pensez d'ailleurs que l'histoire de la jeune fille trouvée morle à l'île des Arméniens doit être antérieure, suivant vos termes, à l'époque où les Arméniens sont venus s'y établir, et qu'alors
— Je n'en sais pas davantage, reprit iMalteo avec une sorte de confusion; etje.n'aidit à ces dames que ce que j'ai entendu dire aux Vénitiens d'un âge avancé, qui soutiennent qu'ils ont vu autrefois le seigneur Lothario tel qu'il est aujourd'hui, mais qui supposent qu'il n'a pas été absent moins de cinquante ans ; et vous sentez l'extravagance de cette idée. Au reste, il est trop naturel de croire, d'après le genre de vie du seigneur Lothario, qu'il a un grand intérêt à cacher ce qu'il est réellement, pour ne pas comprendre les soins qu'il a mis sans doute à favoriser et même à faire naître les bruits qui dévoient redoubler sur son compte l'incertitude de l'opinion. Aussi faut-il avouer qu'il n'y en a point de si étranges et de si ridicules qui n'aient eu au moins le crédit de se faire répéter, pendant quelque temps, par des personnes qui ont la réputation d'être sensées. Vous en jugerez par le plus vraisemblable d^ tous : c'est que ce mystérieux étranger à le secret de la pierre philoso-
iô-i ROMANS.
phale; et, à la vérité, on ne voit pas eomraeiit exprujuei autrement l'existence magnifique et les dépenses de roi d'un inconnu auquel on ne sait pas le moindre genre de commerce ou d'industrie, la plus petite propriété, la plus légère relation d'affaires de quelque espèce que ce soit. H y a près des trois ans, c'est l'époque de son premier voyage, depuis la longue absence dont parlent ces gens-ci, que des jaloux, irrités de ses prodigieux succès, et d'autant plus peut-être qu'il y altachoil lui-même moins d'importance, et que la marque d'attention la plus ordinaire qu'on puisse obtenir de lui ressemble singulièrement au dédain, s'avisèrent de faire courir sur lui la fable la plus outrageante; j'ose à peine la répéter, et je ne le ferois pas sans danger ailleurs qu'ici. On alla jusqu'à dire qu'il étoit l'agent d'une troupe de faux-monnoyeurs cachés dans les grottes du Tyrol, ou dans quelque forêt de la Croatie. Celte erreur ne dura pas longtemps, car le seigneur Lothario répand l'or avec tant de profusion, qu'il est aisé d'en vérifier le titre el la fabrique. On se convainquit bien qu'il n'y en avoit point de meilleur dans tous les Étals de Venise ; et, depuis ce moment, si on inventa des fables sur son compte, elles cessèrent du moins d'être injurieuses et atroces. Ce qu'il est réellement, c'est ce que je ne sais point, dit Matteoen se levant de son siège ; mais je puis répéter qu'il dépend à peu près de lui d'être tout ce qu'il voudrg être à Venise, s'il y revient.
— 11 y reviendra, dit madame Alberti en embrassant cette idée avec cette susceptibilité romanesque qu'elle prenoit trop souvent poui delà pénétration : c'étoit son seul défaut.
JEAN snoGAn. ^:.j
Mi
Tu nie revoiras cnccrc une fois sous co! te firme, et ccjn» sera le dernier.
SllAK>PE\RE.
Celte conversation n'avoit pas laissé de traces bien profondes dans l'esprit dWnlonia. Comme le nom de Lotliario revenoit souvent dans les cercles où sa sœur l'avoit introduite, il ne frappoit guère ses ort'illes sans lui rappeler vaguement les idées bizarres et singulières dont Matteo les avoit entretenues; mais ce n'éloit qu'une sensation passagère, à laquelle elle auroit rougi de se livrer. En cherchant à se rendre compte au premier moment de l'impression que ce récit lui avoit faite, (lie s'affligea de ne pouvoir fixer sur Lolhario un jugement assuré; mais il n'étoit pas dans son caractère de s'égarer longtemps dans des conjectures inutiles sur des choses qui la touchoient si légèrement. La l'oiblesse de sa constitution, l'abattement habituel de ses organes, la forçoient à circonscrire beaucoup ses sentiments ; et plus ils étoient puissants autour d'elle, moins elle ètoit capable de les étendre aux objets inconnus. Un jour cependant le bruit courut dans Venise que Lotliario étoit arrivé, et ce bruit, bientôt confirmé par la folle joie d'une populace enthousiaste, parvint rapidement à Anionia. Ce jour-là même elle devoit se trouver, a\cc madame Albeiti, dans une société coiliposée en grande partie de seigneurs étrangers, attirés à Venise par les plaisirs du carnaval, et qui se rèunissoiint de temps en temps pour faire delà musique. A peine étoient-elles entrées qu'un laquais annonça le seigneur Lothario. Lhi frémissement subit d'étonnement et de plaisir parcourut l'assemblée, et saisit surtout madame Alberti, que
150 nOMANS.
loiiles les idées extraordinaires préoccupoient facilement. Elle prit ce mouvement pour un pressentiment heureux, et comme toutes ses pensées se rapportoient à Antonia, elle lui serra biusquement la main, sans savoir bien au juste ce que cette démonstration pouvoit sigiiiiier. Antonia fut autrement affectée; son cœur se serra d'une sorte d'effroi, parce qu'elle rassembla autour du nom de Lotbario quelques-unes de ces circonstances inquiétantes et terribles qui l'avoient frappée dans le discours du vieil intendant. Elle tarda même quelque temps à lever les yeux sur lui; mais elle le vit alors distinctement, parce qu'il n étoit pas loin d'elle, et qu'il paroissoit la regarder quand elle l'aperçut. Au même instant il avoit détourné sa vue, sans la fixer toutefois sur aucun autre objet. Appuyé sur le rebord d'un vase de marbre autique chargé de fleurs, il avoit l'air de prendre part à un entretien de peu d'importance, pour se dispenser de porter ailleurs son attention. Antonia fut saisie à son aspect d'une émotion qu'elle n'avoit jamais éprouvée, et qui ne resseinbloit point à un sentiment connu. Ce n'étoit plus de l'effroi; ce n'étoit pas davantage l'idée qu'elle se faisoit des premiers troubles de l'amour; c'étoit quelque chose de vague, d'indécis, d'obscur, qui tenoit d'une réminiscence, d'un rêve ou d'un accès de fièvre. Son sein palpitoit violemment, ses membres perdoient leur souplesse, ses yeux se troubloient, une langueur indéfinissable enchaînoit ses organes fascinés. Elle essayoit inutilement de rompre ce prestige ; il s'augmentoit de ses efforts. Elle avoit entendu parler de l'engourdissement invincible du voyageur égaré que le boa glace d'un regard dans les forêts de l'Amérique ; du vertige qui surprend un berger parvenu à la poursuite de ses chèvres à l'extrémité d'une des crêtes gigantesques des Alpes, et qui, ébloui tout à coup par le mouvement circulaire que son imagination prêle, comme un miroir magique, aux abîmes dont il
EAîS' SBOGAR. 137
csl entouré, sepréupilf de lui-même dans leurs profondeurs horribles, incapable de résister à celte puissance qui le révolte et qui l'entraîne. Eli esentoit quelque chose de semblable et d'aussi difficile à exphquer, je ne sais quoi de tendre et d'odieux, qui étonnoit, qui repoussoit, qui appeloit, qui accabloit son cœur; elle trembla. Ce 'tremblement qui lui étoit assez ordinaire n'effraya pas imadame Alberti, elle pressa cependant Antonia desordr, ' el Antonia le désiroit. Elle fit un effort pour se lever, défaillit, se rassit et sourit à madame Alberti, qui regarda ce sourire comme un consentement à rester. Lothario n'avoit pas changé de place.
Il étoit babillé à la françoise avec une simplicité élégante. Rien ji'annonçoit la moindre recherche dans son costume et dans sa parure ; si ce n'est deux petites émeraudes qui pendoient à ses oreilles, et qui, sous les épaisses boucles de cheveux blonds dont son visage étoit ombragé, lui donnoient un aspect singulier et sauvage. Cet ornement avôit cessé depuis longtemps d'être à la mode dans les États vénitiens, comme dans presque toute l'Europe civilisée. Lothario n'étoit pas régulièrement beau, mais sa figure avoit un charme extraordinaire. Sa bouche grande, ses lèvres étroites et pâles, qui laissoient voir ses dents d'une blancheur éblouissante, l'habitude dédaigneuse et quelquefois farouche de sa physionomie, repoussoient au premier regard; mais son œil plein de tendresse et de puissance, de force et de bonté, imposoit le respect et l'amour, surtout quand on voyoit s'en échapper une certaine lumière douce, quiembeilissoit tous ses traits. Son front trés-élevé et trèspur avoit quelque chose d'étrange, un pli fortement onde, que l'âge n'avoit pas produit, et qui marquoit la trace d'une pensée soucieuse et fréquente. Sa physionomie étoit en général sérieuse et sombre ; mais personne n'avoit plus de facilité à effacer une prévention désagréable, 11 lui sulfisoit fpour cela de soulever sa
138 ROM.iNS.
paupière, et d*en laisser descendre ce feu céleste don ses yeux étoient animés. Pour les observateurs, ce regard avoit quelque chose d'indicible, qui tenoit d'une organil sation supérieure à celle de l'homme. Pour le vulgaire, il étoit, selon l'occasion, ou caressant ou impérieux : oi! sentoit qu'il pouvoit être terrible.
Antonia étoit d'une certaine force sur le piano; mai-. sa timidité l'empêchoit presque toujours de développer son savoir devant une société nombreuse. Il y a un genre de modestie, et s'étoit le sien, qui consiste à dis- Gimuler continuellement ses facultés poyr ne pas blesser les personnes médiocres, qu'on trouve en majorité partout, et peut-être aussi pour ne pas déplaire à la minorité qui juge, par une apparence de prétention. Elle n'avoit jamais consenti à exécuter un morceau de musique en public que par condescendance pour des invitations qu'elle altribuoit à une simple politesse, et auxquelles elle étoit bien sûre de satisfaire, sans intéresser à ce foible effort de bienséance réciproque toutes les ressources de sentaient; elle avoit elle-mêmeremarqué que les témoignages de satisfaction obligée que recueilloit sa complaisance n'éto'ent pas moindre^s quand elle avoit rendu un passage simplement et suivant les seules règles de l'exécution mécanique, que lorsqu'elle s'étoit trouvée dirigée par une inspiration subite et heureuse, qui la satisfaisoit intérieurement. Elle s'assit donc au piano avec assez de calme, lorsqu'elle y fut appelée, et elle laissoit courir ses doigts sur le clavier avec son indifférence ordinaire, quand ses yeux, distraits par le reflet d'une glace en face de laquelle elle étoit placée, furent frappés d'une illusion élrange et terrible. Lotha-. rio s'étoit approché de son siège, et comme ce siège étoit monté sur l'estrade où étoit placé l'instrument, sa tête pâle et immobile s'élevoit seule au-dessus du cache, mire rouge d'Antonia. Les cheveux en désordre de ce jeune homme mystérieux, la fixité morne de son œil
JEAN SBOGAR. lo9
triste et sévère, la |contcinplatioiî pénible dans laquelle il paroissoit plongé, le mouvement convulsif de ce pli bizarre et tortueux que le malheur sans doute avoit gravé sur son front tout concouroit à donner à cet aspect quelque cliose d'efirayant. Autonia, surprise, interdite, épouvantée, reportant successivement ses regards du pupilre à la glace et de la glace au pupitre, perdit bientôt de vue les notes confuses et jusiju'à l'auditoire qui i'entouroit. Substituant involontairemel; le sentiment dont elle étoit saisie à celui qu'elle avoit à peindre, elle improvisa par une transition extraordinaire, mais qui devoit passer pour un jeu singulier de son imagination plutôt que pour ce qu'elle étoit réellement, une expression de terreur si vraie que tout le monde frémit : et elle se jela dans les bras de madame Alberti, qui la reconduisit à sa place au milieu d'une rumeur d'applaudissements, mêlée de surprise et d'inquiétude. Après l'avoir suivie de l'œil jusqu'à l'endroit où elle s'arrôloit, Lolhario s'approcba d'une harpe, etua mouvement universel de curiosité et déplaisir succéda à celui qui venoit de troubler l'assemblée. Antonia elle-même, rassurée et distraite par une impression nouvelle, exprima la plus vive impatience d'entendre Lothario, et comme il paroissoit craindre que son état ne fût pas devenu assez trtnio qiille pour qu'elle pût prendre part au reste des plaisirs de la soirée, elle se ci ut obligée de lui témoigner par ua regard que son indisposition avoit cessé. Celte marque d'intérêt de Lothario l'avoit vivement toucbée ; mais on auroit dit que Lolhario, plus sensible encore à la légère démonstration qu'il venoit d'en recevoir, avoit changé d'existence pendant qu'Antonia le regardoit. Son front s'étoit éclairci, ses yeux brilloient d'une lumière bizarre; un sourire où se faisoit remarquer un reste d'attendrissement etun commencement do joie embcllissoit eaboiicho sévère. Passant sa main gauche à travers les larges ondes de ses cheveux poui chercber un motif ou un sou-
1^0 n 05! AN s.
Vf iiir, et saisissant de l'autre avec léfçèreté les cordes
de la harpe, de manière à leur imprimer seulement une vibration vague, il eiitraînoit en préludant ces sons fugitifs, mais enchantés, qui tiennent des concerts des esprits, et il sembloil les jeter sans effort et les abandouiieraux airs.
« Malheur à toi, murmura-t-ilj malheur à toi, si jamais lu croissois dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar ! »
^ — C'est, continua-t-il, la fameuse romance de l'anémone, si connue à Zara, et la production la plus nou \elle de la poésie moriaque. Antonia, vivement émue par le choix de cet air et par le son de la voix de Lothario, se rapprocha de madame Alberti, qui étoit très-préoccu pée de son côté. Elle se rappelait aussi celte voix harmonieuse et le iieu où elle l'avoit entendue; mais ce pouvoit être l'effet d'une ressemblance fortuite. Le chant dalmate est trop simple, trop uniforme, trop dépouillée d'orne- ^nents, pour qu'il ne soit pas aisé de se méprendre entre deux voix analogues. Enfin, après un moment de réflexion, Lothario reprit sa romance tout entière, en continuant à s'accompagner de ces accords aériens que la harpe rendoit sous ses doigts, et dont la mélodie religieuse se marioit avec son chant de la manière la plus inposanle. Parvenu au refrain du \ieux Moi laque, il y mit l'accent d'une pitié si douloureuse que tous lescœurs en furent attendris, mais surtout celui d'Antonia, qui altachoit à cette idée un souvenir d'inquiétude et d'effroi. La i^omance de Lothario étoit achevée depuis longtemps, que ses dernières paroles et le redoutable nom de Jean Sbogar retentissoient encore dans sa pensée.
Rêvez, innocentes crétiturc?, el reposez lU.ns le doux sommeil qui tient vos sens assoupis; vous aurez bicnlôt, liclas de tristes veilles et de cruelles insomnies.
MiLTOS.
Au nombre des suppositions qui se succédèrent dans l esprit de madame Alberti à la suite de cette soirée, il y en avoit une qui offroit assez de vraisemblance pour frapper les imaginations vulgaires, et qui ne manquoit pas cependant de cet aspect romanesque qu'elle cberchoit ordinairement dans ses combinaisons. Le reste de ses conjectures étoit si mal fondé qu'elle ne tarda pas à s'en tenir à celle-ci, qui lui convenoit d'autant mieux qu'elle flattoit le plus agréable et le plus dominant de ses sentiments, son amour pour Antonia. L'établissement de cette sœur chérie l'occupoit sans cesse; clic étoit décidée à ne rien négliger pour qu'il assurât son bonheur, et à subordonner à ce seul intérêt toutes les autres convenances. L'immense héritage d'Antonia, celui que madame Alberti devoit lui laisser un jour,éloienl faits pour exciter la cupidité d'une fuule de prétendants, el madame Alberti ne vouloit pas que la vie de sa sœur dépendît de l'homme vil dont l'amour seroit une spéculation et l'alliance un marché. C'étoit d'après les sentiments qu'elle se promettoit de voir éclore en elle qu'elle avoit résolu de disposer de sa main, presque sûre que le cœur d'Antonia, dirigé par le jugement et l'expérience d'une seconde mère, ne pouvoitpas se tromper. Déjà pUisieurs jeunes gens d'une grande fortune ou d'une naissance distinguée s'étoient mis inutilement sur les rangs. Aucun d'eux n'étoit parvenu à fixer l'atlention de sa eœur, et madame Alberti, attentive à épier les moindres sensations de cette âme ingénue et sans détours, ne lui avoit jamais
142 nOM\NS.
surpris un secrrt; le premier aspect de Lolhario sembloit, au contraire, avoir produit sur elle une impression profonde, qui pouvoit seule expliquer la scène singulière du piano. Lothario lui-même n'avoit pas paru moins ému, moins troublé, moins pénétré d'une affection puissante, et l'idée qu'un tel homme, si renommé par l'éclat de son esptit, par la variété de ses talents, par la tendresse et la générosité de son caractère, par la grandeur de ses manières et la pureté de ses mœurs, pourroit devenir l'époux d'Antonia, étoitpour madame Alberti la p'iis douce des illusions. Qu'étoit cependant ce Lothario, et comment lier des relations aussi sérieuses avec un inconnu qui s'obslinoit, de l'aveu de tout le monde, à s'entourer du mystère le plus suspect? Ce problème n'inquiéta qu'un moment madame Alberti. En peu de temps elle eut trouvé des explications atout, et elle eut l'art ouïe bonheur de les rattacher toutes à sa première pensée, avec assez d'apparence de vérité pour qu'Anlonia même, qui ne voyoit pas toujours les choses des mêmes yeux, demeurât sans objection et sans réponse. Il est vrai que son cœur comuiençoit à s'intéressera cette hypothèse et à souhaiter qu'elle fût la réalité, non qu'elle ressentît pour Lothario ce mouvement de sympathie douce qui indique le besoin d'aimer, cet attrait indéfinissable qui fait qu'on cesse d'être soi pour vivre de l'existence d'un autre : ce qu'elle éprouvoit n'avoit pas encore ce caractère; c'étoit plutôt l'entraînement d'une âme soumise, la résignation de la foiblesse qui ne demande qu'à être protégée, la dépendance volontaire d'une créature timide et sensible envers celle qui lui impose de la confiance et du respect. Tel lui avoitparu Lothario, et le premier regard de ce jeune homme s'étoit arrêté sur elle avec tant d'empire-, qu'il lui sembloit qu'à compter de cet instant il eût pris des droitssur sa destinée.
Je n'ai pas dit jusqu'ici quelle étoit la supposition de
JEAN snoGAii. i^r.
madame Alberli. Elle pensoit, avecassez de raison, qu'en retranchant de l'iiisloire de Lothario ce que les bruits populaires y avoient njouté de ridicule et d'absurde, il restoit probable que sa condition et sa fortune étoient tout ce qu'annonçoient son éducation et sa miignificence; que s'il avoit des raisons pour cacher son nom et son rang, elles ne pouvoient être que momentanées; que ce déguisement n'avoit rien d'alarmant pour l'amour d'Antonia, qui n'étoit au-dessous d'aucune alliance; que le désir de frapper son attention, de se rapprocher d'elle et d'intéresser son cœur par des considérations indépendantes de celles qui déterminent la plupart des mariages, étoit probablement au contraire le principal objet de ces^apparences mystérieuses dont Lothario avoit voulu s'envelopper; que lesphis extraordinaires, les plus inexplicables des faits qui serapportoientà lui n'étoient sans doute que des mensonges habilement insinués aux gens d'Antonia par des personnes apostées, dans l'intention d'augmenter l'incertitude où l'on vouloit la retenir ; et celte dernière conjecture n'étoit pas elle-même dénuée de preuves, car il étoit impossible de se dissimuler que Lothario eut pris une grande part aux derniers événements de la vie d'Antonia. G'étoit, tout bien considéré, le jeune homme qui avoit passé prés d'elle au retour du Farnedo, en chantant le refrain du Morlaque, et ce jeune homme n'étuit pas sans dessein à Trieste. Les apparitions qui alarmoientsi souvent Antonia, et qui avoient inspiré tant d'inquiétude à madame Alberti, lorsqu'elle les regardoit comme les illusions d'un esprit malade, pouvoient aussi procéder delà même cause. Si elle en avoit exagéré ou changé quelques circonstances, c'estle propre des âmes foibles cjui ont tout à redouter, et des âmes tendres qui croient n intéresser aniais assez. Enfin l'événement du Duino n'étoit pas expliqué. Gonnnent les brigands, animés au pillage età l'assassinat, auroient-ils cédé au seul aspect d'un jeune moine arménien, si cet homme redoutable par sa valeur et peut-
Ui hOMANS.
ùli\' par sa icnoiniiiêe ne Icair avoit pas imposé une ternnir invincible, en s'élançant de la Yoiture gù madame Aiberli lui avoit accordé une place? Nul doute qu'il n'en aii renversé plusii'urs autour de lui avant de les disperser, el qu'ensuile indécis au milieu de la nuit, sur une route qu'il n'avoil jamais parcourue, il ne se soitlrouvé dans iimpossibililé de rejoindre ses compagnons de voyage. Quel seroit ce moine armé contre les statuts de son ordre, el qui se dévoue avec tant de courage et d'oubli de luimême pour quelques étrangers, sinon un amant dégui é qui veut sauver Antonia ou qui veut mourir pour elle? Si 1 i vision pieuse du postillon étoit, comme il n'y avoit pas à en douter, l'erreur d'un homme du peuple tout à fait privé de lumières, quelle e>plicalion pouvoit-on substituer à celle de madame Alberti? Il resloitdes choses douteuses et incompréhensibles; niais il seroit étonnant qu'il n'y en eût point dans la vie d'un homme qui cherclie à mulliplier autour de lui les incertitudes et les mystères, el ([\n atonie l'habileté nécessaire pour préparer, combiner, faire valoir les moyens qu'il emploie dansée dessein. Lothario aimoit, il adoroit Antonia, et toutes ses actions annonçoient d'îiilleurs un homme si judicieux et si éclairé, qu'il étoit impossible d'attribuer la bizarrerie apparente de quelques-unes de ses démarches à un travers d'esprit. 11 avoit ses raisons ; et pourquoi les chercher avant le temps? Ce qu'il y avoit d'important pour ma^ dame Alberti, c'étoit de connoître mieux Lothario, de s'assurer par une fréquentation plus habituelle de cette perfection de carac tére que l'opinion générale lui attribuoit, et de voir se déclarer sous ses yeux les sentiments (qu'elle n'avoit fait que soupçonner jusqu'alors. Lothario ne fuyoit pas ces réunions générales où chacun est tributaire de son talent. Il évitoit les sociétés particulières, où il Tant porter delà confiance ou des affections, etil étoit ii:i n rare, comme lavait observé Matteo, qu'il consentit u y paroilre plus d'une fois. Cependant il saisit avec eni-
JEAN SBOGAR. Ii5
prossfmont, fjuonci cllo lui fut présonléc, l'occasion do voir chez elles madame Alberli et sa sœur; et celte siii^ularilc, promptement remarquée de tout le monde, débarrassa x\t]lonia de beaucoup de prétentions ennuyeuses, lue visite de Lolhario avoit l'air d'une démarche,' et une démarche de Lolhario excluoit jusqu'aux hommes qui pouvoient rivaliser avec lui, quant à de certains avantages, parce qu'il conservoit sur eux des avantages qui ne sont jamais méconnus par le vulgaire et par l'imagination même des femmes les plus éprises de l'éclat et du bruit, une âme sérieuse, Un caractère imposant et une vie cachée.
On a vu que l'impression qu'avoit ressentie Antonia à la vue de Lothario ne ressembloit point à celles qui annoncent la naissance du premier amour dans les cœurs ordinaires. Une circonstance jjien indifférente en ellemême, et dont l'effet n'éloil cependant pas entièrement détruit, celte singulière illusion de la glace où Lothario lui apparut, y avoit mêlé une sorte de trouble et de terreur indéfinissable. L'intérêt qu'elle prenoit à Lothario* le penchant qui l'entraînoit vers lui, n'avoient toutefois pas moins de puissance pour avoir moins de douceur. II portoit une empreinte de fatalité qui suiprenoit, qui épouvantoit quelquefois Antonia, mais dont elle n'esbayoit pas de se défendre, puisque madame Alberti approuvoit ce sentiment, et trouvoil même un certain plaisir à le nourrir, Elle s'étonnoit pourtant que l'amour fùl si différent de l'idée qu'elle s'en étoit foite, sur les peintures tendres et passionnées des romanciers et des poètes. Elle n'y voyoit encore qu'une chaîne austère et menaçante qui l'enveloppoit de liens inflexibles, et dont elle se seroit inutilement efforcée de secouer le poids. Seulement, quand Lothario, distrait pour elle de ses sombres rêveries, daignoit se livrer un moment avec un naturel plein de grâce aux simples entretiens de l'amitié familière ; quand celte fierté sourcilleuse, quand celtle
tension douloureuse de l'esprit qui donnoit à sa physionomie une dignité si majestueuse et si triste à la fois, faisoit place à un doux abandon; quand un sourire vcnoit à éclore sur cette bouche qui e:i avoit depuis si longtemps perdu l'habilude, et rendoit à ses traits sévères une sérénité franche et pure, Anionia, transportée d'une joie qu'elle n'avoit jainais connue, comprenoit quelque chose du bonheur d'aimer un êlre semblable à soi, et d'en être aimée sans partage : c'étoit encore Lothario qui la faisoit naître, mais c'étoit Lothario dépouillé de ce je ne sais quoi d'étrange et de redoutable qui alarmoit sa tendresse. 11 est vrai que ces instants éloient rares, et qu'ils passoient rapidement; mais Anionia en jouissoit avec tant d'ivresse, qu'elle étoit parvenue à ne plus désirer d'autre félicité; et elle étoit si peu maîtresse alors de dissimuler ce qu'elle éprouvoit, que Lolhario ne put longtemps s'y méprendre. Dès la première fois qu'il en fit l'observation, on s'aperçut qu'elle n'étoit pas pour lui sans amertume; son front se rembrunit, son sein se gontla, il appuya fortement sa main sur ses yeux et il sortit. Dès lors, il sourit plus rarement encore; et, quand cela lui arrivoit, il se hâtoit de tourner sur Antonia un œil soucieux et chagrin.
Son amour pour elle n'étoit plus un secret. On sentoit que toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions se rapportoient à elle, et qu'elle étoit 1 idée unique et le seul but de sa vie. Mailame Alberti n'en doutoit point, et Antonia se le disoit quelquefois à ellemême dans un mouvement d'orgueil qu'elle avoit peine à réprimer : mais l'amour de Lothario, marqué d'un sceau particulier, comme l'existence entière de cet liomme inconcevable , n avoit rien de commun avec le sentiment qui porte le même nom dans la société : c'étoit une affection grave et réfléchie, avare de démonstrations et de transports, qui se satisfaisoit de peu, et qui sp recueilloit en eUe->même avec une reserve excès-
JEAN SBOGAR. i47
sive aussitôt qu'elle pouvoit craindre d'être trop bit'ii ntendue. Le feu de ses regards le Irahissoit souvent : mais, à l'expression ineffable du sentiment chasie et doux qui remplaçoit bientôt l'accès de celte fièvre passagère, Lotliario ne paroissoit plus un amant. On au roi t dit un père à qui il ne reste plus qu'une fille, qu'une seule fille, el qui a concentré en elle toutes les affections qu'il lui a voit été permis un jour de partager entre d'autres enfants. 11 se révéloit alors dans sa passion pour Antonia quelque chose de plus puissant, de plus grand que l'amour, une volonté dominante de protection si bienveillante et situtélaire, qu'on ne peindroit pas autrement celle de l'ange de lumière qui veille à la garde de la vertu, et qui l'escorte depuis le berceau jusqu'à la tombe. C'étoit aussi l'espèce d'ascendant qu'il exerçoit sur cette jeune fille, et qu'on ne pouvoit comparer à rien dans l'ordre des relations purement humaines. L'imai^mation tendre et un peu superstitieuse d'Antonia n'avoit pas oublié cette idée dans la foule des hypothès s que l'existence incompréhensible de Lothario lui faisoit concevoir et rejeter tour à tour; mais elle s'en jouoit avec ellemême et avec madame Alberti, comme d'une illusion ' sans conséquence. Lothario s'appeloit, dans leurinlimité,
I'AnGE n'.AîSTO.MA.
liN lîOMVNS.
Hélas! 1.1 plus douce pers lective qui puisse flatter mon coiiir. cest l'iuiéantissem'^nt. Oh 1 ne va pa ^ me tr.imper, unique espoir qui me reste! Il me semble que j*oserois maintenaut supp'ior mon ju:;eilem'anéaiitir. Il me semble que je le trouverois maintenaiu disposée mexaucer. Alors, ô ravissante pensée, alors je neseros jilusl Jerelombrroisdansle cr.lnieinviolaLleduné;iiit, effacé, retranché du nombre des êtres, oublié l'e toutes les créatures, des anges et de Dieu même! Dieu loul-pnissant, nie voici : daigne me lendre au chaos d'oii tu m'as tirél Klopstock.
Un jour, au déclin du soleil, Anfonia éloit entrée dans l'église de Saint-Marc pour prier. Les derniers rayons du crépuscule expiroient à travers les vitraux sous les grands cintres du dôme, et s'éteignoient tout à fait dans les recoins des chapelles éloignées. On voyoit à peine briller de quelques reflets mourants les parties les plus apparentes des mosaïques de la. voûte et des murailles. De là les ombres croissantes descendoient toujours plus épaisses le loncr des fortes colonnes de la nef, et finissoient par inonder d'une obscurité profonde et immobile la surface inégale de ses pavés, sillonnés comme la mer qui les entoure, et qui vient souvent jusque dans le lieu saint reconquérir son empire sur les usurpations de l'homme. Elle aperçut, à quelques pas d'elle, un homme à genoux, dont l'attitude annonçoit une âme fortement préoccupée. Au même instant un des clercs de l'églii^e vint déposer une lampe devant une image miraculeuse, suspendue en cet endroit, et la fla:îime agitée par le mouvement de sa marche répandit autour de lui une clarté faible et passagère, mais qui suffit à Antonia pour reconnaître Lothario. Use levoit avec précipitation et il alloit disparoître, lorsquAntonia se trouva au-devant de ses pas sur le parvis. Elle saisit son bras, et marcha quelque. temps sans lui parler; puis, avec une effusion pleine de tendresse ;
— Eh quoi! Lothario, lui dit-elle, quelle inquiétude vous tourmente! Rougirioz-vous d'être chrétien, et celte cioyance esl-ello si indigne d'une âme forte, qu'on n'ose l'avouer devant ses amis? Qunnt à moi, le plus grand de mes chagrins, je puis vous l'cissurer, éloit de douter de votre foi, et je me sens suulagé.» d'une peine morlelle* depuis que je suis sûre que nous roconnoissons lemème' Dieu, et que nous attendons le même avein'r.
— Hélas! que dites-vous, chère Ânlonia? répondit Lothario. Pourquoi faut-il que ma mauvaise destinée ait amené cctle explication. Cependant je ne l'éviterai pas : il est trop affreux d'abuser une âme conmie la vôtre. L'homme, mal organisé peut-être, qui ne croit pas à la religion dans laquelle il est né; qui plus malheureux encore, ne comprend ni la grande intelligt^ncequi gouverne le monde, ni la vie immortelle de l'âme, est plus digne de pitié que d'horreur; mais s'dcachoit ton incrédulité sous des pratiques pieuses, s'il n'adoroit que pour tromper le monde tout ce que le monde adore, si sa raisou supeibe désavouoit l'hommage qu'il rend au culte public à l'instant même où il se prosterne avec les fidèles, cet homme seroit un monstre d'hypocrisie, la plus perfide et la plus odieuse des créatures. Voyez plutôt mon cœur dans toute son infirmité et dans toute sa misère. Balancé depuis l'enfance entre le bescin et rimpossiiilité de croire; dévoré de la soif d'une autre vie et de l'impaiience de m'y élever, mais poursuivi de la conviction du néant comme d'une furie attachée à mon existence, j'ai longtemps, souvent, partout cherché ce dieu que mon désespoir implore, dans les églises, dans les temples, dans les mosquées, dans les écoles des philosophes et des prêtres, dans la nature entière, qui me le montre et qui me le refuse ! Quand la nuit déjà avancée me permet de pénétrer sous ces voûtes, et de m'humilier sans êli e vu sur les degrés de ce sanctuaire, j'y viens supplier Dieu de se communiquer à moi. iMa voix le prie, mon cœur Tappelle, et rien ne rne
r(''pond. Plus fiéqucininent, parce qiraIorf= je suis plus sûr de ne pas tromper un témoin par des démonstrations m;il interprétées, c'est au milieu des bois, c'est sur le sable des rivages, c'est couché sur une barque abandonnée à la mer, que j'invoque cette lumière du ciel, dont la douco influence me guériroit de tous mes maux! Combien de fois e! avec quelle ferveur, ô ciel, je me suis prosterné devant cette créa'ion immense en lui demandant son au teur! Combien j'ai versé de larmes de rage, lorsqu'enre; descendant dans mon cœur je n'y ai trouvé que li doute, l'ignorance et la mort! Antoi.in, vous tremblez d m'entendre! Pardonnez-moi, plaignez-moi, et rassurez vous ! L'aveuglement d'un malheureux, désavoué du ciel, ne prouve rien contre la foi d'une âme simple. Croyez, Antonia! votre Dieu exis'e, votre âme est immortelle, votre religion est vraie. Mais ce Bien a réparti ses grâces < et ses châtiments, avec l'ordre merveilleux, avecl'intelli-: gence prévoyante qui régnent dans tous ses ouvrages. Il a donné la prescience de l'immortalité aux âmes pures, pour qui l'inunortalité est faite. Aux âmes qu'il a dévouées d'avance au néant, il n'a montré que le néant.
— Le néant! s'écria Antonia î Lothario, y pensezvous? Ah! mon ami, votre âme n'est pas dévouée au néant! Vous croirez, ne fut-ce qu'un moment, un seul moment; m.ais il arrivera l'instant où l'immortalité se fera sentir à la raison de Lothario, comme à son cœur! Lame de Lothario seroit mortelle, Dieu (out-puissant! et à quoi serviroit la création tout entière, si l'âme de Lotlinrio devoit finir? Oli! pour moi, continua-t-elle, avec plus de calme, je sens bien que je vivrai, que je ne finirai plus, que je posséderai tout ce qui m'a été si cher, dans un avenir sans vicissitude, mon père, ma- mère, ma bonne sœur... et je sais que toutes les douleurs de la vie la plus pénible, toutes les épreuves auxquelles la Providence peut soumettre une foible créature dans ce court passage de la naissance à la mort, ne me réduiront jamais
JEAN STJOGA?.. 151
à un désespoir absolu, parce que l'cternitè me r>.Ac pc;ur aimer et pour être aimée.
— Pour aimer! Antonia, dit Lothario. Quel homme est digue d'être aimé de vous?
11 achevoit ces paroles eu entrant dans le salon de madame Alberti, qui lui sourit d'uu air significalif. Lothario sourit aussi, mais ce n'étoitpas de ce sourire enchanteur qu'unedisiraction houreu.^e lui enlevoit quelquefois; c'étoit d'un souiire amer et douloureux qui paroissoit èlr.mger à son visage.
Antonia coinmençoit à trouver une explication à la profonde tristesse de Lothario. Elle concevoit comment cet infortuné, déshérité de la plus douce faveur de la Providence, du bonheur de connoitre Dieu et de l'aimer, et jeté sur la terre comme un voyngeur sans but, devoit fournir avec impatience cette carrière inutile et aspirer au moment d'en sortir pour jaiuais. Il paroissoit d'ai! leurs qu'il étoit seul au monde, car il ne parloit jamais de ses parents. S'il s'étoit connu autrefois une mère, il i'auroit nommée sans doute. Pour un homme qui n'étoit lié par aucun sentiment, ce vide immense où son Ame étoit plongée ne pouvoit manquer d'êlre efhvayant et terrible, et Antonia, qui n'avoit jamais supposé qu'une créature pût tomber dans cet excès de misère et de solitude, ne le conlemploit pas sans épouvante. Elle réflcchissoit surtout avec un serrement de cœur extrême à cotte idée de Lothario, qu'il y avoit pour certains êtres I éprouvés de Dieu une prédestination du néant qui faisoit leur malheur en ce monde d*^. la conviclion de ne point revivre dans un autre. Elle nensoit pour la première fois à ce néant effroyable, à la profonde, à l'incommensurable horreur de cette sépara! ion éternelle; (lie se mcltoit à la place du malbeureux qui ne voyoit dans la vie qu'une succession de morts parlielles qui aboutissent à une mort complète, et dans les affections les plus délicieuses, que l'illusion fugitive de deux cœurs
152 nOMANS.
de cendre ; elle imagiiioit la terreur de l'époux qui presse dans ses bras son épouse bien-aiinée, quand il vient à songer qu'au bout de quelques années, de quelques jours peut-être, tous les siècles seront entre eux, et que chaque moment de ce présent qui s'écoule est un à-compte donné à l'avenir sans fin; et dans celte méditation douloureuse, elle éprouvoit le même sentiment qu'un pauvre et foible enfant, égaré dans les bois, qui, d'erreurs en erreurs et de détours en détours, seroit arrivé, sans moyen de reconnojtre sa trace et de retourner sur ses pas, au penchant rapide d'un précipice. Absorbée dans ces réflexions, comme par un rêve pénible, elle s'étoit levée de son siège, pendant que madame Alberti et Lothario la regardoient en silence, et elle avoit gagné sa chambre. A peine y fut-elle arrivée que son cœur, affranchi de toute contrainte extérieure, se soumit sans résistance à l'oppression qui l'accabloit, et goûta la liberté de souffrir avec une sorte de volupté. Jusque-là les passions avoient exercé un peu d'empire sur elle, et l'amour même que madame Alberti aimoit à voir développer en elle pour Lothario ne s'y étoit pas manifesté par ces orages qui accompagnent les sentiments exaltés, qui augmentent l'action de la vie, et qui font parvenir toutes les facultés à leur plus haut degré de puissance. Elle avoit conçu qu'elle aimoit Lothario, et cette persuasion pleine de douceur et d'abandon n avoit rien coûté à son bonheur. Mais cette pensée d'anéantissement ou de damnation, la damnation, l'anéantissement de Lothario, soulevoit dans son cœur les idées les plus tumultueuses et le remplissoit de confusion et de terreur.
— Quoi! disoit-elle, au delà de cette vie si rapidement écoulée... rien! plus rien pour lui! et c'est lui qui le pense! et c'est lui qui le dit! et c'est lui qui nous menace, de ne le revoir jamais dans l'endroit où l'on se reverra pour ae plus se quitter I
JEAN SBOGâR. 155
Le néant! qu'est-ce donc que le nè;\nt? et qu'est-ce que l'éternité si Lolbario n'y est point?
Pendant qu'elle cherchoit à se rendre compte de celte pensée, elle s'éloit, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main s'appuyoit sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et tomba à genoux :
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, vous à qui l'espace et l'éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant, n'avez-vous rien fait pour Lolhario?
En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut rappelée à elle par l'impression d'une main qui la soutenoit, celle de madame Alberli, qui avoit quitté Luihario pour la suivre, dans la crainte qu'elle ne fût malade...
— Tranquillise-toi, pauvre Antonia, lui dit madame Alberti; tes aïeux ont donné des princes à l'Orient, et ta fortune se compte par millions. Tu seras l'épouse de Lothario, quand il serait fils de roi.
— Qu'importe,répondit Antonia d'un air égaré, qu'importe s'il ne ressuscite point?
Madame Alberti, qui ne pouvoit pas saisir le sens de ces paroles, secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme malgré elle dans une conviction désolante qu'elle a longtemps et inutilement repoussée...
— Malheureuse enfant! dit-elle en la pressant dans ses bras et en l'arrosant de ses larmes, que tu fais de mal à la sœur! Ah! si le ciel te réserve à cette infortune, puissé-je du moins mourir avant d'en être témoin l
154 IlOMANS.
On est détrompé sans nvoir joui ; il reste encore des désirs, et Ion n'a plus d'illusions. L'imagination est nthe, abondai;le et mei veilleuse, l'existence pauvie, sèche et désenchantée. On ha! ite avec un cœur plus ou moins vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.
Chateaubriand.
L intimité de Lolli ai io étoit devenue un besoin pour Antonia, que l'espérance de ramener son cœur à la foi enflaminoit d'un zèle plein de tendresse, et qui l'aiuîoiî déjà vivi ment avant de s'être avoué qu'elle l'aimoit. Elle n'étoit pas moins précieuse à madame Alberti, qui, de plus en plus inquiète sur le sort d'une jeune filie sans appui, qui enlroit dans le monde avec une organisation déb le, une santé chancelante, et une disposition extrême à subir douloureusement toutes les impressions fortes, ne concevoit la possibilité de lui assurer quelque bonheur qu'en lui faisant trouver, dans une affection puissamment sentie, une proîection déplus contre les froissements de la vie. Elle voyoit un grand avantage à aider de bonne heure l'attachement presque maternel qu'elle avoit pour sa sœur, du secours d'un sentiment plus tendre encore et plus prévoyant, tel qu'Antonia l'avoit sans doute .inspiré à Lolhario, quoique, p ir une singularité difficile ti définir, il évitât de rapporter ce qu'il éprouvoif. si évidemment à aucun être particulier. On auroit cru qu'il :\;:o:t formé dans un monde plus élevé quelque type, ailmirable do perfection dont la figure et le caractère d'Anlonia ne faisoient que lui retracer le souvenir, elf que s'il arrêtoit sur elle ses regards avec une attention si vive et si tendre, c'est que ses traits réveilloient une réminiscence dont rol)jct n'étoit pas sur la terre. Cette
JE.VN SCO G A Pu 155
circonstance avoit entretenu dans leurs rapports une sorte de mystère pénible, qui étoit à cliarge à tous, mais que le temps seul pouvoit éclaircir. Antonia se trouvoit assez heureuse d'ailleurs de l'amitié d'un homme tel que Lothario ; et son ame timideet défiante, qui comprenoitbienun autre bonheur, n'eût pas osé le désirer. Sa vie s'embellissoit de l'idée qu'elle occupoit la vie {l.i Loihario, et qu'elle avoit pris dans les pensées de cet jiomine extraordinaire une place ({ue personne, peuN être, ne parlageoit avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmenloit tous les jours, et s'augmentoit surfont de ce qui s^mbloit propre à la dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Alberti, en reposant ses yeux sur le doux sourire d'Antonia, il avoit parlé de son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s'étoîent mouillées de larmes.
Cette disposition mélancolique de l'esprit qui leur étoit commune les éloignoit des lieux publics et des plaisirs bruyants auxquels les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l'année. Leur temps se passoit ordinairement en promenades sur les Lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Crenla. Cependant, de tous les lieux où ils aimoient à se retrouver, il non étoit aucun qui leur offrît plus de charmes qu'une île étroite et allongée, que les habitants de Venise appel'ent le Lido, ou le rivage, parce qu'elle tertnine en elfi'l les Lagunes du côté de la grande mer, et qu'elle est comme leur limite. La nature semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de tiistesse et de solennité qui ne réveille que des sentiments tendres, qui n'ex- ' cite que des idées graves et rêveuses. Du côté seulement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins, de jolis vergers, de petites m.aisons simples, mais pittoresques. Aux beaux jours delête de l'année, c'est le rendezvous des gens du peuple, qui viennent s'y délasser des
ir.G tlOMANS.
fatigues de la semaine, par des jcax et des danses cham- l ]!Cli\'S. De là, Venise se développe aux yeux dans toute ~ sa magnificence; le canal, couvert de gondoles, présente 1' dans sa vabte étendue l'image d'un fleuve immense, qui '^ baigne le pied du palais ducal et les degrés de Saint- Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessous de ces dômes majestueux les murs noircis par le temps de l'inquisition d'État, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes ^. d'une lyranme inquiète et jalouse que ces cachots ont m\ dévorées. ^i
En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l'aspect d'un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s'é:end en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou qui s'y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croiroit, au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne renferme d'autres mystères que cenx du plaisir; il est consacré aux mystères de la mort. Un grand nombre de tombes éparses , chargées de caractères singuHers et inintelligibles pour la plupart des promeneurs, semblent annoncer la dernière demeure d'un peuple effacé de la terre, qui n'a point laissé d'autres monuments. Cette idée imposante qui rassemble, qui confond avec le sentiment de la brièveté de la vie celui de l'antiquité des temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que cellaQ^ qui nait sur la pierre mortuaire d'un homme que nous avons connu vivant; mais elle n'est qu'une erreur. On n'a pas fait quelques pas que la rencontre d'une pierre plus blanche, ornée d'une manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine fanées qu'est venu y déposer l'amour conjugal, la piété filiale en deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont empruntées à la langue d une nation à laquelle Dieu a promis de ne point finir, el qui vit séparée des hommes, au milieu des hommes avec lesquels elle n'a pas même
le droit de mêler sa poussière. C'est le cimetière des Juifs. Eu redescendautà Topposé de Veuise, tout à coup les arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux el Piétri ne se fait plus remarquer que d'espace en espace ; la végétation disparoit enfin tout à fait, et le pied s'enfonce dans un sable léger, mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, ou plutôt l'œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces monuments somptueux, ces bâtiments élégamment pavoises, ces gondoles agiles, qui, un moment auparavant, l'occupoient de tant de distractions brillantes et flatteuses, il n'y a pas un récif, pas un banc de sable qui le repose dans celte vague étendue. Ce n'est plus la surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui embellissent, de leur cours toujours égal, des rues où chaque maison est un palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer indépendante, de la mer qui ne reçoit point les lois de l'homme, et qui baigne mdi!féremn;ent des villes opulentes ou des grèves stériles et désertes.
Ce genre d'idées étoit d'une nature bien sérieuse pour l'âme timide d'Antonia, mais elle s' étoit peu à peu familiarisée avec les scènes et les images les plus sombres, parce qu'elle savoit que Lothario y prenoit plaisir, et qu'il ne goûloit avec douceur, avec plénitude, le charme d'une conversation recueillie que dans les solitudes les plus agrestes. Ennemi des formes du monde qui contraignoient, qui réprimoient l'expansion de son ardente sensibilité, il n'étoit véritablement lui que lorsque le cercle de la société étoit franchi, et que, seul avec la nature et l'amitié, il pouvoit donner carrière à l'impétuosité de ses pensées souvent bizarres, toujours énergiques et franches, quelquefois grandes et sauvages couime le désert qui l'inspiroU. C'est alors surtout que
Lothario paroissoit quelque chose de plus qu'un homme. C'est quand, libre des convenances qui rapetissent Thommo, il sembloit prendre possession d'une création à part, e! respirer du poids des institutions sociah s dans \m endroit où elles n'avoient point pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les pas du voyageur n'ont jamais foulé, il rappeloit quelque chose de la beauté d'Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l'avoit considérée dans cette situation à cette partie supérieure du Lido où se trouve le cimetière des Israélites. De là, pendant qu'il portoit alternativement ses regards sur Venise et sur la mer, sa physionomie si mobile, si animée, si expressive, peignoit ce qui se passoit en lui avec autant de netteté, autant de précision que 1 parole. On lisoit dans ses regards le rapprocbement pénible que faisoit son esprit de^ces tombeaux intermédiaires entre un monde tumultueux et la monolomie éternelle des mers avec le terme de la vie de l'homme, qui est aussi placé, peut-être, entre une agitation sans but et une inaction sans fm. Sa vue s'arrêtoit douloureusement aux dernières limites de l'horizon du côté du golfe, comme si elle eût cherché à les reculer encore, et à trouver au delà quelque preuve contre le néant. Un jour Antonia, pénétrée de cette idée comme s'il la lui avoit communiquée, s'élança jusqu'à lui du tertre où lUe étoit assise, et, saisissant sa main de tonte la force dont elle étoit capable :
— Dieu, Dieu! s'écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêloit au piemier nuage.... il est là!
Lothario, moins surpris que touché d'avoir été compris, la pressa contre son sein.
— Dieu manqueroit dans toute la nature, répondit-il, qu'on le trouveroit dans le cœur d'Antonia.
Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, picnoit moins d'intérêt à ceux qui se tournoient vers
JEAN SBOGilR. 159
ces grands objets de méditation, parce qu'elle croyoH sans effort, avec une foi naïve, et qu'elle n'avoit iamnis supposé qu'on piil mettre en doute les seules iiléos sur lesquelles reposent le bonheur ( t les espérances de l'homme. Quelques circonstances lui avoient donné lieu de croire que les opinions religieuses de Lothario n'étoienl pas d'accord en tout avec celles d'Anlonia; mais elle étoit loin de penser que cela s'étendît jusqu'aux principes fondamentaux de sa croyance, et ce petit défaut d'harmonie entre des cœurs qu'elle vouloit unir l'inquiéloit bien légèrement. Quelque parfiit que fût Lothario, elle sentoit qu'il pouvoit se tromper, mais elle étoit sûre qu'un homme aussi parfait que Lothario ne pouvoit pas se tromper toujours.
Ji' sii"C les (lents quand je vois les injustices; (\v.i se comiiulUiil, el loiniiunil on pC' su, utc ('e |>:iiivtos ii:isi'r, l.'l-s mu iio'.n de la jiisti e el des lois.
GOETHK.
Un jour que leur promenade s'achevoit plus tard que de coutume, à une heure où l'obscurité qui commençoit à s'étendre sur la mer ne laissoit plus distinguer Venise qu'aux lumières éparses de ses bâtiments; dans le silence où reposoit toute la nature, et où l'oreille sais"ssoit facilement les moindres bruits, celle d'Antonia fut tout à coup frappée d'un cri extraordinaire qui n'étoit cependant pas nouveau pour elle et qui la fit tressaillir. Elle se souvenoit de l'avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y avoit rencontré un vieux poët(^ morlajue, et, depuis, aux environs du château de Duino, quand le moine arménien s'étoit élancé au milieu des
IGO ROMANS.
brigands ot lesavoildispersés devant lui. Elle se rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de l'œil Lothario, qui éloit debout à la proue de la gondole. Peu après, ce bruit se renouvela, mais il partoit d'un point beaucoup plus voisin, et au même instant la gondole éprouva une secousse violente, comme si elle avoit été touchée par une aulre. Lothario n'y étoit plus. Anionia poussa un cri et se leva précipitamment en l'appelant. La gondole restoit immobile. Un grand bruit qui se faisoit à Côté fixa son attention, et changea son épouvante en curiosité. Elle distinguoit très-bien, dans celle rumeur confuse, la voix de Lothario qui parloit avec autorité au milieu d'une poignée d'hommes assemblés sur un bateau découvert. 11 ne lui fallut qu'un moment pour comprendre que ces hommes éloient des sbires déguisés qui conduisoient un prisonnier à Venise, et qui se plaignoient qu'on leur eût fait perdre leur proie. Indigné en effet de la violence qu'on faisoit à ce mi^érable, et ne voyant, dans les traitements rigoureux qu'il éprouvoit, qu'un abus odieux de la force, Lothario s'éloit élancé sur le bâtimeni, et avoit délivié l'inconnu en le précipitant dans la mer, d'où il pouvoit gagner un bord voisin à la nage. Les sbires éclatèrent d'abord en n'proclieset en menaces, car ce prisonnier éloit fort importcint; on avait même des raisons de penser que c'étoit un émissaire de Jean Sbogar, et ils attendoient un grand prix de leur capture ; mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnoissant Lothario, dont l'influence mystérieuse servoit de frein, dans ces temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d'eux une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la o^ondole, où son retour mit un ternie auv inquiétudes d'Antonia. A Tnistantoù ils entroienl dans le canal, le cri singulier qui avoit averti quelque temps auparavant ratlention de Lothario se fit entendre de
JEAN SB 0 GAP.. loi
.nouveau à la pointe de la Judecque. Antonia présuma 'que l'homme que Lothario venoit de tirer des mains des ^sbires étoit abordé en cet endroit, et qu'il en donnoit connoissance à son libérateur, pour lui apprendre qu'il n'avoit pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d'Antonia, qui, à travers la crainte vague qui l'occupoit encore, jouissoit vivement de la perfection de l'âme de Lothario, qu'elle avoit vu toujours prêt à se révolter contre l'injustice et à se dévouer pour le malheur. Elle concevoit que cette impétuosité invincible de sentiments l'exposoit à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais elle nesupposoit pas qu'on pût blâmer jamais des fautes aussi nobles dans leur motif.
Madame Alberti recevoit rarement du monde, parce qu'elle avoit remarqué que ce genre de distraction, qui consiste le plus souvent dan^ un écbange de bienséances réciproquement iiriportuuies, convenoit peu à Ântoiiia, dont les goûts la dirigeoient en toutes cboses. Cependant ce jour-là même, contre l'ordinaire, elle attendoit une société assez nombreuse, qui arriva presque en même temps qu'elle. Déjà le ])ruit du singulier incident qui venoit de se passer s'étoit répandu dans les groupes de la place Saint-Marc, et l'opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avoit présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple vénitien, qui est enap[»arence le plus souple de tous et le plus facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux de sa liberté; et, dans ces monieuts de tourmente publique où le pouvoir indécis passoil de main en main à la merci du hasard, il se rattachoit avec enthousiasme à tout ce qui paroissoit garantir son indépendance ou la défendre dans l'absence des institutions. La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiétoit, révoltoit
son irrilabililé ombiageuse, et il éloil bien moins porté à voir, dans les actes tes plus légitimes de l'autorilé, ce quelle faisoit pour maintenir sa sécurité, que ce qu'elle pou voit faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbo2ar étoil parvenu à Venise comme celui d'un homme dangereux et redoutable ; mai^ il n'y avoit jamais donné d'alarmes, parce que sa tioupe, trop peu nombreuse pour tenter un coup de main sur une grande ville, ne porloit guère les ravages que la renommée lui reprochoit que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les habitants des Lagunes étoient aussi étrangers que s'ils en avoient été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar n'étoit donc pas un ennemi pour Venise, et l'on ne voyoit généralement dans l'action de Lolhario qu'un de ces mouvements de générosité énergique qui paroissoient si naturels à son caractère, et qui lui avoiert déjà gagné l'affection des classes inférieures et l'estime de tout le monde. La conversation se tourna naturellement sur cet objet dans le cercle de madame Âlberti, malgré l'embarras visible de Lothario, dont la modestie ne siipportoit pas les moindres éloges sans impatience, et rien n'annonçoit que cette thèse inépuisable dans le style de la politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande satisfaction de l'homme qui en étoit l'objet, lorsque Antonia, tourmentée du malaise que maiàfestoit saphysionnomie, s'empressa de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager Lotiiario du poids d une admiration importune.
— Si cependant, dit-eile, en souriant, le seigneur Lothario s'étoit trompé sur l'objet de son généreux dévouement, si la mauvaise opinion qu'il a des sbires s'étoit trouvée cette fois en défaut, s'il avoit joint au malheur d'entraver l'action des lois et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible, celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables qu'aucune classe de la société ne réclame, de faire ren-
trerdansle monde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne mari|uent leurs jours que par des scélératesses ; si! avoit délivre un des compagnons de Jean Sbogar.... el, je frémis d'y penser, Jean Sbogar lui-même?...
— Jean Sbogar ! interrompit Lothario avec l'accenl de l'inquiétude et de la surprise. Mais qui pourroit penser, continua-t-ii, que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce n'est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer ouvertement le brigandage et l'assassinat. Cet artifice des sbires est trop grossier!...
— 11 est absurde, s'écria madame Alberti. On conçoit qu'un proscrit d'un ordre élevé, que le chef d'un parti généreux s'introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et attendu par l'échafaud. Quand cette tentative seroit inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l'y déterminer ! Mais quel sentiment, quelle passion détermineroit un misérable chef de voleurs, dont le cœur n'a jamais palpité que de l'espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n'est pas l'amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses desseins, toujours sûr d'inspirer le même mépris, de quelle femme obtiendroit-il les regards, sinon de celles pour qui l'on seroit honteux de lien entreprendre? Est-il quelqu'un qui comprenne l'amante de Jean Sbogar?
— En effet, dit L'.thario, ce seroit singulier.
— Au reste, continua madame Alberti, qui sait même si cet homme existe; si son nom n'est pas le mot d'ordre d'une bande aussi méprisable que les autres, mais assez adroile pour chercher à relever sa bassesse par l'éclat de quelque renommée?
— Sur ce point, madame, dit un homme d'un âge avancé, qui avoit écouté attentivement madame Alberti pendant qu'elle parloit, et qui faisoit remarquer depuis
quelque temps rinleiition de lui répondre, vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe trés-récllenient, et ne m'est pas tout à fait inconnu.
Le cercle se resseria, à l'exception de Lotliario, qui conîinuoit de prêter à la conversation une attention assez froide, selon son usage, celle tout au plus qu'exige la politesse dans un entretien dont l'objet est également indifférent à tout le monde.
— Je suis Dalmate, continua l'étranger, et né à Spalatro.
— A Spalatro? dit Lothario en se rapprochant. Je connois beaucoup ce pays.
— C'est dans les environs de cette ville qu'est né Jean Sbogar, reprit le vieillard, au moins si j'en crois les témoignages qui me sont parvenus, car ce nom même n'est pas son nom. Il le. prit en quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un prince d'Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, et de là dans la révolte des Servions , où il s'acquit promptement une grande réputation miUtaire. Les événements n'ayant pas été favorables à son parti, il fut obhgé de fuir pour se dérober à la proscription, il rentra, dit-on, en Dalmalie et s'y trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et tourmenté, à ce qu'jl paroit, de pass ons sombres et violentes, il saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de révolution permanent. S'il s'étoit trouvé dans une de ces positions heureuses où l'activité et le génie mènent à tout, il se seroit acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent que le mépris et l'échafaud. C'est un être bien à plaindre !
— Vous l'avez vu vous avez vu Jean Sbogar? dit Anlonia.
JEAN Sr.OGAR. -105
— Je l'ai souvent pressé dans mes bras quand il éloit pnfant, répondit le vieillard. C'étoil alors une âme douce f t tendre, et une figure si noble et si belle !
— Il éioit beau? s'écria madame Alberti.
— Pourquoi pas? murmura Lothario. Une belle physionomie est l'expression d'une belle àine; et que de belles âmes onl élé altérées, aigries, quelquefois dégradées par l'infortune! Que d'enfanls éloient l'orgueil de leurs mères, qui sont devenus le rebut ou la terreur du monde ! Satan, la veille de sa chute, étoit le plus beau des anges. Mais, continua-t-il en élevant la voix, l'avez-vous connu plus âgé?
— Jusqu'à dix ou douze ans, dit le vieux Dalmate, et depuis quelque temps il éloit devenu rêveur et solitaire. J'ai toujours pensé depuis que je le reconnoîtrois si je le rencontrois jamais.
— Dieu vous préserve, reprit Lothario, de le reconnoître sur le banc des assassins! Ce moment seroitégaKment affreux pour vous et pour lui... pour lui à qui il rappelleroit les souveni] s d'une jeunesse dont il a démenli les promesses, et qui fait peut-être maintenantson plus grand supplice!
— En vérité, Lothario, dit Ant^nia, vous êtes trop disposé à pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne pensez pas (jue, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement aliénées par le seulefî'et de ses habitudes, et que son âme basse et flétrie ne les comprendroit plus quand il scroit vrai, comme on le dit, qu'elle eût jamais pu les comprendre!
Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers les autres personnes qui composoienl I;i société, et s'adressant plus particulièrement au vit i il rd qui venoit de parler :
— Que le coupable est malheureux sur la terre, dit il n secouant la tête, puisqu'il est délesté par de telles
âmes, sans qu'il lui reste devant elles un prétexte pour
be juilifier ou pour aUeiuhir la rigueur de leur jug < vîiciU! Il neleur paroit |u'un monstre placé tout à fail hors de la nature par la bizarrerie féroce de sa destinée, 3t qui ne tient à rien d'humain. Il n'a été jeté au ran-^ des vivants que pour les effrayer et pour Uiourir. Cet infortuné n'a pas eu de parents. Il n'a point compté d'amis. Son cœur n'a jamais battu d'un sentiment profond de tiiblesse à la \ue d'un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s'est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu! qu'une pareille supposition troubleroit pour moi l'ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j'aime mieux croire à l'erreur d'un jugement faux, à l'aigreur d'un cœur blessé , à la réaction d'une vanité noble , mais impitoyable, qui s'est révoltée contre tout ce qui la froissoit, et qui s'est ouvert une yole de sang parmi les hommes pour se faire connoître à son passage el pour en laisser une marque.
— J'ai pensé cela, dit Antonia émue en se rapprochant de Lothario, et en appuyant sa main sur son épaule.
— La pensée d'Antonia, conlinua-t-il, est toujours une révélation du ciel. Quant à moi, j'ai bien compris, j'ai senti souvent de quelle amertume les misères de la société pouvoient navrer une âme énergique; je conçois les ravages que la passion du bien même produiroit quelquefois dans un cœur ardent et inconsidéré. Il est des honimes turbulents par calcul, orageux par intérêt, dont l'exaltalion hypocrite ne surprendra jamais ni mon esprit ni ma pitié ; mais tant que je trouve la loyauté sons une action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me faire le second de l'homme qiii l'a commise, la justice l'eût-elle déjà condamné.
Antonia retira sa main avec une sorte d'effroi. Lothario la saisit.
— L'homme a appartenu à deux états bien diflérents, mais il a emporté dans le second quelques souveniis du
JE A;. ^iiiM,AI\. IC7
[iremior; et cliaquc fois qu'une grande commotion polilique fait pencher vers son état naturel la balance de I9 société, il s'y précipite avec une. incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son organisation, qui le ramène toujours d'une autorité irrésistible à la jouissance la plus complète de liberté qu'il puisse se procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats ; il est presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la nature de l'homme, et il est en lui-même noble et touchant. C'est bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour quelques moments entre des institutions également précaires qui n'ont plus que le droit du temps ou qui n'ont encore que celui de l'audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité dans celles de la noblesse, et de devenir le partage des derniers misérables.
Eh quoi ! lorsqu'un peuple est arrivé à ce point; lorsque, arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une force invincible, et incertain de son existence, il endort sa lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le caressent pour bériter de ses der. nières dépouilles; lorsque la société, si près de sa ruine, ne reposé presque plus parmi les méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur quelques règles de morale qui vont cesser d'exister, il sera interdit à l'homme fort qui trouve en lui, et dans l'impulsion qu'il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule garantie des droits de l'espèce entière,... il lui sera défendu de rassembler toutes ses facultés contre l'ascendant de là destruction, contre le progrès de la mort! Je sais bien que cet homme n'arborera point l'étendard des sociétés ordinaires. Les sociétés ordinaires le repou-seroient, car il leur parleroit un langage qu'elles n'entendent point et qu'il leur est défendu d'entendre. Pour les servir, il doit se séparer d'elles, et la guerre qu'il leur
irS ROMANS.
déclare est la première caulion de rindépendance qu'elles Irouveront un jour sous ses auspices, quand la main qui maiiilienl les États se sera retirée tout à fait. .Alors ces uiéprisables brigands, l'objet du dégoût et l'horreur des nations, en deviendront les arl)itres, et leurs échafauds se changeront en autels.
Ce n'est point ici un paradoxe, continua Lothario, c'est une induction tirée de l'histoire des peuples, et qui s'apfiuie de l'exemple de tous les siècles. Qui ise verroit un effet très-naturel de l'ordre des choses dans cet esprit de renouvellement qui se manii^este à la fui d'une civilisation, et qui la lue pour la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu'ainsi, au moins s'il faut en t roire Texpérience. Et vous croyez à la Providence, et vous osez blâmer ses moyens! Quand un \olcnn épure la tt ne en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites que Dieu Fa voulu ; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d'une mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent, qui brisent les ressorts de l'étal social pour le recommencer! Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des sociétés nouvelles, et vous verrez que ces hommes -sont des brigands comme ceux que vous condamnez I Qu'étoient, je vous le demande, ces Thésée, ces Pirithoùs, ces Homulus qui ont marqué le passnge des âges barbares à l'âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les foibles, parce que les forts n'eurent jamais d'ennemi plus redoutable, et dont la colère ne s'adressoit qu'aux rois et aux dieux? Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l'apothéose, quoiqu'il fût bâtard, voleur, meurliier et suicide. J'ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat.
Pendant que Lothario parloit, Antonia s'étoit assise, et le regardoit avec un . sentiment indéfinissable. Ma-
lEAN SBOGAR. 1G9
dame Alberti prenoit une part moins vive à ses disc.ours, mais elle en jouissoit comme d'une idée singulière et nouvelle ; et tel étoit sur elle l'empire de ces idées, qu'il lui faisoit souvent oublier combien elles éloient'en opposition avec les sentiments qu'elle avoit reçus de son éducation, ou que sa propre raison lui avdt inspirés.
Le caractère de Lothario, connu d'ailleurs par une indépendance un peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne portoient pas le sceau du pouvoir, et l'approbation plus honteuse encore de la multitude, prêtoit à ses expressions un intérêt piquant et singulier; sa position dans le monde étoit telle, qu'on ne pouvoit voir dans ses idées les plus bizarres et les plus hasardées qu'un caprice de son imagination. Celte im pression étoit si générale quand il avoit parlé, qu'd étoit rare qu'on essayât de le contredire. On lui savoit gré de l'effusion de son cœur, de l'abandon de ses mouvements. On ne lui en demandoit pas compte. Cette conversation étoit finie depuis longtemps, et Lothario, absorbé, ne prenoit plus part à l'entretien indifférent, à l'échange froid des phrases insignifiantes qui y avoit succédé. La tête appuyée sur sa main, il attachoit un œil sombre sur Antonia, qui avoit changé de place sans s'en apercevoir pour se rapprocher de lui, et qui paroissoit frappée d'une pensée douloureuse.
— Lothario, lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, votre amour pour les foibles et les malheureux vous entraîne quelquefois à dire des choses que vous n'approuveriez plus après avoir réiléchi. Défiez-vous d'un enthousiasme que de certaines circonstances pourroient rendre funeste à votre bonheur, au bonheur de ceux qui vous aiment.
^ — De ceux qui m'aiment! s'écria Lothario... Ah! si j'avois été aimé 1 si j'itvois pu l'être! si le monde m'avoit été connu, si le regard d'une femme digne de mon cœur
lu.
i:0 RfiMA.NS
étoit lomlié sur mon cœur avant que le malheur l'eût flétri!... Quelle étrange supposilion!...
Ântonia s'étoit encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour mieux l'entendre. Sa main éloit croisée dans la sienne.
— Oui, reprit Lothario, si une femme qui Jii'auroit été destinée avoit permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de l'amour; si un être qui eût approché d'Antonia, qui en eût approché de loin comme l'ombre de la réalité, m'avoit pris alors sous la protection de sa pitié;... si j'avois pu respirer sans -profanation l'air agité par les plis de sa robe ou les ondes de ses cheveux; si mes lèvres avoient osé te dire : Antonia, je t'aime!...
La société s'écoulait. Antonia, tremblante, avoit cessé de comprendre sa position. Elle restoit immobile, et madame Alberti étoit rentrée; mais Lothario n'avoit rien changé à son langage. Il répétoit sa dernière phrase avec une expression plus sxjmbre, et entranioit madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.
— Que faites-vous, dit-il, que faites-vous de Lothario? Connaissez-vous 'Lothario , ou plutôt cet inconnu, cet homme du hasard qui n'a point de nom? Et vous, la sœur de cet enfant, savez-vous que je l'aime, et que mon amour donne la mort?
Antonia sourioit amèrement.
Cette liaison d'idées ne se faisoit pas sentir à son esprit; mais elle y voyoit un présage pénible.
Madame Alberti ne s'étonnoit point. Ces expressions n'étoient pour elle que celles d'un amour exalté, comme Lothario devoit le sentir, et comme elle s'en étoit souvent fait l'image. Elle pressa la main de Lothario, en le regardant d'une manière affectueuse, pour lui témoigner qu'il dépendoitde lui d'être heureux, et qu'il ne trouve! oit point d'ob.^tacle à ses vœux dans la seule personne qui pût encore exercçr quelque empire sur les résolutions de sa
JEAN snOGAU. 4^1
sœur. Les sentiments d'Anlonia, encouragéspar cet aveu, se manifesloient avec plus d'abandon. Elle les peignit d'un regard, le premier regard de ses yeux que ramour ^ùt animé.
— Malheur à moi ! dit Lotliario d'une voix étouffée, et il disparut.
Le bruit d'une rame qui frappoit le canal troubla le morne silence qui avoit suivi son départ. Antonia s'élança vers la fenêtre. La lune éclairoit d'un de ses rayons le panache (lotlant de Lothario,qui étoit ce jour-là vêtu à la vénitienne. L'aspect du ciel, le mouvement de l'air, l'heure, l'instant,- quelque autre circonstance peut-êire, rappelèrent à Antonia l'apparition de ce brigand inconnu qu'elle avoit vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur ne cé^la qu'un moment à ce souvenir d'effroi. Quel que fût le motif secret du trouble de Lolhario, il lui avoit dit qu'il l'aimoit; et sa tendresse devoit le protéger contre tous les périls.
Ah! conirée délicieuse! s'il se trouvoit quelque si'jour propre à calmer un peu lys pi'ines d'un cœur désolé, a paiscr Us l.ltssures profondes faites par les tiails du chagrin, cl à nppfli'r l'S premières illusicns de la vie, ce seroit lui sans do. ne f;ui l'ollrirois! Ton as|iect enchanteur, tes bois solitaires, ton .ur pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de tiis- '.esse... Iiors le dùcspoir.
Charlotte Smith.
Madame Alberli passa la nuit et une partie du jour sui- \'ant à chercher des interprétations aux discours mys!crieux de Lothario. Elle n'en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peutêtre obscure, une fortune peut-être dérangée par des
prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le teiioient pour jamais éloigné de sa patrie,! lellt'S furent les diverses suppositions sui' lesquelles son imagination s'arrêta, et aucune d'elles ne luifaisoitnailre ridée d'un obstacle fondé au bonheur d'Antonia. La lèsislancernème de Lotbario s'expliquoit alors pardes sentiments si délicats et si honorables, qu'elle n'hésita pas suj- les moyens d'en triompher.
Après quelques moments d'entretien avec Antonia, l elle l'autorisa à disposer de sa main en faveur de Lolliaiio, et à lui en donner la nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne résisteroient pas à l'amour. Antonia, plus craintive et menacée, pardes sentiments sombres dont elle avoit conservé l'habitude depuis l'enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui présentoit les images, attendoit avec une impatience plus inquiète que ce jour fût écoulé. Il lui sembloit que Lolbaiio ne reviendroit point, qu'elle Favoit vu pour la dernièie fois.
il revint cependant.
Sa physionomie triste et fatiguée annonçoit des méditations pénibles. Son teint étoit plombé. Son œil avoit perdu la douceur ordinaire de son expression; il peignoit le vague inquiet et orageux d'une imagination malade. Il s'assit prés d'Antonia et la regarda fixement; madame Alberti éloit occupée à quelque distance et se déroboit à dessein de leur conversation. Cette situation avilit quelque chose de difficile pour l'organisation timide et foible d'Antonia. Elle essayoit de sourire, et une larme rouloit dans ses yeux. Son cœur battoit avec une grande violence. Quelquefois elle se détournoit de Lotliario, et puis elle s'étonnoit, en revenant à lui, de le retrouver dans cette contemplation immobile et sinistre où elle l'avoit laissé. Elle vouloit articuler quelques parole<, mais elle balbutioit à peine des sons confus, et LoLhaiio ne s'infoimoit point de ce qu'elle avoit voulu
JEAN SDOGAR. 173
dire. L'attention avec laquelle il la couvroit de son regard avoit quelque chose d'un prestige et d'une vision nocturne. Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant :
— Vous êtes donc malheureux, Lothario?...
Cette question se lioit, par un rapport imperceplihle, à leur dernier entrelien, mais elle étoit plutôt l'expression d'un sentiment dou'oureux qui résultoit de ce qu'elle avoit promis de dire.
Lothario ne répondit point.
— Cependant, continua-t-elle, vous seriez trop cruel , envers ceux qui vous aiment...
— Ceux qui m'aiment! dit Lothario en couvrant sa tète de ses mains. Toujours ceux qui m'aiment! Mon mauvais ange vous a enseigné là une phrase magique qui me navre l'âme!
— J'y revenois à dessein, répondit Antonia, car je ne sais point de malheur absolu pour l'homme qui est aimé ; et si tel est votre destin, Lothario, que beaucoup d'aiïections aient trompé votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n'ayez plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez, Lothario, vous êtes aimé.
Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa physionomie étoit tout à fait changé. On ne remarquoit en lui qu'un mélange de joie inquiète, d'étonnement et de terreur qui n'appartenait pas à ses traits.
— Lothario, poursuivit-elle, je ne connois ni votre famille, ni votre rang, ni votre fortune, et il m'importe peu de connoître tout cela ; mais on m'a dit que la main de celte Antonia dont vous désirez d'occuper le cœur n'étoit à dédaigner pour personne, sous aucun de ces rapports; et Antonia, libre de sou choix, ne l'arrêteroiC cjue sur vous,
— Sur moi! s'écria Lotliario avec une sorte de fureur. Madame Alberti s'approcha.
— Sur moi ! et c'est vous, c'est Antouia qui m'accal)!.^ d'une dérision si amère!
— Lothario, reprit Antonia, d'un ton de dignité froide, vous méprisez Antonia, ou vous ne l'avez pas comprise.
— Mépriser Antonia! Que signifie ce langage? De quoi m'a-t-on parlé? D'un mariage, si je ne me trompe, et c'est vous...
Antonia s'appuya sur sa sœur. Elle pleuroit.
— Ma fille, dit madame Alberti, respecte ses secrets. Il ne te repousseroit point si un obstacle invincible, un autre lien peut-être. . .
Lothario l'interrompit.
— Ah! gardez- vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour n'aimer qu'elle, je n'ai engagé ma liberté dans aucune autre affection... Et si sa main pouvoitètro le prix de l'amour — ou du courage, c'est à moi, je 1 jure, qu'elle appartiendroit; mais de quel droit et quelles conditions? A quelles conditions, grand Dieu! ei quel homme oseroit les proposer? Vengeances du ciel, que vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n'avez-vous pas entendu dire, — ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d'un homme qui s'appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l'épouse de Lothario, dans quel
' palais, le savez-vous, dans quels domaines il la présenteroit à ses vassaux!
Antonia s'assit. Un frisson mortel glaçoit ses membres. Des lueurs horribles apparoissoienl à son esprit qui se révoltoit contre elles. Elle cherchoit à pénétrer cet impénétrable mystère: et tout ce qu'elle pouvoit distinguer, c'est qu'il ètoit profond et affreux. Lothario s'éloignoir, se rapprochoit d'elle tour à tour. Quelquefois ses traits portoient l'empreinte du délire, quelquefois ils paroissoient se détendre et se décomposer sous une forcsî irrésistible. Depuis quelque temps il étoit pensif et abattu.
JEAN SBOGAU. 175
Tout ù coup son front s'éclaircit, ses yeux h^'aiiimèienl, une idée subite qui leréconcilioit avec l'espérance éclata sur sa phy^ionnomie. Il tomba aux genoux d'Antonia; et piess.mt avec transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de larmes ?
— Si cependant, dit-il, j'avois été le monde pour elle cl pour vous ?
— Le monde ! répondit Antonia.
— Elle et vous, continua madame Alberti. Toute ma vie étoit dans cette pensée.
— il sei'oil vrai? s'écria Lolhario, comme accablé sous le poids d'un bonheur qu'il n'avoit jamais prévu ; il seroit vrai, et je ponrrois commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon nom el ma dedinée au milieu des hommes, — jele pouriois! Mais faut-il... comment osi.'rois-je soumettre ce que j'aime... Ainsi le veut ma fatale étoile! C'est loin d'ici, loin des villes, dans un pays où vous jouiriez inutilement de l'éclat d'un grand nom et d'une grande lorîune, mais où désormais je consacrcrois ma vie entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les seiitiments qui m'oppressent!
Lolhario garila le silence pendant quelques minutes, puis il se leva;, et, reprenant son discours avec plus de caltne, il s'exprima ainsi :
— B en jeune encore, je sentois déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l'ont quelquefois entrainée dans des excès qu'Anlonia me reprochoit hier, et que je n'ai que trop. pé:iib!fment expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyois les vill'-'S et l(!S hommes qui Ks habitent ; car je les haïssois, sans savoir combien un jour je devois les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les gièv. s sauvages et presque inhabitées des pauvies Dalmales, fi.Nèrent tour à tour ma course inquiète. Je jeslai peu dans les lieux où l'empire de la société s'étoil étendu, L'tjiCLuLtnl lunjuurii d'^\aul ses piugi'ès (pii indi-noient
i:g ROMA^'S.
1 ii.déjieiidaiice de mon cœur, je n'aspir ois plus qu'à m'y soustraire eutièrcment. Il est un point de ces contrées , borne commune de la civilisation des modernes et d^me c vilisation ancienne qui a laissé de protondes traces, la corruption et l'esclavage : le Monténègre est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle Ira iilion vague m'avoit donné lieu de croire qu'il ne pa! licipoit ni de l'un ni de l'autre. C'est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres peuples n'a point corrompues. Je savois la langue des Monténégrins. Je m'étois entretenu avec que'ques-uns d'entre eux, quand les besoins qui ne s'accroissent jamais, et c|ui necliangent jamais de nature, en avoient amené par hasard dans nos villes. Je me faisois une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l'approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle, que nul intérêt, mille ambition ne peut appeler dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour l'exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l'accès de .ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu'ils alloient y porter ; caria présence de l'homme social est mortelle à un peupiti libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. 11 étoit donc difficile d'y pénétrer; j'y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l'habilude de leur langage. Ce n'étoit point d'ailleurs des hommes que j'allois chercher, c'étoit une terre indépendante où n'avoit jamais retenti la voix d'un pouvoir humain fondé sur d'autres droits que la paternité. J'avois mesuré mes besoins, ceux d'un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d'ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu
JEAN SBOGAP». 177
l'a fait seul de son espèce. Il ne falloit à mon ambition qu'une cabane contre les froids rigoureux de Tbiver, un arbre fruitier et une fontaine. J'errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés desmonîagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l'homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisoit voir partout un ennemi.
Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je rccevois de cette grande et imposante nature qui n'cr jamais été soumise, et dont les bienfaits suffisent à un population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je lavissois à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d'un fermier avare, ou de tromper l'espérance d'une famille de laboureurs affamés cl d'entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l'usurpation de la terre : Ceci est mon champ ! Un jour enfin, comment cxprimerai-je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi? le soleil se couchoit dans la l'us belle saison de l'année, il se couchoit à l'extrémité d'une vallée immense qu'ombrageoient de toutes parts tîes bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriers- 1 oses, et que couvroient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des phis riantes cultures. C'est un tableau qui apparteiioit, il est vrai, à l'état de société, mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu, l'habitation du cultivateur n'avoit flatté mes regards d'un a>pect pUis agréable. Jamais mon imagination n'avoit rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l'homme aimé de Vbomme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je regrettai de n'avoir pas vécu au moment où la civilisation n'en étoit qu'à ce point, ou
478 IlOMANS.
de lie pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtoit la douceur. BieiUôt, je fi émis en pensant, en m? rajipelant que les lois d'une telle société dévoient être terribles, et que l'étranger qui en souilloit le territoire ne pouYoit attendre que la mort. Mon sang bouiHoimoit d'indignation contre moi-même à l'instant où, dans les veines d'un autre, il se seroit glacé de terreur. — Ah ! malheur au profane, m'écriai-je, qui apporteroit ici les vices et les fausses sciences de l'Europe, si j'yavoisune mère, une sœur ou une maîtresse! Il payeroil cher l'injure qu'il a faite à Tair que je respire en l'empoisonnan. de son souffle.
Un Monténégrin m'avoil entendu, car je m'étois ex' primé dans sa langue.
— Telles sont aussi nos lois, me dit-il en me prenant la main, et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à vivre parmi les bergers mêrédites. La différence de nos mœurs nous Répare d'ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers, et que vous consentiriez difficilement à partager les douces habitudes et la vie tranquille de nos pasteui's ; seulement, pour ne point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir que nous ïxerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois 'échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos montagnes contre ceux d'entre vous à qui des goûts plus simples font ambitionner les paisibles travaux de nos champs ; et ce commerce libre d'hommes et de sentiments entretient nos rapports avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes d'une ceinture d'hommes formidables, et protègent ces champs, qui les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous
JEAN SDOGAR. 170
êtes probablement un des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, poursuivil-il en mMiidiquant un recoin isolé de la vallée, délicieux pac son aspect, et déjà couvert des espérances d'une licbe moisson, tout cela vous r.pparlient, qui que vous soyez. Si vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous l'agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre proportionnellement à la naUire ce dont vous pourrez vous priver quand votre famille se sera étenlue dans nos montagnes; car chez les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des viUages à l'élendue des cultures, et chez nous on la mesure sur l'étendue des terres qui restent en friche, et dont les besoins précoces, indices d'une population trop noirdjreuse, n'ont pas rendu l'exploitation nécessaire. A compter de ce moment, vous êles pasteur mérédite; vous clés libre, et il n'existe entre vous et nous d'aulrelien obligé que celui des secours mutuels et de rho>pitalité,dans les rares occasions où quelque événement inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n'avez pas de besoins actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement, recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature accorde aux désirs d'un homme simple.
En achevant ces paroles, il se disposo'.t à me quitter, mais une idée msupportable corrompoit mon bonheur et me rendoit incapable d'en jouir. 11 yalloitdema vie de me faire connoître, mais quelque chose de plus impérieux que l'intérêt de ma vie me délendoit de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards un bienfait qui ne m'éîoit pas destiné.
— Mon frère, lui dis-je, vous êtes abusé par les apparences. Je suis né hors des montagnes Clémentines; j'y ai cherché la liberté. Tout me prouve que j'y aurois trouvé les seuls biens que je désire sur la terre, la libre" jouissance de l'air, du ciel et de mon cœur ; mais ce pa-
\idin que vous m'offrez appartient à un homme plus heu-j "eux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu'un étranger] que vous avez le droit de punir.
Le Morlaque me regardoit.
— Jeune homme, d:t-il rpièsun moment de silence, en ne sait pas tromper à ton âge, mais à Ion âge est-on bien sûr dene pas se tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes et l'être pour toujours ! Rassure-toi, d'ailleurs. Jeune comme toi, et alors étranger comme loi au Monlénègre, j'y vins chercher un asile, et la même bienveillance m'accueillit parmi ces pasteurs dont je craignois aussi d'être repoussé. Va, conlinua-t-il avec une sorte d'autorité, prends possession des terres que je t'ai montrées. Elles n'appartenoient à aucun homme en particulier, mais au premier venu, et nous n'en sommes pas au point d'être obli;^és de réprimer l'excès d'une population embarrassante. Cent familles occupent ici un territoire qui suffiroit à un peuple. Les enfants de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voi ins et sans soulfrir de l'aspect de la misère. Adieu, me dit-il. Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur.
Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maitre d'un sol fertile qui demandoit à peine quelques travaux que leur facilité et leur succès changeoient toujours en plaisir. Mon domaine sauvage étoit arrosé par les eaux d'un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi parles orages, tomboit en cascade du sommet de mes rochers et alloit baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fiuits attiroient des familles innombrables d'oiseaux voyageurs. Je jouissois avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passa- Ijersde mes j.rdins contre les vicissitudes imprévues des saisons ; heuieux quan<i je ravissois l'abeille même, l'abeille saisie tout à coup par une brise du soir, à l'action mortelle du froid, et quand je la rapooilrois, réchaulfce
JEAN SUUGAR. 181
par mon souffle, au creux de la roche solilaire où elle avoit coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne. J'en avois dixhuit alors, et l'habiludc d'une vie agreste avoit développé mes forces de manière à m'élonner moi-même.
J'élois heur'^ux, je le répète, heureux parce que j'étois libre, parce que j'étois sûr de l'être, et je ne connois 1 ion de pins propre à remplir le cœur de l'homme d'émotions délicieuses que celte pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m'enchantoit, comme tout me mettoit hors de moi dans la contemplation de la nature ! souvent cependant j'étois tourmenté par un besoin inconcevable d'être aimé, et par la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendroit dans ces déserts s'associer à mon sort. J'éprouvois alors que le sentiment le plus tendre peut se changer eu fureur dans un cœur passionné. J'accablois le monde qui possédoit ce trésor inconnu de toute la haine que j'aurois portée à un rival heureux. Je revois avec dépit, avec unejalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatleries de quelques adorateurs efiémiiiés, qui avoient laissé tombé sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentois avec une sorte de rage qu'il seroit doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant delà clarté d'un incendie... Pardonnez, Àntonia, au délire d'une folle jeunesse abandonnée à ses passions.
Je cherchois à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui éloit la seule arme dont je lusse pourvu, et je regrettois que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras, car je les voyois partout. Je ne fréquentois point d'ailleurs les autres bergers mérésites, qui ne se fréquenloient presque pas
182 ROM Aïs S.
entre eux; mais j'en étois connu par quelque courage etj par une grande force physique que le hasard m'avoil fait! quelquefois essayer sous leurs yeux.
Labizarreiie démon apparition, l'isolement absolu dans lequeljevivois, et dont aucune circonslance ne m'avoit fait sortir, ce qu'on rapporloit surtout de ma vigueur et démon audace, m'avoient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l'extraordinaire comme les hommes civilisés.
In jour les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étoient soutenus par uno armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du plateau iiiléniur où jhabitois est à peu près inaccessible. Qu'y vien'hoit chercher d'ailleurs la cupidité des peuples voisins? Mais beaucoup de nos frères de l'extérieur étoient morts ; nous nous levâmes pour les remplacer. Le liasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J'avois tout fait pour mourir, car la vie me lassoit; mais je perdis la connoissance avec le sang, et on m'entraîna au loin. Ce seroil fort long et fort inutile à raconter.
Ce que ma vie est devenue depuis, c'est un autre mystère qu'il faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de cet asile inviolable et délicieux, qu'^jeme suis acquis dans une société nouvelle, borsdts pou oirsetdes lois de la terre, a fait palpiter mon sein? Combien de fois j'aurois tout quitté pour en reprendre posse-sion, si l'ascendant d'un sentiment invincible ne ni'avoit pas retenu!
— Depuis longtemps? dit Antonia.
~ Depuis qu.' je vous ai vue, reprit froidement Lolliaiio: — et si mon cœur, moins téméiaire dans ses sentiments, s'étoit attacbé à quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu comprendre et en-
JEAN SDOGAR. 183
vier le bonheur de mes bocages ? — G'étoit le rêve de la ieunesse!
— Il me semble, Lolliario, reprit madame Alberti, que vous créez des chimères pour les combattre. Je n'ai point examiné, je n'ai pas même entrepris d'approfondir Je secret étrange qui vous fait renoncer de si bonne heure à lous les avantages que vos heureuses qualités vous donnoient lieu d'espérer dans le monde : mais mon existence est liée sans condition à l'existence de ma sœur, et je sais déjà qu'elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages de votre philosophie, jusqu'à ce qu'il vous plaise de revenir à un genre de vie plus digne d'elle et de vous. I:lle seule a le droit de me désavouer.
— Allons aux montagnes Clémentines, dit Antonia, en so jetant dans les bras de sa sœur.
— Aux montagnes Clémentines! s'écria Lothario, Antonia y seroit venue 1 elie m'y auroit suivi, et la privation d'un tel bonheur ne suffiroit pas à mon châtiment éternel?
La porte s'ouvrit aux visites ordinaires.
Uu poids de glace tomba sur le cœur d'Antonia. Lothario s'approcha d'elle doucement; et couvrant ses ti ansports d'une apparence froide et polie :
— Aux montagnes Clémentines ! répéta-t-il à voix basse. Antonia y seroit venue?
Antonia chercha les yeux de sa sœur.
— Partout, dit-elle en la montrant, partout avec elle — et avec Lothario.
— Laissez-moi rêver, reprit-il, au bonheur qui m'est réservé ou à celui que j'ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain ou jamais !
Lothario étoit sorti daîis le plus grand trouble; le cœur d'Antonia n'étoit pas plus tranquille. Son inquiétude étoit devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Mattco entra, et présenta une lettre à Antonia, qui
i8i ROMANS.
la remit à madame Albeiti. Elles étoient seules. Ce billot étoit conçu en ces termes :
{( Jamais, Antonia, jamais! Ne m'accusez pas; oubliezmoi... après m'avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m'a trop longtemps épargné. 0 mon Antonia ! si ce monde auquel tu crois peut s'ouvrirun jour à la voix du repentir; si, parmi les enfants de Dieu, il n'y en a point qui soit déshérité d'avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia, jamais ! « Lothario. »
Madame Alberti avoit lu ces lignes d'une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible venoit d'être porté à ce foible cœur, et madame Alberti conçut que ce coup étoit irréparable.
Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et, suivant l'usage, il y fit naître une foule de conjectures diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsque Antonia fut en état d'y réfléchir, elle n'y vit qu'une énigne affreuse, dont elle ne pouvoit chercher le mot sans sentir son cœur défaillir et sa raison s'égarer. Une seu'e fois, elle crut un moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario avoit dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avoit évité de la laisser entrer dans cet appartement, qui ne lui rappeloit que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme elle étoit parvenue à s'y introduire sans témoins, et qu'elle regardoit, pensive, la place où il Lavoit quittée, elle aperçut, au pied du siège sur lequel elle étoit assise, de petites tablettes de cuir de Russie, garnies d'une agrafe d'acier dont le ressort étoit brisé. Elle s'en saisit : et pensant qu'elles pouvoient contenir l'explication dont elle avoit besoin, que peut-être
mêir.e Lothario ne les avoil pas abandonnées sans dessein dans cet endroit, elle les ouvrit avec empressement, et y promena rapidement ses regards. Elles ne renfermoient qu'une douzaine dopages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, suivant les circonstances où les idées s'étoient présentées à l'imagination de Lothario. '
Deux ou trois de ces lignes étoient écrites avec du sang.
Elles offroient peu de liaison entres elles ; mais presque toutes étoient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette misanthropie sauvage et exaltée qui dominoit dans ses discours.
Trop préoccupée par les sentiments qui remplissoient son cœur pour s'attacher à leur sens, et pour y voir autre chose que ce qu'elles offi oient en effet de plus remarquable, des images singulières, des pensées rêveuses, des traits d'une énergie sombre, mais rien qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Anlonia referma les tablettes de Lothario et les cacha dans son sein, sans les communiniquerà madame Alberti.
Ne cherchons pas à déljrouiller pourquoi l'innocent gémit, tandis que le crime est revêtu de la robe d"lioiiMcui-. Le jour des vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous dévoiler le secret du juge et de la victime.
Hërvev.