‹ RomansChapitre 8 sur 16 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C'est ici que finit lo journal deCliarles Munster. Il paroît qu'il eut à éprouver des agitations si violentes qu'il ne lui resta pas même la force de s'en rendre compte; et nous ne retrouvons de lui que des notes de peu d'importance sur ses relations multipliées avec Guillaume, jusqu'au départ de celui-ci pour le couvent de Donnawtrt. Ce que nous allons ajouter à ces mémoires est écrit d'une autre main dans l'original.

Depuis longtemps la mélancolie de M. Spronck n'avoit fait qu'augmenter : il avoit entendu parler de Charles Munster avant son maricige ; il le croyoit mort quand il épousa Eulalie, et à la nouvelle de son retour, il pressentit tout ce que ces infortunés auroient à souffrir. L'événement qui lui représenta d'une manière si vive la perte qu'il avoit fnite peu d'années auparavant, et qui remit sous ses yeux la pompe funèbre de sa prétondue, porta les derniers coups à son cœur; poursuivi du sentiment de ses propres douleurs et de celles dont il éloit l'occasion, son caractère contracta quelque chose de sinistre et d'effrayant. Les soins d'Eulalie elle-même

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envcninîoieiU ses chr'.gr ins ; et quand elle s'approclio.'l de lui avec un regard plein de tendresse et de douceur, il délounioit tristement les yeux et la repoussoit en gémissant. Vers ce temps-'à , le hasard lui apprit que 'Jiarles, qu'on avoit cru reparti pour des pays lo"nfa'n=, ^toit revenu à Saitzbourg, après avoir passé quelquci semaines dans sou village natal. Cette nouvelle sembla d'abord lui apporter beaucoup de consolations ; mais le soir même son état empira tout à coup, son teint se plomba, ses yeux s'égarèrent, toute sa force l'abandonna, et on s'atlendoit à chaque instant à le voir expirer, quand Charles arriva au monastèie, où une lettre du malheureux époux d'Eulalie Tavoit mandé. M . Spronclv étoit étendu, sans connoissance et presque sans vie. Eulalie, à genoux devant son lit, baignoit ses mains de pleurs, et une larnpe qui alloit s'éteindre jetoit seule quelque lumière sur cette scène de douleur. Au brviit de la porte qui s'ouvroit, le mourant donna des signes d'exist'uce; la vue fixe et la physionomie immobile, il étoit dans la situation d'un homme qui sort d'un songe pénible j et qui cherche à réronciliçr ses sens avec les objets qui l'entourent. Enfin il parut frappé d'un puissant souvenir, et il prononça, d'une voix forte et empressée, le nom de Charles Munster. A peine reul-il nommé, qu'il le reconnut à quelques pas; et aussitôt il le salua avec un sourire si tendre et si paternel, que Cbarles attendri se laissa tomber à genoux devant lui. Alors M. Spronclv imposa ses mains sur son ami et su: sa femme; et après avoir rassemblé toutes les puissance de son âme, il leur peignit d'une inpnière touchante le adversités qui avoient empoisonné sa jeunesse, la gran deur de ses pertes, la douleur de ses épreuves, et surtou •^'■icharnement de celle fatalité funeste qui les avoit en veloppés tous deux dans les horreurs de sa propre des tinée. Il leur demanda grâce du mal involontaire qu'i leur avoit fait ; il leur parla de sa fin prochaine ; et les

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enlaçnnt de sf^s bras, il termina en ces termes: — Soyez beiireux, dit-il, — maintenant que ma misérable vie ne peut jibis y porter d'obstacle; soyez beureux, maintenant que je vais rendre à la terre ce cœur brisé de désespoir; soyez beureux, et n'ayez point de regret aux ■jours que le sort m'avoit peut-être encore réservés ; car je ne pouvois pas en espérer de plus doux que celui-ci, où il m'est permis de vons léguer un avenir sans alarmes, et de vous dédommager des [ eines que je vons ai causées. En permettant que ma moit fût un bienfait pour ceux que j'aime, le ciel avoit placé dans ma mort la seu'e joie que je dusse goûter ici-bas. Il me pardonnera sans doule d'en avoir hâté l'heure, et il ne me condamnera pas, — connue les hommes ! Aimez-moi, du moins, et pardonnez-moi.

A ces mots, sa poitrine se souleva avec un grand effort, son corps se roidit, et la parole expira sur ses lèvres. Eulalie s'échappa de la chambre en poussant des cris aiïreux, et Charles perdit connaissance. Quelque temps après, celui-ci reprit ses sens, mais la lampe ne brilloit plus, et il ne lui resloit, de tout ce qui s'étoit passé, que des idées values et nicertaines comme les illusions de la nuit. Il étendit les bras en tâtonnant, et rencontra un corps immobile et froid. Les hommes qui venoient chercher cette dépouille pour le tombeau le reconduisirent à Sallzbourg.

Les profondes impressions qu'il avoit reçues n'étoient pas de nature à selfn(^er pi'omptement. iJn mois entier se passa sans que son âme se fût remise de ces violentes émotions. Dans ce temps-là on lui apporta une lettre d'Eulalie; au seul aspect de cette écriture si chère, il changea d'abord de contenance et de couleur; ses joues s'eiillammèrent; toute sa vie se fixa dans ses yeux, et à l'inquiétude qui Tagitoit, on auroit vu aisément qu'il éloil balancé entre la crainte d'apprendre son sort et le tourment de l'ignorer. Enruiil rei)rit peu à peu du calme

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(f de rassiirance. il s'él oit attendu à tout, et une résoliilioii qui roccupoit secrètement le délourna de sa donî ur. Eulalie lui déclaroit , comme il l'avoit prévu , qu'elle ne pouvoit envisager sans horreur l'idée de passer à un nouvel engagement après la mort volontaire de son premier mari ; qu'elle auguroit assez bien de luimême pour être cerlaine qu'il ne voudroit jamais d'un bonheur qui auroit coûté si cher, si toutefois il étoit permis d'appeler heureuse l'union qui dépendroit d'une telle cause et qui entretiendroit de telles pensées; que profiter du généreux attentat de M. Spronck, c'étoit se le rendre personnel, et en appeler sur soi la punition; qu'il leur convenoit, au contraire, de passer leur vie à l'expier, et de se placer comme de justes holocaustes, enirela colère de Dieu et cette ombre dévouée qui alloit se livrer à ses châtiments. Elle tlnissoit par lui dire que le jour où cette letire lui parviendroit, elle se seroit déjà séparée du monde par une barrière qu'il n'est plus possible de franchir quand on Ta fermée derrière soi, et qu'elle entroit en religion. Charles recommença plu. sieurs fois cette lecture avec la même résignation; puis il ferma la letire, y imprima un ardent baiser, et l'attacha sur son cœur à un ruban qu'il avoit eu jadis d'Eulalie. Ensuite il écrivit à Guillaume peur lui faire part du projet qu'il avoit formé de se retirer chez les moines de Donnavvert; et il disposa de son palrinioine en faveur de quelques pauvres familles de Saltzbourg; car il ne lui restoit plus de parents.

Il se mit en voyage un des premiers jours de janvier. Quand il fut arrivé auprès du couvent d'Eulalie, qui est à une lieue de la ville, il s'assit devant les murailles du cloître, et il s'y arrêta plusieurs heures; mais il ne vil et n'entendit rien. Quelques personnes de sa connoissance passèrent devant lui sans qu'il les aperçût. Il avoil les cheveux épars,. la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés; et, malgré la rigueur de la saison, il ne

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poi toit pour vêtement qu'une espèce de tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine- La neige, balayée par le vent, rouloit en tourbillons su^ sa tète, et un aquilon glacé siffloit dans les plis de sn robe. Enfin, au déclin du soleil, il se leva de cette place et s'éloigna d'un pas précipité. Le ciel étoit devenu plu.'^ pur, la lune se leva sans nuage ; la nuit fut calme.

Peu de jours après, la température changea encore et tourna aux pluies; les neiges et les glaces fondues tombèrent des montagnes, et grossirent toutes les rivières. Tous les travaux furent arrêtés, toutes les routedésertes. Vers cette époque, cependant, on vit Charles dans un village assez voisin de Donnawert ; il fut rencontré par une noce rustique. Son visage étoit en partie voilé de sa chevelure; ses pieds étoient nus, et son habillement tomboit en lambeaux. Il eut occasion de parler à quelqu'un ; sa voiv, ses gestes, ses regards annonçoient une profonde aliénation d'esprit. 11 est probable que la solitude avoit laissé plus d'activité à la douleur, et que sa raison, mal guérie des fortes atteintes qu'elle venoit d'essuyer, y avoit enfin cédé. On ajoute que quelques âmes compatissantes s'efforcèrent de le retenir, en lui faisant observer que les environs du vil'age étoient impraticables, et qu'il ne seroit pas sans danger pour lui de poursuivre son voyage; mais il s'obstina dans sa résolution.

Le lendemain, le Danube déborda.

Cependant Guillaume s'étonnoit que Charles n'arrivîU pas; et il comptoit impatiemment les jours écoulés, depuis le jour où son ami étoit attendu. Mais ses regrets s'accrurent encore, quand il vit que l'inondation, parvenue jusqu'au pied du monastère, devoit couvrir toute la cami)agne et rompre toutes les communications. Tantôt il regardoit d'un œil inquiet cette mer presque immobile ; tantôt il la suivoif dans ses décroissemenis, en se flattant qu'elle n'a voit plus qu'un faible espace à par-

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courir pour rt.' descendre dans ces limites ; et à uicsurc ijue les terres commencoi-eut à s'éle\er çà et là comme (le petites îles, sou cœur renaissoit à respéraiice. Une liis, parmi les débris dont le fleuve étoit chargé, il cru( apercevoir je ne sais quoi d'informe et de livide, que les iluts venoient heurter contre leurs grèves et contre leurs lécifs, et qui, tour à tour en*;louti et repoussé, finit par échouer sur un banc tk ?ablc où l'onde l'abandonna tout à fait.

l'oussé par une curiosité vague, mais invincible, il descendit du cloître, il traversal'église, et, arrivé au-dessous des murs, il reconnut l'objet qui l'avoit frappé. Il sapprocha, et tressaillit d'horreur. Un cadavre presque nu, pâle, déchiré, couvert de meurtrissure et de fange, les membres crispés, la lête pendante, les chevaux roides ol sanglanls, et à travers le désordre de ces traits défaits et souillés, un aspect plein de noblesse encore et de douceur : — c'est ainsi que Ghai^les Munster s'offrit à sa vue. Guillaume alors, sans pousser une plainte et sans verser une larme, étendit sa robe noii e sur ce corps privé de vie, l'enveloppa, le chargea sur ses épaules, et rentra dans le monaslére. Il s'y arrêla sur le parvis du grand escalier; et après avoir déposé son trlsle fardeau, il convoqua, au bruit de la cloche, les religieux du couvent. Quand ceux-ci furent rassemblés autour de lui, et qu'il les vit disposés à l'entendre, il souleva brusquement le voile sous lequel Chai les étoit caché, et, d'une voix pénible et douloureuse, il dit : C'est ici Charles Munster. Mais la parole expira sur ses lèvres, il sentit ses forces défaillir, et il tumba sur le cadavre. En rouvrant les yeux, il n'aperçut plus qu'un fière qui lui apprit que la communauté n'avoit pas cru devoir accorder à l'élranger la sépulture catholique ; et que, dans le doute qui restoit sur la nature de sa mort, elle craindroit de transgresser ses devoirs, en entourant le cercueil de cet infortuné des pompes de la religion.

A CCS mois, il reprit son ami eiUrc ses bras, et retourna silencieux sur le rivage, où il lui creusa une fosse. Audessus, il avoit placé mi bloc de pierre, et il yavoit gravt' une courle inscription; mais le premier coup de ven' chargea l'inscription de sable et de poussière, et le pre inier débordement du Danube entraîna la pierre, la fosst et tout.

Guillaume mourut l'année sui vaille.

Eulalie existe ; elle a maintenant vingt-huit ans.

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