‹ RomansChapitre 7 sur 16 · I.c 9 sopfomlire · texte numérisé non relu

I.c 9 sopfomlire

C'est encore ici une marque delà foiblosse de notre esprit, et de l'inutilité des eltorts que nous employons à combattre nos penchants. Il m'est bien démontré que no" tre vie a été prévue et ordonnée avec toutes ces haimonies; que toutes les habitudes, toutes les relations que nous contractons dans le commerce du monde sont des tonsé' fiuences nécessaires de notre organisation ; etqu'ilnenouj' appartient ni d'expliquer ni de vaincre les sympathie: dont nous nous trouvons quelquefois liés. Par quel autu ascendant que celui d'une latalilé toute-puissante ce ravis seur, qui m'a dépossédé de mes plus chères espérances, seroit-il venu me séduire et me subjuguer, quand tout m'étoit odieux en lui, et que j'aurois voulu pouvoir mettre un monde entre nous deux ? iS*est-il plus l'époux d'Eu*

ialie,et Ëulalie ne l'aimé-ie plus ?

ijiii cnijx'choit copcii 'riil qiio jf passasse ma vie entre ciix? Idée si riche en délice que ma !o:ble imagiiialion s'en ét:iine ! qui empêclioit que je fusse son époux comme lui, cl qu'elle nous parlageàt sa tendresse? Uneâme d'une sonsibil té si vive et si tendre ne nous auroit-elle pas faciKineiil confondus dans son amour? et falloit-il que le bonheur des autres ne s'enrichît que de mes perles et de mes douleurs?

Il le faut avouer, c'est une condition bien digne de pitié que la mienne! car tout maltraités du sort que soient la plupart des hommes, j'ai vu, du moins, qu ils pouvoient se dédommager de la sévérité de leur fortune dans quelques sentiments consolants. Moi seul, sur celle terre misérable, je réunis toutes les misères de l'humanité; et tout ce qui les charme ou les soulage m'est cruellement interdit. Mes affections les plus douces deviennent des tourments insupportables; ctsur mes lèvres, l'air même que je respire s'empoisonne depuis que Dieu m'a déshérité dt' sa Providence !

Le 40 srplcmhre

Coppnflnnt i! on a aimé, il en aiir.o, il en regrette une autre. 11 ne sait point l'aimer comme je l'aimois. Il ne rapporte pas à elle seule tous ses souvenirs, toutes ses pensée s, toute sa vie ; et sur le sein d'Eulalie, il rêve un autre amour el une autre félicité. Désabuse-toi de Ion bonheur, âme tendre et confiante! Cet époux ne t'étoit pas destiné. Ses transports, ses soupirs, ses larmes ne Kint point pour toi. Ce n'est point toi qu'il désire, qu'il i herche à son réveil ; mais celle que les prestiges de la nuit lui avoient montrée, et qui enchantoit son sommeil adultère. Infortunée! ce n'est point toi qu'il aime! et de quel droit exigeroit-il de toi l'affection qu'il

ne peufplus te donner? n'est-il pas nul l'engagement qir a annulé tous les eniïagemrnts du cœur, et qui a trahi li nature?

Je pouiTois donc — jamais. Cette idée a beau fermenter dans mon sein, — jamais ! Chiuière ! illusions de té« nèbres! Que suis-je? liélas ! un captif dont l'imaginatior s'est reposée un moment dans des songes voluptueux; qui croyoit marcher sur des voûtes de verdure et sous des bocages de roses ; qui ne s'occupoil que d'espérances faciles et de pensées riantes, et qui retrouve tout à coup autour de lui ses chaînes et son cachot.

Quand je me vois ainsi séparé de tout bonheur par un océan sans rivage; quand je me sens froissé, anéanti par le désespoir ; qu;ind j'observe comment toutes mes facultés se dégradent et s'irritent tour à tour dans cet état de convulsion et de douleur ; quand j'essaye de calculer jusqu'à point de légères modifications de circonstances ou de tempérament peuvent influer sur nos résolutions les plus graves, et que je réfléchis sur tant de misérables que le ciel a jetés, avec une sensibilité brûlante, au milieu des contraintes et des luttes de la vie, — je m'étonne moins de compter un si grand nombre de réputations écrites avec du sang, et je m'indigne des jugements insensés de la foule. Interrogez ces fiers, ces aveugles dispensateurs de gloire et de châtiments: ils ont tout apprécié, tout mesuré, tout prévu. Il n'est pas un crime, pas une pensée qui échappe à leurs lois, à leurs inquisitions, à leurs bourreaux; et cependant ils ne savent pas, ils ne sauront jamais combien est foible, étroite, imperceptible, la distance qui sépare un révolté de son empereur, et le supplice d'un proscrit de l'apothéqse d'un demi-dieu.

Le 11 septen bre.

Pour la seconde fois je l'ai vu, — j'cntrois dans une maison étrangère ; on m'annonce, et M. Spronck vole à moi avec les marques de la plus vive affection. — Charles Munster! a-l-il dit, hélas! c'est donc vous? — et il n'a point achevé ; mais son silence même parle à mon cœur. Il sembloit me plaindre et se justifier; il vouloit se défendre de ma haine! et, moi, pendant ce temps-là, frémissant, interdit, et les yeux trempés de pleurs, j'ai été vingt fois tenté de me jeter à ses genoux — ou dans ses bras.

Le 12 septembre.

11 V a des plaisirs que nous avons goûtés avec tant de délices, que nous croirions volontiers que le souvenir qui nous en reste doit suffire à nourrir notre cœur d'idées riantes et henreus-^s pendant tout le cours de la vie ; et quand nous nous retrouvons longtemps après dans les mêmes circonstances, il arrive cependant que ces émotions, si agréables et si regrettées, ont perdu presque tout ce qu'elles avoient d'ivresse. Nous nous plaignons alors de l'instabilité des choses de la terre; et parce que nous ne savons plus jouir de beautés qui nous transportoient,nous accusons follement la nature d'avoir changé. •

Est-il rien de plus doux, disois-je, que de pouvoir, après de grandes traverses et des années d'exil et de douleur, se reporter par la pensée aux jours si purs de l'heureuse enfance; que de revoir les lieux qui ont été Je théâtre de nos premiers jeux, de nos premiers travauî{

LE PEINTRE DE S.M TZP.OrRG. 45

et de nos premiers succès, les perspectives qui ont exercé nos premiers crayons, le toit natal et les domaines héréditaires ; que de reconnaître le champ que notre père a défriché, l'arbre dont il aimoit l'ombrage, sa charrue, son foyer rustique et le lit de paix d'où il nous a bénis? On se rappelle avec tant d'envie ce temps, riche d'ignorance et de simplicité, où une médiocrité laborieuse bornoit nos désirs, et un horizon étroit notre nnivers ! Nous avons tant de fois souhaité de rassembler autour de nous tous ceux avec lesquels nous avons fait l'apprenliss.nge de la vie, et nous espérions tant de ravissements dans leur entretien ! J'ai quitté Saltzbourg pour venir réchauffer mon cœur h ce loyer d innocentes voluptés ; et au lieu des consolations que j'y cherchois, tout ce que j'ai vu n'a servi qu'à redoubler mes chagrins. Plaisirs péniblement achetés que ceux qui ont de tels retours ! le bonheur passé peut donc être un tourment de plus !...

Je me figure un de ces anges réprouvés qui consument leur éternité dans d'inutiles repentirs. Quelquefois il s'élève pensif jusqu'aux confins de sa première patrie ; il contemple avec une tristesse profonde le ciel dont il a été banni et les biens dont sa rébeUion l'a frustré : son infortune s'en augmente; et, rugissant de désespoir, il se replonge dans les abîmes.

Le 14 septembre.

Combien de gens qui se plaignent de la monotonie dv^, la nature, qui n'y voient que dps tableaux stériles et fastidieux, qui pensent d'un coup d'œil tout apercevoir et tout embrasser, et qui ne devroient s'en prendre de l'imperfection de leurs jouissances qu à la pauvreté de

leur imagination et de leurs organes ; pendant que l'artisle gémit de l'impuissance de ses ressources et maudit ses toiles et ses palettes, quand il remarque tant d; ^uiances inimitables, tant d'asp. cts mobiles, tant d'ei' pressions variées dnns le grand tableau de la siiperll fréalion. — Et quel sujet d'incertitude pour lui que cl voir un seul point de l'horizon modifié par toutes les i * lluences des saisons, par tous les accidents de lalumièrô^ et par toutes les émotions de son propre cœur !

Je me suis arrêté ce malin sous un vieil orme autour duquel, à certains jours de fête, les jeunes gens, rassemblés par les simples concerts du ménétrier, faisoient briller à l'envi leur force et leur légèreté, tandis que les anciens du village, tout émus de délicieux souvenirs, eo rappeloient entre eux quelque notable événement deleui' jeunesse arrivé à pareil anniver-aire. On a sans doute conservé cette tradition heureuse ; car j'ai vu Tiierbe foulée en rond, des fleurs épnises et des pâquerettes effeuillées. Heureux ceux-ci, du moins, qui sont encore fidèles à leurs premiers plaisirs et à leurs premières mœurs !

De cet endroit, la vue s'étend sur une immense vallée qui se creuse et se déploie avec grâce entre les revers des forêts, et dont l'aspect riant et calme enchante le cœur. Quelques ruisseaux bordés de saules s'égarent dans la plaine sans Irop s'éloigner les uns des autres, se divisent en compartiments élégants, se cherchent et se fuient tour à tour, et les voici bientôt qui reviennent, tous ensemble, embrasser les bocages de leurs contours indécis. A droite, parmi des cabanes de paysans, on dis tiiigue les tcurclles d'un cViâteau gothique dont les aile?, ruineuses s'étendent pesaii.meut sur une large plateforme; et plus bas, la rivière qui sort tout à coup do derrière la colline comme si elle y avoil pris sa source, et qui va se perdre ensuite, à de grandes distances, dan3 les fonds bleuâtres du ciel. Le pont qui la traverse au

loin ressemble à un petit croissant noir appliqué sur un champ d'azur.

L'orient commence-t-il à se colorer des premières teintes du jour, tout est douteux, vague et indéfini. Le paysage, à peine ébauché, n'offre que des couleurs incertaines, des traits confus et des formes capricieuses. A mesure que le jour s'élève, les montagnes naissent, les perspectives se reculent, les plans se détachent et se caractérisent; des nuées d'oiseaux de toute couleur parcourent l'air avec toutes sortes de vols et de ramages. Bientôt l'heure des travaux peuple les routes et lès champs. L'agriculteur descend du hameau, le muletier suit ses charges et le pâtre ses brebis. Chaque heure qui s'approche amène d'autres scènes. Quelquefois un seul coup de vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.

Le soleil descend-il, au contraire, vers l'occident, le vallon s'obscurcit, les ombres s'étendent. Quelques points plus élevés se font encore remarquer avec leurs reflets d'or parmi les nuages de pourpre; mais ces lueurs mou. rantes ne brillent nulle part avec plus d'éclat que sir la surface de la rivière, qui se précipite étincelante, et en. veloppe tout le couchant d'une vaste écharpe de feu.

La- lune enfin s'ouvre-t-elle un passage dans les espaces du ciel : soit que sa lumière, tendre et craintive comme les regards d'une vierge, repose endormie sur les plaines; soit qu'elle tremble sous les ombrages transparents; soit qu'elle se déroule en gerbe ou se berce en réseau d'argent sur les vagues agitées, c'est alors qu'on croit trouver à tous les objets des charmes inexplicables et des douceurs infinies; c'est alors que tous les bois ont des bruits religieux, des pompes et des secrets. Tous les aspects du ciel et de la terre prennent je ne sais quoi d'idéal. L'air est chargé d'émanations très-pures et de parfums très-agréables. Le son du cor, le tintement de

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la rloclio, lointaine, l'aboiement du dogue attentif qni Aoilie au-devant de l'hnljitalion de l'homme, un riou vous trouble et vous pénèlre; il semble que cette nuit imposante jette quelque chose d'imposant sur toutes vos sensations.

Que dis-je? les inspirations superstitieuses et les rêveries crédules sont filles de la solitude et des ténèbres. Oui m'empêche de donner à ce château des habitants et des mystères? de gémir sur le sort d une épouse opprimée, qui se meurt dans ses souterrains, et d'évoquer sur ces tours les vieilles ombres de leurs anciens possesseurs?

Ces chaumières ne peuvent-elles pas me cacher \m couple de" vrais amants qui ont préféré le simple toit de leurs pères, un petit champ cultivé par leurs mains, et des plaisirs sans regrets, à toutes les séductions de la ville?

Hêvons, rêvons cette félicité dans ce qui nous environne, puisqu'elle ne doit jamais devenir notre partage.

Le 17 septembre.

Ce villag^G n'est séparé de celui où j'ai vu Eulalie pour la première fois que par une hauteur plantée de différents arbres, entre lesquels on a placé mille petits sentiers. Soit prédilection, soit hasard, mes rêveries so'itaires me ramenoieut toujours à une jolie esplanade, tapissée d'une molle verdure, et que de larges érabl'S recouvrent de leurs voûtes fraîches et ombreuses. Sur lu pente de la co'line, un clocher, noirci par un incendie encore récent, élevoit sa tour enfumée du milieu de quelques masures grossièreuienl groupées en amphithéâtre, ^t sur leg bords de la plaine on comptoit cjuelcjues iiié-

fairies avec leurs champs, et quelques maisons de plai- ^ruire avec leurs jardins.

Dans un enclos d'une coupe agréable et d'une exposilion heureuse, j'avois souvent remarqué Eulal'e s'égarant pensive à travers les vergers, et laissant flotter au gré des vents les plis do sa robe blanche et les ondes de sa chevelure, ou venant, au- déclin du jour, arroser d'une eau pure les fleurs de ses parterres, quand elles se penchoient toutes fanées des ardeurs du soleil, comme de touchants symboles d'une ame tendre qui se consume dans ses langueurs; — et chaque fois un désir inquiet, un sentiment mêlé de trouble et de volupté se glis^oit dans mes veines et faisoit bouillonner mon sang. Mon âme brùloit de s'allier, à travers l'espace, à l'âtne de cette inconnue ; si elle s'éloignoit, je la suivois de mes regards jusqu'à ce qu'elle m'échappât, je l'attendois jusqu'à ce qu'elle revînt, et dès qu'elle paroissoit, je cherchois à m'emparer de son image, à me l'approprier tout entière, à l'identifier avec moi pour ne la reperdre ja^ mais. Fixe, debout, sans respiration, sans mouvement, sa présence étoit un mystère que je craignois de trou-' bler. Quelquefois aussi de noirs pressentiments s'étendoient sur mon avenir comme un voile de douleurs; et alors j'éprouvois un déchirement dans le cœur, un malaise partout. Des nuages de sang flottoient devant mes yeux, et m'offusquoient le ciel; des larmes, lièdes et pesantes comme les premières gouttes d'une pluie d'orage, rouloient de mes paupières, et la terre fuyoit sous moi. Voulois-je partir? j'avois tout oublié, mon papier, mes crayons et mon Ossian.

Puis, je m'engageois au 1 asa d dans le bois, et je me frayois des chemins nouveaux, en écartant des mains les branches humides et les arbrisseaux épineux. Je me plaisois à parcourir des lieux où Tho r me n'a pas coutume de pénétrer, tant j'élois jaloux du sentiment qui remphssoit mon âme, et tant il m'eût été pénible d'en

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être disfrait ! Je parlois d'elle sous mille noms imaginaires ; je les gravois sur l'écorce ou air le sable, et sou* Tent j'y joignois le mien. Si quelque temps après je venois \ passer dans le même endroit, et à reconnoître ces .hiffres, je palpitois de joie, comme si j'avois pu croire ^ju'elle les eût entrelacés elle-même. Souvent je courbois de jeunes arbres pour en faire des dômes de verdure ; ou bien je les arrondissois en portiques, j'en trcssois les rameaux, et j'y suspendois encore de fraîches guirlandes de liane, avec leurs feuilles en fer de piques et leurs cymbales d'ivoire toutes brillantes de rosée.

Peut-être un jour, disols-je alors, je la conduirai sous mes berceaux, je la ferai passer sous mes voûtes de fleurs, et je la couronnerai de mes lianes. C'étoient les douces chimères et les illusions présomptueuses de l'amoiîr sans expérience.

Aujourd'hui, j'ai voulu revoir tout cela; mais la magie des beaux jours n'y est plus. La maison est abandonnée à de nouveaux propriétaires ; et ceux-ci, sans respect, ont ravagé ses parterres et arraché ses chèvre-feuilles. Ils n'ont rien épargné de ce qu'elle aimoit : ce qu'elle aimoit ! ces étrangers le savoient-ils?

Cependant j'ai cédé au prestige de mes souvenirs avec tant de confiance et d'abandon, qu'avant de quilter l'esplanade je me suis machinalement détourné pour savoir si Eulalie ne venoit pas. — Après quoi, en réfléchissant sur cette erreur, je me suis pris à pleurer ; mais combien plus amèrement, quand j'ai aperçûmes berceaux désolés et détruits par le \en\, mes petits arbres abattus par la cognée, et la terre jonchée de leurs branches! A cette dernière perte, si légère qu'elle paroisse, je me suis rappelé tout ce que j'avois perdu ; je me suis contemplé avec' effroi dans ma solitude et dans ma misère; sans amis, sans famille et sans patrie, sans appui et sans espérance, trahi par le passé, accablé du présent, et dépossédé de l'avenir, abandonné d'Eulalie et du ciel!

Là même, j'avois autrefois résolu de consacrera me cher Werther une fosse couverte d'herbe ondoyant comme il Ta souvent désirée ; et aujourd'hui j'ai se:: une secrète envie d'y creuser bienlôt la mienne. C'est une destinée si ciuelle que de mourir loin de ce qui nous fut cher, — et de laisser le soin de sa sépulture à la pitié d'un passant!

Le 24 septembre.

Oui, au feu qui parcourt mes veines, je sens qu'il n'y avoit de bien pour moi sur la terre que dans celte autre moitié de moi-même, dont le sort injuste m'a séparé! Et qui me rendroit ces jours de délices et de gloire? Quel Dieu me fera revivre ce passé jaloux qui a dévoré mon avenir ! Ce temps, hélas ! où mon cœur était inondé d'affections si heureuses! où toutes mes facultés jouissoient d'une activité si puissante; où, à sa seule approche, au seul bruit de sa voix, au plus petit frémissement de sa robe, je sentois la vie prête à me manquer partout, et mon âme se renverser dans tous mes nerfs; où je me plaignois de n'avoir pas assez de forces pour suffire à mon bonheur, ou pas assez d'amour pour y succomber ! Qu'il m'eût été doux de finir ainsi, et d'exhaler mon dernier soupir dans cette béatitude? Pourquoi n'osois-je pas la ceindre de mes bras, la ravir comme une proie, l'entraîner hors de la vue des hommes, et la proclamer mon épouse devant le ciel? Ou si ce désir même est un crime, pourquoi s'est-il si étroitement uni au propre sentiment de mon existence, que je ne puis plus j l'exiler sans mourir? Un crime? ai-je dit. Dans des jours' de barbarie, dont le souvenir est lié à toutes les idées d'ignorance et de servitude, le vulgaire s'est avisé d'écrire ses préjugés, et il a dit: Voici des lois! Étrange

avoiiglcmont de l'humanité, spectacle digne de mépris que celui de tant de générations gouveinées par les ci priées d'une génération éteiiite, et de tant de siéclcs,| dont un siècle obscur a décidé ! i

Après avoir longtemps gémi sous le poids de ces] odieuses contr.iintes, qui ne voudroit abréger le pénil)le' essai de la vie, si cetle joie restoit du moins en notre puissance? Mais le ciel et les hommes s'accordent à nous la défendre, et nous ne nous affranchissons de nos jours que pour recommencer la douleur. Elle veille à la porte des toml^eaux, comme ers monstres qui se nourrissent de cadavres; elle nous désenchante du sommeil de la mort, et s'empare de notre éternité comme d'un héri" tage.Qucl que soit cependant le terrible avenir, l'avenir de sang et de larmes cjue vous gardez à vos réprouvés, souffrez, souffrez , ô Dieu ! qu'Eulalie me soit un moment rendue! qu'un seul moment ce cœur palpite contre son cœur! que ma foible existence puisse s'évanouir dans l'ivresse de ses regards et de ses baisers! que je meure dans son amour. — Et un enfer à ce prix!

Le 9 octobre.

C'est une chose admirable et pleine de charme que de suivre un grand génie dans sa course, d'être en quelque sorte associé à ses découver! es, et de parvenir avec lui à des distances auxquelles on n'auroit jamais pu atteindre sans guide, comme le navire accoutumé à des voyages de peu de cours, qu?ind un pilole habile le faii cingler tout à coup au milieu des mers immenses ei vers des ports inconnus. Ainsi notre imagination eir traînée dans le sublime essor de ta muse, ô divin Klopslock, et parcourant sur ses pas les espaces que tu as peuplés, s'étonne des miracles qui l'entourent, et s'ai-

rôle saisie d'effroi. Avec quelle mignificence lu rassembles sous nos yeux tout ce que la poésie a de merveilles ; soit que lu nous introduises dans les conseils du Très- Haut, quand les premiers-nés des anges célèbrent les mystères du ciel, et que les chérubins, pénétrés d'une 'religieuse frayeur, se voilent de leurs ailes d'or, soit que tu perces devant nous les voûtes ténébreuses des enfers, que tu évoques, avec une autorité incroyable, ces puissances déchues, qu'une éterni-ile vengeance poursuit de tourments éternels, et que tu nous les montres frémissant sous le poids de leurs chahies brûlantes et de leuis rochers foudroyés ; soit que lu nous transportes au grand sacrifice de Gulgotha, quand le Créateur du monde se dévoue aux angoii^ses de la mort pour racheter ses bourreaux !

Mais la lecture de la Bible m'offre encore de plus délicieuses jouissances. Jln'estpoiiit de circonstance dans la vie de Tliomme où elle ne mêle quelque douceur; point de revers qu'elle ne solennise, point de prospérité qu'elle n'embellisse : voilà le caractère que devoit avoir un livre émané du ciel môme.

Souvent, quand la nature, dans tout l'éclat de sa parure aulomnale, et avec toutes ses forêts diaprées d'or et de pourpre, sourit, au soleil couchant, je m'assieds sur la pente d'un coteau, sous quelque vieux chêne, et je 1 élis les bucoliques ingénues des premiers temps, la naïve histoire de Rulh et les chants d'amour de Salomon, D autres fois, sous les arches gothiques d'une église en ruine qui élève ses tours solitaires dans le vallon, j'écoute; — et, dans le gèmissenjent des vents, qui grondent au travers de sis murailles, comme des voix d'airain, je crois saisir la parole prophétique d'un Danici ou d'un Jérémie. De lenq.^s en temps sur la fosse di mon père, et à l'ombre mélancolique des arbres que j'| ai plantés, je me rappelle, avec des pleurs trés-abou' dants, l'histoire de Joseph et de ses frères; car moi auss

qui voyois des frères dans tous les hommes, j'ai été venJu par eux, et ils m'ont envoyé dans un exil lointain. Mais plus sousent, quand la nuit, voilée de crêpes obscurs, s'avance dans ses voies silencieuses, — de bout, sur un rocher couvert de mousse, je lépète avec Job, dans toute l'effusion de ma douleur, ce cri profond le l'âme désabusée :

Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misé-

xhle, et la vie à ceux qui sont dans laniertume du

œur?

Le 10 octobre.

De dépit je briserois volontiers mes pinceaux, quand je pense à quel point la nature de ce triste Occident est chétive et disgraciée ! — quand je rêve ces climats favorisés, ces ciels purs et ce soleil sans nuages du magnifique Orient, et que j'erre, en idée, sous les huttes nomades et patriarcales des pastorales oasis, ou parmi les monuments augusles de la vieille Egypte; quand le magnifique habitant de ces régions heureuses s'élève à mes yeux dans toute l'énergie de sa première grandeur et de ses formes originaires; — tandis que j'observe ici comment on a comprimé toutes les forces et restreint toutes les facultés ; — lorsqu'il me semble voir cet Arabe, seul avec son coursier, qui respire, comme lui, toute la liberté des solitudes ; lorsqu'il me semble, disje, le voir franchir les sables torrides, ou bien se reposant sous l'ombr-age réparateur de ses palmiers ; — en rassemblant ces traits devant ma pensée, je me plains quelquefois à la Providence qu'elle m'ait exilé sur un& zone froide, au milieu d'une création timide, et si loin des superbes regards du soleil inspirateur; — et je m'écrie : Pourquoi les hommes m'ont-ils fait leur captif, et pourquoi m'ont-ils amené prisonnier dans leurs cités ?

LE Pi;iMUE DE SALTZDOURG. 55

VOUS l'eussiez vu ce lion, dans le désert, se jeter sur la terre altérée, oublier qu'elle brûle, et la goûter longtemps outre ses dents.

Dans le désert, ai-je au, — car tîans les liens de fer de la société, et sous le poids de ses institutions ignomiliieuses, — pauvres esclaves que nous sommes ! — nos organes lassés ne pourroient pas supporter longtemps l'éclat de cette nature exubérante. Ses riches prodigalités se sauroient appartenir à riiomme qui s'est laissé dégrader de la dignité de son espèce, et qui a lâchement trafiqué de son indépendance. El comme elle se sent profondément humiliée, l'âme généreuse qui a engagé toutes ses forces dans ce contrat, quand elle vient à savoir à quel prix, et pour quels pitoyables avantages, elle en a faille sacrifice ; quand elle se trouve subjuguée par Tasccndant audacieux de ces insolents dominateurs, et qu'elle se reporte à ces âges fortunés de la jeunesse du monde, où les sociétés circonscrites dans l'étroite enceinte des familles ne reconnoissoient d'autres pouvoirs que ceux qui ont été conférés par la Divinité, d'autre chef que celui qu'elles tenoient de la nature!

C'est alors qu'on sent le besoin de choisir parmi les harmonies de la terre celles qui ont une affinité plus particulière avec notre misérable condition ; c'est aloi s et je l'ai souvent éprouvé, qu'on préfère à la pompe radieuse du soleil les douteuses clartés de la lune et les mystères de la nuit; à l'appareil des étés, aux grâces du printemps, aux opulentes faveurs de l'automme, la triste nudité de l'hiver, les brises froides et les noirs frimas.

Ainsi, quandmon âme vint à se détacher de ses jeunes illusiorîs, et qu'elle ne trouva plus rien qui pût la fixer parjni les hommes, elle épia les secrets des ténèbres, et les joies silencieuses de la solitude; elle s'égara dans les demeures de la mort, et sous les gémissements de l'aquilon; elle aima les ruines, l'obscurité, les abîmes, — tout ce que la nature a de terreurs; et voilà comment elle a

ï)6 ROMANS.

étudié eu elle-mêir.e quelques-uns des caractères de l'infortune.

Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec SOS astres pâles et ses phénomènes désastreux,, me promet plus de ravissement que l'orgueilleuse profusion des beaux jours. J'aime à voir la terre dépouillée de' sa parure féconde, et nageant dans ces horizons brumeux comme dans une mer de nuages. Au milieu de ces grandeurs évanouies et de cette végétation réprimée, tout semble prendre des voies gémissantes et des aspects funèbres, tout devient sévère et terrible. A travers les voiles grisâtres et les nuées formidables dont il est enveloppé, on prendroit le soleil pour un météore qui s'éteint. Les rivières n'ont plus de frissonnement; les forêts n'ont plus d'ombrage ni de murmure. On n'entend que le cri de la branche morte qui se rompt et le bruissement des venis qui se glissent en sifflant sous les landes sèches. — Plus de verdure que celle du lieire, qui déploie ses larges tentures sous les parois des rochers, qui Its attache aux murailles rustiques ou les roule autour des vieux chênes, et celle du houx au feuillage armé, qui groupe ses bouquets épineux sur la lisière des bois. Seulement, quelques sapins dessinent çà et là, contrôla neige dos montagnes, leurs obélisques foncés, comme autant de monuments dédiés à la mémoire dis morts... — Et vous voyez de temps en temps, dans le lointain, des voyageurs qui traversent précipitamment la plaine, — ou des pèlerins qu' jtrient sur une tombe.

Le 17 octobre.

Après des pluies abondantes, un torrentlarge et rapide, grossi de tous les ruisseaux et de toutes les ravines, descend du haut de nos montagnes, tOQibe avec le bruit de

LE PEINTP.E DB SALTZnOUIlG. h'I

\.\ foudre, s'claace fuiieux dauo la plaine, la loiiip il aè ooiivante et de désastre, brise, envahit, dévore tout va (ui contrarie son passage, e(, chargé d'arbres déracinés de rocs et de décombres, il roule, et se précipite en gron d^uit dans la Salza.

Si vous trouvez par hasard, sur ces bords, quelqut bouquet de peupliers, qui oppose doucement sa tranquille majeslé à l'agilatioii véhémente de l'onde, votre âme s"(juvre à des pensers graves et religieux ; et vous méditez tristement sur ces vaines grandeurs du monde, qui apparoissent tout à coup, comme le torrent, sans qu'on en sache la source ; qui, comme lui, s'écoulenl avec beaucoup de bruit et de ravages, et comme lui, s'abîment sans laisser de nom !

Quant à moi, je souris de pitié aux so ns puérils que les hommes se donnent, pendant que le temps emporte dans son avenir toujours naissant le court présent dont ils jouissent ; et je sens mes peines s'adoucir, en considérant que la vie n'est qu'un moment qui fuit au milieu de l'immense éternité.

Le 19 octobre.

Celte nuit, — je me trouvois dans cette situation iudéfmissable, qui n'a presque rien de l'activité de la vie, mais qui n'est pas tout à fait le sommeil. Je crus entendre une musique très-mélodieuse, d'une expression suave et touchante, et dont les sons éloient modulé-i avec tant de douceur, que la harpe elle-même n'a poiul d'accents plus tendres et plus séduisants. Vous auriez di quelques concerts angéliques ! mais leur harmonie in. constante et capricieuse ne multiplioit mes joies fu'^ tives que pour multiplier mes regrets ; et je l'avoisi peine saisie, qu'errant au gré de tous les souffles de l'ai,,

uS ROMANS.

liUe iri'échappoit de nouveau. EiiOii, avec une cadcnci gémisssante qui retentit profondément dans mon ânv elle cessa, et je n'entendis plus qu'un bruit sourd à pe^ près pareil à celui d'un fleuve éloigné. Alors une mai* froide s'imprima pesamment sur mon cœur; un fantôme se courba vers moi, en me nommant de sa voix grêle; et je sentis que le souffle de sa bouche m'avoit glacé. Je me détournai, et je pensai voir mon père, — non tel qu'il me paroissoit jadis, — mais d'une forme vague et sombre, pâle, défiguré, l'œil enfoncé, la prunelle sanglante, et les cheveux épars comme un petit nuage; puis il s'éloigna, devenant à chaque pas moins distinct, et décroissant dans l'obscurité, comme une lumière prête à s'éteindre. Je voulus m' élancer pour le suivre; mais au mêmeinsiant, cette lumière, celte voix, ce fantôme, touts'évanouit avec mon rêve, et je n'embrassai que les ténèbres.

Le 23 octobre

Puisqu'il est vrai que, dès le commencement de ce court passage de la vie, tout ce que nous avons vu autour de nous ne nous a lais;é que des regrets, heureux le sage qui s'enveloppe de son manteau, qui s'abandonne à son esquif, et qui ne tourne plus les yeux vers le rivage! — Mais ce courage difficile ne m'a pas été donné.

Je m'étonne moi-même des irrésolutions de mon cœur et de l'aveugle facilité avec laquelle il embrasse tous les jours d'autres chimères. Tout ce quia une apparence di nouveauté le séduit, parce qu'il ne ^ait rien de pire qu( son état ordinaire, et qu'il se fie au changement. 11 veu<! (les émotions inégales et distraites, une manière d'être diverse et fortuite, parce qu'il a observé qu'il gagnoit plus sur ce qu'il laissoit au hasard que sur ce qu'il donnoit à

LE PKINIRE DE SAl.TZDOURG. 59

la prévoyance. Telle csl poiirlaiit bcn inquiélude, qu'au ^milieu des agitations qu'il chercli^oit, il désire encore le 'repos, aniquenienl peut-être, parce que le repos est autre chose que ce qu'il éprouve habituellement; mais il ne tarde pas à se fatiguer du repos lui-même. Il ne voit le bonheur que loin de lui; et dès qu'il croit l'avoir vu quelque part, il brise, pour atteindre à ce point, les nœuds qui rattachoient ailleurs; plus heureux, du moins, s'il pouvoit les briser tous ! — Qu'arrive-t-il, cependant? Avant que la route qui nous même au but désiré soit parcourue à demi, le prestige cesse et le fantôme s'envole, en se jouant de nos espérances. Dieu me préserve d'exister longtemps de cette manière !

iMe rapprocher d Euîalie! — disois-je ce matin — oui, vivre près d'elle! habiter où elle habite! j'espirer l'air qu'elle respire ! — Et, depuis ce temps-là, tout ce que je vois ici m'importune.

Le 59 oclol-i'o.

L'autre jour, je m'étois presque involontairement ache miné vers Saltzbourg; mais dès que j'aperçus la forte resse delà montagne, les flèches des églises, les dômes des palais, et dès que je pus renouer la sensation que j'éprouvois avec tous mes souvenirs, je me trouvai si puissamment entraîné, qu'à quelque prix que ce fût, je n'aurois pas changé de direction. Cependant la nuit s'approchoit, et les brumes épaisses et pluvieuses de cette saison avoienthâté les ténèbres. J'avois besoin, d'ailleurs, de recueillement et de liberté, et je ne voulois entrer dans la ville qu'après avoir exercémon âmeà supporter les agiiations qui la menacent. Je m'emparois avec volupté de cette nuit longue et rigoureuse où rien ne limitoit plus rindépendance de ma pensée. Tous ces tableaux que le

GO nOMA>"S.

ipur anime et colore, tout ce qui me rappelle la vie, me «•roisse el me contraint. S'il y a en moi (juclque activité fonte-pmssante, si je me sens qnelqnefois une force auiessns de l'iiomme, c'est dans l'isolement de la nnil et lans la contemplation des tombeaux. Toutes les idées sublimps naissent du cœur, et le cœur de l'homme est sombre et souffrant.

En passant dans le village où j'ai vu enterrer Cordélia, où j'ai rencontré le mari d'Eulalie, — je pénétr.ù dans le cimetière par les brècbes de la muraille. L'obscurité étoit profonde. Les hiboux de la vieille église plenroient ou siffloient sur les corniches. La cloche, lentement vibréc par le vent, rendit des sons plaintifs, et je ne sais quels accents lugubres s'élevèrent auprès de moi. Alors un homme s'élança sur mon passage; puis, s'arrêtanl tout à coup, et laissant reposer sa têîe sur son sein, il nomma tristement Cordélia. — C'étoit Guillaume, et le ciel me permit de lui donner quelques consolations; car la voix des malheureux parvient facilement au cœur des malheureux ; et on a dit que ceux qui avoient beaucoup souffert savoient des parobs pour charmer la douleur. Nous conversâmes longtemps.

« Si j'avois voulu, me dit-il, — la vie est facile à quitter, et les jours de Ihomme se dépouillent comme un vêtement. — Mais, vous le dirois-je? il étoit minuit; j'étois assis sur ces pierres, et prêt à briser ce fragile talisman de l'existence, je m'égarois dans la contemplation des temps, je les embrasso-s de ma pensée. Déjà tous Ips événemrnts écoulés se succédoient devant ma mémoire, connue les réminiscences d'un rêve, mais j'aspirois encore à l'avenir; et cet avenir incertain, je lepeuploisde mes chimères : — quand, tout à coup, — une idée horrible me frappa! Écoutez ce que le ciel m'avoit inspiré. L'avenir ! m'écriai-je: et de quel droit, misérable suicid(\ oses -tu compter sur l'avenir? Tu as voulu cesser d'être avant ton heure; et aui sait si ta punition ne sera

LE PEINTP.E DE SAT.TZROIIRG. Gl

pas de n'être jamais? Tu trouves une issue pour échapper aux douleurs de la vie; mais qui sait si tu ne te ferines pas l'éternité ? Cordélia, cependant, la plus pure des' lilles de la terre, t'atfendoil parmi les justes; et, ave( une joie ineftable, elle se préparoit à t'iiiitier aux délices du ciel... Mais celui qui a détruit l'image de Dieu ne vivra plus; il a semé la mort, et il recueillera le néant.

« Depuis, j'y ai beaucoup réfléchi, reprit Guillaume après un moment de silence; je crois que celui qui se donne la mort a trompé l'intention de la Divinité ; et, en réfléchissant à cette foule de relotions qui rattachent l'homme à tous les objets d'ici-bas, je l'ai considéré comme le centre d'une multitude d'harmonies qui naissent et qui périssent avec lui, de sorte qu'il ne peut tomber sans entraîner toute une création dans sa chute, et que le dernier soupir qu'il exhale met en deuil toute la nature. En méditant sur ces choses, j'ai reconnu que la suprême vertu étoit à aimer ses semblables, et la suprême sagesse à supporter sa destinée.

« Je sais pourtant que la raison de l'homme est un roseau qui cède à beaucoup d'orages ; moi-même, hélas ! j'ai péniblement appris qu'il est difficile de lutter avecla douleur, quand on ne lui oppose pas l'absence et surtout la religion ! C'est pourquoi j'ai résolu de m'exiler d'ici et de chercher ailleurs une tombe. Il y a auprès de Donnawert un monastère ancien, dont les murailles sont baignées par le Danube, et auquel on arrive par un bois de sapins d'un aspect triste et formidable. Ce lieu est plein de mystères et de solennité ; et l'âme s'y abandonne à des Bentnnents d'un ordre si sublime, qu'ils absorbent, dit-on, par un, privilège miraculeux, toutes les anciennes émotions de la vie. Ce monastère sera mon asile. »

Le jour nous surprit dans cet entretien. Le soleil se levoit derrière la tour de l'église et la couronnoit de ses rayons comme d une dû le auréole; l'air étoit chargé de

G'2 r.OMANS.

vapeurs Inimitiés, et à travers le biouillord dont nous étions en\eloppés, on auroit pu nous prendre pour des ombres qui erroient, avec leurs robes de nuages, au milieu des b^épullures. Je compris qu'il étoil l'heure de s( séparer ; j'embrassai tendrement Guillaume, etjefranobif les murs du cimetière.

.Mais, en entrant à Saltzbourg,— je ne Si^is quel près sentiment affreux!-.. — mon cœur s'est serré, mes yeux se sont obscurcis, et le sentiment de ma vie est demeuré suspendu.

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