‹ RomansChapitre 6 sur 16 · PREFACE DE L'ÉDITION DE · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'ÉDITION DE

Le Peintre de Saltzbourg est antérieur de dix ans à Jecm Sbogar. Je n'avois pas vingt ans quand je récrivois, et toute \na confiance dans le talent qu'on se croit à vingt ans n'alloit pas jusqu'à croire qu'il arriveroit un jour à sa quatrième édition». Il est vrai dédire que celle-ci n'étoit pas fort demandée parle pidjlic, et que je n'aurois pas couru grand risque d'être démenti si je Tavois donnée pour la première. Je serois toutefois bien fâché qu'on la prît pour telle ; si fâché que j'ai eu

* Voici l'indication des quatre éditions auxquelles Nodier fait allusioc dans cepassage: Le r<?/«/ref/eSflZ/-;&OH?-{/, journaldes émotions d'un cocui sDulïrant, suivi des Mùditalions du cloître. Paris, Maradan, 1803, in-12. iivoc une gravure. — Deuxième édition, corrigée et augmentée. Paris. •-.ide fis, 1820, in-12. — Troisième édition. Paris. Renduel, 1852. (Œuvres' tome deuxième.) — Quatrième édition. Paris, Charpentier, 18-40, in-i2

Depuis cette époque, deux autres éditions ont été publiées dans la l^ibliothèque-Cliarpcniier; enfin, pour être exact, il l'aut ajouter une traduction espagnole publiée en 1851 à Paris.

18 IlOMÂNS.

besoin de le dire, et je ne connois pas d'autre raison déterminante pour faire une préface au Peintre de SaUzhourg.

Il faut que je le déclare cependant, ce genre de livres avoit un mérite de révélation ou d'instinct qui n'étoit pas encore commun. Le gouvernement du Directoire avoit été réparateur, mais il ne passoit pas pour sentimental. Les hommes de génie étoient fort occupés de leur gloire, et les hommes d'esprit de leur fortune. Le langage de la rêverie et des passions, accrédité une trentaine d'années auparavant par quelques pages subliuies de Jean- Jacques Rousseau, malheureusement trop empreintes de l'amour physique, qui est extrêmement joli, mais sur lequel il ne faut jamais écrire; cette expression mélancolique d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant, et qu] pleure encore quand elle l'a trouvé, parce que toutes les joies du cœur humain ont des larmes ; cet élan de la sensibilité, qui est tentée de tout et que rien ne satisfait, tout cela étoit, surtout en France, le secret d'un petit nombre, et ce secret sympathique, celui de la vague destinée que nous avons pour la plupart cherchée dans la vie, prêtoit un peu au ridicule à celle époque de réalités matérielles où nous voilà bientôt revenus par les bénéfices de la civiHsation. Je ne dirai pas aujourd'hui que le ridicule fût de trop, car je commence à me désintéresser beaucoup de ces mystères.

11 n'en étoit pas de même dans cette merveilleuse Allemagne, la dernière patrie des poésies et des croyances de l'Occident, le berceau futur d'une forte société à venir, s'il reste une société à faire en Europe ; et l'influence littéraire de l'Allemagne commençoit alors à se faire sentir chez nous, même avant l'influence de sa philosophie, mais elle n'avoit pas franchi jusque-là les barrières inamovibles du classique. Tout son empire s'étendoit sur quelques femmes nerveuses et sur quelques jeunes gens exaltés. Nos aînés avaient lu Fauhlai, digne Télérnaque de cette génération de malheur. Nous lisions Werther ^ Goëtz de Berîtchingen et Charles Moor; et notre génération,

LE PEINTUE DE SALTZCOURG. 49

â nous, préludoil à d'autres misères, au moins rachetées par des illusions plus touchantes et pKis énergiques. Je ne dirai pas ce qui le vaut mieux dans toutes ces chimères delà pensée, dont on existe quand on commence à exister ; mais si j'avois à renouveler mes jours, à mon grand regrette ne ferais pas maintenant un autre choix. Sous le rapport même des voluptés les plus intimes, nous n'avions rien à envier aux heureux, si leurs succès se comptent par le nombre des cœurs qu'ils ont fait palpiter.

Je reviens à ma préface, dont je m'éloignois trop volontiers pour retomber dans mes romans. Celui-ci n'est donc qu'un pastiche du roman allemand, et, s'il m'en souvient, il fut plus particulièrement inspiré par la lecture du Chmit de ScJnvarzhourg deRamond, dont j'ai donné une édition chez Techener. Le Chœur des Pèlerins en est imité presque littéralement.

On peut, d'après cela, juger du style, qui réunit au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, exagérés par l'inexpérience d'un débutant, la naïveté maniérée et Tenthousiasme de la tête. Quant à l'amour, les femmes jugeront aisément, à supposer qu'il s'en trouve quelques-unes pour me lire, que la notion m'en ôloit tout au plus parvenue alors comme celle des délices du ciel aux enfants morts à la vie avant d'être nés au salut, et qui n'ont pas reçu du baptême le privilège de passer les limbes d'un paradis. Il est vrai que je n'en ai jamais su beaucoup davantage, et que, si j'ai conservé un peu de jeunesse de cœur, je la dois en grande partie à la crainte de me détromper de quelques mensonges plus doux que la vérité.

Le hasard seul m'a fait tomber dans cette composition sans art sur le seul artifice qui puisse la justifier aujourd'hui. Mon héros a vingt ans; il est peintre; il est poète; il est Allemand. Il est exactement l'homme avec lequel je m'étois identifié à cet âge, et il y avoit tant de vérité au fond de cette fiction, dans ses rapports avec mon organisation particulière» qu'elle me faisoit

prévoir jusqu'à des malheurs que je me préparois, mais que je n'avois pas encore subis. Son langage, tout faux qu'il soit sans doute, a donc au moins le mérite de propriété qu'on recherche dans la représentation d\m personnage; et, tout réfléchi, si j'avois à recommencer le Peiïihe de Saltzbourg, Je ne sais si je récrirois autrement.

Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne récrirois pas.

Le 25 août.

^ui, tous les événements de la vie sont en rappon avec les forces de l'iiomme, puisque mon cœur ne s'est pas brisé.

Je me demande encore si ce n'est point quelque mauvais songe qui m'ait apporté ce blasphème: — Eulalie épouse d'un autre! — et je regarde autour de moi pour ni'assurer si je veille; et je suis désespéré quand je retrouve la nature dans le même ordre qu'auparavant. Il vaudroit mieux que ma raisonfût égarée. Quelquefois aussi je voudrois me reposer dans mon courage; mais voici tout à coup celte nouvelle incroyable qui vient retentir à mon oreille, et qui me ressaisit des angoisses de la mort.

J'ai compté beaucoup d'infortunes; mais celte infortune est trop amère ! Banni de la Bavière comme un misérable factieux, proscrit et fugitif, errant pendant deux ans des rives du Danube aux montagnes de l'Ecosse, on ui'avoit tout dérobé, la patrie et l'honneur ! Eulalie me restoit cependant ! ce souvenir ineffable enchantoit ma nisére et peuploit ma solitude. J'étois heureux par l'ave iiir et par elle.

Hier encore,'palpitantde désir, d'impatience, d'amour, je venois, — -je croyois, et aujourd'hui!...

22 l; OMAN S.

Le 20 ooût.

Il y a une idée qui resserre mon cœur, une idée douloureuse et mortelle!

Gomment se fait-il que nos impressions les plus profondes soient quelque chose de si vague et de si incertain, que la révolution de quelques mois, de quelques jours, qu'un instant presque indivisible les efface? Quelle est la nature de ce sentiment, si violent dans son ivresse, si rapide dans sa durée, qui aspire à embrasser Tavenir, et qu'une année dévore? Seroit-il vrai que les affections de l'homme ne fussent qu'un sablier renversé, qui laisse échapper peu à peu tout ce qu'on lui donne à contenir? et faudra-t-ii que nous mourions partout où nous avons vécu, — là même où l'on trouveroit tant de douceur à s'immortaliser, — dans le cœur de ceux qui nous aiment? Oh ! combien la Providence fut sage quand elle assigna une si courte carrière aux voyageurs de la vie ! Si elle avoit été plus prodigue de jours, et que le temps eût amené plus lenlement l'heure de notre destruction, quel homme auroit pu se flatter d'entraîner avec lui quelques souvenirs de sa jeunesse? Après avoir erré dans un cercle sans fin de sensations toujours nouvelles, il arriveroit, seul, au monument ; et, en jetant un regard éteint sur la scène obscure et confuse du passé, il y chercheroit inutilement une des émotions de son premier âge: il auroit tout oublié! tout! jusqu'au premier baiser de sa bien-aimée, jusqu'aux cheveux blancs de son père.

Mais si le vulgaire use ses jours dans ces misérables

iTêsolutions, il me sembloit, du moins, qu'il étoit donné à certaines âmes d'éterniser leurs sentiments. Une fois je crus l'avoir trouvée, celte âme voisine de mon âme, et

e lui confiai mon bonheur ! Qui pourra redire tout ce qu'elles ont eu de charme, ces heures d'ivresse, où pen-

LE TEINTRE l)t SALiZBOUUG. 2">

elle sur le sein d'Eulalio, res.ira;:! son haleine, altenlif au moindre baltement de son cœur, loiiles mcsfaciiUîs s'abimpienl dans un seul de ses rcgaiils? C'est pouilanî celle-ci qui m'a trompé! et lors({u'cn la pressant des Irisles éiieintcs d'un long adieu, je lui deniandois le titre d'époux, cl!e me le promettoit devnnt le père de tout amour. De quel droit me l'a-t-elle ravi? pourquoi m'a-t elle réduit à ce néant?

ils m'oublioienl donc tous ! car je pense que si quelque Yoix amie avoit fait \ibrer mon nom, au milieu de la solennité parjure... — iMais ils m'oublioienttous, et personne ne lui disoit : — Tremblez, Eulalie , Dieu vous voit ! — Ils m'oublioient tous, et celle trahison fut consonnnée !

Le 28 a> lit.

Ce soir, je marchois au hasard ; et je ne sais comment cela s'est fait, — j'ai senti un poids qui m'oppressoit.un nuage qui troubloit ma vue, un feu qui parcouroit mon sang, et je me suis assis. Un instant après, j'ai levé les yeux, et j'ai reconnu dans la maison qui m'étoit opposée la demeure d'Eulalie. Sa chambre étoit éclairée. Eulali(ï est venue, et s'est arrêtée derrière la fenêtre, dans une contemplation silencieuse. Elle souffroit, car elle a regardé le ciel. Sa poitrine paroissoit gonflée, ses cheveux éloient épars ; elle a porté sa main sur son front : il brûloit sans doute. Ensuite elle s'est retirée sans m'avoir aperçu, et j'ai vu son ombre s'agrandir sur la muraille, et se confondre avec toutes les ombres. J'ai voulu parler; mais je n'ai point trouvé de voix, et j'étois muet de saisissement, connue un voyageur de nuit qui a rencontré ^pielque apparition.

Après cela, je me suis approché de cette fenêtre, et je

me suis plongé dans la lumière qui en descendoit. Mais je n'ai pu supporter longtemps ces agitations; j'ai repris tristement ma route, et quand je suis arrivé chez moi, mes jambes-ont défailli; je me suis laissé tomber contre terre, et j'ai fondu en larmes.

Le 29 août.

Tout conspire à m'accabler. En m'égarant dans ces campagnes, j'ai vu, au-devant d'une jolie ferme, une ft mme proprement vêtue ; et, avant que j'eusse distingué ses traits, elle s'est jetée dans mes bras, et a mouillé mes joues de pleurs. Et comme j'hésitois: Vous ne me reconnoissez pas? a-t-elle dit; c'est moi, c'est moi qui suis cette jeune fille que le désespoir avoit poussée au suicide, et que vous sauvâtes au péril de vos jours; c'est moi que vous avez comblée de tant de biens, que vous avez arrachée à la misère, que vous avez rendue au bonheur; c'est à vous que je dois et la vie dont je jouis, et mon cher épouv,etmes enfants bien-aimés : et je veux... — Eile vouîoit que je visse ses enfants. Cessez, cessez, lui ai-je dit en pressant sa main contre mon cœur, vous ne savez pas si je suis assez fort pour tout ceci. — Et cette jeune dame? a-t-elle ajouté mystérieusement; que le ciel vous soit propice à tous deux! Si belle, et une âme si grande! Oh! de combien de joies ne doit-elle pas maintenant embellir votre existence! — A ces mots, j'ai détourné mon visage, en frissonnant d'indignation et de douleur; et cette femme a cru... — Oui, tuée, morte, perdue à jamais! me suis-je écrié; et je l'ai abandonnée à l'erreur de ses regrets.

De retour ici, j'ai appris qu*Eulalie étoit partie aujourd'hui poux la campagne. Partie! savoit-elle !.., Oh! je partirai, je veux partir aussi; et, mille fois déjà, j'ai

tourné le couteau contre mon sein; et, mille fois, j'ai demandé à Dieu la mort et le néant, — le néant ; car de revivre encore, et se rappeler que l'on a vécu,j'aimerois autant ne pas m'en aller. Mais je ne reviendi ois peutêtre pas comme je suis; — et le changement! — et puis d'ailleurs, il faudroit un peu de temps pour m' ajuster d'une autre manière.

Ce sont là de grandes considérations.

Le 2 septembre.

La journée a été calme, le ciel pur et pacifique; mais, à l'instant où le soleil descend dans sa pompe occidentale, l'horizon s'est tout a coup enveloppé de nuages, comme d'une ceinture; et peu à peu de grandes ténèbres ont dévoré la lumière du crépuscule.

Ainsi, ai-je dit, j'ai commencé dans une aurore douce et brillante; et je vais finir, comme celte journée, dans le trouble d'un soir nébuleux. A cette idée, je me suis représenté, avec beaucoup de force, les sensalions neuves et superbes du bel âge ; j'ai recherché dans ma mémoire les jeunes désirs, les espérances naïves d'une âme vierge, et je me suis rebercé dans ces souvenirs.

Cependant des éclairs fréquents parcoui oient l'atmosphère, et ouvroient dans les nuages déchirés d'éclatantes avenues et de vastes portiques de feu. La foudre glissoit sous les voûtes de la nuit, comme une épée flamboyante ; et, à sa lueur passagère, on voyoit quelquefois des ombres sinistres se balancer sur le vallon, semblables à ces esprits de vengeance qui sont envoyés sur les ailes de la tempête, pour effiayer les enfants des hommes. Les venls Irémissoient dans les forêts, ou grondoient dans les abîmes; et leurs voix impétueuses se confondoienl, dans les profondeurs de la montagne, avec les sons graves du

lu nOMANS.

iociiii, le tumiilte delà cascade el le fiacas des tonnerres; et dans le silence même qui succédoit, trisle et terrible, à ces harmonies imposantes, on distinguoit des bruits étranges et des concerts mystérieux, comme ceux qui doivent s'élever dans les solennités du ciel.

Dans ces bouleversements qui désolent la création, il y a un baume pour les plaies du cœur, parce que nos afllictions sont absorbées par des alfliclions si augustes, el que notre compassion est obligée à se répartir sur un monde. Tout à l'heure, par exemple, je m'idenlifioisavec cette nature souffrante, et je l'embrassois tout entière de ma pitié. J'ai essayé de me maintenir dans cet état; mais depuis que je souffre seul, il a bien fallu que ma pitié réagît sur moi-même.

Le 3 septembre.

J'avois souvent désiré de revoir ce monastère abandonné, où j'ai recueilli jadis de touchantes inspirations, dans le silence des cloîtres. Il me souvenoit de m'être promené avec Eulalie parmi ses ruines confuses el ses bâtiments délabrés; et en apercevant au sommet de la colline la longue flèche de l'église, hardiment élancée dans les airs, j'ai tressailli de joie, comme à l'approche d'un ami. Seulement, j'ai observé, non sans douleur, qu'on avoit réparé les brèches de la muraille, et que les haies venoient d'être émondées. Le désastre des clôtures démolies, et l'énergie d'une végétation libre et sauvage, m'avoient imprimé des sensations d'une tout autre grandeur. Mais comme elles ont assiégé ma pensée, quand, arrivé à l'antique vestibule, j'ai entendu le bruit de mes pas, retentissant dans les échos des chapelles el du sanctuaire; et comme les portes tremblantes crioient, en tournant difficilement sur leurs gonds! avec quels

serremenis de cœur el ({iielle voliipîé de laruies j'ai traversé les corridors rcsonnanls el les cours dévasléc?, pour parvenir au pied du grand escalier de la terrasse ! Là s'échappoient, du milieu des marches rompues, les cylindres veloutés du verbascum, les cloches bleues ties campanules, des bouqueUs d'arabelti; cl des touffes d'éclaire dorée ; lajusquiamey croi^soit aussi, avec ses couleurs aires et ses fleurs ineuriries. Je me suis api)uyé contre une colonne qui, seule, éloit restée debout, comme quelque noble orphelin d'une famille malheureuse ; ( l près de moi, il y a voit encore un grand orme qui paroissoif à peine au-dessus des vieux débris, mais dont le feu céleste avoil déjà brûlé la cime.

J'ai dit : Pourquoi mon génie lui-même n'est-il plus qu'une ruine? Pourquoi la nature que je trouvois toute belle s'esl-elle décolorée avant le temps ? Que n'ai-je encore ce pouvoir créateur, celte délicatesse exquise et celle fleur de sentiment qui inspiroient mes premiers ouvrages? Maintenant mes ci ayons sont froids, mes toiles inaiiimées, et mon âme s'est éteinte dans les douleurs. Si quelquefois une idée forte et magnifique m'apparoîl, je cherche en vain à la fixer. Bientôt mon s:iiig fermente, et jt' ne la retrouve plus qu'à travers des teinles bizarres et des formes giganle>que.>; ou bien, je me lasse de sentir, et alors elle se dégiade et pâlit sous mes pinceaux; c'est, peut-être, que l'image d'Eulalie repose avec trop d'empire devant ma mémoire, et que cela me disirait.

Pendant ce temps-là, je me suis approché de l'ancii n cimetière des moines; et j'ai vu une fennne qui dess^inoit, assise sur une tombe. Elle a jeté les yeux sur moi ; et quand les miens les ont rer, contrés, j'ai été ébloir, comme si un météore avoit passé conlre ma vue, ci j.' suis tombé sur mes genoux. Alors, Eulalie, — c\'it)il elle, — Eulalie s'est avancée, a soulevé ma m,ain tremblante, et m'a adressé des paroles de consolation. Qniuid

5g ROMANS.

je suis revenu à moi, et que j'ai pu me rendre compte de cet événement; quand j'ai réfléchi sur le hasard sinistre qui nous avoit préparé ce rendez-vous sépulcral; quand j'ai prévu ce que notre entretien devoit avoir de pén?ble, et quelles nouvelles impressions alloient tourmenter mon cœur, — j'ai désiré qu'un abîme s'ouvrit sous nos pieds, el nous ensevelît tous les deux. Vous ici! ai-je dit enfin. • — Ici, a-t-elle répondu; — c'est dans ces heux pleins de vous, c'est au milieu de mes souvenirs heureux que j'ai voulu habiter, et cette pensée même fût-elle coupable aujourd'hui... Coupable 1 a-t-elle ajouté vivement; que le ciel ait pitié de nous ! — Mais elle a prononcé ces mots avec un son de voix, un soupir et un regard, qui n'étoient plus faits pour moi.

Cependant je me suis assis à ses côlés, enm'abandonnant à tous mes regrets; je me suis répandu en imprécations contre la destinée et contre elle-même ; je lui ai rappelé le jour de mon bannissement, l'heure plus funeste de notre séparation, et les serments qu'elle a violés, serments scellés par tant de baisers et de larmes ! J'ai pleuré encore avec beaucoup d'amertume, et les sanglots qui me suffoquoient m'ont empêché de continuer.

— Que la volonté de Dieu soit faite, a repris Eulalie; mais qu'il ne permette pas que vous me condamniez sans m'avoir entendue ! Savez-vous ce que j'ai souffert ! Marchiez-vous près de moi quand j'épiois les dernières traces de votre passage, et que mon œil troublé de pleurs ne pouvoit plus distinguer l'endroit d'où vous étiez parti? Avez-vous assisté à ces longues veilles que je passois à gémir en m'occupant de vous ! M'avez-vous vue, enfin, — et pourquoi ne suis pas morte ce jour-là! je croyois, j'espérois mourir ; car je ne pensois pas que le foible cœur d'une femme pût contenir tant de douleurs... Dites, m'avez-vous vue, prête à expirer de désespoir à la nouvelle de votre mort ?

A ce mot, qui me frappoit ponr la première fois, j'ai

LE PEINTRE DE SÂLTZnOURG. 2)

soupiré; tant la seule pensée que j'aurois pu mourir (U la sorte, emportant son amour et regretJé par elle, m'ot froit de charmes et m'inspiroit de désirs! Elle a pour suivi ainsi :

— M. Spronck arriva de CarintlneàSaltzbourg ; il non fut présenté. Je le vis. Il plut à ma mère. Moi-même, — je ne sais, — mais je lui trouvois — comme elle — ; quelque chose de votre air et de votre manière de sentir; et, surtout, cette empreinte de mélancolie, ce caractère touchant d'une âme qui nourrit des peines cachés, ce je no sais quoi qui impose avant que nous ayons entrepris de le définir. H avoit d'ailleurs éprouvé de grands chngiins. L'intérêt qu'il m'inspira, il l'auroit obtenu de vous. N'est-il pas vrai qu'il y a une tendre pitié qu'on ne peut refuser au malheur?

Vous le savez, Charles, pendant votre absence j'ai perdu manière. Quand elle vit ^'avancer le momentfatal, elle nous appela autour d'elle, — lui aussi; — d'abord elle me regarda, un nuage d'inquiétude sembla ternir l'éclat qui commençoit à briller sur son visage. Ensuite elle nous regarda tous deux ensemble; elle engagea la main de Spronck dans la mienne, et l'expression d'une volonté irrésistible s'arrêta snr ses lèvres mourantes ; puis elle passa si doucement de cette vie dans l'éternité, qu'on auroit cru qu'elle sonimeilloit, si notre douleur n'avoil pas témoigné qu'elle n'éloit plus. Voilà comment, déplorable héritage de l'infortune et de la mort, je suis flevenue l'épouse d'un autre; c'est ainsi que j'ai trahi votre mémoire pour obéir à la voix de la nature et du tombeau ; et ce que toutes les puissances du monde ne m'auroient pas contrainte à faire, c'est ainsi que le dernier regard de ma mère l'a obtenu.

Ceci achevé, Eulalie s'est tournée vers moi avec um douce compassion : — Charles, a-t-elle dit, nous voila comme deux voyageurs du désert qui avoient rêvé du repos et de la patrie, et qui reprennent parmi les sable?

un chemin laborieux. Tout s'est évanoui ; — mais armezvous de courage, et soyez sûr, ôCliarles, que mon amitié vous suivra.

En prononçant ces paroles, elle s'est échappée, dispar roissant à la faveur des ténèbres qui descendoient sur le monastère. Je me suis attaché à ses pas ; je voulois la retrouver et la voir une fois encore; mais le bruit que j'entendois, c'étoit celui du saule pleureur, qui frémis- 5oit dans ses rameaux épars et dans sa chevelure mélancohque. Tout à coup j'ai répété ces mots, son amitié me suivra; et avec quelle douceur je les ai répétés jusqu'ici ! Cette idée rassérénoit mes sens, embaumoit Tair, et jetoit sur toute la nature un charme indélinissable qui tenoit de l'enchantement. J'ai été plus heureux. — Pourquoi pas ? J'étais avide d'affections ; et Dieu sait de quelles chimères je remplis quelquefois le néant de mon cœur !

Le 4 septembre.

Son amitié! — Jusqu'à quel point ce sentiment me suffit, — voilà la question. Que peut-il y avoir de commun entre une société froide et austère, qui n a que des joies sérieuses et dvs plaisirs compassés, et cette union, pleine d'ivresse et de voluptés, où deux êtres prédestinés à se chérir viennent confondre toute leur existence? — entre cet aliment de quelques âmes appauvries, et le feu pur et régénérateur qui dévore la vie et qui la reproduit? L'amitié ! eh quoi ! à l'enfant opiniâtre qui redemande l'objet qu'on veut lui soustraire, on jette quelque hocliet pour amuser sa douleur.

A vingt-trois ans, je suis cruellement désabusé de loutes les choses de la terre, et je suis entré en un grand dédain du monde et de moi-même ; car j'ai vu qu'il n'y avoit qu'affliction dans la nature, et que le cœur de

LE l'EIMMiE DE SALTZliOURG. 31

riiomnie n'éloit qu'amerlume. Il arrive, il jette sur ce qui l'entoure un regard inexpérinienlé, et son immense affection embrasse avidement toutes les créatures. A lui seul, il croit pouvoir animer un autre univers, tandis qu'il marche, hélas ! au milieu d'un monde mort, et qu'il prodigue inutilement ses journées fugitives et son amour inconsidéré. Bienlôl il observe, il apprend, il juge; déjà i^on imagination s'éteint, ses illusions se flétrissent, sa sphère se rétrétit, toutes ses relations se resserrent autour de lui-même jusqu'à l'instant où une expérience douloureuse brille à ses yeux, comme une torche allumée sur des tombeaux, et achève de l'éclairer sur son néant. Enfin il ne trouve plus que des âmes sourdes et réfractai! es; l'amitié l'oublie, l'amour le trahit, la société le rebute ; il sent que tous les liens vont se rompre : — ils se rompent en effet ; et heureux s'il cède lui-même à ce grand déchirement! Après cette époque, je ne vois plus que des égoïstes qui sont parvenus à dessécher leur cœur, et des enthousiastes qui l'épuisent sur des chimères.

Tournoyer dans un océan d'inquiétudes et de douleurs ; et quand on se délasse à peine de tant d'émotions violentes, quand les appréciations exagérées commencent à peine à se rectifier ; — voici venir la mort, colère et inattendue, qui vous étreint de ses bras inflexibles, et qui vous endort tout entier dans le silence du tombeau!...

Le 0 soplombre.

Encore un douloureux souvenir ! J'ai retrouvé ce soir, sur les bords de la rivière, l'angle d'un bastion à demi démoli, au pied duquel nous nous ret)osions de nos promenades dans les belles soirées de l'élé. Le tapis de 'Tiousse où nous fûmes si souvent assis a conservé sa

fraîcheur: la ruine menaçante qui le surmonte est encore debout. 3'ai pensé quelquefois qu'elle pouvoit nous ensevelir dans sa chute ; et maintenant, elle survit à l'amour immortel qu'Eulalie m'avoit juré, à l'immorioUe félicité que je m'étois promise. Là, peu de jours uvant mon départ, en suivant des yeux le mouvement le l'onde, en me transportant par la pensée au milieu lie ces mers lointaines où j'allois la suivre ; — pénétré de douleur, à l'idée d'une séparation peut-être irréparable, — je saisis la main d'Eulalie, et je l'inondai de larmes. Aussi troublée que moi, elle essaya de me distraire d'un sentiment trop pénible , en chantant une de ces romances qui avoient tant de fois charmé nos soirées C'étoit, — puis-je l'oublier jamais! — Ah! il n'y a pas un son de sa voix qui ne retentisse encore dans mon

cœur

Claire et Paulin avec simplessti

Couloienl leurs jours.

Et voyoieiit fleurir leur jeunesse

Et leurs amours.

Rien ne pouvoit en apparence

Les désunir; Le temps cher à leur espérance

Alloit venir.

lis ne revoient qu'hymen et Joie

Loisirs heureux, Qu'un dieu consolateur envoie

Aux amoureux.

Hais de Paulin voici le père :

— Il faut partir, Et de l'amour de votre Claire

Vous départir. —

H s'en alla vers sa futura

En grand émoi, — Déplorable mésaventurel

C'est fait de moi !

Mon père veut que je le suive,

Et dès ce soir!

Mais jurons/quoi (ju'il arrive,

Le nous revoir.

Si quelqu'un d'un amour coupaljlc

Veut te lier.

Tu répondias : Suis-je capable

De l'oublier?

Bientôt, mon ami va me dire :

Éveillez-vous!

C'est entin llieure de sourire

A voire époux,

Mais si l'un de nous, dans l'allenie.

Est trépassé. Que son âme reste constante

Au délaissé; Qu'avec doux regard, doux visage,

Et doux parler.

Elle vienne, du noir rivage,

Le consoler. —

Paulin partit. Un cœur novice

Est si léger!

Un rien, un désir, un cairice,

Le fait changer.

Claire est bien loin! Rose est jolie!

Un trait l'atteint.

Le temps fuit. Le serment s'oublie.

L'amour s'éteint.

Claire; apprenant par roiiommée

Ses nouveaux feux, Lui mande : — Une autre b:en-aii

Obtient les vœux; Celui qui m'occupe à toute iieuifc

M'a pu trahir!

Claire lui oardonnc, le pleure,

Et va moui'ii'. - -

iiU :uAN b.

D'uborJ, à de grandes alarmes

11 se livra; Mais Rose d'un air plein de cliarni?:^

Le rassura :

— Pourrois-tu croire à la nouvelle

De ce trépas?

On se lamente, on se querelle.

On ne meurt pas.

La joie est si vite ravie

A nos désirs !

Faut-il consumer notre vie

En déplaisirs?

Yien? à la iéte qu'on dispose

Finir le jour, Et tu recevras de ta Rose

Merci d'amour. —

11 vole au bal, et fend la presse

Pour la chercher; Il lui semble que tout s'empresse

A la cacher ; Il croit l'enleiidre dans la foule

Au moindre bruit, El voit son esprit qui s'écoule

Avec la nuit.

MaiS voilà bien de son amante

Le domino, Son cou de lis, sa mam charmante,

El son anneau :

— Rose, un licuicux projet t'appelle^

Il t'en souvient !

Tu me diras trop tôt, cruelle,

Que le, jour vient.

Disparaissez, forme emnrunlée, Masque envieux I —

LE PELNÎRE DE SALTZBOUUG. Z%

Il dit, et Claire eiisanglanléo

S'ofi're à ses yeux, Le liras armé d'un glaive humide.

L'œil égaré, Le sein meurtri, le teint livide,

Et déchiré .

Sans le délivrer de celle ombre,

Le jour a lui; Elle promèj<e un regard somLre

Autour de lui; Dès que ses sens, chorgis de veilles,

Vont s'assoupir, Elle murmure à ses oreilles

Un long soupir.

Mais quand sa peine fut comblét

Il eut meici, Et rendit son âme accablée

D'un nt ir sojci. — Puisse comme lui tout parjure

A son serment Subir de sa lâche imposture

Le châtiment.

En me rappelant cela, je me suis surpris à répéter celle imprècaliou d'une voix haute avec l'accent de la colère, et je me suis enfui, pleiude terreur ; car je craignois que le ciel ne m' eût entendu.

Le 8 septembre.

A quelquet; pas de Saltzbourg, il y a un petit village, découpé d'une manière agreste et légère au revers de la montagne. Plusieurs ruisseaux descendus des rochers se réunissent au-dessous de l'enclos du presbytère, et ior-

tô ROMANS.

iih'iit ciisL'iiible un canal qui se déroule au travers de la plaine, cumme un large sillon d argent, et va se perdre dans la rivière. Le murmure des petits flots, le mugissement éloigné des ondes, et le frissonnement des peupliers émus par le vent, s'iiarmonientavec une douceur ine.v piimable, et portent à l'âme je ne sais quelle langueur quel trouble délicieux qu'on aime à entrelenir. Mois ja mais ce tableau n'a un charme plus indicible qu'à 1 heure lù le ciel, orné des couleurs de l'aube, sourit à l'ap,)!©' tîid du jour, quand un brouillard humide et blanchâtre liage sur le vallon, et que les premiers feux du suleil Lommencent à dorer les plombs du clocher.

Ce matin, je me promenois de ce côté, en proie à des rêveries plus heureuses que d'habitude, quand les sons lugubres, distants et prolongés de l'airain mortuaire sont venus me distraire d^ tous les songes du passé. Je me suis tourné vers la ville, et j'ai vu, à Ta^igle du chemin; un convoi qui s'avançoit avec lenteur, en récitant des prières à voix basse. Quatre hommes, qui portoient une bière couverte d'un grand linceul, ouvroienl ce funeste corlége. Prés d'eux marchoient autant de jeunes filles vêtues de blanc, les cheveux épars, les yeux rouges de larmes, le sein haletant de soupirs ; et, d'une main, elles soulevoient les extrémités du drap funèbre. Ensuite venoient pêle-mêle des fejnmes, des enfants et des vieillards, qui paroissoient tous pénétrés de douleur, mais dune douleur muette 6t résignée ; ce qui m'a fait penser que i'élre infortuné qu'on alloit déposer dans sa derniéi e demeure n'y étoit point accompagné pai- ses parents, car les regrets de la nature ont un auhe caiactère. J'oubhois de dire que le linceul étoU blanc, et qu'on y avoil atlaché une petite couronne de fleurs, semblable à celles dont on pare le front des vierges.

Loisque la foule a été écoulée, je me suis adressé à une fenmie presque oclogénaire, qui suivait d'un pas plus tardifj à cause de son grand âge; et je lui ai demandé ÏJ

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îioni (le !n porsoiine qu'on omportoif dans cette hicro. — Ilôlas ! moiisieur, ni'a-t elle reparti en sanglotant, vous n'avezpns marqué d'entendre parlerdo labonneCordélin. Si jeinie encore, elle étoit déjà là niére des pauvres < t l'édification des sages C'est elle qui est morte hier. — ■ Uais comme j'ai témoigné à cette bonne femme que le nomdeCornélia m'étoit inconnu, et que, depuis quelques nnnées, j'é'ois étranger à Saltzbourg, elle m'a raconté ce qui suit, pendant que jeprenoisson bras pour lui adoucir les fatigues du voyage.

« Cordélia étoit née d'une famille opulente ; mais elle étoit si bunible et si compatissante pour la misère, qu'on ne s'étoit jamais aperçu de sa fortune qu'à ses libéralités. La mère de Cordélia se glorifioit do sa fille ; les pères la doimoient pour modèle à leurs enfants; ses amies la nommoient avec orgueil, les pauvres la bénissoioit; et l'envie elle-même se taisoit quand on parloit d'elle, car tout le monde Taimoit, tant elle éîoit douce et bonne, la pauvre Cordélia ! 11 faut bien que les anges en aient été jnloux, pour que Dieu l'ait éprouvée à ce point. Il y a déjcà longtemps que sa mère s'aperçut qu'elle dévoroit un chagrin caché, et qu'elle s'efforça de pénétrer le mystère de son cœur. Qu'as-tu, ma Cordélia, lui disoit-elle ; et Cordélia se penchoit sur le sein de sa mère, et gémissoit. Tu aimes? ajouta sa m.ére un jour. Cordélia ne répondit rien. C'est que c'étoit là son secret, et qu'elle n'osoit ni ie taire ni l'avouer.

« Cependant ellen'avoit pointa rougir du choix qu'elle avoit fait, car Guillaume est un digne garçon ; mais elle croyoit qu'on ne voudroit point consentir à son mariage avec lui parce que Guillaume étoit pauvre. Voilà pourquoi elle déroboit la connoissance de son mal, quoiqu'il s'accrût tous les jours. Enfin, elle fut atteinte d'une maladie ef'rayante, et dans les accès de délire qui la saisissoient, elle prononçoit souvent le nom de Guillaume. Quand la fièvre commengoit à se calmer, et que Cordélia

reprenoit ses sens, sa mère s'assoyoit auprès d'elle et l'interrogeoit de nouveau. Une fois elle convint de tout^' parce qu'on lui apprit comment elle s'étoit trahie. Se?* parents se réunirent, et après y avoir mûrement réfléchi,! ils résolurent de la marier à Guillaume, puisqu'elle lui avoit donné son amour.

« On profila d'un de ses moments paisibles où Cordélia laissoit quelque espoir de convalescence pour lui en apporter la nouvelle, et comme on pensoit que sa parfaite guérison pouvoit dépendre de cette union tant désirée, on prit jour pour y procéder, dans une chapelle voisine de la maison. C'étoit hier, à pareille heure, que maintenant, et précisément comme elle venoil d'atteindre à sa dix-septième année. Elle se leva, s'habilla, et se rendit à la chapelle, entre sa mère qui étoit toute consolée, et Guillaume qui ne se sentoit pas de joie. Ces amies qui l'entourent encore marchoient à ses côtés. On disoit en la voyant passer : Voyez Cordélia ! elle est plus pâle, mais elle est au moins aussi belle. En effet, son air étoit plein de noblesse, de grâce et de sérénité. Seulement, au pied de l'autel, elle prononça tout bas ces mots, en s'appuyant sur Guillaume : Je me trouve mal. On la ramena; mais le coup étoit porté, et il avoit détruit toutes les ressources de la vie. Quelques minutes après midi, son œil sembla se ternir et s'éteindre. Elle le fixa tendrement sur son mari et sur sa mère, soupira et sourit. Ensuite elle détourna la tète, et demeura immobile. Guillaume effrayé prit sa main ; elle étoit froide. Cordélia venoit de mourir. »

Nous marchions déjà dans le village que Cordélia, pendant le coui'S de sa maladie, avoit marqué pour le lieu i^ sa sépulture; et je m' informois encore, avec une triste nuiosité, de tous les dctnils de cet événement. J'aimois à entendre comment cette âme sensible et généreuse s'étoit fait connoître des malheureux pendant son Irop rapide séjour sur la terre. Je plaignois Guillaume surtout;

car, de survivre à ce qu'on aime... Que dis-jc?il on mourra, sans doute !

Et cependant nous arrivons devant l'église. La porte s'ouvre, le corps est déposé sur le seuil ; et le prêlre debout, les yeux levés au ciel, le front calme, les bras étendus, l'aspersoir à la main, laisse tomber quelques gouttes d'eaiî consacrée sur la prison étroite et mystérieuse qui renferme Gordélia. Ensuite on introduit le cercueil ; le convoi l'accompagne, silencieux, sous la nef antique, et se divise en deux rangs, auprès des grilles du chœur; le peuple se prosterne, et le sacrifice corn* mence.

Quel spectacle elle offroit à mes yeux, et de quelles idées elle venoit assaillir mon cœur, cette pompe touchante que la religion a placée comme un point de repos entre le trépas et l'éternité! La sainteté du lieu, la grandeur des cérémonies, la mélodie imposante qui retentit dans l'enceinte sacrée, les vapeurs de l'encens qui se mêlent à la fumée des flambeaux funéraires, un prêtre auguste qui apporte au Tout-Puissant les prières de la multitude, une foule pieuse qui appelle les miséricordes inépuisables du Créateur sur le tombeau de la créature. Dieu lui-même, descendu en victime expiatoire pour la rédemption des hommes, et ramenant les fidèles au pied du trône de son père, — et prés de moi, dans cette bière, — sous ces tristes livrées de la mort, — une jeune fille qui avoit à peine rêvé les embrassements d'un époux, et qui échange si vite ses roses contre des cyprès, les délices de son printemps contre les secrets de l'avenir, son lit nuptial contre une fo^so ! une vierge qui n'étoit pas encore dépouillée de sa robe d'hymen, et qu'ils vont jeter à jamais dansla terre humide et profonde, à la merci de toutes les intempéries des saisons et de tous les ravages du temps! Cette innocente Cordélia, hier, hélas! si ravissante de perfections et de beautés; aujourd'hui, un cadavre !

Tandis que je me livrois à ces réflexions, le cortège s'eslportéauèinielière, où i! dcvoit laisser Cordélia ; elles regrets qu'elle inspiroif ont éclaté avec plus d'amertuine. C'est alors qu'on auroil pu penser que chacun f leuroil en elle une fille ou une sœur chérie, tant. l'idée des'ev séparer pour toujours, et de perdre bientôt de vue le pei quieniesloit, avoil augmenté le développement de toutes les douleurs !

Dans ce momont même, un étranger s'est approché, et quel homme ce dovoit être que celui-ci ! Il paroisse: t toucher à l'âge mûr; mais quelque grande douleur avoit déjà gravé sur son front les empreintes d'une vieillesse anticipée. Son regard doux et fier, tendre et cependant un peu sombre, commandoitle respect, l'admiration et l'amour ; et je ne sais quoi de céleste et d'éblouissant flottoit sur son visage avec une majesté incomparable. 11 est venu à moi, il m'a interrogé d'une voix émue, et je lui ai répété en peu de mois ce qu'on m'avoit raconté de Cordélia et de sa mort ; mais quand j'en suis arrivé à la fin de ce récit, il a,cessédem'interroger, et peut-être de me voir; ses joues se sont enflammées, ses membres se sont roidis, tout son corps a tremblé d'une convulsion subite; il s'est précipilé vers la fosse, ily a attaché un regard avide; et quand on y a poussé le cercueil, et quo les ais ont crié en glissant le long des cordes, ses bras, qui cherchoient un appui, se sont enlacés autour de moi :

— Oh! vous ne savez pas, s'écrioit-il, vous ne saurez jamais ce que cette matinée me rappelle de tourments ! Vous ne savez pas qu'autrefois j'ai vu mourir et tomber ainsi sur la terre celle qui éto t, à elle seule, toute ma joie et tout mon amour, — ma sœur d'adoption, — l'amie de ma jeunesse, — l'épouse qu'on alloit me donner.

— Et il a perdu connoissance. Dès que nos soins empres* ses ont eu ravivé son cœur, je l'ai entraîné loin de celt!3 scène d'affliction; et, marchant à grande hâte du côlé de la ville, nous ne nous sommes arrêtés qu'au détour de cç

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choinin d'où j'avois vn drscendre lo convoi, et lorsque le villnge. s'est caché detrière le pied des coteaux ljoisé> comme sous un rideau.

Là, nous nous sommes séparés; mais avant de nif, quitter, — en me pressant contre son sein avec une iVr veur d'amitié dont j'étois tout enorgueilli, en me prodiguant des témoignages si affectueux de reconnoissance pour une action si simple, il s'est noirimé ; et cet incoimu, vers qui mon cœur ava-t volé d'abord, — c'est Fépoux d'Eulalie !

Quand je me souviens, après cela, qu'Eulalie avoit cru découvrir quelques rapports entre nous; et quand je me le représente avec sa physionomie de demi-dieu, il me semble que c'est une faculté qui a été accordée aux âmes tendres, en dédommagement de la vicissitude de nos affections, que de pouvoir retrouver partout des images de ce qu'elles ont aimé.

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